Miséricorde

Part 13

Chapter 133,933 wordsPublic domain

--Si vous me donnez votre parole de les dégager dans huit jours et de me les rapporter, mais une parole formelle, Dieu sait, emportez-les.... Vous en retirerez certainement dix douros, car l'une d'elles a un brillant qui donne la cataracte rien qu'à le regarder.»

Elles n'en dirent pas davantage. Elles fermèrent soigneusement la porte, pour que personne ne pût les voir du couloir. Si quelqu'un avait pu écouter, il n'aurait entendu qu'ouvrir et fermer un tiroir de la commode, un chuchotement de Benina et une gargouillade de l'autre.

XXI

A peine les deux femmes étaient-elles revenues au chevet de Frasquito, toujours évanoui, que Comadréjà entra. C'était un gaillard de belle prestance, le teint et la figure de gitano; il portait un chapeau large et la taille bien serrée; la première chose qu'il dit, ce fut que le contaminé allait être conduit à l'hôpital. Benina protesta disant que la maladie de de Ponte était de celles qui exigent un traitement à la maison et en famille, que le conduire à l'hôpital ce serait certainement l'envoyer à la mort, et qu'ainsi il valait beaucoup mieux qu'elle le conduisît chez sa maîtresse, doña Francisca Juarez, laquelle, bien que sa situation fût très amoindrie, se trouvait encore, néanmoins, en situation de faire une charité en hébergeant son compatriote, M. de Ponte, auquel elle croyait, d'ailleurs, qu'elle était liée par une parenté éloignée. Sur ces entrefaites, le vieux galantin sortit de son évanouissement et, reconnaissant sa bienfaitrice, lui baisa les mains, l'appelant ange et je ne sais quoi encore, ravi de la voir à son côté. D'un geste impérieux, suivi d'une taloche, la Pitusa ordonna aux deux filles en guenilles d'aller à leurs affaires à la porte de la rue; le Comadréjà descendit pour servir sa clientèle; Benina et son amie, se trouvant seules avec le pauvre de Ponte, lui passèrent son habit et son paletot pour l'emmener.

«Ayez confiance, don Frasquito, lui dit la Benina; contez-nous pourquoi vous n'avez pas fait ce que je vous ai dit.

--Quoi donc, madame?

--Donner à Bernarda la piécette à compte sur les nuits dues..... Ou bien la piécette aurait-elle été dépensée à autre chose qui vous manquait, une supposition, en peinture pour arranger la physionomie de la moustache? Dans ce cas, je n'aurais rien à dire.

--En cosmétique, non..., je vous le jure, répondit Frasquito d'un ton langoureux, les paroles sortant de sa bouche comme si on les lui eût tirées avec un crochet. Je l'ai dépensée..., non pour ce que vous dites...; je désirais me pro... pro... je le dirai bien à la fin... procurer une photo... graphie.»

Il chercha dans la poche de son paletot et d'entre une masse de cartes et de papiers il sortit un portrait photographique, de la dimension d'une carte ordinaire.

«Qui est cette dame? dit la Pitusa, qui la lui prit prestement pour l'examiner.

--Comme elle est belle! Certes elle l'est!...

--Je voudrais, continua Frasquito reprenant haleine à chaque syllabe, démontrer à Obdulia sa parfaite ressemblance avec...

--Ce portrait n'est donc point celui de la petite? dit Benina en le regardant. On retrouve quelque chose dans la coupe du visage; mais ce n'est point tout à fait la même chose.

--Dites-moi, mesdames, si vous ne trouvez pas qu'elles se ressemblent; pour moi elles sont identiques.... L'une comme l'autre sont pareilles à cette photographie.

--Mais, qui est-ce?

--L'impératrice Eugénie.... Mais on ne la vend pas. On ne la trouve que chez Laurent, et il ne la donne pas pour moins d'une piécette.... Obligé de l'acheter, pour démontrer à Obdulia la similitude....

--Don Frasquito, par la Vierge sainte, pensez-vous que nous allons croire cela?.... Dépenser une piécette pour un portrait!»

Le pauvre cavalier ne se convainquit pas, et, serrant précieusement sa petite carte, il boutonna son paletot et essaya de se mettre sur pied, opération extrêmement compliquée qu'il ne put accomplir à cause de l'extrême faiblesse de ses jambes, moins grosses que des baguettes de tambour. Avec la promptitude qu'elle savait mettre en toutes choses, Benina sortit pour retenir une voiture avec laquelle elle avait à faire des courses de la plus grande importance. Mais comme elle était extrêmement active, elle fit rapidement; ayant ses dix douros dans sa poche, elle prit à Mediodia-Grande un fiacre à l'heure, et, à la porte de la maison, elle tomba sur la pocharde de Pedra et sa compagne, qui sortaient de la taverne en vociférant.

«Oui, oui, nous savons bien qui vous emmenez avec vous, dirent-elles d'un ton moqueur. C'est ainsi que se comportent les femmes du grand monde qui estiment un homme.... On voit bien que ces choses peuvent arriver.

--C'est à voir!... Mais comme au fond cela ne vous regarde pas, je dis.... Eh bien, quoi?

--Rien..., enfin, il faut s'alléger.

--C'est Almudena qui va être content!

--Pourquoi cela, que se passe-t-il?

--Qu'il vous a attendue toute la soirée. Pendant qu'il était obligé de s'en aller, vous couriez après votre chevalier maladif!

--Il nous a donné une commission pour vous, pour le cas où nous vous rencontrerions.

--Qu'a-t-il dit?

--Qui sait si je me rappellerai? Ah! si: que vous n'achetiez pas la marmite..., la marmite avec les sept trous.... Qu'il en a une rapportée de son pays.

--Bien.

--Eh quoi! est-ce que vous voulez installer une maison pour faire la lessive? Sinon, pourquoi tant de trous?

--Taisez-vous, grandes bavardes! Allez avec Dieu!

--Et nous avons voiture. Plus que cela de luxe! On voit bien que nous courons le guilledou!

--Taisez-vous donc.... Vous feriez bien mieux de m'aider à le descendre et à le mettre en voiture.

--Certainement oui, de tout cœur.»

Ce fut un divertissement pour tous ceux de la maison et ceux du dehors. Ce fut un rude travail que de descendre Frasquito, en lui chantant des couplets comme pour son enterrement et lui disant mille plaisanteries s'appliquant tant à lui qu'à Benina qui, insensible aux quolibets de la vie canaille, monta en voiture portant dans ses bras le vieux cavalier andalou, comme s'il avait été un paquet de chiffons, tout en donnant l'ordre au cocher de descendre la rue Impériale et en lui recommandant de pousser son cheval.

Ce ne fut pas, comme on peut bien le supposer, une mince surprise pour doña Francisca de se voir apporter chez elle une sorte de moribond, transporté par Benina et un commissionnaire avec sa corde. La pauvre femme avait passé la soirée et une partie de la nuit dans une mortelle inquiétude et, à voir une chose aussi extravagante, elle croyait rêver ou elle pensait tout au moins qu'elle avait perdu la tête. Mais la servante avisée s'empressa de la tranquilliser en lui disant que ce n'était pas un cadavre, comme son aspect piteux pourrait le faire supposer, mais bien un malade très gravement atteint, M. don Frasquito de Ponte Delgado lui-même, natif d'Algeciras, qu'elle avait rencontré dans la rue, et, sans se perdre en plus longues explications sur cet événement extraordinaire, elle se mit à réconforter l'âme troublée de doña Paca, avec l'heureuse nouvelle qu'elle rapportait dans sa bourse neuf douros et demi, somme suffisante pour parer aux difficultés les plus urgentes et pouvoir respirer durant quelques jours.

«Ah! quel poids tu m'enlèves du cœur! s'écria la vieille dame en levant les bras au ciel.

--Que le Seigneur le bénisse! Nous voici en mesure de faire la charité à notre tour, dit-elle, pensant à ce malheureux. Tu vois, Dieu nous secourt sur un seul point, et en une seule occasion, et il nous donne de suite le moyen de secourir nous-mêmes. La faveur et son payement se suivent.

--Il faut prendre les choses comme les dispose... Celui qui lance la foudre.

--Et, à propos, où allons-nous mettre ce pauvre vieux magot?» dit doña Paca en palpant Frasquito qui, bien qu'il ne fût pas sans connaissance, se remuait et parlait à peine, étendu sur le sol et arrimé contre le mur.

Comme, depuis le mariage d'Obdulia avec Antonito, on avait vendu son lit, il surgit une difficulté d'installation domestique que Nina résolut en proposant de dresser son propre lit dans un petit coin de la salle à manger pour y placer le pauvre malade. Quant à elle, elle mettrait sa paillasse par terre et l'on verrait bien s'il n'y avait pas moyen d'arracher ce pauvre infirme aux ongles de la mort.

«Mais, Nina de mon âme, as-tu pensé à la charge que nous nous mettons sur le dos? «Toi qui n'as pas la force, porte-moi sur tes épaules», comme dit l'autre. Te paraît-il que nous soyons, nous autres, dans le cas de nous mettre à protéger qui que ce soit?... Mais achève de me conter: c'est don Romualdo béni qui....

--Oui, madame, Romualdo..., répondit la vieille qui, dans son ahurissement, n'avait point eu le temps de forger son mensonge.

--Que cet homme soit béni, mille fois béni!»

Doña Paca s'étant calmée, on ne pensa plus qu'à l'installation de Frasquito, lequel n'avait point l'air de se rendre bien compte de ce qui se passait. Enfin, quand on l'eut mis au lit, il reconnut la veuve Juarez, et lui montrant sa gratitude par un serrement de mains et des soupirs affectueux, il lui dit:

«Telle fille, telle mère.... Vous êtes le vivant portrait de la Montijo.

--Que dit cet homme?

--Il prétend que nous ressemblons toutes à... je ne sais qui..., aux empereurs de France.... Enfin ne vous en occupez pas.

--Je suis dans le palais de la place del Angel? dit Ponte, examinant la pauvre alcôve avec des yeux extasiés.

--Oui, monsieur, couvrez-vous bien; restez bien tranquille, essayez de dormir. Plus tard, nous vous donnerons un bon bouillon, et en avant la santé!»

Elles le laissèrent seul, et Benina sortit de nouveau dans la rue, brûlant du désir d'aller fermer la bouche aux grossiers créanciers qui, avec leurs impertinentes réclamations, troublaient le repos de deux pauvres femmes. Elle se paya le plaisir de leur jeter à la face les douros qui leur étaient dus; elle fit d'amples provisions, passa par la rue de la Ruda et, avec son panier plein de nourriture, elle avait le cœur plein de joie, songeant qu'elle était libérée pour quelques jours de la honte de mendier, et elle rentra à la maison.

Avec une méthodique activité elle se mit à travailler à la cuisine, en compagnie de sa maîtresse qui, elle aussi, était souriante et joyeuse.

«Sais-tu ce qui m'est arrivé, dit-elle à Benina, pendant que tu as été dehors? J'ai fait un petit somme dans le fauteuil et j'ai rêvé que deux messieurs très graves, vêtus de noir, venaient me trouver. C'étaient Francisco Morquecho et don José-Maria Porcell, mes compatriotes, qui venaient m'annoncer la mort de don Pedro-José Garcia de los Antrines, oncle de mon mari.

--Pauvre monsieur! Il est mort? s'écria Benina avec toute son âme.

--Et ce don José qui est un des plus grands richards de la Serrania....

--Mais, dites-moi, est-ce que vous avez rêvé cela, ou bien est-ce que c'est vrai?

--Attends, femme. Ces deux messieurs, don Francisco et don José Maria, l'un médecin et l'autre secrétaire de la municipalité, étaient venus..., venaient pour me dire que le Garcia de los Antrines, propre neveu de son mari, les avait nommés exécuteurs testamentaires....

--Enfin....

--Et que... la chose est claire...; comme il n'avait pas d'héritiers directs, il désignait comme héritiers....

--Qui?

--Sois calme, femme... Qu'alors il laissait la moitié de ses biens à mes enfants Obdulia et Antonito et l'autre à Frasquito Ponte. Que t'en semble?

--Qu'à ce seigneur béni, Dieu devrait accorder de suite le paradis.

--Don Francisco et don José-Maria me dirent que depuis plusieurs jours ils me cherchaient pour me donner connaissance de cet héritage et que, me demandant de-ci de-là, ils étaient parvenus à trouver l'adresse de cette maison. Par qui crois-tu qu'ils l'ont eue? Par le prêtre don Romualdo, déjà proposé pour l'épiscopat, qui leur expliqua que j'avais recueilli M. de Ponte. De telle sorte, me dirent-ils en riant, que, en venant vous présenter nos respects, chère madame, nous attrapons deux oiseaux d'un seul coup.

--Mais, de bon compte, tout ce que vous me racontez, vous l'avez, comme on dit, purement et simplement rêvé!

--Bien sûr: tu n'as donc pas compris que je m'étais endormie dans mon fauteuil?... Comme ces deux messieurs qui sont venus me visiter sont morts tous deux, il y a une trentaine d'années, quand j'étais fiancée avec Antoine..., figure-toi.... Et à cette époque, Garcia de los Antrines était déjà très vieux. Je n'ai plus entendu parler de lui. Pourtant si.... Enfin, tout cela est l'œuvre d'un songe. Mais je l'ai tellement vécu qu'il me semble encore les voir. Je te raconte tout cela pour te faire rire. Non, non, ce n'est pas choses dont il faille rire, les songes....

--Les songes, les songes disent ce qu'ils veulent, manifesta Nina, ils viennent tout de même de Dieu. Et va savoir où commence la vérité et où finit le rêve?

--Justement.... Qui te dit que, en bas ou en haut de ce monde que nous voyons, il n'y a pas un autre monde où vivent ceux qui sont morts? Et qui te dit que la mort n'est pas une autre manière, une autre forme de la vie?...

--En bas, en bas, tout cela est en bas, affirma l'autre devenue pensive. Je fais grand cas des songes, parce qu'il pourrait bien arriver, par exemple, que ceux qui s'en vont là-bas reviennent ici nous apporter remède à nos maux. En dessous de la terre, il y a un autre monde, et la seule difficulté est de savoir comment nous pourrions arriver à parler avec ce monde souterrain. Ils doivent connaître les maux que nous endurons ici, et nous autres nous voyons en songe combien ils sont heureux.... Je ne sais pas si je m'explique.... Je dis qu'il n'y a pas de justice, et, pour qu'il en arrive une, nous devons rêver tout ce qui peut la faire arriver, et, en rêvant, je suppose que nous attirerons ici la justice.»

Doña Paca acquiesça par une longue enfilade de soupirs qu'elle tirait du plus profond de sa poitrine, et Benina se reprit, avec un redoublement de fièvre et de conviction, à penser à la merveilleuse conjuration.

Se promenant sans s'arrêter au travers de la cuisine, elle ne voyait plus avec les yeux de l'âme que les sept becs de la marmite, le bâton de laurier, son habillement et l'oraison.... Diablesse d'oraison, c'est cela qui était difficile!

XXII

Tout allait bien, le matin suivant: la santé de Frasquito s'améliorait d'heure en heure, et son entendement semblait revenir à une clarté moyenne; doña Paca était contente; la maison bien pourvue de victuailles; ce jour qui venait et le suivant pouvaient être considérés comme assurés, et par conséquent la pauvre Benina pouvait se dispenser de sa pénible station de mendicité à San-Sebastian. Mais, comme il lui était nécessaire de soutenir la comédie de son occupation dans la maison de l'ecclésiastique, elle sortit comme tous les jours, son panier sous le bras, résolue toutefois à ne pas perdre la matinée et à faire quelque chose d'utile. Au moment où elle allait partir, sa maîtresse lui dit:

«Il me semble que nous devrions faire une politesse à notre bon don Romualdo.... Il faut lui montrer que nous sommes reconnaissantes et bien élevées. Porte-lui de ma part deux bouteilles de champagne d'une bonne marque, pour accompagner avec elles le ragoût du lapin que tu vas lui faire aujourd'hui.

--Mais madame est folle? Savez-vous ce que coûteraient deux bouteilles de champagne? Nous nous endetterions pour plus de trois mois. Vous êtes toujours la même. C'est votre goût de bien vivre et largement qui est la cause de notre pauvreté d'à présent. Certainement nous lui ferons un cadeau, quand nous aurons gagné à la loterie, mais pour aujourd'hui je ne puis songer qu'à trouver qui me cède une piécette dans un dixième de billet à trois.

--Bien, bien, que Dieu t'accompagne!»

Et la vieille dame s'en alla causer avec Frasquito, lequel, tout ranimé, redevenait loquace. L'un et l'autre évoquèrent les souvenirs de la terre andalouse où ils étaient nés, ressuscitant familles, personnes et événements.

De fil en aiguille, doña Francisca en revint à penser à son songe, mais elle se garda bien de le raconter à son compatriote.

«Dites-moi, Ponte, qu'est-il advenu de don Pedro-José Garcia de los Antrines?»

Après une très pénible recherche dans les registres embrouillés et confus de sa mémoire, Frasquito répondit que le don Pedro était mort dans l'année de la révolution.

«Allons donc, allons donc: je crois qu'il vit encore maintenant. Savez-vous qui a hérité de ses biens?

--Probablement son fils Raphaël, qui n'a jamais voulu se marier. Il doit être vieux maintenant. Il pourrait bien arriver qu'il se souvînt de nous, de vos enfants et de moi, car il n'a pas de parenté plus proche.

--Ah! n'en doutez pas, il se souviendra..., s'écria doña Paca avec une grande animation dans les yeux et parlant rapidement. S'il ne s'en souvenait pas, ce serait un cochon. C'est ce que me disaient don Francisco Morquecho et don José-Maria Porcell....

--Quand cela?

--Il y a... je ne sais plus combien de temps. A la vérité, ils sont passés à meilleure vie. Mais il me semble que je les vois.... Ils ont été les exécuteurs testamentaires de Garcia de los Antrines, cela est certain, n'est-ce pas?

--Oui, madame, je les ai beaucoup connus. Ils étaient amis de la maison. Je les ai en mémoire.... Il me semble les voir encore avec leurs redingotes noires de coupe antique....

--Pareillement, pareillement.

--Leurs cols-cravates ressemblant à une semelle, et les chapeaux haut de forme, aussi hauts que la tour de Sainte-Marie.»

L'entretien continua avec ce mélange et cette fluctuation du réel à l'imaginaire, et, pendant ce temps-là, Benina arpentait les rues de haut en bas et de bas en haut, avec le cœur apaisé et l'esprit tranquille par la possession d'un capital qui n'était pas inférieur à trois douros et demi, et elle se disait que toute l'opération de la conjuration d'Almudena n'était qu'un attrape-nigaud. Elle voyait une plus grande chance de réussite dans la loterie qui n'est pas, quoi qu'on en dise, œuvre de pur hasard, car qui nous dit qu'il n'y a pas dans les airs un ange ou un démon invisible qui se charge de tirer le bulletin de l'urne, sachant par avance qui possède le numéro? C'est pour cela qu'il arrive des choses si extraordinaires et, par exemple, que le gros lot vienne à se répartir entre une multitude de pauvres diables qui ont pris, l'un un réal, l'autre une piécette, en réunissant leurs enjeux.

Suivant cette idée, elle pensa qu'il lui conviendrait de s'assurer une participation modique, car prendre à elle seule un dixième, ce serait vraiment trop risquer. Il ne lui convenait pas d'entrer en compte avec la Pedra et Quart-de-Kilo, qui jouaient à toutes les extractions; il valait mieux s'entendre pour cette affaire avec Pulido, son compagnon de mendicité à la paroisse, car on prétendait qu'il faisait des combinaisons de numéros à la loterie avec le vacher voisin d'Obdulia, et, pour le trouver chez lui avant qu'il partît pour mendier, elle pressa le pas vers la rue de la Cabeza et se dirigea vers l'établissement d'ânesses à lait. C'est dans les étables de ces pacifiques bêtes que les laitiers, gens simples et bons, donnaient asile à Pulido. La sœur de la laitière vendait des dixièmes dans la rue, et un oncle du vacher, qui avait fait le même commerce, même rue, même maison, quelques années auparavant, avait fait fortune et s'était retiré dans son pays, où il avait acheté des terres. La passion du jeu s'était perpétuée dans l'établissement, passant à l'état de vice. A la date où nous sommes arrivés de cette histoire, avec ce que les âniers avaient dépensé en quinze années de jeu, ils auraient pu tripler leur troupeau de bêtes.

Benina eut la chance de rencontrer toute la famille réunie, toutes les ânesses étant déjà rentrées de leurs excursions matinales. Pendant que ces dernières prenaient leur ration d'avoine et de son, les gens se livraient à des calculs de probabilité et pesaient les raisons qui pouvaient donner la certitude que le jour suivant le numéro 5005 sortirait, car ils en possédaient un dixième. Pulido, examinant le cas avec sa puissante vue intérieure, d'autant plus vive que celle du corps était obscurcie, renforça la conviction des âniers, en leur disant qu'il était aussi sûr que le 5005 gagnerait qu'il pouvait affirmer qu'il y avait un Dieu dans le ciel et un diable aux enfers. Inutile de dire que la prétention de Benina tomba au milieu de la gent aveuglée comme une bombe et que le premier mouvement général fut de lui refuser la participation qu'elle sollicitait, car cela équivalait à lui faire cadeau de monceaux d'or. La mendiante se piqua, disant qu'il ne lui manquait certes pas trois piécettes pour jouer à elle toute seule un petit dixième et ce coup d'audace produisit son effet. Pour terminer, il fut convenu que, si elle achetait un dixième, ils lui en prendraient la moitié, en lui donnant une participation de deux réaux dans le magique numéro 5005, numéro sûr, aussi sûr que si on le voyait déjà sorti. Ainsi fut fait: Benina sortit et acheta un dixième du numéro 4844 lequel, vu par les autres et répété à haute voix par l'aveugle, produisit dans toute la réunion des joueurs la plus grande confusion et le plus grand trouble comme si, par un art mystérieux, la chance avait passé d'un numéro à l'autre. A la fin, tous les traités et combinaisons se firent au goût de chacun et l'ânier distribua les papiers de participation, la vieille se contentant de six réaux sur son billet et de deux sur l'autre.

Pulido sortit en grognant et s'en alla à la paroisse, de mauvaise humeur, disant que cette hypocrite ecclésiastique était venue leur ficher la guigne pour leur numéro de la loterie; les âniers se mirent à parler à tort et à travers sur le compte d'Obdulia, disant qu'elle ne payait pas son pain, qu'elle achetait des corbeilles de fleurs et que son propriétaire allait la mettre dans la rue; et Benina s'en alla visiter la petite, qu'elle trouva dans les mains de la coiffeuse occupée à lui faire une jolie tête. Ce jour-là ses beaux-parents lui avaient envoyé des boulettes de hachis et des sardines en saumure; Luquitas était rentré à la maison à six heures du matin et il dormait encore maintenant comme un loir. La petite, elle, songeait à aller faire un tour de promenade, ayant une envie folle de voir des jardins, des arbres, des équipages, des gens élégants, et sa coiffeuse l'engageait à aller au Retiro, où elle verrait tout cela et, en outre, toutes les bêtes féroces du monde et même des cygnes qui sont comme qui dirait des oies plus fières. Apprenant que Frasquito malade avait trouvé un refuge dans la maison de doña Paca, la petite montra un très vif chagrin et parla d'aller le voir de suite, mais Benina la fit renoncer à cette idée.

Il valait mieux laisser passer quelques jours avant d'exposer le malade à des conversations délirantes qui lui mettaient la cervelle à l'envers. Se rendant à ce sage raisonnement, Obdulia congédia la servante, décidée à aller à la promenade, et Benina s'en alla d'un pas agile à la rue de la Ruda où elle comptait acquitter quelques petites dettes de peu d'importance. Tout en marchant, elle songeait qu'elle ferait bien de céder une partie de l'engagement excessif qu'elle avait à la loterie et, dans ce but, elle se dit qu'il conviendrait de chercher le Maure aveugle pour l'engager à jouer une piécette. Cette opération-là était certainement plus sûre que celle d'évoquer les esprits souterrains.

Elle songeait à cela lorsqu'elle se rencontra nez à nez avec Pedra et Diega qui revenaient de vendre, portant à la main, entre elles deux, un panier plat rempli de mercerie à bon marché. Elles s'arrêtèrent, désireuses de lui raconter quelque chose d'extraordinaire et qui devait l'intéresser.

«Vous ne savez pas, patronne, Almudena est en train de vous chercher.

--Il me cherche? J'ai justement besoin de lui parler, pour savoir s'il me prendrait....

--Vous ferez bien de prendre vos précautions. Il dit....

--Quoi?