Mes Prisons

Part 12

Chapter 123,876 wordsPublic domain

«Profitons, disait-il, du peu de temps qui nous est de nouveau donné, pour nous consoler mutuellement avec la religion. Parlons de Dieu; excitons-nous à l’aimer. Souvenons-nous qu’il est la justice, la sagesse, la bonté, la beauté, qu’il est tout ce que nous avons coutume d’admirer comme parfait. Je te dis en vérité que la mort n’est pas loin de moi. Je te serai éternellement reconnaissant, si tu contribues à me rendre dans ces derniers jours aussi religieux que j’aurais dû l’être toute ma vie.»

Et nos discours ne roulaient plus sur autre chose que la philosophie chrétienne, et sur les comparaisons de celle-ci avec les mesquineries du sensualisme. Nous étions enchantés tous les deux de découvrir une si grande concordance entre le christianisme et la raison; tous les deux, en confrontant les diverses communions évangéliques, nous voyions que la religion catholique peut seule vraiment résister à la critique, et que la doctrine de la communion catholique consiste dans les dogmes les plus purs et la plus pure morale, et non dans les misérables sophismes produits par l’ignorance humaine.

«Et si, par un hasard peu probable, nous retournions dans la société, disait Oroboni, serions-nous assez pusillanimes pour ne pas confesser l’Évangile? pour avoir honte, si quelqu’un s’imaginait que la prison a amolli nos âmes, et que c’est par faiblesse que nous sommes devenus plus fermes dans notre croyance?

--Mon cher Oroboni, lui dis-je, ta question me révèle ta réponse, et c’est aussi la mienne. Le comble de la lâcheté, c’est d’être esclave des jugements d’autrui, quand on a la persuasion qu’ils sont faux. Je ne crois pas que ni toi ni moi ayons jamais une pareille lâcheté.»

Dans ces effusions de cœur, je commis une faute. J’avais juré à Julien de ne jamais confier à personne, en révélant son vrai nom, les relations qui avaient existé entre nous. Je les racontai à Oroboni, en lui disant: «Dans le monde, jamais chose semblable ne me serait sortie des lèvres, mais ici nous sommes dans un tombeau, et, si tu en sors jamais, je sais que je puis me fier à toi.»

Cette âme si honnête se taisait.

«Pourquoi ne me réponds-tu pas?» lui dis-je.

Enfin il se mit à me blâmer sérieusement de la violation de ce secret. Ses reproches étaient justes. Aucune amitié, quelque intime qu’elle soit, quelque fortifiée qu’elle soit par la vertu, ne peut autoriser une semblable violation.

Mais, puisque j’étais tombé dans cette faute, Oroboni en tira pour moi un bénéfice. Il avait connu Julien, et savait quelques traits honorables de sa vie. Il me les raconta, et dit: «Cet homme a agi si souvent en chrétien qu’il ne peut porter sa fureur antireligieuse jusqu’à la tombe. Espérons, espérons qu’il en sera ainsi! Et toi, Silvio, efforce-toi de lui pardonner de bon cœur ses mouvements de mauvaise humeur, et prie pour lui!»

Ses paroles étaient sacrées pour moi.

CHAPITRE LXXI

Les conversations dont j’ai parlé, soit avec Oroboni, soit avec Schiller ou d’autres, n’occupaient toutefois qu’une petite partie des longues vingt-quatre heures de ma journée, et il n’était pas rare qu’aucune conversation avec le premier ne fût possible.

Que faisais-je dans une si grande solitude?

Voici quelle était toute ma vie pendant ces journées. Je me levais toujours à l’aube, et, montant sur le haut de mon banc, je me cramponnais aux barreaux de la fenêtre, et je disais mes prières. Oroboni était déjà à sa fenêtre, ou ne tardait pas à y venir. Nous nous saluions, et chacun continuait silencieusement à penser à Dieu. Autant nos cachots étaient horribles, autant était beau le spectacle extérieur que nous avions. Ce ciel, cette campagne, ce va-et-vient lointain de créatures dans la vallée, ces voix de paysannes, ces rires, ces chants, nous réjouissaient, nous faisaient plus chèrement sentir la présence de Celui qui se montre si magnifique dans sa bonté, et dont nous avions tant besoin.

Venait la visite du matin par les gardiens. Ceux-ci donnaient un coup d’œil à la chambre pour voir si tout était en ordre, et examinaient ma chaîne anneau par anneau, afin de s’assurer que quelque accident ou quelque mauvaise intention ne l’avait pas rompue; ou plutôt (rompre la chaîne était impossible) cette inspection était faite pour obéir fidèlement aux prescriptions de la discipline. Si c’était un jour où venait le médecin, Schiller demandait si on voulait lui parler, et en prenait note.

Après avoir fait le tour de nos prisons, Schiller revenait et accompagnait Kunda, qui était chargé de nettoyer chacune de nos chambres.

Après un court intervalle, on nous apportait le déjeuner. C’était une demi-assiette de bouillon rougeâtre, avec trois tranches de pain très minces; je mangeais ce pain, et ne buvais pas le bouillon.

Après quoi, je me mettais à l’étude. Maroncelli avait apporté d’Italie un grand nombre de livres, et tous nos compagnons en avaient aussi apporté, qui plus, qui moins. Le tout ensemble formait une bonne petite bibliothèque. Nous espérions en outre pouvoir l’augmenter au moyen de notre argent. Il n’était encore arrivé aucune réponse de l’empereur au sujet de la permission qui lui avait été demandée de lire nos livres et d’en acheter d’autres; mais, en attendant, le gouverneur de Brünn accordait provisoirement à chacun de nous l’autorisation de garder deux livres, et d’en changer toutes les fois que nous voudrions. Vers les neuf heures venait le surintendant, et, lorsque le médecin avait été demandé, il l’accompagnait.

Un peu de temps me restait encore ensuite pour l’étude, jusqu’à onze heures, qui était le moment du dîner.

Jusqu’au coucher du soleil, je n’avais plus de visite, et je me remettais à étudier. Alors Schiller et Kunda venaient pour changer mon eau, et un instant après arrivait le surintendant avec quelques gardiens, pour l’inspection du soir dans toute ma chambre et à mes fers.

Pendant une des heures de la journée, tantôt avant, tantôt après le dîner, au bon plaisir des gardiens, avait lieu la promenade.

La susdite visite du soir terminée, Oroboni et moi nous nous mettions à causer, et c’étaient ordinairement là nos entretiens les plus longs. Les entretiens extraordinaires avaient lieu le matin, ou tout de suite après le dîner, mais le plus souvent ils étaient très courts.

Quelquefois les sentinelles étaient si compatissantes qu’elles nous disaient: «Un peu plus bas, messieurs; autrement la punition tombera sur nous.»

D’autres fois, elles feignaient de ne pas s’apercevoir que nous parlions; puis, voyant paraître le sergent, elles nous priaient de nous taire jusqu’à ce qu’il fût parti; et à peine était-il parti qu’elles nous disaient: «Messieurs, vous pouvez causer maintenant, mais le plus bas qu’il vous sera possible.»

Parfois, quelques-uns de ces soldats s’enhardissaient jusqu’à causer avec nous, à satisfaire à nos demandes et à nous donner quelques nouvelles de l’Italie.

A certains de leurs discours nous ne répondions qu’en les priant de se taire. Il était tout naturel que nous doutassions si c’étaient toujours là des épanchements sincères du cœur, ou des pièges pour scruter nos pensées. Néanmoins, j’incline beaucoup plus à croire que ces braves gens parlaient avec sincérité.

CHAPITRE LXXII

Un soir nous avions des sentinelles très bienveillantes, de sorte qu’Oroboni et moi nous ne nous donnions pas la peine d’abaisser la voix. Maroncelli, cramponné à la fenêtre de son souterrain, nous entendit, et distingua ma voix. Il ne put se retenir; il me salua en chantant. Il me demandait comment j’allais, et m’exprimait avec les paroles les plus tendres son regret de n’avoir pas encore pu obtenir que nous fussions mis ensemble. Cette grâce, je l’avais aussi demandée, mais ni le surintendant du Spielberg ni le gouverneur de Brünn n’avaient qualité pour nous l’accorder. Notre mutuel désir avait été transmis à l’empereur, et aucune réponse n’était encore arrivée.

Outre la fois que nous nous saluâmes en chantant dans les souterrains, j’avais entendu plusieurs fois ses chants de l’étage supérieur, mais sans comprendre les paroles, et pendant quelques instants à peine, parce qu’on ne le laissait pas continuer.

Cette fois, il éleva beaucoup plus la voix; il ne fut pas aussi vite interrompu, et je compris tout. Il n’y a pas de termes pour exprimer l’émotion que j’éprouvai.

Je lui répondis, et nous continuâmes le dialogue environ un quart d’heure. Enfin on changea les sentinelles sur la terrasse, et celles qui vinrent ne furent pas complaisantes. Nous nous disposions bien cependant à recommencer nos chants, mais des cris furieux s’élevèrent pour nous accabler de malédictions, et nous dûmes les respecter.

Je me représentais Maroncelli gisant depuis si longtemps dans cette prison bien pire que la mienne; je m’imaginais la tristesse qui devait souvent l’y accabler et le dommage que sa santé en éprouverait, et une profonde angoisse me serrait le cœur.

Je pus enfin pleurer, mais les larmes ne me soulagèrent pas. Je fus pris d’un fort mal de tête, avec une fièvre violente. Je ne me tenais pas sur pied, je me jetai sur ma paillasse. Les convulsions augmentèrent; je souffrais d’horribles spasmes à la poitrine. Je crus mourir cette nuit.

Le jour suivant, la fièvre avait cessé et la poitrine allait mieux, mais il me semblait avoir du feu dans le cerveau, et à peine pouvais-je remuer la tête sans y réveiller des douleurs atroces.

Je dis mon état à Oroboni. Il se trouvait aussi plus mal que d’habitude.

«Ami, me dit-il, il n’est pas loin le jour où l’un de nous ne pourra plus venir à la fenêtre. Chaque fois que nous nous saluons peut être la dernière. Tenons-nous donc prêts l’un et l’autre, tant à mourir qu’à survivre à notre ami.»

Sa voix était attendrie; moi, je ne pouvais répondre. Nous gardâmes un instant le silence, puis il reprit:

«Tu es heureux, toi, de savoir l’allemand! tu pourras au moins te confesser! J’ai demandé un prêtre qui sût l’italien; on m’a dit qu’il n’y en avait pas. Mais Dieu voit mon désir, et depuis que je me suis confessé à Venise, il me semble, en vérité, que je n’ai plus rien qui me pèse sur la conscience.

--Moi, au contraire, je me suis confessé à Venise, lui dis-je, l’esprit plein de rancune, et j’ai plus mal fait que si j’avais refusé les sacrements. Mais si aujourd’hui on m’accorde un prêtre, je t’assure que je me confesserai de cœur en pardonnant à tous.

--Le Ciel te bénisse! s’écria-t-il, tu me donnes une grande consolation. Faisons, oui, faisons le possible l’un et l’autre pour être unis dans l’éternelle félicité, comme nous le fûmes dans ces jours d’infortune!»

Le jour d’après, je l’attendis à la fenêtre, et il ne vint pas. Je sus par Schiller qu’il était gravement malade.

Huit ou dix jours après, il allait mieux, et il revint me saluer. Je souffrais, mais je me soutenais. Quelques mois se passèrent ainsi, tant pour lui que pour moi, dans ces alternatives de mieux et de plus mal.

CHAPITRE LXXIII

Je pus me traîner jusqu’au 11 janvier 1823. Le matin, je me levai avec un mal de tête assez léger, mais avec une disposition à tomber en faiblesse. Les jambes me tremblaient, et j’avais de la peine à respirer.

Depuis deux ou trois jours aussi, Oroboni était mal, et ne se levait pas.

On m’apporte la soupe, j’en goûte à peine une cuillerée, puis je tombe privé de sens. Quelque temps après, la sentinelle du corridor, ayant regardé par hasard à travers le guichet, et me voyant étendu par terre avec mon assiette renversée à côté de moi, me crut mort et appela Schiller.

Le surintendant vint aussi; on appela immédiatement le médecin, et on me mit au lit. Je revins à moi.

Le médecin dit que j’étais en danger, et me fit enlever les fers. Il m’ordonna je ne sais quel cordial, mais mon estomac ne pouvait rien garder. La douleur de tête augmentait terriblement.

On fit immédiatement un rapport au gouverneur qui expédia un courrier à Vienne pour savoir comment je devais être traité. On répondit de ne pas me mettre à l’infirmerie, mais de me soigner dans ma prison avec la même diligence que si j’avais été à l’infirmerie. De plus, on autorisait le surintendant à me donner du bouillon et des soupes de sa cuisine, tant que durerait la gravité du mal.

Cette dernière précaution me fut inutile dans le commencement; aucun aliment, aucune boisson ne passait. Mon état empira pendant toute une semaine, et je délirais jour et nuit.

Kral et Kubitzky me furent donnés comme infirmiers, tous deux me servaient avec affection.

Chaque fois que j’avais un peu ma connaissance, Kral me répétait:

«Ayez confiance en Dieu; Dieu seul est bon.

--Priez pour moi, lui disais-je, non pas pour qu’il me guérisse, mais pour qu’il accepte mes maux et ma mort en expiation de mes péchés.»

Il me suggéra la pensée de demander les sacrements.

«Si je ne les ai pas demandés, répondis-je, attribuez-le à la faiblesse de ma tête; mais ce sera pour moi une grande consolation de les recevoir.»

Kral rapporta mes paroles au surintendant, et on fit venir le chapelain des prisons.

Je me confessai, je communiai, et je reçus l’huile sainte. Je fus content de ce prêtre. Il s’appelait Sturm. Les réflexions qu’il me fit sur la justice de Dieu, sur l’injustice des hommes, sur le devoir du pardon, sur la vanité de toutes les choses du monde, n’étaient pas des trivialités; elles portaient l’empreinte d’une intelligence élevée et cultivée, et d’un vif sentiment du véritable amour de Dieu et du prochain.

CHAPITRE LXXIV

L’effort d’attention que je fis pour recevoir les sacrements semblait devoir épuiser mes forces vitales, mais il me fit au contraire du bien, en me jetant dans une léthargie de quelques heures qui me reposa.

Je me réveillai un peu soulagé, et, voyant Schiller et Kral près de moi, je leur pris les mains et je les remerciai de leurs soins.

Schiller me dit: «Mon œil est exercé à voir des malades; je parierais que monsieur ne mourra pas.

--Ne vous semble-t-il pas que vous me faites une mauvaise prédiction? dis-je.

--Non, répondit-il; les misères de la vie sont grandes, c’est vrai; mais celui qui les supporte avec grandeur d’âme et humilité gagne toujours à vivre.»

Puis il ajouta: «Si monsieur vit, j’espère qu’il aura dans quelques jours une grande consolation. Il a demandé à voir M. Maroncelli?

--Je l’ai demandé tant de fois, et en vain; je n’ose plus l’espérer!

--Espérez, espérez, monsieur! et renouvelez la demande.»

Je la renouvelai en effet le jour même. Le surintendant me dit également que je devais espérer, et il ajouta qu’il était vraisemblable que non seulement Maroncelli pourrait me voir, mais qu’il me serait donné comme infirmier, et ensuite comme inséparable compagnon.

Comme tous les prisonniers d’État que nous étions, nous avions plus ou moins la santé ruinée, le gouverneur avait demandé à Vienne la permission de nous mettre tous deux à deux, afin que l’un servît d’aide à l’autre.

J’avais aussi demandé la faveur d’écrire un dernier adieu à ma famille.

Vers la fin de la seconde semaine, ma maladie subit une crise, et le danger fut écarté.

Je commençais à me lever, quand un matin la porte s’ouvre, et je vois entrer tout joyeux le surintendant, Schiller et le médecin. Le premier court à moi et me dit: «Nous avons la permission de vous donner Maroncelli pour compagnon, et de vous laisser écrire une lettre à vos parents.»

La joie m’ôta la respiration, et le pauvre surintendant qui, dans un élan de bon cœur, avait manqué de prudence, me croyait perdu.

Quand je repris mes sens, et que je me souvins de la nouvelle que j’avais entendue, je priai qu’on ne me fît pas attendre plus longtemps un si grand bonheur. Le médecin y consentit, et Maroncelli fut conduit dans mes bras.

Oh! quel moment ce fut! «Tu vis? nous écriâmes-nous réciproquement. Mon ami! mon frère! quel jour fortuné il nous est encore donné de voir! Dieu en soit béni!»

Mais à notre joie, qui était immense, se joignait une immense compassion. Maroncelli devait être moins frappé que moi, en me trouvant dans un aussi grand état de dépérissement que je l’étais: il savait quelle grave maladie j’avais faite. Mais moi, bien que je songeasse à ce qu’il avait souffert, je ne me l’imaginais pas aussi différent de ce qu’il était auparavant. Il était à peine reconnaissable. Ces traits, jadis si beaux, si florissants, étaient consumés par la douleur, par la faim, par l’air malsain de son ténébreux cachot!

Toutefois, nous voir, nous entendre, être enfin inséparables, nous consolait. Oh! combien de choses avions-nous à nous communiquer, à nous rappeler, à nous répéter! Quelle douceur dans nos plaintes mutuelles! Quelle harmonie dans toutes nos idées! Quelle satisfaction de nous trouver d’accord en fait de religion, de haïr l’un et l’autre l’ignorance et la barbarie, mais de n’avoir de haine pour personne, et d’avoir commisération des ignorants et des barbares, et de prier pour eux!

CHAPITRE LXXV

On m’apporta une feuille de papier et une plume, afin que j’écrivisse à mes parents.

Comme en principe la permission avait été donnée à un moribond dont l’intention était d’envoyer à sa famille le dernier adieu, je craignais que ma lettre, ayant une tout autre allure, ne fût plus expédiée. Je me bornai à prier avec la plus grande tendresse mes parents, mes frères et mes sœurs, de se résigner à mon sort, leur protestant que j’y étais moi-même résigné.

Cette lettre fut néanmoins expédiée, comme je le sus depuis, lorsque après tant d’années je revis le toit paternel. Ce fut la seule que, pendant le temps si long de ma captivité, mes chers parents purent avoir de moi. Pour moi, je n’en eus jamais aucune d’eux; celles qu’ils m’écrivirent furent toujours retenues à Vienne. Mes autres compagnons d’infortune étaient également privés de toutes relations avec leurs familles.

Nous demandâmes un nombre infini de fois la faveur d’avoir au moins du papier et des plumes pour étudier, et celle de faire usage de notre argent pour acheter des livres. Nous ne fûmes Jamais exaucés.

Le gouverneur continuait cependant à nous permettre de lire nos livres.

Nous eûmes encore, grâce à sa bonté, quelque amélioration dans la nourriture; mais, hélas! elle ne fut pas de longue durée. Il avait consenti à ce que, au lieu d’être servis par la cuisine du _traiteur_ des prisons, nous le fussions par celle du surintendant. Quelques fonds supplémentaires avaient été assignés par lui pour cet usage. La confirmation de ces dispositions ne vint pas; mais, pendant tout le temps que dura ce bienfait, j’en éprouvai un grand soulagement. Maroncelli reprit aussi un peu de vigueur. Quant à l’infortuné Oroboni, il était trop tard!

Ce dernier avait été donné comme compagnon d’abord à l’avocat Solera, ensuite au prêtre D. Fortini.

Quand on nous eut mis deux par deux dans toutes les prisons, la défense de parler aux fenêtres nous fut renouvelée avec menace, pour celui qui y contreviendrait, d’être replongé dans la solitude. A dire vrai, nous violâmes quelquefois la défense pour nous saluer, mais nous ne fîmes plus de longues conversations.

Le caractère de Maroncelli et le mien s’harmonisaient parfaitement. Le courage de l’un soutenait le courage de l’autre. Si l’un de nous était pris de tristesse ou de fureur contre les rigueurs de notre condition, l’autre l’égayait par quelque plaisanterie ou par des raisonnements pleins d’à-propos. Un doux sourire tempérait presque toujours nos chagrins.

Tant que nous eûmes des livres, bien que nous les eussions tellement lus et relus que nous les savions par cœur, ce fut une douce nourriture pour notre esprit, parce que c’était l’occasion d’examens toujours nouveaux, de confrontations, de jugements, de rectifications, etc. Nous lisions ou nous méditions une grande partie de la journée en silence, et nous donnions à la conversation le temps du dîner, celui de la promenade et de la soirée tout entière.

Maroncelli, dans son souterrain, avait composé beaucoup de vers d’une grande beauté. Il me les récitait et en composait d’autres. J’en composais aussi, et je les lui récitais. Et notre mémoire s’exerçait à retenir tout cela. Admirable fut la facilité que nous acquîmes de composer de mémoire de longues poésies, de les limer, de les modifier encore un nombre infini de fois, et de les ramener à ce même degré de perfection que nous aurions pu obtenir en les écrivant. Maroncelli composa ainsi, peu à peu, et retint par cœur plusieurs milliers de vers lyriques et épiques. Moi, je fis la tragédie de _Leoniero da Dertona_, et d’autres compositions variées.

CHAPITRE LXXVI

Oroboni, après avoir beaucoup souffert pendant l’hiver et le printemps, se trouva bien plus mal pendant l’été. Il cracha le sang, et tomba dans l’hydropisie.

Je laisse à penser quelle était notre affliction alors qu’il allait s’éteignant si près de nous, sans que nous pussions briser ces cruelles murailles qui nous empêchaient de le voir et de lui prêter nos services d’amis!

Schiller nous apportait de ses nouvelles. L’infortuné jeune homme souffrit atrocement, mais son courage ne fut jamais abattu. Il eut les secours spirituels du chapelain (qui, par bonheur, savait le français).

Il mourut le jour de la fête de son patron, le 13 juin 1823. Quelques heures avant d’expirer, il parla de son père octogénaire, s’attendrit et pleura. Puis il se reprit, en disant: «Mais pourquoi pleuré-je le plus heureux de ceux qui me sont chers, puisqu’il est à la veille de me rejoindre dans l’éternelle paix?»

Ses dernières paroles furent: «Je pardonne de cœur à mes ennemis.»

D. Fortini, son ami d’enfance, homme tout de religion et de charité, lui ferma les yeux.

Pauvre Oroboni! quel froid glacial nous courut dans les veines, quand on nous dit qu’il n’était plus!--et quand nous entendîmes les voix et les pas de ceux qui vinrent prendre le cadavre!--et quand nous vîmes de la fenêtre le char sur lequel on le portait au cimetière! Deux condamnés de droit commun traînaient le char; quatre gardiens le suivaient. Nous accompagnâmes des yeux le triste convoi jusqu’au cimetière. Il entra dans l’enceinte, et s’arrêta à un angle: là était la fosse.

Peu d’instants après, le char, les condamnés et les gardiens s’en revinrent. Un de ces derniers était Kubitzky. Il me dit (pensée délicate, surprenante chez un homme grossier): «J’ai marqué avec soin l’endroit de la sépulture, afin que, si quelque parent ou quelque ami peut un jour obtenir de prendre ces ossements et de les porter dans son pays, on sache où ils gisent.»

Combien de fois Oroboni m’avait dit, en regardant de sa fenêtre le cimetière: «Il faut que je m’habitue à l’idée d’aller pourrir là; pourtant je confesse que cette idée me fait frissonner. Il me semble qu’on ne doit pas se trouver aussi bien enseveli dans ce pays que dans notre chère péninsule.»

Puis il riait et s’écriait: «Enfantillages! quand un vêtement est usé et qu’il faut le quitter, qu’importe où il est jeté!»

D’autres fois il disait: «Je me prépare à la mort, mais je me serais résigné plus volontiers à une condition: rentrer ne fût-ce qu’un instant sous le toit paternel, embrasser les genoux de mon père, entendre une parole de bénédiction, et mourir!»

Il soupirait et ajoutait: «Si ce calice ne peut être éloigné de moi, ô mon Dieu! que ta volonté soit faite!»

Et, le dernier matin de sa vie, il dit encore, en baisant un crucifix que Kral lui présentait:

«Toi qui étais d’une origine divine, tu eus cependant horreur de la mort, et tu disais: _Si possibile est, transeat a me calyx iste!_ Pardonne si je le dis, moi aussi. Mais je répète aussi ces autres paroles de toi: _Verumtamen non sicut ego volo, sed sicut tu!_»

CHAPITRE LXXVII

Après la mort d’Oroboni, je tombai de nouveau malade. Je croyais rejoindre bientôt l’ami qui venait de s’éteindre, et je le désirais. Toutefois, me serais-je séparé sans regret de Maroncelli?