Mes Prisons

Part 9

Chapter 93,876 wordsPublic domain

J’entrai dans la gondole, et des sentiments opposés m’agitaient:--un certain regret d’abandonner le séjour des Plombs, où j’avais beaucoup souffert, mais où j’avais pourtant aimé, et où j’avais été aimé,--le plaisir de me trouver, après une si longue réclusion, à l’air libre, de voir le ciel, et la ville et les eaux, sans le lugubre encadrement de grilles de fer,--le souvenir de la joyeuse gondole qui, dans des temps meilleurs, me portait à travers cette même lagune, et des gondoles du lac de Côme, de celles du lac Majeur, des barques du Pô, de celles du Rhône et de la Saône!... O riantes années évanouies! Et qui donc au monde avait été aussi heureux que moi?

Né des plus tendres parents, dans cette condition qui n’est pas la pauvreté, et qui, en vous rapprochant presque également du pauvre et du riche, vous donne une exacte connaissance des deux états,--condition que je crois la plus avantageuse pour cultiver les sentiments affectueux;--après une enfance entourée des soins domestiques les plus doux, j’étais allé à Lyon près d’un vieux cousin maternel, très riche et bien digne de ses richesses, où tout ce qui peut enchanter un cœur avide d’élégance et d’amour avait délicieusement occupé la première ferveur de ma jeunesse; de là, revenu en Italie, et demeurant avec mes parents à Milan, j’avais poursuivi mes études et appris à aimer la société et les livres, ne trouvant que des amis distingués et de séduisants applaudissements. Monti et Foscolo, bien qu’adversaires déclarés, avaient été également bienveillants pour moi. Je m’attachai davantage à ce dernier; et cet homme si irritable, qui par sa rudesse avait provoqué tant de gens à se désaffectionner de lui, n’était pour moi que douceur et cordialité, et je le révérais tendrement. D’autres littérateurs fort honorables m’aimaient, eux aussi, comme je les aimais moi-même. L’envie ni la calomnie ne m’assaillirent jamais, ou du moins elles provenaient de gens si discrédités, qu’elles ne pouvaient nuire. A la chute du royaume d’Italie, mon père avait reporté son domicile à Turin, avec le reste de la famille, et moi, remettant à plus tard de rejoindre des personnes si chères, j’avais fini par rester à Milan, où j’étais entouré de tant de bonheur, que je ne savais pas me résoudre à la quitter.

Parmi mes autres meilleurs amis, il y en avait trois à Milan qui prédominaient dans mon cœur: D. Pietro Borsieri, monseigneur Louis de Brême et le comte Luigi Porro Lambertenghi. Plus tard, s’y joignit le comte Frédéric Confalonieri. M’étant fait le précepteur des deux enfants de Porro, j’étais pour eux comme un père, et pour leur père comme un frère. Dans cette maison affluait non seulement tout ce que la ville avait de plus cultivé, mais une foule de voyageurs remarquables. Là je connus madame de Staël, Schlegel, Davis, Byron, Hobhouse, Brougham, et un grand nombre d’autres hommes illustres des diverses parties de l’Europe. Oh! combien la connaissance des hommes de mérite nous réjouit, et est un stimulant pour nous élever l’âme! Oui, j’étais heureux! Je n’aurais pas changé mon sort contre celui d’un prince!--Et d’un sort si joyeux, tomber aux mains de sbires, passer de prison en prison, et finir par être étranglé, ou périr dans les fers!

CHAPITRE LI

En roulant de pareilles pensées, j’arrivai à Saint-Michel, et je fus enfermé dans une chambre qui avait vue sur une cour, sur la lagune et sur la belle île de Murano. Je m’informai de Maroncelli au geôlier, à sa femme, à ses quatre guichetiers. Mais ils me faisaient de courtes visites, étaient pleins de défiance, et ne voulaient rien me dire.

Néanmoins, là où il y a cinq ou six personnes, il est difficile qu’il ne s’en trouve pas une désireuse de compatir et de parler. Je trouvai cette personne, et j’appris ce qui suit:

Maroncelli, après avoir été longtemps seul, avait été mis avec le comte Camille Laderchi. Ce dernier était sorti de prison depuis quelques jours, ayant été reconnu innocent, et le premier se trouvait de nouveau seul. Parmi nos compagnons étaient aussi sortis, comme innocents, le professeur Gian-Domenico Romagnosi et le comte Giovanni Arrivabene. Le capitaine Rezia et M. Canova étaient ensemble. Le professeur Ressi gisait mourant dans une prison voisine de ces deux derniers.

«Pour ceux qui ne sont pas sortis, dis-je, les condamnations sont donc venues? Et qu’attend-on pour les faire connaître? Peut-être que le pauvre Ressi meure, ou soit en état d’entendre sa sentence, n’est-il pas vrai?

--Je crois que oui.»

Tous les jours, je demandais des nouvelles de l’infortuné.

«Il a perdu la parole;--il l’a retrouvée, mais il délire et n’a plus sa connaissance;--il donne à peine quelques signes de vie;--il crache souvent le sang et a encore le délire;--il va plus mal;--il va mieux;--il est à l’agonie.»

Telles furent les réponses qu’on me donna pendant plusieurs semaines. Enfin, un matin on me dit: «Il est mort!»

Je versai une larme sur lui, et je me consolai en pensant qu’il avait ignoré sa condamnation.

Le jour suivant, 21 février (1822), le geôlier vint me prendre: il était dix heures du matin. Il me conduisit dans la salle de la commission, et se retira. Le président, l’inquisiteur et les deux juges assesseurs étaient assis et se levèrent.

Le président, d’un ton de noble commisération, me dit que la sentence était arrivée et que le jugement avait été terrible, mais que déjà l’empereur l’avait mitigé.

L’inquisiteur me lut la sentence: «Condamné à mort.» Puis il lut le rescrit impérial: «La peine est commuée en quinze ans de _carcere duro_, à subir dans la forteresse du Spielberg.»

Je répondis: «Que la volonté de Dieu soit faite!»

Et mon intention était vraiment de recevoir en chrétien cet horrible coup, et de ne montrer ni de nourrir aucun ressentiment contre qui que ce fût.

Le président loua ma tranquillité et me conseilla de la garder toujours, en me disant que de cette tranquillité pouvait résulter peut-être, dans deux ou trois ans, qu’on me jugeât digne d’une plus grande grâce. (Au lieu de deux ou trois ans, ce fut un bien plus grand nombre d’années).

Les autres juges m’adressèrent aussi des paroles courtoises et pleines d’espérance. Mais l’un d’eux, qui pendant le procès m’avait toujours semblé très hostile, me dit une chose en apparence courtoise, mais qui me parut poignante; et cette courtoisie, je la trouvai démentie par ses regards, dans lesquels j’aurais juré qu’il y avait un sourire de joie et d’insulte.

Aujourd’hui je ne jurerais plus qu’il en fut ainsi; je peux très bien m’être trompé. Mais alors tout mon sang se troubla, et je me contins pour ne pas éclater de fureur. Je dissimulai, et pendant qu’ils me louaient encore de ma patience chrétienne, je l’avais déjà perdue en secret.

«Demain, dit l’inquisiteur, nous aurons le regret d’être obligé de vous annoncer la sentence en public; mais c’est une formalité indispensable.

--Soit, dis-je.

--A partir de ce moment, ajouta-t-il, nous vous accordons la compagnie de votre ami.»

Et, ayant appelé le geôlier, ils me consignèrent de nouveau à lui, en lui disant de me mettre avec Maroncelli.

CHAPITRE LII

Quel doux instant ce fut pour mon ami et pour moi de nous revoir, après un an et trois mois de séparation et de si grandes douleurs! Les joies de l’amitié nous firent presque oublier pendant quelques instants notre condamnation.

Je m’arrachai néanmoins promptement de ses bras, pour prendre la plume et écrire à mon père. Je désirais ardemment que la nouvelle de mon triste sort parvînt à ma famille par moi, plutôt que par d’autres, afin que le déchirement de ces cœurs aimés fût tempéré par mon langage de paix et de religion. Les juges me promirent d’expédier sur-le-champ cette lettre.

Après cela, Maroncelli me parla de son procès, et moi du mien; nous nous confiâmes quelques-unes des péripéties de la prison; nous allâmes à la fenêtre, nous saluâmes trois autres amis qui étaient à la leur; deux d’entre eux étaient Canova et Rezia, qui se trouvaient ensemble, le premier condamné à six ans de _carcere duro_, et le second à trois; le troisième était le docteur César Armari, qui, pendant les mois précédents, avait été mon voisin dans les Plombs. Celui-ci n’avait pas eu de condamnation, et il sortit ensuite déclaré innocent.

Ces conversations avec les uns et avec les autres, furent une agréable distraction pendant tout le jour et toute la soirée. Mais, quand nous fûmes allés au lit, que la lumière fut éteinte et que le silence se fit, il ne me fut pas possible de dormir; la tête me brûlait, et le cœur me saignait en pensant à mon chez moi. «Mes vieux parents résisteraient-ils à un si grand malheur; leurs autres enfants suffiraient-ils pour les consoler? Tous étaient aussi aimés et valaient mieux que moi; mais un père et une mère trouvent-ils jamais, dans les enfants qui leur restent, une compensation pour celui qu’ils perdent?»

Si j’avais seulement pensé à mes parents et à quelques autres personnes aimées! leur souvenir m’affligeait et m’attendrissait. Mais je pensai aussi à ce rire de joie et d’insulte que j’avais cru voir chez ce juge, au procès, au motif des condamnations, aux passions politiques, au sort de tant de mes amis... et je ne sus plus juger avec indulgence aucun de mes adversaires. Dieu me mettait à une grande épreuve! Mon devoir aurait été de la supporter avec courage. Je ne le pus pas, je ne le voulus pas! La volupté de la haine me plut davantage que celle du pardon; je passai une nuit d’enfer.

Le matin je ne priai pas. L’univers me paraissait l’œuvre d’une puissance ennemie du bien. D’autres fois déjà j’avais été ainsi calomniateur de Dieu, mais je n’aurais pas cru le redevenir, et le redevenir en quelques heures! Julien, dans ses plus grandes fureurs, ne pouvait être plus impie que moi. En ruminant des pensées de haine, surtout quand on est frappé par une grande infortune, qui devrait au contraire rendre plus religieux, on devient mauvais, quand même on aurait été jusque-là un juste. Oui, quand même on aurait été un juste, parce qu’on ne peut pas haïr sans orgueil. Et qui es-tu, ô misérable mortel, pour prétendre qu’aucun de tes semblables ne te juge pas sévèrement; pour prétendre que personne ne puisse te faire du mal de bonne foi, en croyant agir avec justice? pour te plaindre, si Dieu permet que tu souffres plutôt d’une façon que d’une autre?

Je me sentais malheureux de ne pouvoir prier; mais, où règne l’orgueil, on ne connaît d’autre Dieu que soi-même.

J’aurais voulu recommander à un suprême protecteur mes parents désolés, et je ne croyais plus en lui.

CHAPITRE LIII

A neuf heures du matin, on nous fit entrer, Maroncelli et moi, dans une gondole, et on nous conduisit à la ville. Nous abordâmes au palais du doge, et nous montâmes aux prisons. On nous mit dans la chambre où peu de jours auparavant était M. Caporali; j’ignore où celui-ci avait été transféré. Neuf ou dix sbires étaient là pour nous garder, et nous attendions, en nous promenant, le moment d’être conduits sur la place. L’attente fut longue. Ce fut seulement à midi que parut l’inquisiteur, pour nous annoncer qu’il fallait partir. Le médecin se présenta, et nous engagea à boire un petit verre d’eau de menthe; nous acceptâmes et nous en fûmes reconnaissants, non pour la chose en elle-même, mais pour la profonde compassion que le bon vieillard nous témoignait. C’était le docteur Dosmo. Le chef des sbires s’avança ensuite, et nous mit les menottes. Nous le suivîmes, accompagnés des autres sbires.

Nous descendîmes le magnifique escalier _des Géants_, nous nous rappelâmes le doge Marino Faliero, décapité en cet endroit; nous entrâmes sous le grand portail qui, de la cour du palais, donne sur la _Piazzetta_, et là, nous tournâmes à gauche du côté de la lagune. Au milieu de la Piazzetta était l’échafaud où nous devions monter. De l’escalier _des Géants_ jusqu’à cet échafaud, se tenaient deux haies de soldats allemands; nous passâmes au milieu d’elles.

Montés sur l’échafaud, nous regardâmes autour de nous, et nous vîmes la terreur régner sur cette immense foule. Sur divers points, dans le lointain, d’autres soldats en armes étaient rangés en bataille. On nous dit qu’il y avait de tous côtés des canons avec les mèches allumées.

Et c’était cette Piazzetta, où, en septembre 1820, un mois avant mon arrestation, un mendiant m’avait dit: «C’est ici un endroit de malheur!»

Je me souvins de ce mendiant, et je pensai:

«Qui sait si, parmi tous ces milliers de spectateurs, il n’y est pas, lui aussi, et s’il ne me reconnaît pas?»

Le capitaine allemand nous cria de tourner vers le palais et de regarder en haut. Nous obéîmes, et nous vîmes sur la galerie un greffier avec un papier à la main. C’était la sentence. Il la lut d’une voix haute.

Un profond silence régna jusqu’à l’expression: _condamnés à mort_. Alors il s’éleva un murmure général de compassion. Puis succéda un nouveau silence pour entendre le reste de la lecture. Un nouveau murmure s’éleva aux expressions: _condamnés au _carcere duro_, Maroncelli pour vingt ans, et Pellico pour quinze_.

Le capitaine nous fit signe de descendre. Nous jetâmes encore une fois les regards autour de nous, et nous descendîmes. Nous rentrâmes dans la cour, nous remontâmes le grand escalier, nous revînmes dans la chambre d’où nous avions été amenés; on nous enleva les menottes, et nous fûmes reconduits à Saint-Michel.

CHAPITRE LIV

Ceux qui avaient été condamnés avant nous, étaient déjà partis pour Lubiana et pour le Spielberg, accompagnés d’un commissaire de police. On attendait maintenant le retour du même commissaire pour nous conduire à notre destination. Cet intervalle dura un mois.

Ma vie consistait alors à causer beaucoup et à entendre causer pour me distraire. En outre, Maroncelli me lisait ses compositions littéraires, et je lui disais les miennes. Un soir je lus, de ma fenêtre, l’_Ester d’Engaddi_ à Canova, Rezia et Armari, et le soir suivant, l’_Iginia d’Asti_.

Mais la nuit je frémissais et je pleurais, et je dormais peu ou pas du tout.

Je désirais, et je tremblais en même temps de savoir comment la nouvelle de mon malheur avait été reçue par mes parents.

Enfin vint une lettre de mon père. Quelle fut ma douleur en voyant que la dernière que je lui avais adressée ne lui avait pas été envoyée sur-le-champ, comme j’en avais tant prié l’inquisiteur. L’infortuné père, qui s’était toujours flatté que je sortirais sans condamnation, ayant pris un jour _la Gazette de Milan_, y trouva ma sentence. Il me racontait lui-même ce cruel incident, et me laissait imaginer combien son âme en avait été déchirée.

Oh! comme, au milieu de l’immense pitié que je ressentis pour lui, pour ma mère et pour toute la famille, je fus saisi d’indignation de ce que ma lettre ne lui avait pas été promptement expédiée! Il n’y aura pas eu de mauvaise volonté dans ce retard, mais je la supposai infernale; je crus y découvrir un raffinement de barbarie, un désir que le châtiment pesât de tout son poids même sur mes parents innocents. J’aurais voulu verser une mer de sang pour punir cette cruauté supposée.

Maintenant que je juge avec calme, je ne la trouve pas vraisemblable. Ce retard ne provint, sans aucun doute, d’autre cause que la négligence.

Furieux comme je l’étais, je frémis en apprenant que mes compagnons se proposaient de faire leurs Pâques avant de partir, et je sentis que je ne devais pas faire les miennes, n’ayant nullement le désir de pardonner. Aurais-je donné ce scandale!

CHAPITRE LV

Le commissaire arriva enfin d’Allemagne et vint nous dire que dans deux jours nous partirions.

«J’ai le plaisir, ajouta-t-il, de pouvoir vous donner une consolation. En revenant du Spielberg, j’ai vu à Vienne Sa Majesté l’empereur, qui m’a dit qu’il voulait que les jours de peine de ces messieurs se composassent non de vingt-quatre heures, mais de douze. Par cette expression, il entend signifier que la peine est réduite de moitié.»

Cette diminution ne nous fut jamais dans la suite annoncée officiellement; mais il n’y avait aucune probabilité que le commissaire mentît, d’autant plus qu’il ne nous donna pas cette nouvelle en secret, mais au su de la commission.

Je ne pus cependant m’en réjouir. Dans ma pensée, sept années et demie de fers n’étaient guère moins horribles que quinze années. Il me semblait impossible de vivre aussi longtemps.

Ma santé était de nouveau très mauvaise. Je souffrais de vives douleurs de poitrine, avec de la toux, et je croyais avoir les poumons attaqués. Je mangeais peu, et ce peu, je ne le digérais pas.

Le départ eut lieu dans la nuit du 25 au 26 mars. Il nous fut permis d’embrasser le docteur César Armari, notre ami. Un sbire nous enchaîna transversalement de la main droite et du pied gauche, afin qu’il nous fût impossible de fuir. Nous descendîmes en gondole, et les gardes ramèrent vers Fusina.

Arrivés là, nous trouvâmes deux voitures prêtes. Rezia et Canova montèrent dans l’une, Maroncelli et moi dans l’autre. Dans une des voitures était le commissaire avec deux prisonniers, dans l’autre un sous-commissaire avec les deux autres. Le convoi était complété par six ou sept gardes de police armés de fusils et de sabres, distribués partie à l’intérieur des voitures, partie sur le siège du voiturier.

Être contraint par l’infortune à abandonner sa patrie est toujours chose douloureuse; mais la quitter enchaîné, pour être conduit dans des climats horribles, destiné à languir pendant des années au milieu des bandits, est une chose si déchirante qu’il n’y a pas de termes pour l’exprimer.

Avant de franchir les Alpes, ma nation me devenait d’heure en heure plus chère, étant donnée la pitié que nous témoignaient partout ceux que nous rencontrions. Dans chaque ville, dans chaque village, dans chaque chaumière isolée, la nouvelle de notre condamnation ayant déjà été publiée depuis quelques semaines, nous étions attendus. Dans certains endroits, les commissaires et les gardes s’efforçaient de dissiper la foule qui nous entourait. C’était vraiment admirable de voir le sentiment de bienveillance qui se manifestait à notre égard.

A Udine nous eûmes une émouvante surprise. Arrivés à l’auberge, le commissaire fit fermer la porte de la cour et écarter le peuple. Il nous assigna une chambre, et dit aux garçons de nous apporter à souper et ce qu’il fallait pour dormir. Voici qu’un instant après, entrent trois hommes avec des matelas sur leurs épaules. Quel est notre étonnement en nous apercevant qu’un seul d’entre eux était au service de l’auberge, et que les autres étaient deux de nos connaissances! Nous feignîmes de les aider à placer les matelas par terre, et nous leur serrâmes furtivement la main. Les larmes débordaient de leurs cœurs et des nôtres. Oh! combien il nous fut pénible de ne pouvoir les verser entre les bras les uns des autres!

Les commissaires ne s’aperçurent pas de cette scène émouvante, mais je me doutai qu’un des gardes avait pénétré le mystère au moment où le bon Dario me serrait la main. Ce garde était Vénitien. Il nous regarda dans les yeux, Dario et moi, pâlit, parut hésiter pour savoir s’il devait élever la voix, mais il se tut et porta ses regards d’un autre côté, en dissimulant. S’il ne devina pas que ces gens étaient nos amis, il pensa au moins que c’étaient des garçons de notre connaissance.

CHAPITRE LVI

Le matin nous partîmes d’Udine, et l’aube se montrait à peine. Cet affectueux Dario était déjà dans la rue, enveloppé de son manteau. Il nous salua encore, et nous suivit longtemps. Nous vîmes aussi une voiture courir derrière nous pendant deux ou trois milles. Il y avait dedans quelqu’un qui agitait un mouchoir. A la fin, elle s’en retourna. Qui était-ce? nous nous le demandâmes.

Oh! que Dieu bénisse toutes les âmes généreuses qui ne rougissent pas d’aimer les malheureux! Ah! je les apprécie d’autant plus que, pendant mes années de calamité, j’en ai connu de lâches qui m’ont renié, et ont cru tirer avantage des injures qu’elles accumulaient contre moi. Mais ces dernières furent peu nombreuses, et le nombre des premières ne fut pas restreint.

Je me trompais en pensant que cette compassion que nous trouvions en Italie dût cesser lorsque nous serions en terre étrangère. Ah! l’homme bon est toujours le compatriote des infortunés! Quand nous fumes sur les territoires d’Illyrie et d’Allemagne, il se produisit la même chose que sur les nôtres. La plainte suivante était unanime: _Arme Herren!_ (Pauvres messieurs!)

Parfois, en entrant dans un pays, nos voitures étaient obligées de s’arrêter avant qu’on eût décidé où nous irions loger. Alors la population se serrait autour de nous, et nous entendions des paroles de pitié qui jaillissaient vraiment du cœur. La bonté de ces gens m’émouvait plus encore que celle de mes compatriotes. Oh! comme je leur étais reconnaissant à tous! Oh! combien est douce la pitié de nos semblables! Combien il est doux de les aimer!

La consolation que j’en tirais diminuait jusqu’à mes indignations contre ceux que j’appelais mes ennemis.

«Qui sait, pensais-je, si j’avais vu de près leur visage, et s’ils m’avaient vu eux-mêmes; si j’avais pu lire dans leur âme, et eux dans la mienne, qui sait si je n’aurais pas été contraint de confesser qu’il n’y avait aucune scélératesse en eux; et eux qu’il n’y en avait aucune en moi! qui sait si nous n’aurions pas été contraints de nous plaindre mutuellement et de nous aimer!»

Trop souvent, en effet, les hommes s’abhorrent parce qu’ils ne se connaissent pas réciproquement; et s’ils échangeaient ensemble quelques paroles, l’un donnerait avec confiance le bras à l’autre.

Nous nous arrêtâmes un jour à Lubiana, où Canova et Rezia furent séparés de nous et conduits au château; il est facile de s’imaginer combien cette séparation fut douloureuse pour tous les quatre.

Le soir de notre arrivée à Lubiana et le jour suivant, un monsieur qu’on nous dit être, si j’ai bien entendu, un secrétaire municipal, vint nous faire une courtoise visite. Il était très humain et parlait affectueusement et dignement de religion. Je le soupçonnai d’être un prêtre: les prêtres en Allemagne ont l’habitude de se vêtir absolument comme les séculiers. C’était une de ces physionomies sincères qui inspirent l’estime; je regrettai de ne pouvoir faire plus longue connaissance avec lui, et je m’en veux d’avoir eu l’étourderie d’oublier son nom.

Combien il me serait doux aussi de savoir ton nom, ô jeune fille qui, dans un village de la Styrie, nous suivis au milieu de la foule, et puis, quand notre voiture dut s’arrêter quelques minutes, nous saluas des deux mains, et t’éloignas ensuite ton mouchoir sur les yeux, appuyée au bras d’un jeune garçon à l’air triste, que ses cheveux très blonds indiquaient comme devant être Allemand, mais qui avait peut-être été en Italie et s’était pris d’amour pour notre malheureuse nation!

Combien il me serait doux de savoir le nom de chacun de vous, ô vénérables pères et mères de famille qui, en divers lieux, nous accostiez pour nous demander si nous avions des parents, et qui, en apprenant que oui, pâlissiez en vous écriant:

«Oh! que Dieu vous rende bien vite à ces malheureux vieillards!»

CHAPITRE LVII

Nous arrivâmes au lieu de notre destination le 10 avril.

La ville de Brünn est la capitale de la Moravie, et c’est là que réside le gouverneur des deux provinces de Moravie et de Silésie. Elle est située dans une vallée riante, et a un certain air de richesse. De nombreuses manufactures de drap y prospéraient alors, qui sont tombées depuis; la population était d’environ trente mille âmes.