Part 11
Nous nous liâmes d’une tendre amitié. Il me raconta sa vie, je lui racontai la mienne. Les angoisses et les consolations de l’un devenaient les angoisses et les consolations de l’autre. Oh! de quels encouragements mutuels ne nous étions-nous pas! Combien de fois, après une nuit d’insomnie, chacun de nous en allant le matin à la fenêtre, en saluant son ami et en écoutant sa voix si chère, sentait dans son cœur s’adoucir la tristesse et redoubler son courage! Chacun était persuadé d’être utile à l’autre, et cette certitude éveillait une douce émulation d’aménité dans les pensées, et ce contentement qu’éprouve l’homme, même au sein de la misère, quand il peut soulager son semblable.
Chacun de nos entretiens nous laissait le besoin de le continuer, de le faire suivre d’éclaircissements; c’était un stimulant vivace, continuel, pour l’intelligence, pour la mémoire, pour l’imagination, pour le cœur.
Dans le principe, me souvenant de Julien, je me défiais de la constance de ce nouvel ami. Je pensais: «Jusqu’à présent, il ne nous est pas arrivé de nous trouver en désaccord; d’un jour à l’autre, je puis lui déplaire en quelque chose, et alors il m’enverra promener.»
Ce soupçon cessa bien vite. Nos opinions concordaient sur tous les points essentiels, si ce n’est qu’à une âme noble, brûlante de sentiments généreux, indomptée par le malheur, il unissait la foi la plus candide et la plus entière dans le christianisme, tandis que depuis quelque temps cette foi vacillait en moi, et parfois me semblait pour toujours éteinte.
Il combattait mes doutes par des réflexions très justes, et avec une grande affection. Je sentais qu’il avait raison, et j’en convenais avec lui, mais les doutes revenaient. Il en arrive ainsi à tous ceux qui n’ont pas l’Évangile dans le cœur, à tous ceux qui haïssent les autres, et s’enorgueillissent d’eux-mêmes. L’esprit voit un instant le vrai, mais comme le vrai ne lui plaît pas, il n’y croit plus l’instant d’après, et s’efforce de regarder ailleurs.
Oroboni était très habile à tourner mon attention sur les raisons qu’a l’homme d’être indulgent envers ses ennemis. Je ne lui parlais jamais des personnes que j’abhorrais qu’il ne se mît adroitement à les défendre, et non seulement par des paroles, mais encore par des exemples. Certaines gens lui avaient nui. Il en gémissait, mais il pardonnait à tous, et s’il pouvait me raconter quelque trait louable de quelqu’un d’entre eux, il le faisait volontiers.
L’irritation qui me dominait, et qui m’avait rendu irréligieux depuis ma condamnation jusqu’à ce jour, dura encore quelques semaines; puis elle cessa tout à fait. La vertu d’Oroboni m’avait charmé. En m’efforçant d’y atteindre, je me mis au moins sur ses traces. Alors je pus de nouveau prier sincèrement pour tous et ne plus haïr personne; les doutes sur la foi disparurent: _Ubi charitas et amor, Deus ibi est._
CHAPITRE LXIV
Pour dire vrai, si la peine était on ne peut plus sévère et de nature à irriter, nous avions en même temps la rare fortune que tous ceux que nous voyions fussent des hommes bons. Ils ne pouvaient pas alléger notre situation, si ce n’est par leurs manières bienveillantes et respectueuses; mais tous en usèrent ainsi pour nous. S’il y avait quelque rudesse dans le vieux Schiller, combien n’était-elle pas compensée par la noblesse de son cœur! jusqu’au pauvre Kunda (ce condamné qui nous apportait le dîner et de l’eau trois fois par jour) qui voulait que nous nous aperçussions de sa compassion pour nous. Il balayait notre chambre deux fois par semaine. Un matin, en balayant, il choisit le moment où Schiller s’était éloigné de deux pas de la porte, et m’offrit un morceau de pain blanc. Je ne l’acceptai pas, mais je lui serrai cordialement la main. Cette poignée de main l’émut. Il me dit en mauvais allemand (il était Polonais): «Monsieur, on vous donne maintenant si peu à manger que vous devez sûrement souffrir de la faim.»
Je lui affirmai que non, mais j’affirmais l’incroyable.
Le médecin, voyant qu’aucun de nous ne pouvait manger l’espèce d’aliments qu’on nous avait donnés dans les premiers jours, nous mit tous à ce qu’on appelle _quart de portion_, c’est-à-dire au régime de l’hôpital. C’étaient trois soupes très légères par jour, un peu de rôti d’agneau qu’on aurait pu avaler en une bouchée, et environ trois onces de pain blanc. Comme ma santé devenait meilleure, mon appétit croissait, et ce quart était vraiment trop peu. J’essayai de revenir à la nourriture de ceux qui étaient bien portants; mais il n’y avait rien à y gagner, car elle me dégoûtait tellement que je ne pouvais la manger. Il fallut absolument m’en tenir au _quart_. Pendant plus d’une année, je connus ce qu’est le tourment de la faim. Et ce tourment se fit sentir avec encore plus de véhémence à quelques-uns de mes compagnons qui, plus robustes que moi, étaient habitués à se nourrir plus abondamment. J’ai su de plusieurs d’entre eux, qu’ils acceptèrent du pain de Schiller et des deux autres gardiens attachés à notre service, et enfin de ce brave homme de Kunda.
«On dit par la ville qu’on donne peu à manger à ces messieurs, me dit une fois le barbier, un jeune praticien adjoint à notre chirurgien.
--C’est très vrai», répondis-je ingénument.
Le samedi suivant (il venait chaque samedi), il voulut me donner en cachette un gros pain blanc. Schiller feignit de n’avoir pas vu cette offre. Pour moi, si j’avais écouté mon estomac, je l’aurais acceptée, mais je persistai à refuser, afin que ce pauvre jeune homme ne fût pas tenté de répéter son offrande, ce qui à la longue lui aurait été onéreux.
Pour la même raison, je refusais les offres de Schiller. Plusieurs fois il m’apporta un morceau de viande bouillie, en me priant de la manger, et protestant que cela ne lui coûtait rien, que c’était un morceau de reste, qu’il ne savait qu’en faire, et qu’il le donnerait à d’autres, si je ne le prenais pas. Je me serais jeté dessus pour le dévorer; mais si je l’avais pris, n’aurait-il pas eu chaque jour l’envie de me donner quelque chose?
Seulement deux fois qu’il m’apporta un plat de cerises, et une autre fois quelques poires, la vue de ces fruits me fascina irrésistiblement. Je me repentis de les avoir pris, justement parce qu’à partir de ce moment il ne cessait plus de m’en offrir.
CHAPITRE LXV
Dans les premiers jours il fut établi que chacun de nous aurait, deux fois par semaine, une heure de promenade. Dans la suite, cette faveur fut accordée de deux jours l’un, et plus tard chaque jour, excepté les fêtes.
Chacun était conduit à la promenade séparément, entre deux gardiens ayant le fusil sur l’épaule. Moi qui me trouvais logé tout au bout du corridor, je passais, quand je sortais, devant les prisons de tous les condamnés d’État italiens, excepté Maroncelli, le seul qui languissait en bas.
«Bonne promenade!» me murmuraient-ils tous à travers le guichet de leur porte; mais il ne m’était pas permis de m’arrêter pour saluer personne.
On descendait un escalier, on traversait une vaste cour, et on allait sur une terrasse située au midi, d’où l’on voyait la ville de Brünn et une grande partie du pays d’alentour.
Dans la cour susdite, étaient toujours un grand nombre de condamnés de droit commun, qui allaient ou venaient pour leurs travaux, ou bien se promenaient en groupes en causant. Parmi eux, il y avait quelques voleurs italiens qui me saluaient avec un grand respect, et disaient entre eux: «Ce n’est pas un voleur comme nous; et pourtant sa prison est plus dure que la nôtre.»
En fait, ils avaient beaucoup plus de liberté que moi.
J’entendais ces expressions et d’autres encore, et je leur rendais leur salut avec cordialité. L’un d’eux me dit une fois: «Le salut de monsieur me fait du bien. Monsieur voit peut-être sur ma physionomie quelque chose qui n’est pas de la scélératesse. Une passion malheureuse m’a poussé à commettre une faute; mais non, monsieur, je ne suis pas un scélérat!»
Et il fondit en larmes. Je lui tendis la main, mais il ne put pas me la serrer. Mes gardiens, non par méchanceté, mais à cause des instructions qu’ils avaient, le repoussèrent. Ils ne devaient me laisser approcher par qui que ce fût. Les paroles que ces condamnés m’adressaient, ils feignaient la plupart du temps de se les dire entre eux, et, si mes deux soldats s’apercevaient qu’elles fussent à mon intention, ils leur intimaient silence.
On voyait encore passer par cette cour des hommes de conditions diverses, étrangers au château, qui venaient visiter le surintendant, ou le chapelain, ou le sergent, ou quelqu’un des caporaux. «Voilà un des Italiens, voilà un des Italiens», disaient-ils à voix basse, et ils s’arrêtaient pour me regarder. Et plus d’une fois je les entendis dire en allemand, croyant que je ne les comprenais pas:
«Ce pauvre monsieur, il ne deviendra pas vieux; il a la mort sur la figure.»
En effet, ma santé, après s’être tout d’abord améliorée, languissait par l’insuffisance de nourriture, et de nouveaux accès de fièvre me prenaient souvent. Je m’efforçais de traîner ma chaîne jusqu’à l’endroit de la promenade, et là je me jetais sur l’herbe, et j’y restais ordinairement jusqu’à l’expiration de mon heure.
Mes gardiens restaient debout ou s’asseyaient près de moi, et nous causions. Un d’eux, nommé Kral, était un Bohémien qui, bien que d’une famille de pauvres paysans, avait reçu une certaine éducation et l’avait perfectionnée le plus qu’il avait pu, en réfléchissant avec beaucoup de discernement sur les choses du monde, et en lisant tous les livres qui lui tombaient sous la main. Il connaissait Klopstock, Wieland, Gœthe, Schiller et un grand nombre d’autres bons écrivains allemands. Il en savait une infinité de passages par cœur, et les disait avec intelligence et avec sentiment. L’autre gardien était un Polonais, du nom de Kubitzky, ignorant, mais respectueux et cordial. Leur compagnie m’était devenue très chère.
CHAPITRE LXVI
A l’une des extrémités de cette terrasse, étaient les appartements du surintendant; à l’autre extrémité, logeait un caporal avec sa femme et son jeune enfant. Quand je voyais quelqu’un sortir de ces habitations, je me levais, je m’approchais de la personne, ou des personnes qui s’y montraient, et j’étais comblé de démonstrations de courtoisie et de pitié.
La femme du surintendant était malade depuis longtemps et dépérissait lentement. Elle se faisait parfois porter sur un canapé en plein air. Il est impossible de dire combien elle était émue en m’exprimant la compassion qu’elle éprouvait pour nous tous. Son regard était très doux et timide, mais, bien que timide, il s’attachait de temps en temps d’un air d’intense interrogation confiante sur les regards de celui qui lui parlait.
Je lui dis une fois en riant: «Savez-vous, madame, que vous ressemblez un peu à une personne qui me fut chère?»
Elle rougit, et répondit avec une grave et aimable simplicité: «Ne m’oubliez donc pas quand je serai morte; priez pour ma pauvre âme et pour les jeunes enfants que je laisse sur la terre.»
A partir de ce jour, elle ne put plus quitter le lit; je ne la vis plus. Elle languit encore quelques mois, puis elle mourut.
Elle avait trois fils, beaux comme des amours, et un encore à la mamelle. L’infortunée les embrassait souvent en ma présence, et disait: «Qui sait quelle femme deviendra leur mère après moi! Quelle qu’elle soit, que le Seigneur lui donne des entrailles de mère, même pour les enfants qui ne seront pas nés d’elle!» Et elle pleurait.
Mille fois je me suis souvenu de sa prière et de ces larmes!
Quand elle ne fut plus, j’embrassais quelquefois ces enfants, et je m’attendrissais, et je répétais cette prière maternelle. Et je pensais à ma mère et aux vœux ardents que son cœur si aimant élevait sans doute pour moi, et je m’écriais avec des sanglots: «Oh! bien plus heureuse est la mère qui, en mourant, abandonne ses enfants en bas âge, que celle qui, après les avoir élevés avec des soins infinis, se les voit ravir!»
Deux bonnes vieilles étaient d’ordinaire avec ces enfants: l’une était la mère du surintendant, l’autre la tante. Elles voulurent savoir toute mon histoire, et je la leur racontai en abrégé.
«Combien nous sommes malheureuses, disaient-elles avec l’expression de la douleur la plus vraie, de ne pouvoir vous aider en rien! Mais soyez sûr que nous prierons pour vous, et que si un jour votre grâce arrive, ce sera une fête pour toute notre famille.»
La première, qui était celle que je voyais le plus souvent, possédait une douce et extraordinaire éloquence pour donner des consolations. Je les écoutais avec une gratitude filiale, et elles se gravaient dans mon cœur.
Elle me disait des choses que je savais déjà, et qui me frappaient comme des choses nouvelles:--que l’infortune ne dégrade pas l’homme, si celui-ci ne lui est pas inférieur, mais l’élève au contraire;--que, si nous pouvions entrer dans les jugements de Dieu, nous verrions que bien souvent les vainqueurs sont plus à plaindre que les vaincus, ceux qui exultent de joie que ceux qui sont tristes, ceux qui sont riches que ceux qui sont dépouillés de tout;--que l’amitié particulière montrée par l’homme-Dieu aux infortunés est un grand fait;--que nous devions nous glorifier de porter la croix, depuis qu’elle a été portée par des épaules divines.
Eh bien! ces deux bonnes vieilles, que je voyais si volontiers, durent bientôt, pour des raisons de famille, quitter le Spielberg; les enfants cessèrent aussi de venir sur la terrasse. Combien ces pertes m’affligèrent!
CHAPITRE LXVII
La gêne de la chaîne aux pieds, en m’empêchant de dormir, contribuait à me ruiner la santé. Schiller voulait que je réclamasse, et prétendait qu’il était du devoir du médecin de me la faire enlever.
Pendant quelque temps je ne l’écoutai pas, puis je cédai à ses conseils, et je dis au médecin que, pour recouvrer le bienfait du sommeil, je le priais de me faire enlever la chaîne, au moins pour quelques jours.
Le médecin dit que mes fièvres n’en étaient pas encore arrivées à un degré tel qu’il pût me satisfaire, et qu’il était nécessaire que je m’accoutumasse aux fers.
La réponse m’indigna, et je fus colère d’avoir fait cette inutile demande.
«Voilà ce que j’ai gagné à suivre votre conseil persistant», dis-je à Schiller.
Il faut que je lui eusse dit ces paroles assez grossièrement, car le rude brave homme s’en offensa.
«Il déplaît à monsieur, cria-t-il, de s’être exposé à un refus, et à moi il me déplaît que monsieur soit fier avec moi!»
Puis il continua un long sermon: «Les orgueilleux font consister leur grandeur à ne pas s’exposer aux refus, à ne pas accepter les offres, à rougir de mille puérilités. _Alle Eseleyen!_ âneries que tout cela! Vaine grandeur! ignorance de la véritable dignité! Et la véritable dignité consiste, en grande partie, à rougir uniquement des mauvaises actions!»
Il dit, sortit, et fit un fracas infernal avec ses clefs.
Je restai abasourdi. «Et pourtant cette rude franchise me plaît, disais-je. Elle part du cœur comme ses offres, comme ses conseils, comme sa compassion. Et ne m’a-t-il pas dit la vérité? A combien de faiblesses ne donné-je pas le nom de dignité, alors qu’elles ne sont pas autre chose que de l’orgueil?»
A l’heure du dîner, Schiller laissa le condamné Kunda m’apporter les deux plats et mon eau, et s’arrêta sur la porte. Je l’appelai.
«Je n’ai pas le temps», répondit-il très sèchement. Je descendis de mon banc, j’allai à lui et je lui dis:
«Si vous voulez que mon repas me fasse du bien, ne me faites pas cette mauvaise mine.
--Et quelle mine dois-je faire? demanda-t-il en se rassérénant.
--La mine d’un homme joyeux, d’un ami, répondis-je.
--Vive la joie! s’écria-t-il, et si, pour que son repas lui fasse du bien, monsieur veut me voir aussi danser, le voilà servi.»
Et il se mit à gambader avec ses maigres et longues perches, et si plaisamment que j’éclatai de rire. Je riais, et j’avais le cœur ému.
CHAPITRE LXVIII
Un soir, Oroboni et moi nous étions à la fenêtre, et nous nous plaignions mutuellement d’être affamés; nous élevâmes un peu la voix, et les sentinelles se mirent à crier. Le surintendant, qui, par mésaventure, passait de ce côté, crut devoir faire appeler Schiller, et le tancer vertement de ce qu’il ne veillait pas mieux à nous faire observer le silence.
Schiller vint, en grande colère, s’en plaindre à moi, et m’intima l’ordre de ne plus jamais parler par la fenêtre. Il voulait que je le lui promisse.
«Non, répondis-je, non, je ne veux pas le promettre.
--Oh! _der Teufel, der Teufel!_ cria-t-il; c’est à moi qu’on vient dire: Je ne veux pas! à moi qui reçois une maudite réprimande à cause de vous!
--Je suis fâché, mon cher Schiller, de la réprimande que vous avez reçue, j’en suis vraiment fâché, mais je ne veux pas vous promettre ce que je sens que je ne pourrais pas tenir.
--Et pourquoi monsieur ne le tiendrait-il pas?
--Parce que je ne pourrais pas; parce que la solitude continuelle est un tourment si cruel pour moi, que je ne résisterai jamais au besoin d’émettre quelques sons de voix de mes poumons, d’inviter mon voisin à me répondre. Et si le voisin se taisait, j’adresserais la parole aux barreaux de ma fenêtre, aux collines qui s’élèvent en face de moi, aux oiseaux qui volent.
--_Der Teufel!_ Et monsieur ne veut pas me le promettre?
--Non, non, non!» m’écriai-je.
Il jeta à terre son bruyant trousseau de clefs et répéta: «_Der Teufel! der Teufel!_» Puis il se précipita pour m’embrasser.
«Eh bien! dois-je cesser d’être homme pour ces canailles de clefs? Monsieur est un homme comme il faut, et je suis content qu’il ne veuille pas me promettre ce qu’il ne tiendrait pas. J’en ferais autant, moi.»
Je ramassai les clefs et je les lui donnai.
«Ces clefs, lui dis-je, ne sont pas si _canailles_, puisque, d’un honnête caporal que vous êtes, elles ne peuvent pas faire un méchant sbire.
--Et si je croyais qu’elles pussent le faire, répondit-il, je les porterais à mes supérieurs, et je dirais: «Si on ne veut pas me donner d’autre pain que celui de bourreau, j’irai demander l’aumône.»
Il tira son mouchoir de sa poche, s’essuya les yeux, puis les tint levés, les mains jointes comme s’il priait. Je joignis les miennes, et je priai comme lui en silence. Il comprenait que je faisais des vœux pour lui, comme je comprenais qu’il en faisait pour moi.
En s’en allant, il me dit à voix basse: «Quand monsieur causera avec le comte Oroboni, qu’il parle le plus bas qu’il pourra. Il y trouvera deux avantages: l’un de m’épargner les reproches de monsieur le surintendant, l’autre de ne pas laisser surprendre quelque conversation... dois-je le dire? quelque conversation qui, rapportée, ne pourrait qu’irriter encore celui qui peut punir.»
Je l’assurai qu’il ne sortait jamais de nos lèvres un mot qui, répété à qui que ce soit, pût offenser.
Nous n’avions pas, en effet, besoin d’avertissements pour être prudents. Deux prisonniers qui parviennent à communiquer entre eux, savent fort bien se créer un jargon avec lequel ils peuvent tout dire sans être compris de quiconque les écoute.
CHAPITRE LXIX
Je revenais un matin de la promenade; c’était le 7 août. La porte de la prison d’Oroboni était ouverte, et Schiller qui s’y trouvait ne m’avait pas entendu venir. Mes gardiens veulent hâter le pas pour fermer cette porte. Je les préviens, je m’élance, et me voilà dans les bras d’Oroboni.
Schiller fut abasourdi; il dit: «_Der Teufel! der Teufel!_» et leva le doigt pour me menacer. Mais ses yeux se remplirent de larmes, et il s’écria en sanglotant: «O mon Dieu, faites miséricorde à ces pauvres jeunes gens et à moi, et à tous les infortunés, vous qui avez été également si malheureux sur la terre!»
Les deux gardiens pleuraient à leur tour. La sentinelle du corridor, qui était accourue, pleurait elle aussi. Oroboni me disait: «Silvio, Silvio, voilà un des jours les plus chers de ma vie!» Je ne sais ce que de mon côté je lui disais; j’étais hors de moi de joie et de tendresse.
Quand Schiller nous conjura de nous séparer, force fut de lui obéir. Oroboni laissa échapper un torrent de larmes et me dit:
«Nous reverrons-nous jamais plus sur la terre?»
Et je ne le revis jamais plus! Quelques mois après, sa chambre était vide, et Oroboni gisait dans ce cimetière que j’avais devant ma fenêtre!
Depuis cet instant où nous nous étions vus, il semblait que nous nous aimions plus doucement, plus fortement qu’avant, il semblait que nous nous étions l’un à l’autre plus nécessaires.
C’était un beau jeune homme, de noble aspect, mais pâle et d’une mauvaise santé. Ses yeux seuls étaient pleins de vie. Mon affection pour lui était encore augmentée par la pitié que sa maigreur et sa pâleur m’inspiraient. Il éprouvait la même chose pour moi. Tous les deux nous sentions combien il était vraisemblable qu’il arriverait bientôt à l’un de nous de survivre à l’autre.
Au bout de quelques jours il tomba malade. Je ne faisais que gémir et prier pour lui. Après quelques accès de fièvre, il reprit un peu de force, et put revenir à nos conversations amicales. Oh! comme entendre de nouveau le son de sa voix m’apportait de consolation!
«Ne te trompe pas, me disait-il; ce sera pour peu de temps. Aie la force de t’apprêter à ma perte; inspire-moi du courage par ton courage.»
A cette époque, on voulut blanchir les murs de nos prisons, et on nous transporta dans les souterrains. Par malheur, dans cet intervalle, nous ne fûmes pas placés dans des cachots voisins. Schiller me disait qu’Oroboni allait bien, mais je le soupçonnais de ne pas vouloir me dire la vérité, et je craignais que la santé déjà si débile de mon ami ne se détériorât tout à fait dans ces souterrains.
Si j’avais eu au moins la bonne fortune d’être en cette occasion voisin de mon cher Maroncelli! J’entendis pourtant sa voix. Nous nous saluâmes en chantant, en dépit des cris des gardiens.
Ce fut dans ce temps que vint nous voir le premier médecin de Brünn, envoyé peut-être à la suite des rapports que le surintendant faisait à Vienne, sur l’extrême faiblesse où nous avait tous réduits le défaut de nourriture, ou bien parce qu’il régnait alors dans les prisons une violente épidémie de scorbut.
Ne sachant pas le motif de cette visite, je m’imaginai que c’était pour une nouvelle maladie d’Oroboni. La crainte de le perdre me donnait une inquiétude indicible. Je fus pris alors d’une forte mélancolie et du désir de mourir. La pensée du suicide se présentait de nouveau à moi. Je la combattais; mais j’étais comme un voyageur fatigué qui, tout en se disant à lui-même: «C’est mon devoir d’aller jusqu’au bout», sent un besoin irrésistible de se jeter à terre et de se reposer.
On m’avait dit que, peu de temps auparavant, dans un de ces ténébreux cachots, un vieux Bohémien s’était tué en se frappant la tête contre les murs. Je ne pouvais chasser de mon esprit la tentation de l’imiter. Je ne sais si mon délire ne serait pas arrivé à ce point, si une gorgée de sang sortie de ma poitrine ne m’avait pas fait croire à ma mort prochaine. Je remerciai Dieu de ce qu’il voulait me faire mourir de cette façon, et m’épargner un acte de désespoir que mon intelligence condamnait.
Mais Dieu, au contraire, voulut me conserver. Cette gorgée de sang allégea mes maux. Pendant ce temps, je fus ramené dans la prison supérieure, et la lumière plus grande ainsi que le voisinage d’Oroboni, que j’y retrouvai, me rattachèrent à la vie.
CHAPITRE LXX
Je lui confiai la terrible mélancolie que j’avais éprouvée en me voyant séparé de lui; et il me dit que lui aussi avait dû combattre la pensée du suicide.