Part 10
Près de ses murs, au couchant, s’élève un monticule, et sur celui-ci le lugubre château de Spielberg, autrefois résidence des seigneurs de Moravie, aujourd’hui la plus sévère prison de la monarchie autrichienne. C’était une citadelle très forte, mais les Français la bombardèrent et la prirent, à l’époque de la fameuse bataille d’Austerlitz (le village d’Austerlitz est à peu de distance). Elle ne fut plus réparée de façon à pouvoir servir de forteresse, mais on refit une partie de son enceinte qui était écroulée. Environ trois cents condamnés, pour la plupart voleurs et assassins, y sont gardés, les uns soumis au _carcere duro_, les autres au _carcere durissimo_.
Le _carcere duro_ signifie qu’on est obligé au travail, à porter la chaîne aux pieds, à dormir sur des planches nues, et à manger la plus pauvre nourriture qu’on puisse imaginer. Le _durissimo_ signifie qu’on sera enchaîné plus horriblement encore, avec un cercle de fer autour de la ceinture, et la chaîne rivée au mur au-dessus de la planche qui sert de lit; la nourriture est la même quoique la loi dise: _le pain et l’eau_.
Nous, prisonniers d’État, nous étions condamnés au _carcere duro_.
En montant la pente de ce monticule, nous tournions les yeux derrière nous, pour dire adieu au monde, incertains si l’abîme qui nous engloutissait se rouvrirait pour nous. J’étais calme à l’extérieur, mais je rugissais au dedans de moi. En vain je voulais recourir à la philosophie pour m’apaiser; la philosophie n’avait pas des raisons suffisantes pour moi.
Parti de Venise en mauvaise santé, le voyage m’avait horriblement fatigué. La tête et tout le corps me faisaient mal; la fièvre me brûlait. Le mal physique contribuait à me tenir furieux, et probablement cette fureur aggravait le mal physique.
Nous fûmes consignés au surintendant du Spielberg, et nos noms furent inscrits par lui au milieu des noms des voleurs. Le commissaire impérial nous embrassa en repartant, et était tout attendri. «Je recommande tout particulièrement la docilité à ces messieurs, nous dit-il; la plus petite infraction à la discipline peut être punie par monsieur le surintendant de peines sévères.»
La consigne faite, Maroncelli et moi nous fûmes conduits dans un corridor souterrain où s’apercevaient deux chambres obscures non contiguës. Chacun de nous fut enfermé dans sa tanière.
CHAPITRE LVIII
C’est une chose très cruelle, après avoir déjà dit adieu à tant d’objets, et lorsqu’on n’est plus que deux amis également malheureux, ah! oui, c’est chose très cruelle que d’être séparés l’un de l’autre. Maroncelli, en me quittant, me voyait malade, et plaignait en moi un homme qu’il ne reverrait probablement plus jamais; moi, je plaignais en lui une fleur splendide de santé, ravie peut-être pour toujours à la lumière vitale du soleil. Et cette fleur, en effet, comme elle se flétrit! Elle revit un jour la lumière; mais, hélas! dans quel état!
Lorsque je me trouvai seul dans cet antre horrible, et que j’entendis fermer les verrous, et que je distinguai, à la lueur qui descendait d’une étroite ouverture, la planche nue qu’on m’avait donnée pour lit et une énorme chaîne dans le mur, je m’assis en frémissant sur ce lit et je pris cette chaîne. J’en mesurai la longueur, pensant qu’elle m’était destinée.
Une demi-heure après, voici grincer les clefs; la porte s’ouvre. Le geôlier en chef m’apportait un broc d’eau.
«Ceci est pour boire, dit-il d’une voix bourrue, et demain matin j’apporterai le pain.
--Merci, bon homme.
--Je ne suis pas bon, reprit-il.
--Tant pis pour vous, lui dis-je indigné. Et cette chaîne, ajoutai-je, elle est sans doute pour moi?
--Oui, monsieur, si par hasard vous n’étiez pas tranquille, si vous deveniez furieux, ou si vous disiez des insolences. Mais si monsieur est raisonnable, nous ne lui mettrons pas autre chose qu’une chaîne aux pieds. Le serrurier est en train de la préparer.»
Il se promenait lentement çà et là, agitant cet affreux trousseau de grosses clefs, et moi je considérais d’un œil irrité sa gigantesque, maigre et vieille personne; et, bien que les traits de son visage ne fussent pas vulgaires, tout en lui me semblait l’expression la plus odieuse d’une brutale rigueur.
Oh! comme les hommes sont injustes en jugeant sur l’apparence et d’après leurs orgueilleuses préventions! Celui que je me figurais voir agiter joyeusement ses clefs pour me faire sentir son triste pouvoir, celui que je croyais devenu impudent par une longue habitude d’être cruel, roulait des pensées de compassion, et ne parlait certainement ainsi et avec cet accent bourru que pour cacher ce sentiment. Il aurait voulu le cacher afin de ne point paraître faible, et par crainte que je n’en fusse pas digne; mais en même temps, supposant que j’étais peut-être plus malheureux que méchant, il aurait désiré me le faire connaître.
Ennuyé de sa présence, et plus encore de son air protecteur, je jugeai opportun de l’humilier en lui disant impérativement, comme à un domestique: «Donnez-moi à boire.»
Il me regarda, et son air semblait dire: «Arrogant! ici il faut se déshabituer de commander.»
Mais il se tut; il inclina sa grande taille, prit à terre le broc et me le présenta. Je m’aperçus en le prenant qu’il tremblait, et, attribuant ce tremblement à sa vieillesse, un mélange de pitié et de respect tempéra mon orgueil.
«Quel âge avez-vous? lui dis-je d’une voix bienveillante.
--Soixante-quatorze ans, monsieur: j’ai déjà vu bien des infortunes pour moi et pour les autres.»
Cette allusion à ses infortunes et à celles des autres fut accompagnée d’un nouveau tremblement dans le geste qu’il fit pour reprendre le broc; et je soupçonnai qu’il n’était pas seulement l’effet de l’âge, mais d’un certain trouble honorable. Un semblable doute chassa de mon âme la haine que son premier aspect y avait imprimée.
«Comment vous appelez-vous? lui dis-je.
--La fortune, monsieur, s’est moquée de moi en me donnant le nom d’un grand homme. Je m’appelle Schiller.»
Puis, en quelques mots, il me raconta quel était son pays, son origine; quelles guerres il avait vues et les blessures qu’il en avait rapportées.
Il était Suisse, d’une famille de paysans. Il avait combattu contre les Turcs sous le général Laudon, au temps de Marie-Thérèse et de Joseph II; puis dans toutes les guerres de l’Autriche contre la France, jusqu’à la chute de Napoléon.
CHAPITRE LIX
Quand, à propos d’un homme que nous avions tout d’abord jugé méchant, nous concevons une meilleure opinion, alors, en observant son visage, sa voix, ses manières, il nous semble y découvrir des signes évidents d’honnêteté. Cette découverte est-elle une réalité? Je la soupçonne d’être une illusion. Ce même visage, cette même voix, ces mêmes manières, nous paraissaient naguère des signes évidents de friponnerie. Notre jugement sur les qualités morales ayant changé, aussitôt les conclusions de notre science physionomique changent aussi. Combien de visages vénérons-nous, parce que nous savons qu’ils appartiennent à des hommes de valeur, qui ne nous sembleraient nullement propres à inspirer le respect, s’ils avaient appartenu à d’autres mortels, et _vice versâ_! J’ai bien ri une fois d’une dame qui, en voyant un portrait de Catilina et le confondant avec Collatin, croyait y découvrir la sublime douleur de Collatin à la mort de Lucrèce. Et pourtant de semblables illusions sont communes.
Non qu’il n’y ait des figures de gens de bien qui portent réellement empreint le caractère de la bonté, et qu’il n’y ait des figures de scélérats qui portent très bien celui de la scélératesse; mais je soutiens qu’il y en a beaucoup dont l’expression est douteuse.
En somme, le vieux Schiller étant un peu rentré en grâce près de moi, je le regardai plus attentivement que dans le commencement, et il cessa de me déplaire. A dire vrai, dans son langage, au milieu d’une certaine rudesse, il y avait quelques traits d’une âme noble.
«Caporal comme je suis, disait-il, il m’est échu pour lieu de retraite le triste office de geôlier; et Dieu sait s’il ne m’en coûte pas plus de regrets que de risquer ma vie dans une bataille.»
Je me repentis de lui avoir un instant auparavant demandé à boire avec hauteur. «Mon cher Schiller, lui dis-je en lui serrant la main, vous le niez en vain, je vois que vous êtes bon, et puisque je suis tombé dans une telle adversité, je rends grâces au Ciel de ce qu’il vous a donné à moi pour gardien.»
Il écouta mes paroles, secoua la tête, puis répondit en se frottant le front, comme un homme qui a une pensée pénible:
«Je suis méchant, monsieur; on m’a fait prêter un serment auquel je ne manquerai jamais. Je suis obligé de traiter tous les prisonniers sans égard pour leur condition, sans indulgence, sans concession d’abus, et surtout les prisonniers d’État. L’empereur sait ce qu’il fait; moi, je dois lui obéir.
--Vous êtes un brave homme, et je respecterai ce que vous regardez comme un devoir de conscience. Celui qui agit dans la sincérité de sa conscience peut se tromper, mais il est pur devant Dieu.
--Pauvre monsieur! ayez patience, et plaignez-moi. Je serai ferme dans mes devoirs, mais le cœur... le cœur est plein de regrets de ne pouvoir soulager les malheureux. Voilà la chose que je voulais dire à monsieur.»
Nous étions émus tous les deux. Il me supplia d’être calme, de ne pas me mettre en fureur, comme font souvent les condamnés; de ne pas le contraindre à me traiter durement.
Il prit ensuite un accent rude, comme pour me cacher une partie de sa pitié, et dit:
«Maintenant il faut que je m’en aille.»
Puis il revint sur ses pas, me demandant depuis combien de temps je toussais d’une façon si misérable, et il laissa échapper une grosse malédiction contre le médecin, parce qu’il n’était pas venu le soir même me visiter.
«Monsieur a une fièvre de cheval, ajouta-t-il; je m’y connais. Il aurait au moins besoin d’une paillasse, mais tant que le médecin ne l’a pas ordonné, nous ne pouvons pas la lui donner.»
Il sortit, referma la porte, et moi je m’étendis sur les dures planches, en proie à la fièvre et avec une forte douleur à la poitrine, mais moins exaspéré, moins ennemi des hommes, moins éloigné de Dieu.
CHAPITRE LX
Le soir, vint le surintendant, accompagné de Schiller, d’un autre caporal et de deux soldats, pour faire une perquisition.
Trois perquisitions quotidiennes étaient prescrites: une le matin, une le soir, une à minuit. On visitait tous les coins de la prison, jusqu’aux moindres choses, puis les inférieurs sortaient et le surintendant (qui le matin et le soir ne manquait jamais) s’arrêtait à causer un peu avec moi.
La première fois que je vis cette escouade, il me vint une étrange pensée. Comme j’ignorais encore ces usages importuns, et que j’avais le délire de la fièvre, je m’imaginai qu’ils venaient pour me tuer, et je saisis la longue chaîne qui était à côté de moi, pour casser la tête au premier qui s’approcherait.
«Que faites-vous? dit le surintendant. Nous ne venons vous faire aucun mal. C’est une visite de formalité pour toutes les prisons, afin de s’assurer qu’il ne s’y passe rien d’irrégulier.»
J’hésitais; mais quand je vis Schiller s’avancer vers moi et me tendre amicalement la main, son air paternel m’inspira confiance; je laissai retomber la chaîne, et je pris cette main dans les miennes.
«Oh! comme il est brûlant! dit-il au surintendant; si on pouvait au moins lui donner une paillasse!»
Il prononça ces mots avec une expression de cordialité si vraie et si affectueuse que j’en fus attendri.
Le surintendant me tâta le pouls et me plaignit: c’était un homme de nobles manières, mais il n’osait prendre sur lui aucune décision.
«Ici tout est rigueur, même pour moi, dit-il. Si je ne suis pas à la lettre ce qui est prescrit, je risque d’être destitué de mon emploi.»
Schiller allongeait les lèvres et j’aurais parié qu’il pensait en lui-même: «Si j’étais surintendant, je ne pousserais pas la peur jusque-là; du reste, prendre une décision si bien justifiée par la nécessité, et si peu nuisible à la monarchie, ne pourrait jamais être considéré comme une grande faute.»
Quand je fus seul, mon cœur, depuis quelque temps incapable d’un profond sentiment religieux, s’attendrit, et je priai. C’était une prière de bénédictions sur la tête de Schiller; et j’ajoutais en m’adressant à Dieu: «Fais que je puisse discerner au moins dans les autres quelque don qui me permette de m’affectionner à eux; j’accepte tous les tourments de la prison, mais, hélas! que je puisse aimer! hélas! délivre-moi du tourment de haïr mes semblables.»
A minuit j’entendis de nombreux pas dans le corridor. Les clefs grincent, la porte s’ouvre. C’est le caporal avec deux gardiens, pour la visite.
«Où est mon vieux Schiller?» dis-je avec empressement. Il s’était arrêté dans le corridor.
«Je suis là, je suis là», répondit-il.
Et s’étant approché de mon banc, il me tâta de nouveau le pouls, se baissant avec inquiétude pour me regarder, comme un père sur le lit de son enfant malade.
«Et, maintenant que je m’en souviens, c’est demain jeudi! murmurait-il; ce n’est vraiment que jeudi!
--Et que voulez-vous dire par là?
--Que le médecin ne vient d’habitude que le matin du lundi, du mercredi et du vendredi, et que demain par conséquent il ne viendra pas.
--Ne vous inquiétez pas de cela.
--Que je ne m’inquiète pas, que je ne m’inquiète pas! Dans toute la ville on ne parle pas d’autre chose que de l’arrivée de ces messieurs; le médecin ne peut l’ignorer. Pourquoi diable n’a-t-il pas fait l’effort extraordinaire de venir une fois de plus?
--Qui sait s’il ne viendra pas demain, bien que ce soit jeudi?»
Le vieillard ne dit pas autre chose; mais il me serra la main avec une force bestiale, et presque à m’estropier. Bien qu’il m’eût fait mal, j’en éprouvai du plaisir, comme le plaisir qu’éprouve un amoureux, s’il arrive que sa bien-aimée, en dansant, lui marche sur le pied: il crierait quasi de douleur, mais, au contraire, il lui sourit et s’estime heureux.
CHAPITRE LXI
Le matin du jeudi, après une très mauvaise nuit, affaibli, les os brisés par les planches, je fus pris d’une abondante sueur. Vint la visite. Le surintendant n’y était pas; comme cette heure lui était incommode, il venait un peu plus tard.
Je dis à Schiller: «Voyez comme je suis trempé de sueur; mais déjà elle se refroidit sur mon corps; j’aurais besoin de changer tout de suite de chemise.
--Cela ne se peut pas!» cria-t-il d’un ton brutal.
Mais il me fit secrètement signe des yeux et de la main. Dès que le caporal et les gardiens furent sortis, il me fit signe de nouveau en fermant la porte.
Peu après, il reparut, m’apportant une de ses chemises, longue deux fois comme ma personne.
«Pour monsieur, dit-il, elle est un peu longue, mais je n’en ai pas d’autres ici maintenant.
--Je vous remercie, mon ami; mais, comme j’ai apporté au Spielberg une malle pleine de linge, j’espère qu’on ne me refusera pas l’usage de mes chemises. Ayez la complaisance d’aller chez le surintendant demander une de celles-là.
--Monsieur, il n’est pas permis de vous laisser quoi que ce soit de votre linge. Chaque samedi on vous donnera une chemise de la maison, comme aux autres condamnés.
--Honnête vieillard, dis-je, vous voyez dans quel état je suis; il est peu vraisemblable que je sorte vivant d’ici; je ne pourrai jamais vous récompenser de rien.
--Allons donc! monsieur, s’écria-t-il, allons donc! parler de récompense à qui ne peut rendre de services! à qui peut à peine prêter furtivement à un malade de quoi essuyer son corps ruisselant de sueur!»
Et, m’ayant jeté brusquement sur le dos sa longue chemise, il s’en alla en grommelant, et ferma la porte avec un bruit d’enragé.
Environ deux heures plus tard, il m’apporta un morceau de pain noir.
«Ceci, dit-il, c’est la portion pour deux jours.»
Puis il se mit à se promener tout frémissant.
«Qu’avez-vous? lui dis-je, vous êtes en colère contre moi; j’ai pourtant accepté la chemise que vous m’avez offerte.
--Je suis en colère contre le médecin, lequel, bien que ce soit aujourd’hui jeudi, aurait pu daigner venir!
--Patience!» dis-je.
Je disais: «Patience!» mais je ne trouvais pas moyen de me coucher sur les planches sans même avoir un oreiller; tous mes os étaient endoloris.
Vers les onze heures, le dîner me fut apporté par un condamné accompagné par Schiller. Le dîner se composait de deux petits plats de fer, dont l’un contenait une affreuse soupe, l’autre des légumes accommodés avec une sauce telle que la seule odeur mettait en dégoût.
J’essayai d’avaler quelques cuillerées de soupe; cela ne me fut pas possible.
Schiller me répétait: «Que monsieur prenne courage; qu’il essaye de s’accoutumer à ces aliments; autrement il lui arrivera ce qui est déjà arrivé à d’autres, de ne pas manger, sinon un peu de pain, et de mourir ensuite de langueur.»
Le vendredi matin, vint enfin le docteur Bayer. Il me trouva de la fièvre, m’ordonna une paillasse, et insista pour que je fusse extrait de ce souterrain et transporté à l’étage supérieur. Cela ne se pouvait pas, il n’y avait pas de place. Mais un rapport ayant été fait au comte Mitrowski, gouverneur des deux provinces de Moravie et de Silésie, en résidence à Brünn, ce dernier répondit qu’en présence de la gravité de mon mal, l’avis du médecin fût exécuté.
Dans la chambre qu’on me donna, pénétrait un peu de lumière, et, en me cramponnant aux barreaux de l’étroite fenêtre, je voyais la vallée au-dessous de moi, une partie de la ville de Brünn, un faubourg avec de nombreux jardins, le cimetière, le petit lac de la Chartreuse, et les collines boisées qui nous séparaient des fameux champs d’Austerlitz.
Cette vue m’enchantait. Oh! combien j’aurais été heureux si j’avais pu la partager avec Maroncelli!
CHAPITRE LXII
En attendant, on nous faisait nos vêtements de prisonnier. Au bout de cinq jours, on m’apporta le mien.
Il consistait en une paire de pantalons de grossière étoffe, le côté droit de couleur grise, et le côté gauche de couleur capucine; d’un justaucorps de deux couleurs disposées de même, et d’un petit pourpoint de deux couleurs pareilles, mais placées en sens contraire, c’est-à-dire la couleur capucine à droite et la grise à gauche. Les bas étaient de grosse laine; la chemise de toile d’étoupes pleine de piquants douloureux,--un véritable cilice: au cou, une petite pièce de toile pareille à celle de la chemise. Les souliers étaient en cuir écru, avec des lacets. Le chapeau était blanc.
Les fers aux pieds complétaient cet uniforme, c’est-à-dire une chaîne allant d’une jambe à l’autre, et dont les fers avaient été fermés avec des clous rivés sur une enclume. Le serrurier qui me fit cette opération dit à un des gardiens, croyant que je ne comprenais pas l’allemand: «Malade comme il est, on pouvait lui épargner cette mauvaise plaisanterie; il ne se passera pas deux mois sans que l’ange de la mort vienne le délivrer.
--_Möchte es sein!_ (si cela pouvait être!)» lui dis-je en lui frappant avec la main sur l’épaule.
Le pauvre homme tressaillit, devint tout confus, et puis me dit:
«J’espère que je ne serai pas prophète, et je désire que monsieur soit délivré par un tout autre ange.
--Plutôt que vivre ainsi, ne vous semble-t-il pas, lui répondis-je, que l’ange de la mort lui-même serait le bienvenu?»
Il fit signe que oui de la tête, et s’en alla plein de compassion pour moi.
J’aurais vraiment volontiers cessé de vivre, mais je n’étais pas tenté par le suicide. J’avais la conviction que la faiblesse de mes poumons était déjà assez prononcée pour m’enlever promptement. Cela ne plut pas à Dieu. La fatigue du voyage m’avait fait beaucoup de mal; le repos m’apporta quelque soulagement.
Un instant après que le serrurier fut sorti, j’entendis résonner le marteau sur l’enclume dans le souterrain. Schiller était encore dans ma chambre.
«Entendez-vous ces coups? lui dis-je. Certainement on met les fers au pauvre Maroncelli.»
En disant ces mots, mon cœur se serra tellement que je vacillai, et si le bon vieillard ne m’avait pas soutenu, je serais tombé. Je restai plus d’une demi-heure dans un état qui ressemblait à l’évanouissement, et pourtant ce n’en était pas. Je ne pouvais parler; mon pouls battait à peine, une sueur froide m’inondait des pieds à la tête, et nonobstant j’entendais toutes les paroles de Schiller, et j’avais très vives la souvenance du passé et la connaissance du présent.
Les recommandations du surintendant et la vigilance des gardiens avaient maintenu jusqu’alors le silence dans toutes les prisons voisines. Trois ou quatre fois j’avais entendu entonner quelque cantilène italienne, mais elle avait été aussitôt interrompue par les cris des sentinelles. Nous en avions plusieurs sur le terre-plein situé au-dessous de nos fenêtres, et une dans notre corridor même, laquelle allait sans cesse mettant son oreille aux portes et regardant par les guichets, afin d’empêcher les rumeurs.
Un jour, vers le soir (toutes les fois que j’y pense, je sens renouveler les palpitations qui m’agitèrent alors), les sentinelles, par un heureux hasard, furent moins attentives, et j’entendis se développer et se poursuivre, d’une voix un peu couverte mais claire, une chanson dans la prison contiguë à la mienne.
Oh! quelle joie, quelle commotion m’envahit!
Je me levai de dessus ma paillasse, je tendis l’oreille, et, quand la voix se tut, j’éclatai en irrésistibles sanglots.
«Qui es-tu, infortuné? criai-je. Qui es-tu? dis-moi ton nom. Moi, je suis Silvio Pellico.
--O Silvio! cria le voisin; je ne te connais pas personnellement, mais je t’aime depuis longtemps. Approche-toi de la fenêtre et parlons-nous en dépit des sbires.»
Je me cramponnai à la fenêtre; il me dit son nom, et nous échangeâmes quelques paroles de tendresse.
C’était le comte Antonio Oroboni, natif de Fratta près de Rovigo, jeune homme de vingt-neuf ans.
Hélas! nous fûmes bien vite interrompus par les cris menaçants des sentinelles! Celle du corridor frappait fortement avec la crosse de son fusil, tantôt à la porte d’Oroboni, tantôt à la mienne. Nous ne voulions pas, nous ne pouvions pas obéir; mais pourtant les malédictions de ces gardes étaient telles que nous cessâmes, après être convenus de recommencer quand les sentinelles seraient changées.
CHAPITRE LXIII
Nous espérions,--et cela arriva en effet,--qu’en parlant plus bas nous pourrions nous entendre, et qu’il se rencontrerait quelquefois des sentinelles compatissantes, qui feraient semblant de ne pas s’apercevoir de notre bavardage. A force d’expériences, nous apprîmes un moyen d’émettre si faiblement la voix que, tout en étant suffisante pour nos oreilles, elle n’arrivait pas aux oreilles des autres, ou pouvait être dissimulée. Il arrivait bien de temps en temps que nous avions des écouteurs à l’oreille plus fine, ou que nous oubliions d’étouffer notre voix. Alors recommençaient à nous poursuivre les cris et les coups à nos portes, et, ce qui était pis, la colère du pauvre Schiller et du surintendant.
Peu à peu nous perfectionnâmes toutes les précautions, c’est-à-dire que nous eûmes soin de causer pendant certains quarts d’heure plutôt que pendant certains autres, quand il y avait certains gardes plutôt que d’autres, et toujours à voix très modérée. Soit excellence de notre art, soit chez les autres une habitude de condescendance qui se formait peu à peu, nous finîmes par pouvoir causer chaque jour beaucoup, sans qu’aucun supérieur eût presque plus jamais à nous réprimander.