Part 15
La Nina ne trouva pas grand'chose de nouveau à la maison, car on ne saurait compter comme nouveauté l'extrême contentement de doña Paca, qui ne cessait de s'extasier sur la grâce de son hôte et la manière charmante avec laquelle il rappelait tous les souvenirs d'Algeciras et de Ronda. La bonne dame se trouvait transportée à ses jeunes ans; elle oubliait sa pauvreté et, mue par le généreux instinct qui, dans sa prime jeunesse, avait été le fond de son caractère imprévoyant et la cause de ses malheurs, elle proposa à Nina d'aller chercher pour Frasquito deux bouteilles de Xérès, un paon en galantine, des œufs glacés et une hure de sanglier.
«Oui, madame, répliqua la servante, nous allons lui apporter tout cela et ensuite nous nous rendrons à la prison pour éviter aux marchands la peine de nous y traîner. Je crois que vous êtes devenue folle, vraiment! Pour ce soir vous aurez une soupe à l'ail avec des œufs et pas autre chose. Croyez bien que le chevalier s'en contentera encore parfaitement, habitué comme il l'est à toutes sortes de victuailles impossibles.
--Bien, on fera ce que tu veux.
--Au lieu d'une tête de sanglier, nous mettrons une tête d'oignon.
--Je crois, avec ta permission, que, dans toutes les circonstances, fût-ce au prix d'un sacrifice, on doit se comporter comme il faut. Enfin, combien avons-nous d'argent?
--Peu vous importe. Laissez-moi faire, je saurai m'arranger. Quand il manquera, ce n'est pas vous qui irez le chercher.
--Oui, je sais que c'est toi qui iras. Moi, je ne sers à rien.
--Si, si, vous servez beaucoup, et maintenant aidez-moi à peler les pommes de terre.
--Si tu veux. Ah!... j'allais oublier. Frasquito prend du thé, et, comme il est très difficile, il faut que tu le choisisses très bon.
--Du meilleur. J'irai le chercher en Chine.
--Ne te moque pas. Va chez le marchand et prends de celui qu'on appelle mandarin. Et en même temps rapporte donc pour dessert un joli petit fromage....
--Allez, allez, vous parlez à tort et à travers, sans rien oublier.
--Tu sais qu'il est accoutumé de manger dans les maisons riches et somptueuses.
--Parfaitement, comme la taverne de Boto, rue de l'Ave-Maria..., une portion de ragoût, un réal; avec pain et vin, trente-cinq centimes.
--Tu es mal disposée.... On ne sait vraiment pas comment te prendre. Mais j'accepte tout, Nina, tu gouvernes.
--Ah bien! si je ne gouvernais pas, bon Dieu! nous serions propres! Il y a beau jour qu'on nous aurait mises à la prison pour dettes, à San-Bernardino ou même au Pardo.»
Disputant ainsi, on arriva à la nuit. Ils mangèrent frugalement, gais tous trois et résignés à la pauvreté, tolérable et légère quand on ne manque point d'un morceau de pain pour apaiser sa faim. Le véridique historien doit confesser que les bonnes dispositions dans lesquelles se trouvait doña Paca s'altérèrent un peu lorsque les deux femmes se trouvèrent dans la même alcôve, l'une dans son lit, l'autre sur un matelas par terre, ayant cédé son lit à Frasquito. Comme la veuve de Zapata était d'un esprit extrêmement mobile et changeant en un moment sans qu'on en sût le motif, elle passait de la douceur extrême à la colère la plus folle, d'une crédulité enfantine à la méfiance la plus grande, des paroles les plus raisonnables aux sottises les plus lourdes. Benina connaissait bien ce rapide changement dans la façon d'être et de vouloir de sa maîtresse, qu'elle comparait volontiers à une girouette, et sans s'inquiéter outre mesure de ses manières qui devenaient subitement déplaisantes et de ses accès de colère, elle attendait une saute de vent. Et, en fait, il changeait à l'improviste, retournant à la bonne partie du cadran, et, en un moment, la mauve se changeait en chardon ou revenait à sa forme première.
La mauvaise humeur de doña Paca dans la nuit dont il s'agit devait être attribuée à ce fait, suivant des renseignements dignes de foi, que Frasquito, dans ses conversations de la soirée, dans celles du souper et de l'après-dîner, laissa paraître pour Benina une prévenance qui blessa profondément l'amour-propre de l'infortunée veuve. Le bon monsieur montrait presque exclusivement sa gratitude à Benina, réservant pour madame une déférence courtoise; pour Benina tous ses sourires, ses phrases les plus ingénieuses, les regards langoureux de ses yeux attendris comme ceux d'un mouton mourant, et Ponte ajouta un comble à cette façon d'agir en l'appelant ange plus de douze fois pendant la frugale cène.
Et, cela dit, écoutons doña Paca bien couchée entre ses draps de lit, tandis que Benina s'étendait par terre:
«Pourtant, ma fille, rien ne m'ôtera de la tête que tu as donné un philtre à ce pauvre monsieur. Vois comme il te chérit? Si tu n'étais pas une vieille abominablement laide et sans aucune grâce, je croirais que tu l'as ensorcelé.... Certainement tu es bonne, charitable, tu sais t'attirer la sympathie par le bien que tu sais faire à tous, et par ta douceur et la suavité de tes petites manières... qui seraient bien capables de tromper ceux qui ne te connaissent pas.... Mais, avec toutes ces qualités, il est impossible qu'un homme aussi couru puisse s'éprendre de toi.... Si tu le crois et si tu t'infatues d'orgueil à cause de cela, à mon avis tu te trompes singulièrement, ma pauvre Nina. Tu seras toujours ce que tu as été. Et ne crains pas que j'ôte à don Frasquito ses illusions en lui racontant toutes tes mauvaises façons, la voleuse que tu as été, et d'autres petites choses, autres petites choses que tu sais et moi aussi....»
Benina se taisait, se bouchant la bouche avec son drap, et cette humilité et cette modération excitèrent encore davantage la haine de la veuve de Zapata, qui continua à molester sa compagne:
«Personne ne reconnaît mieux que moi tes qualités, parce que tu les as, c'est certain; mais on doit te tenir à distance, toujours à distance, ne pas te laisser sortir de ta basse condition, pour que tu ne l'oublies pas et que tu ne viennes pas manger dans la main de tes maîtres. Rappelle-toi que, par deux fois, j'ai dû te renvoyer de chez moi pour vol.... Ton effronterie était arrivée à un tel point,--que dis-je, effronterie?--ton cynisme dans ce vice abominable, que... jamais je n'ai pu faire un compte, tant cela me dégoûtait de voir mon argent sortir de ma bourse pour entrer dans la tienne... à jet continu!... Mais quoi, tu ne dis rien? Tu ne te défends pas? Tu es devenue muette?
--Oui, madame, je suis devenue muette, fut l'unique réponse de la bonne femme. Il peut se faire que, quand madame se taira et fermera son bec, j'aurai quelque chose à dire.... Mais je ne dis rien.»
XXV
«Oui, oui.... Dis ce que tu veux..., continua doña Paca. Tu oserais t'attaquer à moi? Que je n'ai pas su tenir le Doit et l'Avoir? Eh quoi? Qui t'a dit que les grandes dames sont des teneurs de livres? Ne tenir aucun compte, ne rien écrire, mais ce n'était que la forme naturelle de ma générosité sans limites. Je me laissais voler par tous; je voyais le voleur mettre la main dans ma bourse, et j'avais l'air de ne pas m'en apercevoir.... J'ai toujours agi ainsi. Si c'est un péché, Dieu me le pardonnera. Mais ce que Dieu ne pardonne pas, Benina, c'est l'hypocrisie, ce sont les procédés artificieux, et le soin avec lequel certaines personnes composent leurs actes, pour se faire croire meilleures qu'elles ne sont. J'ai toujours eu le cœur sur la main et je me suis toujours présentée aux yeux de tous comme j'étais, comme je suis, avec mes défauts et mes qualités, telle que Dieu m'a faite.... Mais n'as-tu donc rien à me répondre? Ou bien n'as-tu rien à dire pour ta défense?
--Madame, je me tais, parce que je dors.
--Non, tu ne dors pas, c'est un mensonge de plus; ta conscience t'empêche de dormir. Reconnais que j'ai raison, et que tu es de celles qui se composent un visage pour dissimuler leurs méchancetés; non, on ne peut pas dire que ce soit des méchancetés, c'est trop. Je suis généreuse en cela comme en tout; je dirai simplement faiblesses.... Mais quelles faiblesses! Nous sommes fragiles; vraiment tu peux dire: je ne m'appelle pas Benina, mais bien fragilité. Mais ne crains rien, car tu sais bien que je n'irai pas te déprécier auprès de M. de Ponte et détruire la fleur de ses illusions.... Quelle dérision! Ne voyant en toi, comme, du reste, il ne saurait le voir, ni une figure élégante, ni une face fraîche et rose, ni de fines manières, ni une éducation de dame, ni rien de ce qui peut rendre les hommes amoureux, il aura vu.... Quoi! Pour Dieu, que je ne devine pas. Si tu étais franche, ce que tu n'es pas et ne seras jamais.... Écoutes-tu ce que je te dis?
--Oui, madame, j'écoute.
--Si tu étais franche, tu me dirais que M. de Ponte t'appelle ange parce que tu fais bien la soupe à l'ail toute maigre.... Et crois-tu que cela suffise pour qu'on appelle une femme ange en toutes lettres?
--Mais qu'est-ce que cela peut bien vous faire que M. de Ponte Delgado me donne tous les noms ou sobriquets qu'il lui plaît?
--Tu as raison, si, si..., il peut se faire qu'il le dise ironiquement. Ces grands seigneurs, très habitués aux manières du grand monde, quand il semble qu'ils nous font un compliment, ils se payent notre tête, comme on dit.... Que si l'homme est sincère et s'il est amoureux de toi pour le bon motif.... Tout peut arriver, Benina.... Tu dois procéder avec loyauté et confesser tes taches, que Frasquito n'aille pas croire que la pureté des anges du ciel soit quelque chose de comparable à ta pureté à toi. Si tu n'agis pas ainsi, tu seras une mauvaise femme.... La vérité, Nina, dans ces cas, la vérité. Cet homme a cru que tu étais un prodige de conservation; oui, oui, tu as fait un miracle, un miracle sérieux, en pleine vie de Madrid et dans la classe domestique, une virginité de soixante ans!... Tu peux lui donner cinquante-cinq ans, si cela te convient.... Mais si tu le trompes sur ton âge, qui est une supercherie très courante de notre sexe, ne le trompe pas sur ce qui rentre dans la loi morale, Nina: cela, non. Vois, ma fille, je t'aime beaucoup, et, comme maîtresse et comme amie, je te conseille de parler clair et de lui conter tes fautes et tes chutes. Ainsi le bon monsieur ne pourra dire que tu l'as trompé, s'il découvre avec le temps ce que tu lui auras caché. Non, Nina, non; ma fille, dis-lui tout, même si cela te force à rougir et si cela doit congestionner la verrue que tu portes sur le front. Confesse ta grande faute de ces temps-là, quand tu avais trente-cinq ans..., et dis-lui courageusement: M. don Frasquito, j'ai aimé un garde civil qui se nommait Romero, qui me garda avec lui pendant deux années et qui ensuite refusa de m'épouser....» Allons, femme, il n'y a pas de quoi devenir écarlate. Après tout, qu'est-ce que cela? Aimer un homme. C'est pour cela que les femmes sont venues au monde: pour aimer les hommes. Tu as eu le malheur de tomber sur un homme qui s'est mal conduit avec toi. Question de chance, ma fille. Ce qu'il y a de sûr, c'est que tu as été folle de lui.... Il m'en souvient bien. On ne pouvait pas te saisir; tu ne faisais plus rien de bien. Tu faisais danser l'anse du panier dans les grands prix et, tandis que tu étais à peine vêtue convenablement, lui ne manquait jamais de bons cigares.... A moi qui ai vu tes souffrances et ton aveuglement, toujours tourmentée et sans un jour de tranquillité, au lieu de fuir le supplice tu courais au-devant; à moi qui ai vu tout cela, tu n'as rien à me raconter. Je connais l'histoire, bien que je ne la connaisse pas toute, parce que tu m'as caché quelque chose..., et l'on m'a dit des choses que je ne sais pas si elles sont exactes ou non.... On m'a dit que de tes amours tu as retiré....
--Cela n'est pas vrai.
--Et que tu l'aurais placé à l'Inclusa....
--Cela n'est pas vrai,» répéta Benina avec un accent sonore et d'une voix forte, se dressant sur son lit. A ce cri, doña Paca se tut subitement, comme la souris qui cesse de ronger la nuit lorsqu'elle entend le pas ou la voix de l'homme. Pendant un long moment, on n'entendit plus que les profonds soupirs de la dame qui commençait à se calmer tout en marmottant à voix basse. L'autre ne desserrait pas les dents. L'esprit de la pauvre dame avait eu une crise rapide et la girouette avait tourné de nouveau. La colère et les mauvaises paroles se changèrent en un instant en douceur et paroles flatteuses. Le symptôme caractéristique de l'apaisement ne tarda pas à se produire; c'était tout d'abord un vif repentir de tout ce qui lui était échappé de dire et la honte de se le rappeler; les grognements qu'elle laissait échapper n'avaient pas d'autre cause, ainsi que les plaintes de douleurs imaginaires qu'elle faisait entendre. Comme Benina ne répondait pas à ces démonstrations, doña Paca, vers minuit, se décida à l'appeler:
«Nina, Nina, si tu voyais comme je suis mal! Quelle jolie petite nuit je passe. Il me semble que l'on m'applique un fer chaud sur le côté et qu'on m'arrache avec violence les os des jambes. J'ai la tête comme si on m'avait arraché le cerveau pour le remplacer par de la mie de pain et du persil hachés.... Pour ne pas te déranger, je n'ai pas osé te demander une petite tasse de tilleul, ni que tu me frictionnes les épaules et que tu me donnes un petit cachet de salicylate, de bromure ou de quinine.... C'est horrible. Tu as dormi comme un plomb. Bien, femme, repose-toi, fais-toi un peu de graisse.... Pour rien au monde je ne voudrais te déranger.»
Sans desserrer les lèvres, Benina se leva de son grabat et, passant un jupon, se mit à préparer une tasse de tilleul sur le fourneau économique, et la donna à la malade; enfin, elle la frictionna et ensuite elle se pencha vers elle pour la bercer comme un enfant pour l'endormir. La vieille dame, désirant ardemment faire oublier ses divagations antérieures, pensait que le meilleur moyen était d'effacer par des paroles et des expressions affectueuses les mauvaises idées exprimées auparavant, et c'est en suivant cette idée que, tandis que sa compagne la bordait dans son lit, elle lui disait:
«Si je ne t'avais pas, je ne sais pas ce qui adviendrait de moi. Je me plains de Dieu lui-même et j'en arrive quelquefois à lui dire des injures comme à la première venue. C'est bien vrai qu'il me prive de beaucoup de choses; mais il m'a donné ta compagnie et ton amitié, qui valent plus à elles seules que l'or, l'argent et les brillants.... Et, pour que je ne l'oublie pas, dis-moi un peu ce que tu me conseilles de faire dans le cas où don Francisco Morquecho et don José-Maria Porcell viendraient me trouver avec ce message relatif à cette succession.
--Mais, madame, si vous avez rêvé tout cela... et que ces nobles ambassadeurs soient morts depuis plus de mille ans et en poussière sous terre?
--Tu dis bien, je l'ai rêvé.... Mais, si ce n'est eux, d'autres peuvent arriver, un jour fortuné, avec la même musique.
--Qui dirait non? Avez-vous rêvé de caisses vides? Car ce serait le signe d'un héritage certain.
--Et toi, qu'as-tu rêvé?
--Moi? Cette nuit, j'ai rêvé que nous nous rencontrions avec un taureau noir.
--Mais cela veut dire sûrement que nous trouverons un trésor caché, sais-tu? Qui nous dit que dans cette vieille maison, qui fut habitée autrefois par des commerçants riches, il n'y ait pas dans ces murs ou dans ces cloisons quelque jarre bien remplie de belles onces d'or?
--J'ai ouï conter qu'au siècle passé vivaient ici des marchands de drap très riches et que, quand ils moururent, on ne trouva aucun argent dans leurs caisses. Il pourrait bien se faire qu'ils l'eussent caché. Il y a beaucoup, beaucoup d'exemples de cela.
--Je suis certaine qu'il y a de l'argent caché dans cette propriété.... Mais va savoir où ces Indiens ont été le fourrer. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de le découvrir?
--Je ne sais.... Je ne sais, murmura Benina, repassant dans sa tête rêveuse les conjurations orientales proposées par Almudena.
--Et si ce n'est pas dans les murs, qui dit que ce n'est pas sous les dalles de la cuisine ou de la salle à manger que ces messieurs ont caché leur argent, pensant qu'il serait plus à leur portée dans l'autre monde?
--C'est bien possible.... Mais il est plus probable que ce sera dans le mur, ou bien, par exemple, sous les toits entre les solives....
--Je crois que tu as raison. Cela peut aussi bien être caché en haut qu'en bas. Je t'assure que, lorsque je cogne fortement dans les couloirs et dans la salle à manger et que toute la maison tremble comme si elle voulait s'écrouler, il me semble que j'entends un petit bruit... qui ressemble au tintillement de l'or qui est remué.... Ne l'as-tu pas entendu?
--Si, madame.
--Eh bien! faisons donc tout de suite la preuve. Fais un pas hors de l'alcôve, cogne fort et écoutons....»
Benina le fit comme il était dit et avec non moins de conviction que sa maîtresse et, en effet..., elles entendirent aussitôt un bruit métallique qui ne pouvait certainement provenir que de l'énorme quantité d'argent et d'or (certainement plus d'or que d'argent) cachée dans des pots, dans la vieille fabrique. Elles s'endormirent toutes deux sur cette illusion et, en songe, elles continuèrent à entendre le son argentin du métal....
La maison était comme un grand corps qui aurait sué et de chacun de ses pores s'écoulait une once, une pièce de vingt-cinq francs ou une petite monnaie de vingt et un quart de réal.
XXVI
Au petit matin du jour suivant, Benina cheminait vers les Cambroneras, son panier au bras, pensant, non sans inquiétude, à l'exaltation du bon Almudena, qui le conduirait promptement à la folie, si par ses bonnes manières elle n'arrivait pas à le calmer.
Plus bas que la porte de Tolède, elle rencontra la Burlada et un autre pauvre qui mendiait avec un enfant hydrocéphale. Sa camarade de la paroisse lui dit qu'elle avait transféré son domicile au pont, parce qu'elle ne pouvait plus vivre dans le cœur de Madrid avec la cherté des loyers et l'exiguïté des aumônes. On lui donnait l'hospitalité dans une maison près de la rivière et pour moins que rien, et à cet avantage elle joignait cet autre de bien se mouvoir pour mendier sur le passage des allants et venants, matin et soir, de la rivière au pont et du pont à la rivière. Interrogée par Benina au sujet de l'aveugle et de sa manière de vivre, elle répondit qu'elle l'avait vu près de la petite fontaine après le pont, mendiant, mais qu'elle ne savait point où il demeurait.
«Allez avec Dieu, madame, dit la Burlada. N'allez-vous pas au pont? Moi, si, parce qu'on y trouve son compte, si on y gagne peu. On me donne tous les soirs un bon plat de nourriture à la maison de M. le banquier, qui est située en face et à son entrée par la rue de Las Huertas, et je vis comme un chanoine, me réjouissant de faire la nique à la Caporale quand la servante du banquier m'apporte ma grande platée de nourriture; enfin avec cela et quelque autre petite chose que je reçois, nous vivons, madame Benina, et nous pouvons même nous compter parmi les riches. Adieu, portez-vous bien, j'espère que vous trouverez votre Maure en bonne santé. Portez-vous bien.»
Elles s'en allèrent, chacune de son côté et, à l'entrée du pont, Benina, enfilant la chaussée qui descend à droite et conduit au faubourg de Cambroneras, sur la rive gauche du Manzanarès, tout en bas, elle se trouva sur une espèce de petite place limitée, du côté du couchant, par un vulgaire édifice; au sud, par le mur d'appui du contrefort de la culée du pont, et, des deux autres côtés, par des talus ou terre-pleins sablonneux où vivent quelques épines silvestres, des chardons et quelques herbes rachitiques. L'endroit est pittoresque, plein de lumière et, on peut dire, extrêmement gai, parce que de là on domine les rives verdoyantes du fleuve et les lavoirs avec leurs linges de mille couleurs. Au couchant, on distingue les chaînes de montagnes et, à la rive opposée du fleuve, les cimetières de San-Isidro et San-Justo qui présentent un aspect grandiose avec leurs monuments et le vert foncé de leurs cyprès.... La mélancolie inhérente à ces lieux de repos ne les prive point, dans ce panorama, de leur caractère décoratif, et ils sont comme un beau décor ajouté par l'homme à tous ceux de la nature.
En descendant lentement l'esplanade, la mendiante vit deux ânes; que dis-je, deux? huit, neuf, dix ou plus avec leur collier d'un rouge éclatant, et auprès d'eux un groupe de gitanos se chauffant au soleil, qui inondait déjà la place de sa lumière éblouissante, donnant plus d'éclat encore aux vives couleurs dont bêtes et gens étaient parés. Au milieu de conversations animées tout était rire, tapage, courses de droite et de gauche; les gamins couraient en se chamaillant; les tout petits, vêtus d'oripeaux, faisaient la roue, et, seuls, les ânes conservaient leur aspect grave et méditatif, au milieu de toute cette agitation, de ce mouvement et de ces cris en charabia; les vieilles gitanas, dont quelques-unes au teint couleur de tan ou même noir, tenaient leurs commérages à part, réunies auprès du mur du grand édifice, qui est une maison de location d'aspect régulier. Deux ou trois petites filles lavaient des chiffons dans la mare que formait, au milieu de l'esplanade, l'eau qui se perdait au sortir de la fontaine voisine. Quelques-unes de ces petites filles avaient un teint foncé et presque noir que faisaient ressortir les boucles d'oreilles en filigrane suspendues à leurs oreilles; d'autres avaient le teint mat et terreux, toutes étaient agiles, gracieuses, à la taille fine et de langue déliée. La vieille trouva parmi ces gens des visages de connaissance et, regardant de-ci, de-là, elle crut reconnaître un gitano qu'elle avait rencontré un certain jour, à l'hôpital, tandis qu'elle allait voir une amie. Elle ne voulut point s'approcher du groupe dans lequel il se disputait avec d'autres au sujet d'un âne dont les blessures de l'échine étaient l'objet d'une très vive discussion, et attendit le moment favorable pour lui parler. Il ne tarda pas à venir, parce que deux d'entre eux en arrivèrent promptement à se donner force bourrades, l'un avec un pantalon fendu du haut en bas, montrant ses jambes noires, et, l'autre, ayant un turban sur la tête et, pour tout vêtement, un grand gilet d'homme. Le gitano essaya de les séparer; Benina l'y aida et, tout étant rentré dans l'ordre, elle l'interpella en ces termes:
«Dites-moi, bon ami, n'auriez-vous pas vu par ici un Maure aveugle, qu'on appelle Almudena?
--Si, madame, je l'ai vu et j'ai même parlé avec lui, répliqua le gitano, montrant deux rangées de dents d'une blancheur éblouissante, d'une égalité et d'une conservation parfaites, se détachant dans l'étui de deux grosses lèvres charnues, d'un violet foncé. Je l'ai vu près du pont.... Il m'a dit qu'il couchait la nuit dans les maisons de Ulpiana... et que... je ne sais plus quoi..., qu'il était abandonné, bonne femme, qu'elle est une ingrate et qu'elle est cuisinière.»
Benina fit un brusque saut en arrière, voyant tout d'un coup devant elle les pieds de derrière d'un âne, que deux gamins rouaient de coups, sans doute pour lui apprendre les belles manières et faire son éducation gitanesque, et elle se dirigea vers la maison que lui avait indiquée l'homme à la belle dentition.
A côté de l'esplanade s'ouvrait un chemin ou rue tortueuse dans la direction de la porte ségovienne. A gauche, lorsqu'on y entre, se trouve la maison de rapport, immense amas de logements pauvres à six piécettes le mois, et, à sa suite, les murs et dépendances d'une ferme ou grange qu'on appelle Valdemora. Sur la droite, diverses maisons très anciennes, en désordre, avec des cours intérieures, avec des treillis moisis, les parois sales, offrant la réunion la plus irrégulière de vétusté et de misère que l'on puisse voir en architecture urbaine ou campestrale. Quelques portes laissent apercevoir de jolies faïences avec le portrait de san Isidro et la date de la construction, et, sur les toits en ruine, pleins de saillies pittoresques, on est tout étonné de voir encore de belles girouettes toutes tordues, d'un travail exquis.