Part 20
Les aimables visiteurs prirent enfin congé, non sans renouveler leurs compliments et leurs offres gracieuses et, restés seuls, la dame de Ronda et l'homme d'Algeciras se mirent d'abord à parcourir la maison d'un bout à l'autre, allant sans but et sans motif aucun de la cuisine à la salle à manger, pour en ressortir aussitôt, échangeant nerveusement quelques brèves paroles lorsqu'ils se rencontraient dans ces marches agitées. Doña Paca, pour dire la vérité, sentait sa joie profondément diminuée par l'impossibilité d'en faire part à sa compagne, qui avait été son soutien pendant tant d'années malheureuses. Ah! si Nina était entrée dans ce moment, quel plaisir sa maîtresse aurait éprouvé à lui donner la grande nouvelle, à jouir de sa surprise, en feignant d'abord d'être affligée du manque d'argent, et lui montrant ensuite brusquement la poignée de billets de banque! Quelle tête elle ferait! Comme ses yeux s'élargiraient! Et que de choses on allait pouvoir se procurer avec cette montagne de papiers! Allons, il est dit que Dieu ne fait jamais les choses complètes. Ainsi, dans le mal comme dans le bien, il y a toujours une petite tache qui est comme la marque du destin. Dans les plus grandes calamités, il laisse tout d'un coup respirer le patient un instant: dans les choses heureuses que sa miséricorde accorde, il oublie toujours quelque détail dont le manque risque de tout gâter.
Dans une de ces rencontres, dans le va-et-vient de la cuisine au salon et du salon à la cuisine, Ponte proposa à sa compatriote de célébrer ce beau jour en allant tous deux dîner au restaurant. Elle trouva fort de son goût le proposition. C'est lui qui l'invitait, heureux de répondre ainsi à la généreuse hospitalité qu'elle lui avait accordée.
Doña Francisca répondit qu'elle ne se montrerait certainement pas dans un endroit public tant qu'elle ne serait point en état de paraître habillée comme il convient à son rang, et, comme il insistait ajoutant qu'en dînant dehors on éviterait l'ennui de faire la cuisine à la maison sans autre aide que celle des petites filles de la cordonnière, la dame répondit que, tant que Nina ne reviendrait pas, elle ne voulait point allumer de fourneau et qu'elle ferait tout venir de la maison Botin. Certainement qu'elle aussi sentait le besoin de manger de bonnes choses et bien accommodées, que son appétit s'ouvrait fort à cette idée.... Il n'était que temps, Seigneur Dieu! Tant d'années de jeûnes forcés méritaient bien que l'on chantât l'_alleluia_ de la résurrection.
«Allons, Célédonia, mets ta jupe neuve, car tu vas chez Botin. Je vais t'écrire sur un morceau de papier ce que je veux, pour que tu ne te trompes pas.»
Aussitôt dit, aussitôt fait. Et que pouvait-elle demander moins, la chère dame, pour se refaire le palais en ce jour de fête que deux poulets rôtis, quatre merluches frites et un bon morceau d'aloyau, avec accompagnement de jambon au sucre, d'œufs dans la glace et d'une douzaine de petits gâteaux à la frangipane?... Et voilà!
La dame n'arriva pas, avec cette commande suggestive, à arrêter l'imagination de Frasquito, qui, depuis qu'il se sentait de l'argent en poche, était dévoré d'une envie folle de descendre dans la rue, de courir, de s'envoler, car il croyait positivement qu'il lui était poussé des ailes.
«Quant à moi, madame, veuillez m'excuser, mais j'ai affaire ce soir.... Il est indispensable que je sorte.... J'ai d'abord besoin de prendre l'air.... Je sens que j'ai un peu de vertige. L'exercice m'est nécessaire, soyez sûre qu'il m'est nécessaire.... Et aussi bien il est nécessaire que je me concerte avec mon tailleur, ne fût-ce que pour me mettre au courant des modes nouvelles et voir à préparer quelques commandes.... Je suis extrêmement difficile et j'ai beaucoup de peine à me décider pour telle ou telle étoffe.
--Si, si, allez à vos affaires. Mais ne vous y trompez pas, il faut que vous voyiez, comme je le vois moi-même, dans cet événement heureux, une leçon de la Providence. Pour ma part, je me déclare convaincue de l'efficacité de l'ordre et de la règle, et j'ai la ferme intention de tenir mes comptes et d'écrire tout ce que je dépenserai.
--Et les recettes aussi.... Je ferai de même, et pourtant cela ne m'a servi à rien, croyez-le bien, amie de mon cœur, que cela ne m'a servi à rien.
--Ayant une rente assurée, la seule chose à faire, c'est de proportionner la dépense aux entrées et de ne pas dépasser.... Pour Dieu, cher Ponte, ne soyons pas assez barbares, une autre fois, pour nous moquer de la balance et de la.... Maintenant, je reconnais que Trujillo a raison.
--J'ai fait, madame, plus de balances que je n'ai de cheveux sur la tête, mais, croyez-le bien, cela ne m'a jamais servi qu'à me le faire perdre, l'équilibre!
--Maintenant que Dieu nous a accordé sa faveur, soyons ordonnés et j'oserai vous demander, si cela ne vous dérange pas trop, de vouloir bien, en faisant vos achats, me procurer un livre de comptes, agenda ou tout autre livre analogue.»
Certainement, ce n'est point un livre, mais une demi-douzaine qu'il lui apporterait avec amour, et, promettant cela, Frasquito s'élança dans la rue, avide d'air, de lumière, de voir du monde, de se récréer des choses et des gens qu'il contemplerait. Du premier pas, marchant machinalement, il alla jusqu'au paseo de Atocha sans se rendre compte de rien. Et puis il retourna en arrière, parce qu'il préférait se voir entre les rangées de maisons qu'au milieu des arbres. Franchement, les arbres lui étaient souverainement antipathiques, probablement parce que, passant près d'eux dans ses heures de désolation, ils semblaient lui tendre leurs bras pour qu'il s'y accrochât avec une corde. S'enfonçant dans les rues sans but déterminé, il contemplait les étalages des tailleurs où étaient exposées de belles étoffes, les boutiques de cravates et de lingerie élégante. Il ne manquait point pourtant de jeter un coup d'œil aux restaurants et, en général, à toutes les boutiques que, dans sa vie de mortifiante pénurie, il avait toujours regardées avec désolation.
Il passa quelques heures délicieuses dans ces courses vagabondes et sans ressentir aucune fatigue. Il se sentait fort, robuste et plein de santé. Il regardait langoureusement et avec un certain air de protection toutes les femmes jolies ou dignes d'attirer son attention qui passaient près de lui. Un étalage de parfumerie lui suggéra une heureuse idée: il avait ses vieux cheveux blancs tout en l'air, dans un désordre impossible, sans être lissés et corrigés par une belle teinture noire, et cette délicieuse boutique lui offrait l'occasion de réparer une si grande inconvenance, lui permettant d'inaugurer la campagne de restauration de son existence qui devait commencer justement par celle de son visage. Ce fut là qu'il changea le premier billet du gros paquet que lui avait remis don Romualdo Cédron; après s'être fait présenter différents articles, il fit une ample provision de ceux qu'il croyait le plus nécessaires et, payant sans marchander, il donna l'ordre de lui porter à la maison de doña Francisca le volumineux paquet de ses achats de drogues odorantes et colorantes. Sortant de là, il songea à la nécessité de se procurer un logis convenable sans toutefois être trop cher, mais correspondant à la pension dont il jouissait, car, en aucun cas, il ne voulait sortir des limites de ses moyens nouveaux. Il ne retournerait jamais aux dortoirs de Bernarda, si ce n'est pour lui payer les sept nuits qu'il lui devait et lui dire ses quatre vérités. Divaguant et comptant ainsi avec lui-même, l'heure arriva où son estomac lui fit comprendre que l'on ne vit pas exclusivement de rêves. Problème: où aller manger? L'idée d'aller dans un des grands restaurants fut promptement écartée. Sa tenue n'était pas assez convenable. Irait-il, suivant son habitude routinière de ses jours malheureux, à la boutique de Boto? Oh! non.... On l'avait toujours vu là avec sa teinture soignée. On s'étonnerait de le voir mal coiffé, avec ses cheveux gris tout en l'air. Enfin, se souvenant qu'il devait à l'honorable Boto une petite note de nourriture, il pensa qu'il devait répondre par un payement ponctuel à la confiance qui lui avait été faite par le patron et qu'il expliquerait par la maladie et son retard et le désordre de sa figure, et qu'on reconnaîtrait clairement la vérité. Il dirigea ses pas vers la rue de l'Ave-Maria et il entra un peu intimidé dans la taverne, passant comme d'un air distrait dans la pièce extérieure, en se cachant la figure avec son manteau. Cet endroit très resserré est encombré par l'énorme clientèle attirée par la variété des mets et leur excellente préparation. La taverne proprement dite est suivie d'un petit passage étroit où il y a pourtant quelques tables, avec le banc appuyé au mur, et ensuite se présente un réduit où l'on parvient par deux marches et qui contient deux tables longues de chaque côté, ne laissant juste entre elles que la place nécessaire pour les allées et venues du garçon qui fait le service. Ponte s'installait toujours en cet endroit s'y trouvant plus à l'abri de la curiosité et des regards scrutateurs des clients; il occupait le bout de la table qu'il trouvait libre, s'il y en avait un, car elles étaient le plus souvent complètes et les hôtes y étaient serrés comme harengs en caque.
Ce soir-là, car il faisait déjà nuit, il put se caser dans la petite chambre intérieure tout à son aise, car il n'y avait encore que trois personnes et l'une des tables était vide. Il s'assit dans le coin auprès de la porte, endroit très recueilli dans lequel le public, c'est-à-dire les gens de la taverne, le découvriraient difficilement, et alors se posa cet autre problème délicieux: Qu'allait-il demander? Ordinairement, l'état lamentable de sa bourse l'obligeait à se limiter à la consommation d'un réal pour un plat qui, avec le pain et le vin, représentait une dépense totale de quarante centimes, ou bien une portion de morue en sauce. L'une ou l'autre de ces consommations, avec le long morceau de pain qu'il mangeait jusqu'à la dernière miette, soit avec la sauce, soit avec son petit quart de vin, lui offraient une alimentation suffisante et savoureuse. Quelquefois il prenait au lieu de ragoût de la viande cuite à l'étuvée et, dans quelques très rares occasions, de la fricassée de poulet. Du gras-double, des escargots, des viandes hachées ou autres cochonailles, jamais il ne s'en était fait servir.
Ce soir-là, il demanda au garçon la liste complète de ce qu'il y avait et, se montrant indécis, comme une personne blasée qui cherche en vain un mets de nature à exciter son appétit, il arrêta son choix à la fricassée de poulet.
«Vous avez mal aux dents, monsieur de Ponte? lui dit le garçon, voyant qu'il n'ôtait point le foulard qui lui cachait le bas de la figure.
--Oui, mon fils..., une douleur terrible; aussi ne me donne pas du gros pain, mais bien du pain à la française.»
En face de Frasquito étaient assises deux personnes qui mangeaient dans le même plat deux parts de ragoût pour deux réaux, et plus loin, dans l'angle opposé, un individu dépêchait posément et méthodiquement une portion d'escargots. C'était vraiment une machine à avaler les escargots, car, pour manger chacun d'eux, il employait les mêmes mouvements de la bouche, des mains et même des yeux. Il prenait la coquille, sortait l'animal avec un cure-dent, le portait à sa bouche, raclait l'intérieur avec son petit bâton; puis, jetant un regard furibond à Frasquito de Ponte, il suçait le jus contenu dans la coquille; ensuite il déposait la coque vide pour en reprendre une pleine, et il répétait la même opération avec les mêmes gestes mesurés au compas, les mêmes mouvements pour sortir l'escargot et les mêmes regards ensuite: un, sympathique, à la bête, au moment de la prendre; un, de haine, à Frasquito, au moment de l'avaler.
Pendant très longtemps, cet homme, à la figure petite et simiesque, continua à accumuler les coquilles vides en un monceau qui croissait parallèlement à la diminution du tas des pleines, et Ponte, qui était en face de lui, commençait à s'inquiéter des regards terribles que, comme une figurine mécanique de boîte à musique, à chaque opération, le consommateur lui lançait.
XXXIV
De Ponte avait une forte envie de demander à ce type des explications sur cette façon impertinente de le regarder. La cause ne pouvait être autre que la nouveauté que Frasquito offrait au public de se montrer sans teinture, et le bon chevalier se disait: «Mais qu'est-ce que cela peut bien faire aux gens que je me maquille ou ne me maquille pas? Je fais de ma physionomie ce qui me plaît et rien ne m'oblige à contenter ces messieurs en leur présentant toujours le même visage. Que j'aie ma tête vieille ou ma tête jeune, je dois me faire respecter et conserver mon décorum.» Il se proposait déjà de répondre par une œillade méprisante, quand l'homme aux escargots, ayant vidé, mangé et sucé le dernier et remis la coque vide sur l'assiette, se leva et paya sa consommation; il remit sur ses épaules sa cape qui avait glissé et l'espèce de singe, enfonçant son chapeau, se dirigea vers notre homme mal teint et lui dit de la manière la plus courtoise:
«Monsieur de Ponte, voulez-vous me permettre de vous adresser une question?»
Au ton cordial de l'individu, Frasquito comprit qu'il avait affaire à un de ces infortunés qui expriment par leur façon de regarder, tout le contraire de ce qu'ils veulent dire.
«Parlez.
--Pardonnez-moi, monsieur de Ponte.... Je désirerais savoir, si vous ne le trouvez pas mauvais, s'il est vrai qu'Antonio Zapata et sa sœur ont fait un héritage d'une quantité considérable de millions.
--Hum! tant de millions, je ne le crois pas.... Je vous dirai: ma part dans l'héritage, comme celle qui revient à doña Francisca Juarez, consiste en une pension, dont nous ne savons pas encore le montant. Mais je pourrai sous peu vous le dire exactement. Mais dites-moi à votre tour, ne seriez-vous pas, par hasard, un journaliste?
--Non, monsieur, je suis peintre héraldique.
--Ah! je croyais que vous étiez de ceux qui sont à l'affût des nouvelles pour les porter aux journaux?
--Ce que je porte aux journaux, c'est des annonces. Parce que comme l'art héraldique ne rapporte pas beaucoup, je me dédie aux annonces, aux réclames et avis.... Antonio et moi nous travaillons ensemble et nous faisons une chasse étonnante. C'est pour cela qu'ayant appris qu'Antonio devenait riche, je viens vous demander d'user de votre influence sur lui pour qu'il me cède sa clientèle. Je suis veuf et j'ai six enfants à nourrir.»
Il disait cela sur le ton d'un parfait honnête homme, et ce disant, il lançait à de Ponte une œillade pareille à celle de l'assassin au moment où il va frapper sa victime. Avant que Ponte eût le temps de lui répondre, il continuait disant:
«Je sais que vous causez souvent avec doña Obdulia.... Et, à propos, doña Obdulia ou madame sa mère pourraient désirer avoir un titre, maintenant qu'elles sont riches. A leur place, je voudrais en avoir un tout de suite, étant, comme elles le sont, de la grandesse d'Espagne. Souvenez-vous de moi, monsieur de Ponte, voici ma carte. Je leur composerai leurs armes et leur arbre généalogique et leur investiture en lettres anciennes avec des majuscules rouges, mieux que ne saurait le faire aucun peintre des plus huppés et à meilleur prix. Vous pourriez juger de mes talents par les modèles que j'ai à la maison.
--Je ne puis vous assurer, dit Frasquito d'un air important, avec un cure-dents à la bouche, ni si elles voudront prendre un titre, ni si elles ne le voudront pas. La noblesse leur vient des quatre côtés de la parenté, car les Juarez, comme les Zapatas et les Delgados et les Ponte sont les plus grands lignages de l'Andalousie.
--Les Ponte tiennent une pointe de sinople sur gueule écartelé d'azur et or....
--En vérité, pour mon compte, je n'ai nulle envie de prendre un titre: mon héritage n'est point tellement conséquent pour le nécessiter.... Ces dames, je ne sais pas.... Obdulia serait digne d'être duchesse et elle l'est vraiment par le visage et par les manières, bien qu'elle ne daigne pas porter sa couronne. Elle a la tournure d'une impératrice, aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu. Enfin, je ne me mêle de rien.... Et, laissant l'art héraldique, passons à un autre sujet.»
Ce disant, l'homme aux escargots s'était assis à côté de Frasquito et son regard sinistre jetait la terreur parmi les clients qu'il semblait prêt à dévorer.
«Étant donné que vous faites votre métier du courtage des annonces, ne pourriez-vous pas m'indiquer une bonne pension de famille?
--Précisément j'en ai deux.... Je les ai dans mon portefeuille pour les porter à l'_Imparcial_ et au _Liberal_. Regardez-les..., c'est tout ce qu'il y a de bon: habitation charmante, nourriture à la française, cinq plats... trente réaux.
--Je désire meilleur marché... de quatorze à seize réaux.
--Parfaitement, je l'ai aussi.... Demain matin, je pourrai vous donner la liste d'au moins six maisons toutes de confiance.»
L'apparition subite d'Antonio Zapata leur coupa la parole. Il entra rouge de colère, menant grand bruit et plaisantant bruyamment avec l'hôte et quelques-uns des clients. Il pénétra dans la petite chambre intérieure et posant sur sa table le volumineux portefeuille qu'il portait en ôtant son chapeau, il se trouva à côté de Frasquito et de l'homme aux escargots.
«Bonsoir, cavaliers, bonsoir!» s'écria-t-il d'un air fatigué.
Et, au garçon qui servait, il dit:
«Je ne prends rien, j'ai déjà mangé. Madame ma mère nous a collé, à ma femme et à moi, un poulet dans le corps, avec force rasades de Champagne, et, par-dessus, quantité de petits fours à la crème.
--Petit, que t'importe maintenant? dit l'homme aux escargots, la parole douce, le regard terrible. Il faut que tu te décides à me donner une prompte réponse; me cèdes-tu ou ne me cèdes-tu point ton commerce?
--Ah bien! tu aurais dû voir la tête de ma femme quand je lui ai proposé de ne plus travailler! J'ai cru qu'elle allait me mordre et m'arracher les yeux. Rien du tout. Nous continuerons de même, elle avec sa machine et moi avec mes annonces, car nous ne savons pas ce que diable sera cet héritage.... Ami Ponte, savez-vous ce que rapporte ce bien de la Almarina? Combien il nous donnera de rente?
--Je ne saurais le préciser, répliqua Frasquito. Je sais que c'est une terre magnifique, avec terrasses, haras, terres de cultures, terres à maïs, le meilleur endroit de toute l'Andalousie pour le passage des cailles quand elles traversent le détroit.
--Nous irons y passer quelque bon temps..., mais, pour l'instant, il n'y a pas Dieu qui fasse, elle ne veut pas que je lâche ces annonces du diable. Patiente pour l'instant, Polidor, car, tu le sais, on ne plaisante pas avec ma femme: j'en ai plus peur que d'une lionne affamée.... Et conte-moi un peu, qu'as-tu fait aujourd'hui?.... Ah! j'allais oublier, ma mère voudrait acheter une araignée....
--Une araignée?
--Oui, homme, une lampe suspension pour la salle à manger. Elle m'a dit de demander si l'on peut en trouver une bonne, riche, d'occasion.
--Si, si, répliqua Polidor, il y en a une à la maison de vente de la rue de Campomanes.
--Autre chose.... Elle voudrait encore savoir où se procurer de la moquette et du velours en bonnes conditions.
--Pour cela, on le trouvera à la vente aux enchères de la place de Célenque. Voici l'annonce: «Tout le mobilier complet d'une maison. De deux à trois. On n'admet pas les marchands.»
--Ma sœur qui, entre parenthèse, a mangé son demi-poulet ce matin, voudrait un landau à cinq lumières....
--Allumées?
--J'ai conseillé à Obdulia, indiqua Frasquito avec gravité, de ne pas prendre de voitures, mais plutôt de s'entendre avec un loueur.
--Bien sûr.... Mais cela ne fera pas tant l'effet d'un cortège du diable. Un landau à cinq lanternes! Traîné par les ânesses de lait du sieur Jacinto.»
Polidor éclata de rire; surtout en voyant que ces plaisanteries n'étaient pas du goût de l'homme d'Algeciras et qu'il cherchait à détourner la conversation. Cet effronté d'Antonio Zapata se permit de dire à Ponte:
«Franchement, je crois que vous êtes mieux ainsi.
--Comment?
--Sans teinture. Cela vous fait une bonne figure de vieux et respectable chevalier. Convenez qu'avec la teinture vous ne réussissiez pas à paraître jeune: ce à quoi vous ressemblez c'est à... un cercueil.
--Cher Antonio, répliqua Ponte, faisant un violent effort pour dissimuler sa colère et faire semblant de suivre la plaisanterie, il nous plaît, à nous autres vieux, de faire peur aux gamins pour qu'ils nous fichent la paix. Les enfants d'aujourd'hui, qui veulent avoir l'air de tout savoir, ne savent rien.»
Le pauvre monsieur enguignonné ne trouvait point d'autre réponse et sa bêtise excita Zapata qui continua à le mortifier en disant:
«Et maintenant que nous sommes en fonds, la première chose à faire c'est de mettre à la retraite notre sarcophage.
--Comment?
--Oui, ce chapeau haut de forme, que vous conservez pour les jours de fête, et qui date de la mode qu'on portait à l'époque où on a exécuté Riego.
--Vous n'entendez goutte aux questions de mode! Elles se renouvellent maintenant constamment et la mode d'avant-hier revient demain.
--C'est possible pour les vêtements, mais pour les personnes, ce qui est passé est bien passé. Il ne vous reste que les créneaux. Il ne vous reste que des boursouflures, il n'y a plus rien derrière. Ce qu'il y avait dessous vous est remonté à la tête et vous ne pensez plus qu'avec vos cors.»
Peu s'en fallut que la colère de Frasquito n'éclatât et qu'il ne jetât à la tête d'Antonio les plats, les verres et même la table, et ce serait arrivé, si Polidor n'avait point cherché à atténuer l'effet de ces mauvaises plaisanteries en disant d'un air conciliant:
«Tais-toi, espèce de fou, M. de Ponte n'est point encore entré à Ville-Vieille et il porte mieux ses années que nous.
--Il n'est pas vieux, non..., il date seulement de l'époque où Ferdinand VII portait un paletot.... Mais enfin, si cela l'offense, je me tairai.... Monsieur de Ponte, vous savez combien je vous aime et que si j'ai plaisanté, c'est uniquement pour passer le temps. Ne tenez aucun cas de ce que j'ai dit, cher maître, et parlons d'autre chose.
--Vos plaisanteries sont un peu impertinentes, dit Frasquito avec dignité, et, si vous voulez, irrespectueuses..., mais vous êtes un gamin et....
--C'est bien..., quittes..., on se tait. Mais je voudrais vous demander une chose respectable, monsieur de Ponte, à quoi comptez-vous employer les premiers sous de votre pension?
--A une œuvre de justice et de charité. J'achèterai une paire de bottines à Benina quand elle reparaîtra, si elle reparaît, ainsi qu'une robe neuve.
--Pour moi, je lui achèterai un vêtement d'odalisque, c'est le seul qui lui convient depuis qu'elle s'est dédiée à la vie mauresque.
--Que dites-vous? Est-ce que vous sauriez par hasard où est cet ange?
--Cet ange est au Pardo, qui est le Paradis où l'on reçoit les petits anges qui s'en vont mendier dans les rues sans permission.
--Mauvaise plaisanterie!
--Plaisanterie de la destinée, monsieur de Ponte! Je savais que la Nina se rendait souvent à la porte de San-Sebastian pour mendier quelques sous.... La nécessité est une terrible conseillère. La pauvre Nina faisait cela!... Mais je n'ai su qu'aujourd'hui qu'elle vivait avec un Maure aveugle et que de là est venue sa perdition.
--Êtes-vous sûr de ce que vous dites?