Miséricorde

Part 17

Chapter 173,867 wordsPublic domain

«Et je ne sais pas, dit-elle, faisant flèche de tout bois, je ne sais pas comment tu vas faire pour vivre sur cette montagne de la pénitence. Car tu ne mendies plus et personne ne sera là pour t'apporter l'ombre d'un pois chiche si je ne puis venir, et moi, si aujourd'hui j'ai quelques sous, promptement je serai sans un centime, et j'aurai la honte de devoir retourner à la mendicité. Espères-tu voir tomber la manne?

--Oui, la manne tombera, répliqua avec une conviction profonde Almudena.

--Compte là-dessus. Mais dis-moi autre chose, mon petit enfant: crois-tu qu'il y ait par ici quelque trésor caché?

--Oui, oui, il y en a beaucoup.

--Eh bien, si tu en découvres un, tu n'auras pas perdu ton temps. Mais, bah! je ne crois pas aux bourdes que tu racontes ni à toutes ces momeries que tu as rapportées de ton pays d'infidèles.... Non, non, ici il n'y a point de salut pour le pauvre, et la découverte de trésors cachés, comme la venue de tous ces gens qui doivent apporter des charretées de pierres précieuses, me paraissent autant d'histoires à dormir debout.

--Si tu m'épouses, je trouverai beaucoup de trésors.

--Bien, bien.... Mais mets-toi à travailler pour la découverte de l'endroit où se trouve la marmite pleine d'argent. Je viendrai la chercher et, si c'est vrai, nous nous marierons ensemble.»

Ce disant, elle remettait dans son panier les restes du repas pour s'en aller. Almudena s'opposait à son départ si rapide; mais elle insistait pour s'en aller, avec la fermeté qu'elle apportait dans ses décisions:

«Il serait beau, vraiment, que je reste ici exposée au soleil et à l'air comme une peau de cuir dans un séchoir de tanneur! Et, dis-moi? Est-ce que tu vas m'entretenir ici? Et à ma maîtresse, qui lui remplira le bec?»

Cette indication de la maison de sa maîtresse remit en mémoire, à Mordejaï, le joli galant et, comme il commençait à s'exciter outre mesure, Benina s'empressa de le calmer en lui disant que, Dieu merci, le vieux galant était parti de la maison et qu'il était retourné dans ses palais aristocratiques et que, heureusement, ni sa maîtresse ni elle n'avaient plus rien à voir avec ce vieux fainéant, qui s'était mal conduit avec elle, étant parti à la française et sans payer sa pension. L'Africain accepta ce mensonge avec une candeur enfantine et, faisant jurer à son amie qu'elle viendrait le voir tous les jours pendant ces temps de dure pénitence, il la laissa partir.

Benina s'en alla par en bas, préférant remonter ensuite par la station dont la route était plus commode et praticable.

Lorsqu'elle rentra à la maison, la première chose que sa maîtresse lui demanda, c'est si l'on connaissait l'époque à laquelle don Romualdo rentrerait de Guadalajara; ce à quoi elle répondit qu'on n'avait aucune donnée certaine sur son retour. Il n'arriva rien de notable ce jour-là, sinon que Ponte allait de mieux en mieux, étant très joyeux de la visite d'Obdulia qui resta quatre heures à causer avec sa mère et avec lui de choses élégantes et de ses succès à Ronda, antérieurs de quarante ans à l'époque présente. Il faut pourtant noter que l'argent s'en allait diminuant dans les mains de Benina, car la petite dîna à la maison et il fallut ajouter à l'ordinaire de la merluche, quelques dattes et petits gâteaux pour le dessert. Avec la dépense de ces jours et avec les prodigalités charitables aux Cambroneras, les douros qui restaient du prêt de la Pitusa, après le payement de quelques dettes criardes, se réduisaient à peine à un douro, le jour de sa troisième échappée au pont de Tolède.

C'est un point avéré que, dans cette troisième course, le vieux du jour précédent, qui dit s'appeler Silverio, vint à sa rencontre, et, après lui, venaient, formés en rang de bataille, les autres miséreux habitants de ces humbles logis, ayant pour interprète le cul-de-jatte, qui s'exprimait avec une certaine facilité, comme si, en lui donnant cette faculté, la nature avait voulu lui donner une compensation de l'horrible mutilation de son corps. Il fut déclaré, au sein de cette foule de pauvres réunis, que la dame devait répandre ses bienfaits également sur tous et sans distinction, parce que tous avaient les mêmes titres à son immense charité. Benina leur répondit avec une franchise ingénue qu'elle n'avait ni argent ni quoi que ce soit à leur répartir, étant aussi pauvre qu'eux. Ces paroles furent accueillies avec la plus profonde incrédulité et le pauvre estropié, ne sachant quoi répondre, ayant épuisé dans son discours premier toute sa faconde oratoire, le vieux Silverio prit la parole et dit qu'ils n'étaient point récemment tombés d'un nid, qu'on ne leur en faisait point accroire et qu'il était bien clair que la dame n'était point ce qu'elle paraissait, mais bien une dame déguisée qui, sous l'aspect et l'habit d'une pauvresse attitrée, s'en allait à travers le monde pour rechercher la véritable misère et la soulager. Quant à ce déguisement, il ne faisait aucun doute, parce qu'ils l'avaient déjà vue les années antérieures. Ah! lorsqu'elle était venue l'autre fois, la dame déguisée, elle les avait tous secourus également. Lui et d'autres se rappelaient bien sa figure et ses manières et ils pouvaient affirmer que c'était la même personne, la même précisément qu'ils avaient devant les yeux et qu'ils touchaient de leurs mains.

Il n'y eut qu'une voix pour confirmer le dire de l'octogénaire, qui ajouta que la dame avait été reconnue pour une sainte, mais qu'elle, tout en respectant son déguisement, serait tenue pour très sainte et que tous se mettaient à genoux devant elle pour l'adorer. Benina contesta avec enjouement qu'elle fût une sainte comme son aïeule, qu'elle était très étonnée de ce qu'ils disaient et qu'ils reviendraient de leur erreur. En effet, il avait bien existé autrefois une dame de grande naissance, appelée doña Guillermina Pacheco[3], cœur délicieux, esprit élevé, qui allait par le monde distribuant les dons de son immense charité, et elle s'habillait simplement sans manquer à la décence, révélant dans sa modestie souveraine le rang qu'elle occupait. Mais cette dame était morte depuis longtemps. Comme elle s'était montrée bonne au pauvre monde, Dieu l'avait rappelée à lui, et elle nous manque beaucoup par ici. «Et même si elle vivait encore, comment, mes amis, pourriez-vous la confondre avec l'infortunée Benina?» On reconnaissait à cent lieues en elle une femme du peuple, une servante. Si ses vêtements de pauvre, pleins de pièces et de taches, ses souliers éculés ne leur faisaient pas comprendre suffisamment la différence qu'il y a entre une vieille cuisinière retraitée et une femme née dans la noblesse, car il est facile de se déguiser, il n'y avait pas moyen de se tromper sur d'autres choses, par exemple sur la façon de parler. Ceux qui ont entendu le langage de doña Guillermina, qui s'exprimait à l'égal des anges eux-mêmes, comment peuvent-ils confondre avec ce qu'elle disait ses paroles, à elle, vulgaires? Elle était née dans un village des environs de Guadalajara, ses parents étaient de pauvres laboureurs, elle était venue pour servir à Madrid vers sa vingtième année. Elle lisait avec difficulté et, pour l'écriture, elle était si peu adroite que c'est à peine si elle pouvait signer son nom, Benina de Casia. A cause de ce nom, les garçons de son pays se moquaient d'elle, disant qu'elle descendait de santa Rita. Au total, elle n'était point une sainte, mais bien une pécheresse, et elle n'avait rien à voir avec doña Guillermina d'autrefois, qui était actuellement à la droite de Dieu. Elle était une pauvresse comme eux, vivant d'aumônes, et elle s'arrangeait de son mieux pour faire vivre les siens. Dieu l'avait faite généreuse, cela, oui; si elle avait quelque chose et qu'elle rencontrât une personne plus besogneuse qu'elle, elle ne prenait que le temps de la secourir.... Et si contente de le faire!

[3] Ce personnage apparaît dans le roman du même auteur: _Fortunata y Jacinta_.

Ils ne se donnèrent point pour convaincus, les misérables abandonnés de Dieu et tendant leurs mains amaigries, ils continuaient à supplier d'une voix plaintive Benina de Casia de leur venir en aide. De petits enfants malingres en guenilles s'unirent au chœur des mendiants et, se pendant à ses jupes, criaient: «Du pain! du pain!» Émue de tant de misère, la vieille se rendit chez le boulanger, y prit une douzaine de grands pains et, les coupant par le milieu, elle les distribua à cette troupe d'affamés. L'opération ne fut pas sans présenter de difficultés, car tous se précipitaient sur elle avec furie, chacun voulant recevoir sa part avant le voisin, et certains s'efforçant d'attraper deux portions. On aurait dit que le nombre des mains augmentait à chaque instant et qu'il en sortait de dessous terre. Suffoquée, la brave femme dut encore retourner acheter quelques petits pains, car deux ou trois vieilles qui n'avaient rien reçu poussaient des cris de paon et ameutaient le quartier avec leurs lamentations aiguës.

Enfin, elle se croyait libérée de tous ces moucherons, quand elle fut appelée par une femme à la voix rauque qui tenait dans ses bras un enfant hydrocéphale, monstrueux. Elle reconnut de suite la femme qu'elle avait vue en compagnie de la Burlada, le jour auparavant, sur le chemin de la porte de Tolède. Elle prétendait la faire monter au dernier étage de la maison, où elle lui ferait voir le tableau le plus pitoyable qu'elle pût imaginer.

Benina consentit à la suivre, car la pitié cédait toujours chez elle le pas à ses convenances, et, tandis qu'elles montaient l'escalier, l'autre lui expliquait la situation de sa pauvre famille. Elle n'était pas mariée, mais elle avait eu deux enfants d'un garde civil, qui étaient morts d'une esquinancie, l'un après l'autre, à six jours d'intervalle. Celui qu'elle portait avec elle ne lui appartenait pas; il était à une de ses compagnes, qui vivait avec un aveugle qui jouait du violon; c'était une pocharde et une voleuse, quand elle en trouvait l'occasion. Celle qui contait ces tristes choses se nommait Basilisa; son père était perclus de douleurs pour avoir gagné sa vie en pêchant des anguilles dans la rivière avec de l'eau par-dessus les jarrets; sa sœur, malade des coups reçus de son amoureux, un brigand, un gouffre, un rat, qui passe toutes ses nuits à jouer dans l'établissement de Comadréja.

«Madame connaît peut-être cet établissement.

--De nom, dit Benina, médiocrement intéressée par cette histoire.

--C'est une honte; non content de battre ma sœur, il a encore engagé nos manteaux et nos jupons. Vous devez le connaître, car il n'y a pas de pire canaille dans tout Madrid. On l'appelle _Si Toseis Tomeis_... et, par abréviation, nous disons _Tomeis_.

--Je ne le connais pas. Je ne fréquente pas de telles gens.»

Elles montèrent jusqu'à l'un des logis les plus étroits au dernier étage, où Benina put voir la terrible infortune de ces gens. Le vieux aux rhumatismes avait l'air d'un fou; dans l'exaspération où le mettaient ses douleurs, il vociférait, blasphémant tout à la fois, et Cesarea était comme idiote de la grande inanition qui la consumait, et elle ne faisait pas autre chose que de donner des coups sur les fesses d'un malheureux petit morveux, pleurnichard, qui montrait le blanc de ses yeux à force de crier et de se contorsionner. Au milieu de tout ce désordre, les deux femmes dirent à Benina qu'en dehors de la faim elles n'avaient pas d'autre désir que de payer leur propriétaire, qui ne les laissait pas vivre un instant tranquilles, réclamant à toute heure son dû. Benina répondit qu'elle n'était point, faute d'argent, en état de les tirer d'embarras. Tout ce qu'elle pouvait faire était de leur donner une piécette pour qu'elles pussent pourvoir à leurs besoins ce jour-là et le suivant. Benina, le cœur plein de tristesse, s'éloigna de ces malheureux et, bien que les femmes montrassent une certaine reconnaissance, elle vit bien qu'elles conservaient grande rancune au fond d'elles-mêmes de n'avoir point obtenu tout le secours qu'elles avaient espéré.

Benina, en descendant, se rencontra dans l'escalier avec deux vieilles décrépites, dont l'une lui dit grossièrement:

«Ah! bien, oui, vous prendre pour doña Guillermina! Les lourdauds, pire que des ânes! Oui, celle-là était un ange vêtu comme une mortelle, mais celle-ci une femme ordinaire, qui vient ici faire semblant de faire l'aumône.... Une dame! Ah bien, ouiche! une dame... empestant l'ail cru... et avec ses mains bonnes à frotter les casseroles....»

La bonne femme suivait son chemin sans se préoccuper de toutes ces injures; mais, une fois dans la rue, elle se vit importunée par une foule innombrable d'aveugles, de manchots et de paralytiques qui lui demandaient avec une insupportable insistance du pain ou de l'argent pour en acheter. Elle essaya de se débarrasser de ces importuns quémandeurs; mais ils continuaient à la suivre, ne la quittant pas et ne voulant pas la laisser partir. Enfin, pressant le pas, elle chercha à se mettre à distance de ces pauvres insupportables et se dirigea vers le monticule où elle espérait rencontrer le bon Mordejaï. Au même endroit où elle l'avait laissé la veille, se trouvait notre homme, les yeux sans regard fixés anxieusement du côté où elle devait venir; aussitôt qu'elle l'eut rejoint, elle sortit les vivres de son panier et ils se mirent à manger ensemble. Mais Dieu n'entendait point que les choses allassent ce jour-là de conformité avec le bon cœur et les chères intentions de Benina, car il y avait à peine dix minutes qu'ils étaient installés à manger, lorsque Benina s'aperçut que, sur le chemin d'en bas du monticule, se réunissaient de très méchants petits gitanos, quelques autres mendiants de très mauvaise mine et deux ou trois vieilles acariâtres et furibondes. En voyant le groupe idyllique que la vieille et l'aveugle composaient, toute cette engeance se prit à vociférer. Que disaient-ils? De cette hauteur on n'aurait vraiment pas su le comprendre. Des mots isolés parvenaient seuls... que c'était une sainte d'autodafé: une mendiante qui faisait la sainte pour mieux voler.... Que c'était une lécheuse de cierges, une voleuse d'huile de lampe d'église.... Enfin, la chose semblait prendre une mauvaise tournure et une pierre lancée par une main vigoureuse, pim! ne tarda pas à le montrer, et la pauvre Benina la reçut sur l'épaule.... Un instant après, une autre et pim! pam! une nuée d'autres. Ils se levèrent immédiatement, tout épouvantés, et serrant dans le panier les victuailles, la dame prit son chevalier par le bras, lui disant:

«Sauvons-nous, car ils vont nous tuer!»

XXIX

Grimpant difficilement sur ce sol déclive, tombant et se relevant à chaque instant, se serrant le bras, la tête basse, ils subissaient cette nuée formidable de projectiles. Les pierres, arrivant à Benina dans ses jupes, ne lui faisaient pas grand mal, mais l'infortuné Almudena eut le malheur de recevoir une pierre dans la tête au moment où il tournait la face vers l'ennemi pour l'apostropher, et le coup fut terrible. Lorsqu'ils arrivèrent, épuisés et endoloris, à un endroit à l'abri de cette pluie de pierres, la blessure du Marocain saignait abondamment, teintant de rouge la face entière. Ce qu'il y avait d'étrange c'est que le blessé avait tout supporté en silence et que c'était précisément au moment où il s'adressait au ciel pour lui demander de frapper de sa foudre et de confondre leurs infâmes agresseurs qu'il avait été blessé. Un cantonnier du chemin de fer, qui vivait à proximité du lieu du sinistre, les secourut. Homme calme et pieux qui, s'intéressant aux victimes de cet attentat, les reçut comme bon chrétien dans son humble demeure, plein de compassion pour leur malheur. Peu d'instants après survint sa femme, et la première chose qu'ils firent ce fut de donner de l'eau à Benina pour laver la blessure de son compagnon, et ils apportèrent ensuite du vinaigre et des chiffons pour panser la plaie. Le Maure ne cessait de répéter:

«Et toi, _Amri_, n'as-tu pas reçu de pierres?

--Non, mon enfant, je n'ai reçu qu'une pierre derrière la tête, qui n'a point saigné.

--Cela te fait mal?

--Peu.... Ce n'est rien.

--Ce sont les esprits souterrains, les mauvais.

--Ce sont d'indécentes canailles, méritant d'être ramassées par la garde civile.»

Le pauvre aveugle fut soigné avec les remèdes les plus primitifs. On arrêta le sang et on lui mit un bandeau sur l'œil; ensuite on le fit asseoir par terre, l'appuyant au mur, parce que sa tête branlait et qu'il ne pouvait pas se tenir sur pieds. La mendiante recommença à sortir la nourriture de son panier, le pain et la viande qu'ils n'avaient point eu le temps d'achever, offrant de partager avec leurs généreux protecteurs; mais ces derniers, au lieu d'accepter, voulurent au contraire leur offrir des sardines et des beignets qui étaient restés de leur repas. Ce ne fut qu'offres réciproques et amabilités et politesses sans nombre et, à la fin, chacun resta avec ses propres provisions. Mais Benina songea de suite à mettre à profit les bonnes dispositions de ces braves gens pour leur proposer de prendre en pension l'aveugle dans leur petite maison jusqu'à ce qu'elle eût pu lui préparer un logement à Madrid. Il n'y avait pas à songer à retourner aux Cambroneras, car on y était trop mal disposé en sa faveur. A Madrid et dans la maison où elle habitait, il lui était absolument impossible de le conduire, parce qu'elle était servante et lui..., cela n'était pas facile à expliquer..., et si M. et Mme les gardiens de l'aiguille pensaient mal des relations de Benina et du Maure, eh bien! qu'ils pensent après tout ce qu'ils voudront.

«Voyez, vous autres, dit la vieille en les trouvant hésitants et perplexes, je n'ai pas un sou en dehors de cette piécette et de ces sous. Prenez-les et gardez ici ce pauvre aveugle jusqu'à demain. Il ne vous gênera pas, parce qu'il est bon et honnête. Il dormira dans ce coin, pour peu que vous lui prêtiez une vieille mante et, quant à ce qui est de la nourriture, vous lui donnerez de ce que vous mangerez vous-mêmes.»

Après une courte hésitation, ils acceptèrent et, s'enhardissant jusqu'à donner un conseil à leur étrange compagne, le garde dit:

«Ce que vous devriez faire, ce serait de renoncer à errer et vagabonder par voies et par chemins, car il n'y a que des mauvaises paroles ou des coups à recevoir, et vous devriez essayer de vous faire admettre dans un refuge, madame, aux _Ancianitas_, et monsieur dans un établissement pour les aveugles, et ainsi vous auriez tous deux le vivre et le couvert assurés pour tout le temps qui vous reste à vivre».

Almudena ne répondit rien: il aimait la liberté et la préférait, pénible, misérable et incertaine, à toute la commode sujétion de l'asile des pauvres. Benina, de son côté, ne désirait point entrer dans de longues explications, ni chercher à dissiper l'erreur de ces braves gens qui s'imaginaient certainement qu'ils étaient associés pour le vagabondage et la maraude. Elle se contenta de dire qu'ils ne sauraient songer aux établissements à cause de la grande quantité de candidats et des nombreuses recommandations qu'il fallait avoir pour y entrer et sans lesquelles il était tout à fait impossible de réussir. A cela, la femme de l'aiguilleur leur répondit qu'ils pourraient certainement réussir à se caser, s'ils allaient trouver un brave monsieur, très charitable, qui s'occupait des asiles! un prêtre qu'on appelait don Romualdo.

«Don Romualdo? Oui, je le connais de nom. C'est un curé grand et bien fait, qui a une nièce appelée doña Patros, qui louche un peu?»

Ce disant, Benina sentait se renouveler le trouble extrême de ce perpétuel mélange du réel et de l'imaginaire.

«Je ne sais si elle louche ou non..., continua la femme de l'aiguilleur, mais je sais que don Romualdo est de Guadalajara.

--Cela est vrai et actuellement il est allé dans son pays.... Il est certain qu'on veut le faire évêque et il est allé chercher ses papiers.»

Elles tombèrent d'accord que don Romualdo ne devait pas revenir sans ses papiers et ensuite on lia traité pour l'hébergement de l'aveugle dans la maison pour vingt-quatre heures. Benina donna la piécette et les gros sous moins trois petits sous qu'elle conserva à part, et les autres s'engagèrent à le traiter comme leur enfant. Benina, cela fait, eut à lutter contre le Marocain, s'engageant à l'emmener plus tard avec elle. Elle réussit à le convaincre en le cajolant un peu et en lui assurant que sa blessure à la tête lui jouerait un mauvais tour s'il ne restait pas tranquille.

«_Amri_, reviens demain, disait le malheureux en la quittant. Si tu m'abandonnes, je mourrais tout de suite moi-même.»

La vieille promit solennellement de revenir et elle s'en alla toute mélancolique, retournant dans sa tête toutes les aventures de cette journée auxquelles se joignaient de tristes présages, annonçant de plus grands malheurs, parce qu'elle se trouvait de nouveau sans ressources, ayant trop suivi l'impulsion de son cœur, en faisant des aumônes exagérées. Certainement, elle allait se trouver dans des embarras inextricables, car il allait falloir très promptement rendre les bijoux à la Pitusa, trouver des ressources pour faire vivre sa maîtresse et son hôte, secourir Almudena, et elle s'était mis tant d'obligations sur le dos qu'elle ne savait vraiment plus comment faire pour y parer.

Elle retourna chez elle, après avoir fait tous ses achats à crédit et, trouvant Frasquito très bien, elle dit à sa maîtresse qu'il convenait de le congédier et qu'il devrait retourner remplir les devoirs de son emploi et gagner sa vie. La chère dame fut de cet avis, mais la tristesse de toutes deux prit un nouveau cours à la nouvelle apportée par la servante d'Obdulia que la pauvre jeune femme était tombée très malade: elle avait une forte fièvre, le délire et une crise de nerfs qui faisait compassion. Benina s'en alla la trouver et, après avoir prévenu ses beaux-parents pour qu'ils eussent à en prendre soin, elle rentra tranquilliser sa maîtresse. Elles passèrent une triste soirée et une nuit pire encore en songeant aux difficultés de toutes sortes qui s'offraient à elles et, le matin suivant, la pauvre femme retournait occuper sa place à San-Sebastian, car la mendicité était le seul remède qu'elle pût employer dans une aussi terrible adversité.

Chaque jour, son crédit diminuait et les obligations contractées rue de la Ruda ou dans les boutiques de la rue Impériale l'accablaient. Elle se trouva dans la nécessité d'aller mendier le soir et un peu aussi, un peu plus tard, la nuit, prenant pour prétexte une visite à la petite. Pour la brève campagne nocturne, elle sortait, cachée sous un vieux voile de doña Paca qui lui enveloppait toute la figure et, avec cela, une vieille paire de lunettes vertes qu'elle gardait pour cette occasion; elle ressemblait à merveille à une vieille dame, pauvresse honteuse et aveugle, et, en faction au coin du Barrio-Nuevo, elle attaquait tout chrétien passant à sa portée, l'interpellant à mi-voix par une plaintive prière. Avec cette combinaison et travaillant à trois reprises par jour, elle parvenait à réunir quelques sous, non en quantité suffisante pour les besoins qu'elle avait à satisfaire, besoins qui n'étaient point minces, car Almudena tombé malade était resté chez l'aiguilleur dans la petite maison de Las Pulgas. L'aiguilleur ne demandait rien pour son hospitalité, mais il fallait apporter à manger à Almudena. Obdulia ne guérissait pas: il fallait lui porter médicaments et consommés, car ses beaux-parents ne faisaient rien pour elle, malgré leurs promesses, et on ne pouvait songer à la conduire à l'hôpital. L'héroïque femme supportait donc une charge démesurément forte, et pourtant elle la supportait et elle suivait, sa croix sur le dos, son chemin rempli de dures épines, anxieuse, sinon de pourvoir à tout, du moins de faire tout ce qu'elle pouvait. Si le malheur voulait qu'elle fût forcée de s'arrêter à mi-chemin, elle aurait du moins la satisfaction d'avoir accompli tout ce que lui dictait sa conscience.