Part 12
Après un court sommeil, elle se réveilla croyant fermement que, dans la chambre voisine, il y avait un grand panier ou une malle très, très grande, pleine de diamants, de rubis, de saphirs.... Dans l'obscurité de la chambre, elle ne pouvait rien distinguer, mais elle n'avait aucun doute que les richesses ne fussent là. Elle prit la boîte d'allumettes, prête à allumer, pour récréer sa vue par la contemplation du trésor; mais, pour ne pas éveiller doña Paca dont le sommeil était très léger, elle remit au lendemain la contemplation de toutes ces merveilles.... Un instant après, elle riait de son illusion, se disant: «Il faut tout de même que je sois un peu folle. C'est un peu fort que je gobe cela!» A la pointe du jour, elle s'éveilla aux aboiements de deux chiens blancs qui sortaient de dessous les lits; elle entendit sonner à la porte, elle sauta en bas du lit et courut en chemise pour ouvrir, sûr que c'était quelque aide de camp ou gentilhomme du roi d'en bas, à la longue barbe et vêtu d'habits verts, qui la demandait..., mais il n'y avait à la porte aucun être vivant.
Elle se prépara pour sortir, disposant le petit déjeûner de sa maîtresse et donnant le premier coup de nettoyage à la maison et, à sept heures, elle partait, avec son panier sous le bras, par la rue Impériale. Comme elle n'avait pas un centime et ne savait point comment elle pourrait se procurer de l'argent, elle s'achemina vers San-Sebastian, pensant, tout en marchant, à don Romualdo et à sa famille, car, à force d'en parler, elle finissait par croire à leur existence. «Va là, faut-il que je sois sotte, se disait-elle. J'ai inventé ce don Romualdo et voilà maintenant que je me figure que c'est une personne vivante, qui peut me secourir.... Il n'y a pas d'autre don Romualdo que la mendicité bénite et je vais voir si je recueille quelque chose, avec la permission de la Caporale.»
«La journée sera bonne, disait Pulido, car il y a un enterrement de première classe et un mariage à la sacristie. La mariée était nièce d'un ministre plénipotentiaire et le marié appartenait à la presse.»
Benina prit sa place et étrenna avec deux centimes que lui donna une dame; ses compagnes cherchèrent à se faire raconter pourquoi don Carlos l'avait fait appeler, mais elle ne répondit qu'évasivement. La Casiana, supposant que M. de Trujillo l'avait fait demander pour lui offrir la desserte de sa table, la traita avec amabilité, espérant sans doute prendre sa part de cette aubaine.
Les personnes de l'enterrement ne donnèrent pas grand'chose; ceux du mariage se conduisirent mieux, mais il était accouru tant de pauvres des autres paroisses et il y eut un tel tumulte et une telle confusion que les uns reçurent pour cinq, alors que les autres firent chou blanc. Aussitôt que parût la mariée dans ses beaux atours, et les messieurs et les dames qui lui faisaient compagnie, les mendiants s'abattirent sur eux comme une nuée de sauterelles et ils tirèrent le père par son manteau, lui écrasant presque son chapeau. Le bon monsieur eut beaucoup de peine à se défendre contre cette plaie, et il ne trouva pas d'autre remède que de prendre une poignée de menue monnaie et de la jeter au vol dans la cour. Les plus agiles firent leur moisson, les plus lambins se battirent inutilement. La Caporale et Élisée cherchaient à mettre de l'ordre, et, quand les mariés et leur suite se mirent en voitures, la troupe misérable des mendiants envahit de nouveau les dépendances de l'église, en grognant et trépignant. Ils se dispersaient et se réunissaient tour à tour en troupe bourdonnante. On aurait dit une émeute qui se vaincrait elle-même par sa propre lassitude. Les derniers cris qu'on entendait étaient ceux-ci:
«Tu as reçu plus.... On m'a pris ce qui me revenait.... Ici, il n'y a aucune pudeur.... Quel coquin!...»
La Burlada, qui était une de celles qui avaient attrapé le plus, lançait par sa bouche couleuvres et crapauds, excitait les esprits contre la Caporale et contre Élisée. Enfin, la police dut intervenir, les menaçant de les empoigner s'ils ne se taisaient pas. Et cela fut comme la parole de Dieu. Les intrus s'éloignèrent et les habitués reprirent leur place dans le passage de l'église. Benina ne retira de toute sa campagne de ce jour, enterrement et mariage réunis, que vingt-deux centimes, et Almudena dix-sept. On disait que Casiana et Élisée avaient fait une piécette et demie chacun.
Benina et l'aveugle marocain se retirèrent ensemble, en se lamentant de leur mauvaise chance: ils s'arrêtèrent, comme la dernière fois, à la place du Progrès et s'assirent au pied de la statue, pour délibérer sur les difficultés et angoisses de la présente journée.
Benina ne savait plus à quel saint se vouer; avec l'aumône de cette journée elle ne voyait pas comment se tirer d'affaire, parce qu'elle était obligée de payer quelques menues dettes dans les boutiques de la rue de la Ruda, pour soutenir son crédit et pouvoir escroquer un jour de plus. Almudena lui dit qu'il se trouvait dans l'impossibilité absolue de lui venir en aide; le plus qu'il pouvait faire était de lui remettre ses sous du matin et, pour le soir, ce qu'il pourrait recevoir dans la journée en allant mendier à sa place accoutumée, rue du Duc-d'Albe, près de la caserne de la Garde civile. La vieille refusa cette générosité, parce qu'il fallait bien qu'il vécût et qu'il mangeât, lui aussi, ce à quoi le Marocain répondit qu'avec un café et un morceau de pain il en aurait assez jusqu'à la nuit. Refusant d'accepter son offre, Benina mit la conversation sur la conjuration pour appeler le roi d'en bas, montrant dans la réussite une confiance et une foi qui s'expliquaient facilement par la grande nécessité où elle se trouvait. L'inconnu et le mystérieux font leurs prosélytes dans le royaume du désespoir, habité par les âmes qui ne trouvent aucune consolation d'aucun côté.
«A l'instant même, dit la pauvre femme, je vais acheter les objets. C'est aujourd'hui vendredi, demain samedi, nous tenterons l'aventure.
--Et il faut acheter toutes choses sans parler.
--Sûrement, sans dire une parole. Que risque-t-on à tenter l'épreuve? Et dis-moi autre chose: est-il indispensable que ce soit à minuit?»
L'aveugle affirma que oui, et il répéta une à une les règles et conditions nécessaires pour l'efficacité de la conjuration, et Benina s'efforça de se fixer le tout dans la mémoire.
«Oui, je sais, lui dit-elle à la fin, que tu seras toute la journée près de la petite fontaine du duc d'Albe. S'il me manque quelque chose, j'irai te le demander et aussi pour que tu m'apprennes la prière. C'est cela qui va me demander un grand travail, de l'apprendre, et par-dessus tout si tu ne veux pas me la mettre en langage chrétien, car, pour ce qui est du tien, fils de mon âme, je ne sais pas comment je pourrai faire pour ne pas me tromper.
--Si tu te trompes, le roi ne viendra pas.»
Découragée par ces difficultés, Benina se sépara de son ami, avec l'idée de se procurer encore quelques sous pour pourvoir aux nécessités du jour. Certaine qu'elle était de ne pouvoir recourir au crédit, elle se mit à mendier au coin de la rue San-Milan, près de la porte du café des Orangers, importunant les passants par la relation de ses malheurs: elle sortait de l'hôpital, son mari était tombé d'un échafaudage, elle n'avait pas mangé depuis trois jours, et autres mensonges pouvant attendrir les cœurs. C'est ainsi qu'elle faisait sa récolte, et elle aurait reçu certainement davantage si un maudit sergent de ville qui vint à passer ne l'avait point menacée de l'emmener à la prison de la Latina, si elle ne prenait pas le large et au galop. Elle s'occupa ensuite à acheter les menus objets de la conjuration, entreprise ardue, car il fallait tout faire par signes, et elle s'en alla à la maison, songeant combien il lui serait difficile de suivre cette diable d'entreprise sans que sa maîtresse s'en doutât. Il n'y avait pas d'autres moyens pour elle d'y arriver que de faire semblant que don Romualdo était tombé malade et qu'il lui avait fait demander de venir le veiller, et alors de sortir sous ce prétexte et d'aller à la maison d'Almudena.... Mais la présence de la Pedra pouvait être un obstacle: au danger que la présence d'un témoin incrédule ne rende la réussite impossible se joignait l'inconvénient grave qu'en cas de réussite la pocharde voulût s'approprier tout ou partie des trésors donnés par le roi.... Pour sûr, il conviendrait mieux qu'au lieu de les avoir en pierres précieuses on lui donnât le tout en monnaie courante ou en paquets de billets de banque, bien empaquetés avec des bandes gommées comme elle l'avait vu chez le changeur. Parce que, ce ne serait pas une mince opération que de porter chez l'orfèvre, pour lui en proposer l'achat, tant de perles, de saphirs et de diamants. Enfin, qu'on les lui donne comme on voudra: ce n'est point le cas d'exiger d'autre chose.
Doña Paca n'était point de bonne humeur, parce que le matin, il était venu chez elle un commis de boutique qui l'avait insultée avec des expressions brutales et grossières. La pauvre femme pleurait et s'arrachait les cheveux, suppliant sa fidèle amie de retourner la terre pour trouver ce peu de douros qui manquaient, pour les jeter à la face imbécile de ce boutiquier, et Benina se rompit la cervelle à la recherche de la solution de ce terrible problème.
«Femme, par pitié, parle, invente quelque chose, lui disait la pauvre affligée, au milieu d'une mer de larmes. Ne doit-on pas trouver les amis à l'occasion? Dans des circonstances aussi critiques, il faut bannir toute fausse honte.... Ne te semble-t-il pas comme à moi que ton bon Don Romualdo pourrait nous sortir d'embarras?»
La servante ne protesta pas. Préparant le dîner de sa maîtresse, elle retournait dans son esprit les combinaisons les plus subtiles. Doña Paca ayant répété sa proposition, Benina parut la considérer comme raisonnable «Don Romualdo...; mais oui, j'irai le voir...; mais je ne réponds de rien, madame, je ne réponds de rien. Peut-être faut-il se méfier.... Faire l'aumône est une chose, prêter de l'argent une autre... et il faut au moins dix douros pour sortir d'embarras.... Qu'a dit cette brute de Gabino? qu'il reviendrait demain faire encore du scandale? Canaille, voleur!... vendeur de marchandises falsifiées!... Pourtant, c'est une affaire de dix douros, et je ne sais pas si don Romualdo.... Je pencherais pour la négative. Mais sa sœur est un peu comme «un poing sur la figure».... Dix douros!... Mais que madame ne trouve pas étonnant si je tarde à rentrer. Ces choses-là... on ne sait pas comment les traiter.... Cela dépend de l'effet qu'elles produisent; on réussit mieux avec celui qui vous dit: «Repassez».... Je m'en vais; je suis pleine d'inquiétude...; attendre, mais celui qui veut arriver à la maison ne doit point se mettre en retard.
--Surtout ne reviens pas les mains vides. Va-t'en, ma fille, va-t'en, que le Seigneur t'accompagne et qu'il affine tes raisonnements. Si j'avais ton habileté, je sortirais bien promptement de ces embarras. Ici je vais prier tous les saints du ciel pour qu'ils t'inspirent et qu'à deux heures ils nous sortent de ce purgatoire. Adieu, ma fille.»
S'étant tracé un plan, le seul qui dans son jugement avisé lui parût présenter une chance de réussite, Benina se dirigea vers la rue du Mediodia-Grande et les garnis, propriété de son amie doña Bernarda.
XX
La maîtresse de l'établissement était absente. Benina fut reçue par la fondée de pouvoirs et par un homme appelé Prieto, qui jouissait de toute la confiance de la patronne et tenait la comptabilité de la location des lits. La vieille fut obligée d'attendre, car cette paire de congres manquait des pouvoirs nécessaires pour résoudre le problème qui la troublait si cruellement. Parlant et reparlant du commerce de garni, ils racontaient que l'année se présentait très mal: chaque nuit on avait moins de personnes à coucher, et les patrons se plaignaient fort. Benina en vint à s'informer de Frasquito Ponte: ce à quoi Prieto répondit que, la nuit dernière, il s'était vu dans la nécessité de ne pas le recevoir, parce qu'il était débiteur de sept lits et qu'il n'avait pu donner aucun acompte.
«Pauvre monsieur! dit Benina, il aura dormi à la belle étoile.... C'est triste... à son âge.... Malgré sa teinture, il est plus vieux que la Cuesta de la Vega.»
La fondée de pouvoirs dit que don Frasquito, ne sachant où aller, avait trouvé un asile dans la maison de la Comadréjà, rue du Mediodia-Chica, à deux pas de là. Au surplus, le bruit avait couru qu'il était tombé malade. Entendant cela, Benina, oubliant aussitôt le motif principal qui l'avait conduit chez Bernarda, ne songea plus qu'à vérifier par elle-même ce qu'il était définitivement advenu du pauvre désemparé Frasquito. Elle avait le temps de faire un saut jusqu'à la maison de la Comadréjà et de revenir au moment où Bernarda rentrerait chez elle. Aussitôt dit, aussitôt fait. Un instant après, la diligente vieille entrait dans la taverne borgne qui reçoit le public dans l'établissement en question, et la première personne qu'elle aperçut fut cet abominable type de Luquitas, l'époux d'Obdulia, lequel, avec d'autres gens de mauvaise vie et deux ou trois femmes, sales et malpropres, jouait aux cartes sur une horrible table ronde, au milieu de verres de cariñena et de pardillo. Au moment où Benina entrait, ces gens finissaient une partie, et, avant d'entamer une autre main, le gendre de doña Paca, jetant sur la table les cartes visqueuses, qui auraient pu lutter de malpropreté avec les mains des joueurs, se leva en titubant, et, d'une langue empâtée, avec les manières caressantes qui sont le propre des pochards, il offrit à la servante de sa belle-mère un verre de vin:
«Non, monsieur, j'ai déjà bu.... Je vous remercie,» dit la vieille en refusant le verre.
Mais comme il insistait vivement, les autres s'étant joints à lui pour l'inviter à boire, Benina prit peur et accepta la moitié d'un verre poisseux. Elle ne voulait point se mettre mal avec de tels gens, pour ce qui aurait pu en arriver, et, sans perdre de temps en observations et réprimandes au vicieux Luquitas, sur l'abandon dans lequel il laissait sa femme, elle revint directement à l'objet de sa venue et dit:
«Est-ce que la Pitusa n'est pas là?
--Elle est là pour vous servir,» dit une femme pâle, sortant par une porte bien dissimulée entre les étagères pleines de bouteilles et de carafes, derrière le comptoir. La porte ressemblait à la fissure par laquelle se glisse une anguille, et la femme était certainement la plus maigre, la plus fluette et la plus glissante qui pût se rencontrer dans la faune de ces sortes de femmes. Son visage était si mince qu'à le considérer de profil on aurait pu le croire fait en découpure comme les figures qui sont sur les girouettes. Son cou ne faisait aucun pli et, à l'une de ses oreilles, le trou pour la boucle était tellement grand qu'on aurait pu facilement y passer un doigt. Les dents rares et noires, les sourcils absents, les cils rares, les yeux tendres, avec une acuité de lynx, complétaient sa physionomie. De son corps il n'y a rien à dire, sinon qu'il serait difficile de rencontrer une forme plus exactement comparable à un manche à balai habillé ou, si l'on veut, recouvert de chiffons pour frotter; des bras et des mains qui, en gesticulant, semblaient flageller comme les barbes d'un plumeau avec lequel on voudrait épousseter son interlocuteur; de sa langue et de son accent, nous pouvons dire qu'ils donnaient l'idée d'une personne qui se gargariserait et quoique cela puisse paraître étrange, je dois dire pourtant que de toutes ces apparences il ressortait un certain air affable, un aspect attrayant et, pour terminer, nous pouvons affirmer que la Pitusa était fort loin d'être antipathique.
«Qu'est-ce qui amène la seña Benina dans nos parages? dit la Pitusa en lui frappant amicalement les deux épaules. J'ai entendu dire que vous êtes dans une grande maison, dans une maison riche... où vous devez avoir de bons profits.... Et votre chat ne doit certes pas être malheureux?...
--Ma fille, non.... Il y a un siècle de cela. Maintenant, nous sommes en baisse.
--Quoi, cela va mal?
--Nous tâchons de tirer en avant, nous tâchons seulement. S'il y a de la soupe, nous en mangeons; s'il n'y en a pas, rien.... Et le Comadréjà, il est bien?...
--Désirez-vous que je l'appelle, seña Benina?
--Ma fille, je te demande seulement comment il se porte, s'il est en bonne santé.
--Il se défend. Mais sa blessure s'ouvre malheureusement quand il y pense le moins.
--Que Dieu vous protège!... Dis-moi autre chose....
--Commandez-moi.
--Je désire savoir si tu as donné refuge dans ta maison à un gentilhomme qui a nom Frasquito Ponte et s'il y est encore, parce que l'on m'a dit qu'il avait été très malade cette nuit?»
Pour toute réponse, la Pitusa dit à Benina de la suivre, et toutes deux, se serrant, se glissèrent par la fente qui se trouvait entre les montants du comptoir. De l'autre côté commençait un escalier très étroit, par lequel elles montèrent l'une derrière l'autre.
«C'est une personne très honorable, comme on dit, un personnage, ajouta Benina, sûre de servir ainsi le pauvre gentilhomme.
--De la grandesse! Voyez donc à quoi servent les titres?»
Par un petit passage sentant mauvais et horriblement sale, elles arrivèrent à une cuisine où l'on ne faisait certes pas grand feu. Le fourneau et le buffet servaient de dépôt de bouteilles vides, de caisses défoncées, de chaises cassées et de monceaux de chiffons. Sur le sol et sur un misérable grabat, gisait de toute sa longueur don Francisco Ponte, en manches de chemise, immobile, la figure décomposée. Deux grosses femmes l'entouraient, debout de chaque côté, l'une lui présentait un verre avec un peu d'eau et de vin, l'autre essayait de lui faire des frictions aux jambes, toutes deux lui parlaient en criant:
«Tournez-vous par ici.... Quel démon vous agite?... Vous le faites exprès!... Ne voulez-vous point boire?»
Benina, se mettant à genoux, se mit à crier, elle aussi, en le secouant:
«Don Frasquito de mon âme, qu'avez-vous? Ouvrez les yeux, regardez-moi, je suis la Nina.»
Les deux guenons qui, entre parenthèses, si elles rivalisaient de laideur et d'air rébarbatif, n'avaient personne qui les surpassât en bonté, ne tardèrent pas à donner à Benina les explications qu'elle leur demandait sur ce qui était arrivé.
Ponte, n'ayant pas été admis chez la Bernarda, s'était réfugié au seuil de la porte de la chapelle des Irlandais pour y passer la nuit.... C'est là qu'elles le rencontrèrent; elles se mirent à l'interpeller, à lui dire des choses... toutes deux..., de ces choses que l'on dit sans vouloir offenser les gens. Au total, le pauvre vieux mal teint s'était fâché et, en courant après elles, sa canne levée, et levée pour les frapper, patatras, il était tombé par terre. Elles éclatèrent de rire, croyant qu'il avait fait un faux pas; mais, voyant qu'il ne bougeait pas, elles s'étaient approchées, le veilleur de nuit était arrivé, il lui avait mis la lanterne sous le nez et, alors, ils s'aperçurent qu'il avait une attaque. Retourné sur un côté, puis sur l'autre, le bon monsieur avait tout l'air d'un cadavre. Ils appelèrent le Comadréjà qui l'examina et déclara qu'il était en syncope, et, comme il est charitable, lui, comme il est bon chrétien, lui, et qu'en outre il avait étudié pendant un an l'art vétérinaire, il leur commanda de le rapporter chez lui pour le faire revenir par des frictions et des sinapismes.
Ainsi fut fait. Elles le portèrent toutes deux avec l'aide d'une de leurs compagnes, car le malade pesait autant qu'un paquet de tuyaux et à la maison, à force de le pincer et de le secouer, il était revenu à lui et les avait remerciées avec une grande amabilité. La Pitusa lui avait apporté une soupe qu'il mangea avec un grand appétit, remerciant à chaque cuillerée avec les expressions les plus gracieuses, et ainsi il s'était bien porté jusqu'au matin, bien couvert sur sa paillasse. On ne pouvait pas le mettre dans une chambre, parce que c'est à peine si elles désemplissaient la nuit, et dans la cuisine, il était très bien, la pièce étant vraiment très aérée.
Le malheur avait voulu que le matin, alors qu'il se levait pour s'en aller, il avait été repris par une attaque, et, toute la sainte journée, il avait eu d'heure en heure des syncopes si effrayantes qu'il devenait un cadavre et qu'on ne pouvait le faire revenir à lui qu'avec l'aide de Dieu. On l'avait mis en manches de chemise parce qu'il se plaignait de la chaleur; mais toutes ses affaires étaient là sans que personne y touchât, et il ne manquait absolument rien de ce qu'il avait dans ses poches. Le Comadréjà avait dit que, s'il ne se remettait pas dans la soirée, il préviendrait la Délégation pour qu'on le fît porter à l'hôpital.
Benina déclara à la Pitusa que ce serait un crime d'envoyer à l'hôpital un homme aussi considérable et qu'elle se déterminerait plutôt à le conduire chez elle, si.... A ce moment, une idée hardie avait traversé la cervelle de Benina et, avec la promptitude de résolution qui était la caractéristique primordiale de son caractère, elle la mit à exécution sans désemparer:
«Voudriez-vous m'écouter un instant? J'aurais un petit mot à vous dire, dit-elle à la Pitusa, la prenant par le bras pour l'attirer hors de la cuisine.»
Et elles entrèrent, à l'extrémité du petit couloir, dans l'unique chambre habitable de la maison: une alcôve avec un lit en fer, courte-pointe au crochet, des miroirs en mauvais état, des enluminures représentant des odalisques, une commode fourbue et un saint Antoine sur un socle, entouré de fleurs artificielles et ayant devant lui une petite lampe à huile. Le dialogue fut nerveux et rapide:
«Que voulez-vous?
--Une misère. Que tu me prêtes dix douros.
--Seña Benina, est-ce dans l'ordre?
--J'en suis, Teresa Conejo, où tu en étais toi-même lorsque je te prêtai mille réaux et t'empêchai d'aller en prison.... Ce fut l'année et le jour même du cyclone qui renversa les arbres du Jardin botanique, ne t'en souviens-tu point?... Tu habitais alors dans la rue du Gobernador, et moi, à celle de San-Agustin, où j'étais en service.
--Certainement que je m'en souviens. Je vous avais connue parce que nous achetions ensemble....
--Tu étais dans une situation très grave....
--Je commençais à rouler dans le monde....
--Et, à force de rouler, tu avais succombé à la tentation.
--Et comme vous serviez dans une grande maison, j'ai calculé et je me suis dit: «Certainement, celle-là, si elle veut, elle pourra me sauver.»
--Tu vins me trouver avec une grande terreur... qui te passa.... Tu me demandas si je ne voudrais pas te soulager d'un grand poids, et que je te sauve.
--Et vous m'avez sauvée.... Oh! combien je vous fus reconnaissante, Benina!
--Et cela, bien que je n'eusse pas de rentes.... Et toi, lorsque tu as eu fait la paix avec le marchand de vin, tu m'as payée....
--Douro pour douro.
--C'est bien: aujourd'hui c'est moi qui suis dans l'embarras; j'ai besoin de deux cents réaux, et tu vas me les donner.
--Quand?
--A l'instant.
--Par la Mecque! Saint Dieu! Comment ma tête ferait-elle pour changer les pois chiches en argent?
--Tu ne les as point? Ni ton Comadréjà non plus?
--Nous sommes comme le coq de Moron.... Et pourquoi avez-vous besoin de ces dix douros?
--Pour ce qui ne te regarde pas. Dis-moi seulement si tu peux, oui ou non, me les donner. Je te les rendrai promptement et, si tu le désires, avec un réal par douro. Cela ne fera pas de difficulté.
--Ce n'est pas cela: c'est que je n'ai point la moitié d'un gros sou. Ce chien de métier ne procure que misère.
--Dieu te bénisse! Et ainsi...?
--Non. Je n'ai pas même de bijoux, si j'en avais....
--Cherche bien, patronne.
--Eh bien, j'ai deux bagues. Elles ne sont pas à moi; elles appartiennent au rey de Bastos, un ami de Rumaldo, qui les lui a confiées et que Rumaldo m'a données à garder.
--Eh bien....