Miséricorde

Part 14

Chapter 143,900 wordsPublic domain

--Qu'il est furieux... fou furieux. Pour un peu, il m'aurait tuée ce matin, avec la grande antipathie qu'il a pour moi. Enfin, il divague.

--Il quitte Santa-Casilda pour aller demeurer aux Cambroneras.

--Il est piqué de la tarentule; il danse sur un pied.»

Les deux femmes se livraient à de grossiers éclats de rire et Benina ne savait que dire. Apprenant que l'Africain était malade, elle dit qu'elle avait envie d'aller à sa recherche à San-Sebastian; ce à quoi elles répliquèrent qu'il n'était pas allé mendier et que, si la patronne désirait le rencontrer, elle devait aller a sa recherche par l'Arganzuela ou la rue del Penon, car elles l'avaient vu peu auparavant dans ces parages. Benina suivit ces indications, après avoir rapidement fait ses petites affaires dans la rue de la Ruda; au moment de tourner à la Fuentecilla, après avoir monté et descendu plusieurs fois la rue del Penon, elle vit le Marocain qui sortait de chez un forgeron. Elle se dirigea vers lui, le prit par le bras et....

«Ne me touche pas, ne me touche pas..., dit l'aveugle, agité comme s'il avait été secoué par une décharge électrique. Méchante, trompeuse..., je veux te tuer.»

La pauvre femme fut effrayée en lisant sur le visage de son ami un grand trouble; il avait un violent mouvement convulsif des lèvres qui modifiait complètement l'aspect de sa physionomie habituelle; il tremblait des pieds à la tête et sa voix était devenue rauque.

«Qu'as-tu, mon petit Almudena? Quelle mouche te pique?

--C'est toi qui me piques, mauvaise mouche.... Venir avec moi.... Moi te parler? Tu es une mauvaise femme....

--Allons où tu veux, homme. Tu as l'air d'un fou!»

Ils descendirent la Ronda, et le Marocain, qui connaissait les lieux, se dirigea vers la fabrique de gaz sans vouloir se laisser prendre le bras par son amie. Ils passèrent par des sentiers étroits pour arriver à la promenade des Acacias, sans que la bonne femme fût arrivée à comprendre clairement les motifs de cette extravagante course.

«Asseyons-nous ici, dit Benina en arrivant près de la fabrique de goudron, je suis très lasse.

--Ici, non..., plus bas.»

Et ils se précipitèrent par un sentier très rapide, ouvert sur le terre-plein où ils se trouvaient. Ils auraient certainement roulé tous deux en bas si Benina ne l'avait soutenu en modérant le pas et en s'assurant chaque fois où elle posait le pied. Ils arrivèrent enfin à un endroit situé au-dessous de la promenade, sol brûlé, plein de scories ressemblant aux laves d'un volcan; derrière eux, les fondations des maisons à la hauteur de la tête; devant eux et à leurs pieds, les toits de pauvres cabanes. Dans les détours de ce creux, on distinguait de misérables huttes, et, au loin, opprimé entre les bâtiments de l'asile Sainte-Christine et les bâtiments de la scierie mécanique, le quartier de las Injurias, où fourmillent les familles pauvres.

Ils s'assirent tous deux. Almudena, respirant fortement, essuya avec son mouchoir la sueur coulant abondamment de son front. Benina ne le quittait pas des yeux, attentive à ses mouvements, car elle n'était rien moins que tranquille en se voyant seule dans un endroit aussi solitaire avec le Marocain si irrité.

«Voyons, ami.... Voyons pourquoi je suis si méchante et si trompeuse? Pourquoi?

--Parce que tu m'as trompé. Moi, je t'aime, et toi, tu en aimes un autre.... Si, si.... Un bel homme, un chevalier galant. Il t'aime.... Malade chez Comadréja.... Toi l'enlever et l'emporter à ta maison.... Ton bien-aimé..., bien-aimé..., riche, lui, un monsieur, lui....

--Qui t'a conté ces bourdes, Almudena? dit la bonne femme, se mettant à rire de toute son âme.

--Ne nie pas.... Tu m'exaspères, tu te moques de moi, par-dessus le marché....»

Et, parlant ainsi, il fut pris tout à coup d'une fureur subite, il se leva et, avant que Benina eût pu se rendre compte du péril qui la menaçait, il lui déchargea un coup de bâton de toute sa force. Heureusement que la malheureuse put éviter, en se détournant, de le recevoir sur la tête, mais elle le reçut sur la poitrine. Elle voulut lui arracher son bâton, mais, avant d'y parvenir, elle reçut encore un bon coup à l'épaule et un autre sur la hanche. La meilleure défense était la fuite. En un clin d'œil, la vieille se rejeta à dix pas de l'aveugle. Il essaya de la suivre, elle l'évita et se mit en lieu sûr, tandis qu'il continuait à lancer des coups de bâton dans l'air et à frapper le sol. Et, ce faisant, il s'étala tout de son long et se mit à se plaindre comme s'il avait été, lui, la victime, mordant la terre, tandis que la dame de ses pensées lui disait:

«Almudena, petit Almudena, si je t'attrape, tu verras.... Espèce de sot, bourrique!»

XXIII

Après s'être roulé par terre avec des contorsions épileptiques des bras et des jambes, se griffant la figure et s'arrachant les cheveux et la barbe, lançant des exclamations en langue arabique que Benina n'entendait point, il se mit à fondre en larmes, assis sur ses talons à la mauresque, le front méditatif et les doigts enfoncés dans la figure. Il pleurait dans une amère désolation et ce flot de larmes calma sans doute sa folie furieuse. S'approchant un peu, Benina vit son visage inondé de pleurs qui trempaient sa barbe. Ses yeux semblaient une fontaine par laquelle son âme se serait déchargée du torrent d'une peine infinie.

Une longue pause suivit. Almudena, avec la voix plaintive d'un enfant qui vient d'être battu, se mit à appeler tendrement son amie.

«Niña..., _Amri_..., es-tu là?

--Oui, mon fils, je suis là à te regarder pleurant, comme saint Pierre quand il eut fait la canaillerie de renier le Christ. Au moins, te repens-tu de ce que tu as fait?

--Si, si..., _Amri_.... Je t'ai battue!... Cela te fait mal beaucoup?

--Je te crois que cela me brûle.

--Moi, méchant..., pleurer pendant beaucoup de jours, parce que je t'ai frappée? _Amri_, me pardonneras-tu?...

--Si..., je te pardonne..., mais je me défie.

--Prends mon bâton, lui dit-il en le lui tendant. Viens ici, frappe-moi. Prends le bâton et frappe fort, jusqu'à ce que mort s'ensuive.

--Non, je me méfie.

--Prends aussi ce petit couteau, ajouta l'Africain, sortant de sa poche intérieure un grand couteau à manche de corne. Je l'ai acheté pour te frapper..., pour nous tuer tous deux; j'ai assez de la vie. Mordejaï n'aime plus la vie. Mais la mort, oui, la mort....»

Sans avoir l'air de rien, Benina s'empara des deux armes, bâton et couteau et, s'approchant alors sans crainte du malheureux aveugle, elle lui mit la main sur l'épaule.

«Tu m'as cassé quelque os, car cela me fait très mal, lui dit-elle. Comment vais-je faire pour me soigner maintenant?... Non, heureusement, je n'ai aucun os cassé; tu m'as fait des bleus gros comme ma tête, et l'arnica dont je vais avoir besoin, c'est toi qui devras me le fournir.

--Je te donnerai... ma vie, si tu veux me pardonner. J'étais fou.... Je t'aime.... Si tu ne m'aimes pas, Almudena se détruira lui-même.

--C'est bien, mais tu as dû prendre quelque philtre. Qu'est-ce que cela veut dire de sortir ce conte que tu es amoureux de moi? Ne sais-tu donc pas que je suis une vieille et que, si tu me voyais, tu tomberais à la renverse de la peur que je te ferais?

--Tu n'es pas vieille, moi t'aimant.

--Mais, tu aimes Pedra.

--Non..., pocharde..., méchante..., mauvaise.... Tu es ma seule femme, il n'en existe pas d'autre pour moi.»

Sans donner trêve à son intense affliction, entrecoupant ses paroles de profonds soupirs et de sanglots, la langue embarrassée, Almudena dit et répéta ce qu'il ressentait et, à la vérité, Benina put entendre un langage extraordinaire, non pas peut-être par la pureté de l'expression, mais bien à cause de la force de conviction que le Marocain mettait dans ses étranges modulations, suivies de hurlements, de cris désespérés et de murmures suffoqués.

Il lui dit que, depuis que le roi Samdaï lui avait signalé la femme unique, pour qu'il la suivît et s'en rendit maître, il n'avait cessé de courir après elle et par toute la terre. Plus il cheminait, plus vite la femme s'enfuyait devant lui, sans qu'il pût jamais l'atteindre. Le temps s'écoulant, il crut un instant que c'était la Nicolasa et il vécut trois ans avec elle, d'une vie errante. Mais ce n'était point elle: il s'aperçut vite de son erreur. La femme fuyait toujours, toujours plus loin, voilée et ne se laissant pas voir le visage.... Certainement, il voyait bien sa figure avec les yeux de l'âme..., mais en voilà assez; quand il connut Benina, un matin que pour la première fois elle se présenta à San-Sebastian, amenée par Élisée, son cœur, qui battait si fort qu'il semblait sauter hors de sa poitrine, lui dit de suite: «La voilà, la voilà, la seule, il n'y en a pas d'autre». Plus il parlait avec elle, plus il se convainquait que c'était elle; mais il désirait attendre quelque temps encore, pour mieux s'en assurer. Enfin, la certitude se fit jour, et alors il attendit une occasion de se déclarer et de lui parler.... Aussi, lorsqu'on vint lui conter qu'elle avait un beau galant et qu'elle l'avait emporté chez elle rien moins qu'en voiture, il eut un tel désespoir suivi d'une telle furie qu'il ne savait pas s'il voulait la tuer ou se tuer lui-même.... Le mieux lui paraissait de se tuer tous deux, mais non sans avoir massacré la moitié de l'humanité en frappant indistinctement à droite et à gauche.

Benina entendit avec intérêt et compassion ce récit, que nous donnons nous-mêmes considérablement réduit afin de ne pas fatiguer le lecteur, et, comme c'était une bonne femme, elle ne commit point la légèreté de se moquer de cette passion africaine; elle ne la tourna même point en ridicule, comme cela eût été pourtant bien naturel de le faire, en considérant son âge à elle et les conditions physiques du pauvre aveugle. Se maintenant dans un juste milieu discret, elle ne se proposa pas d'autre but que de calmer son ami et de chasser de son esprit toute idée de mort et d'extermination. Elle lui expliqua ce qu'il en était du beau galant, cherchant à le convaincre que c'était par pure charité qu'elle l'avait amené dans la maison de sa maîtresse, sans que l'amour ni les rapports quelconques d'homme à femme y eussent pu jouer un rôle. Mordejaï ne se donnait pas comme convaincu, et il posa finalement la question sur un terrain que justifiaient la sincérité et la force de son affection, à savoir que, pour qu'il pût ajouter foi à ce que lui disait Benina, il fallait, non qu'elle lui donnât des paroles qu'emporte le vent, mais qu'elle lui prouvât son dire par des faits matériels. Et comment lui prouver par des faits, de façon qu'il demeurât pleinement satisfait et convaincu? Cela était bien facile: en abandonnant tout, sa maîtresse, sa maison, le beau galant, et venant vivre avec Almudena et restant unis pour la vie.

La vieille ne répondit pas par un refus catégorique, pour ne pas l'exciter davantage, et elle se borna à lui représenter les inconvénients de l'abandon aussi brusque de sa vieille maîtresse, qui mourrait de chagrin d'être ainsi quittée tout d'un coup. Mais à toutes ces raisons le Marocain en opposait d'autres, basées sur ses droits et les lois de l'amour qui doivent tout dominer:

«Si tu m'aimes, tu dois m'épouser, _Amri_.»

A l'offre de sa blanche main, accompagnée de tendres sourires et de minauderies dites avec ses grosses lèvres qui se dilataient jusqu'aux oreilles, ou se resserraient pour former une horrible figure, Benina ne put résister à l'expression d'un rire moqueur. Mais, se contenant à l'instant, elle répondit par cet excellent argument:

«Mon fils, je t'appelle ainsi, car tu pourrais l'être... je suis très touchée des preuves d'amitié que tu me donnes; mais considère, je te prie, que j'ai accompli soixante ans.

--Que tu aies accompli ou pas soixante ans ou mille ans, je t'aime.

--Je suis une vieille qui ne peut servir à rien.

--Tu te trompes, _Amri_: je t'aime plus que la première bénie; tu es pour moi une jeune femme.

--Quelle extravagance!

--Nous nous épousons tous deux et je t'emmène dans mon pays, à la terre de Sus. Saül, mon père, est riche, lui; mes frères sont riches; ma mère, Rimna, riche et belle..., elle t'aimera, elle t'appellera sa fille.... Mon père a beaucoup de brebis, beaucoup d'arbres près du ruisseau, une grande maison..., une noria d'eau fraîche..., climat très bon; ni froid ni chaleur.»

Bien que la peinture d'une si grande félicité influât légèrement sur son âme, Benina ne se laissait pas séduire et, comme une personne pratique, elle vit de suite les inconvénients d'une brusque translation dans des pays aussi lointains, où elle se trouverait au milieu de gens inconnus, parlant une langue de tous les diables, et qui sûrement différaient d'elle par les mœurs, la religion, le vêtement, car elles marchaient voilées.... Voyez-vous Benina voilée? Non, la seule chose qu'on peut faire pour le bon Mordejaï, c'est de le calmer. Se montrant affectueuse et bonne, elle lui fit ressortir l'inconvénient grave qu'il y aurait à mettre de la précipitation dans une chose aussi grave que de se marier comme cela, de but en blanc, et de se sauver d'un seul trait rien moins qu'en Afrique, qui est, comme on dit, l'endroit où naissent les Pyrénées. Non, non, il fallait y penser tranquillement et prendre son temps pour ne pas faire une bêtise. Il était beaucoup plus pratique, suivant elle, de laisser toute cette histoire du mariage et du voyage des jeunes époux pour plus tard et de s'occuper de suite, avec tous les soins voulus pour réussir, de la grande conjuration du roi Samdaï. Si la chose réussissait, comme l'assurait Almudena, et s'ils pouvaient en tirer les paniers remplis de pierres précieuses que l'on convertirait si facilement en billets de banque, toutes les questions seraient facilement résolues, et la suite en découlerait promptement. L'argent est le grand arrangeur de toutes choses en ce monde. Conclusion: elle consentait à tout ce qu'il désirait, et elle engageait sa parole de l'épouser et de le suivre au bout du monde aussitôt que le roi Samdaï aurait donné tout ce qu'on allait lui demander avec toutes les règles et cérémonies prescrites.

L'Africain écoutait ces paroles avec un air méditatif, quand tout d'un coup il se mit à se frapper le front, comme un homme qui éprouverait une grande confusion et désolation:

«Pardonne-moi, j'ai oublié de te dire quelque chose.

--Quoi? Vas-tu faire à cette heure quelque difficulté? Est-ce que l'opération ne réussira pas parce qu'il manquera quelque condition?

--J'ai oublié une chose..., cela ne peut réussir parce que tu es une femme.

--Manqué! dit Benina, sans pouvoir contenir son désappointement. Pourquoi n'as-tu pas commencé par là, puisque la première condition était d'être homme?

--Pardonne-moi d'avoir oublié.

--Tu n'as pas ta tête. En voilà une histoire! Mais c'est ma faute d'avoir été croire bêtement les sottises qu'on invente dans ta terre maudite et dans ta religion de démons couronnés. Non, non, je ne le croyais pas, c'est la pauvreté qui m'aveuglait.... Je ne le crois pas, non. Que Dieu me pardonne la mauvaise pensée d'appeler le diable avec toutes ces agaceries, et que la très sainte Vierge, mère de Dieu, me le pardonne pareillement!

--Si tout cela ne vaut rien parce que tu es femme..., répliqua Almudena tout honteux, je sais moi une autre chose..., et, si tu veux la faire, tu auras tout l'argent que tu pourras désirer.

--Non, non, tu ne me tromperas pas une seconde fois. Tu es un bon oison!... Je ne croirai plus rien de ce que tu diras.

--Par la lumière bénie, c'est une vérité.... Que la foudre me frappe si je te trompe.... Tu auras de l'argent, beaucoup d'argent.

--Quand?

--Quand tu voudras.

--C'est à voir.... Bien que je n'en croie pas un mot, dis-moi vite comment.

--Je te donnerai un petit papier....

--Un petit papier?

--Oui...; tu le placeras sur la pointe de la langue....

--Sur la pointe de la langue?

--Oui: tu entreras avec lui dans la banque, le petit papier sur la langue, et personne ne te verra. Tu pourras prendre tout l'argent que tu voudras, personne ne te verra.

--Mais c'est voler cela, Almudena.

--Personne ne te verra, personne ne te dira rien.

--Assez, assez.... Je ne mange pas de ce pain-là. Voler, cela, non! S'ils ne me voient pas, Dieu me verrait, lui.»

XXIV

Le Marocain passionné ne cessait point de chercher à convaincre sa dame (nous devons l'appeler ainsi dans ce cas, puisqu'il la voyait telle avec les yeux de son âme) et, convaincu que les moyens positifs, les meilleurs, les plus efficaces pour la vaincre définitivement lui seraient fournis par sa cupidité et son désir de s'enrichir, il sortit un autre sortilège, produit naturel de son sang sémite et de sa riche imagination. Il lui dit que parmi tous les secrets dont il était dépositaire par la faveur de Dieu il y en avait un qu'il s'était toujours réservé de ne dire qu'à la personne qui serait digne de tout son amour, et, comme cette personne c'était elle, la femme rêvée, la femme promise par le souverain Samdaï, à elle seule il révélerait le procédé pour découvrir les trésors cachés sous terre. Bien que Benina affectât de ne pas donner créance à ces histoires, elle ne perdait pas une syllabe de ce qu'Almudena lui disait.

La chose était très facile, décrite par lui, bien que les difficultés pour produire l'effet magique sautassent aux yeux.

La personne qui désirerait savoir d'une façon certaine, absolument certaine, où il pouvait y avoir de l'argent caché, n'avait qu'à creuser un trou dans la terre et à se mettre dedans en chemise, durant quarante jours, sans autre aliment que de la farine sans sel, et aucune autre occupation que de lire un livre saint, à grands feuillets, et de méditer sur les profondes vérités que contient ce livre....

«Et cela, il faudrait que je le fisse moi-même? dit Benina impatiente. Passe encore! Et ce livre est écrit dans ta langue. Comment, espèce d'idiot, veux-tu que j'arrive à lire ces griffonnages, si dans ma propre langue, le pur castillan, les caractères noirs me troublent?

--Je lirai, moi...; tu liras, toi.

--Mais dans ce trou sous la terre, qui sera comme une maison de taupes, est-ce que nous pourrons rester tous les deux?

--Sûrement.

--Bien. Et pour mieux voir les lettres de ce livre, dit la femme avec un air moqueur, tu prendras des lunettes pour aveugle?

--Je le sais par cœur,» répliqua sans se troubler l'aveugle.

Après les quarante jours de pénitence, pour terminer les prescriptions, il fallait écrire sur un papier à cigarettes certaines paroles magiques que lui seul connaissait, et alors on lançait le papier en l'air et pendant que le vent le faisait voltiger de-ci, de-là, il fallait réciter dévotement beaucoup de prières sans quitter des yeux le papier, volant.

Là où le papier tombera, en creusant, creusant profondément, on trouvera certainement le trésor enfoui, très probablement une jarre remplie de pièces d'or.

Benina manifesta son incrédulité en éclatant de rire; mais pourtant il resta quelque trace dans son esprit de cette nouvelle énigme de la recherche des trésors cachés, car elle se prit à dire solennellement:

«Je ne crois pas qu'il y ait des trésors enterrés dans les champs. Il peut se faire que cela arrive dans ton pays; mais pour ce qui est d'ici..., ils les gardent dans les cours intérieures, dans les patios, ils les cachent sous le sol des bûchers, des magasins, des boutiques, et, lorsque cela se peut, dans les murs.

--C'est même chose de le découvrir dans les endroits que tu dis..., si tu m'aimes et si tu consens à m'épouser.

--Nous avons le temps de causer de cela, dit Benina, mettant et ôtant son châle sur sa tête, signe d'impatience et de désir de s'en aller.

--Je n'ai pas fini de parler, _Amri_, non, murmura l'aveugle, plaintif, la retenant par sa robe. Toi, toujours avec moi.

--Ce n'est pas possible maintenant. Aie patience, mon fils.»

Pris de nouveau de fureur, en sentant qu'elle voulait partir, il se lança sur elle, la saisit dans ses bras, manifestant par des rugissements plus que par des paroles humaines son ardent désir de la garder avec lui:

«Moi, je t'aime.... Je veux me tuer, me jeter dans la rivière, si tu ne viens pas avec moi....

--Laisse-moi, pour Dieu, Almudena, dit la dame avec un accent plein d'affliction, espérant en venir plus facilement à bout en lui parlant affectueusement. Je t'aime, mais mes obligations me réclament.

--Je le tuerai, le beau galant! cria l'aveugle en serrant les poings et faisant quelques pas vers la vieille, laquelle, craintive, s'était écartée de lui.

--Sois raisonnable; sinon, je ne t'aimerai pas.... Allons, si tu me promets d'être bon et de ne pas me frapper, nous nous en irons ensemble.

--Te battre, non, non, bien sûr..., moi qui t'aime plus que la lumière bénie.

--Si tu ne me bats pas, allons-nous-en,» dit Benina s'approchant gentiment et le prenant par le bras.

Le bon Mordejaï étant pacifié, ils reprirent le chemin pour remonter et, en marchant, il raconta qu'il avait quitté Santa-Casilda pour rompre avec la Pedra, et, comme les temps devenaient mauvais et qu'on gagnait peu de sous, il comptait se transporter le même soir aux Cambroneras, près du pont de Tolède, car dans ce quartier on trouvait des chambres à la nuit pour dix centimes seulement. Benina n'approuva pas ce changement de domicile, parce qu'elle avait entendu dire que les pauvres vivaient très mal là-bas, très étroitement, entassés comme des moutons dans des chambres indécentes, mais il insista d'une voix dolente et mélancolique, affirmant qu'il désirait être mal, qu'il voulait faire pénitence, passer ses jours à pleurer, pleurer jusqu'à ce qu'Adonai ait attendri le cœur de la femme aimée. Ils soupiraient tous deux, et silencieux ils montèrent toute la rue de Tolède.

Comme Benina lui offrait un douro pour son déménagement, Almudena exprima un désintéressement sublime:

«Je n'aime point l'argent...; l'argent chose sale...; je méprise l'argent... Moi, j'aime _Amri_.., ma femme avec moi....

--Bien, bien, aie patience, lui dit Benina, qui craignait de le voir recommencer ses folies à la fin de la journée. Je te promets que demain nous reparlerons de tout cela.

--Tu viendras à Cambroneras?

--Oui, je te le promets.

--Moi, je ne retournerai pas à la paroisse.... Ces gens orgueilleux me pèsent: Cassiana, Élisée.... Je hais mes compagnons. J'irai mendier au pont de Tolède.

--Attends-moi demain..., et promets-moi d'être raisonnable.

--Oui, en pleurant, en pleurant.

--Mais à quoi servent toutes ces pleurnicheries? Mon petit Almudena, si je t'aime, mon maître, ne me donne pas d'ennuis.

--Tu vas maintenant à ta maison, voir le vieux galantin et lui prodiguer tes tendresses?

--Ah! bien oui, il est frais! Un grand cas que je fais de cette vieille antiquaille! Il a plus d'années que la Cuesta de la Vega. Il est parent de ma maîtresse, et c'est elle qui m'a chargée d'aller le chercher pour le ramener dans sa maison.

--C'est un vieux magot, lui?

--Un fameux magot! Et il n'y a point de comparaisons à faire entre toi et lui..., mon petit. Je suis très pressée. Adieu, jusqu'à demain.»

Mettant à profit un moment où le Marocain se tenait tranquille comme un idiot, elle prit sa course, le laissant appuyé contre le mur près de la boutique du Botijo. C'était le seul moyen possible de séparation, étant donnée la terrible adhérence du pauvre aveugle. Au bout d'un court instant, il se laissa tomber sur le sol et les passants le virent là, mendiant toute la soirée, assis sur ses talons, muet, sa main noire tendue.