Mes Prisons

Part 13

Chapter 133,921 wordsPublic domain

Plus d’une fois, pendant qu’assis sur sa paillasse, il lisait ou faisait des vers, ou peut-être feignait, comme moi, de se distraire par de semblables études et méditait sur nos malheurs, je le regardais avec douleur et je pensais: «Combien ta vie ne sera-t-elle pas plus triste, quand le souffle de la mort m’aura touché, quand tu me verras emporter hors de cette chambre; quand, regardant le cimetière, tu diras: «Silvio aussi est là!» Et je m’attendrissais sur ce pauvre survivant, et je faisais des vœux pour qu’on lui donnât un autre compagnon capable de l’apprécier comme je l’appréciais,--ou bien pour que le Seigneur prolongeât mon martyre, et me laissât le doux office d’adoucir celui de cet infortuné en le partageant.

Je ne note pas combien de fois je vis disparaître et revenir ma maladie. L’assistance que, dans toutes ces circonstances, m’apportait Maroncelli, était celle du plus tendre frère. Il comprenait quand il ne fallait pas que je parlasse, et alors il gardait le silence; il comprenait quand ses paroles pouvaient me soulager, et alors il trouvait toujours des sujets conformes à ma disposition d’esprit, tantôt en favorisant cette disposition, tantôt en essayant peu à peu d’en changer le cours. D’esprits plus nobles que le sien, je n’en avais jamais connu; de pareils, je n’en ai connu que bien peu. Un grand amour pour la justice, une grande tolérance, une grande confiance dans la vertu humaine et dans les secours de la Providence, un sentiment très vif du beau dans tous les arts, une imagination riche en poésie, tous les plus aimables dons de l’esprit et du cœur, s’unissaient pour me le rendre cher.

Je n’oubliais pas Oroboni, et chaque jour je gémissais sur sa mort; mais mon cœur se réjouissait souvent en pensant que cet être bien cher, libre de tous maux et au sein de la Divinité, devait aussi compter parmi ses joies celle de me voir avec un ami non moins affectueux que lui.

Il me semblait qu’au fond de l’âme une voix m’assurait qu’Oroboni n’était plus dans un lieu d’expiation; néanmoins je priais toujours pour lui. Plusieurs fois je rêvai que je le voyais, qu’il priait pour moi; et ces rêves, j’aimais à me persuader qu’ils n’étaient pas accidentels, mais bien de véritables manifestations de lui-même, permises par Dieu pour me consoler. Il serait ridicule à moi de m’appesantir sur la vivacité de ces rêves, et sur la suavité qu’ils me laissaient réellement, pendant des journées entières.

Mais les sentiments religieux et mon amitié pour Maroncelli adoucissaient de plus en plus mes chagrins. L’unique idée qui m’épouvantât, était la possibilité que cet infortuné, dont la santé était déjà ruinée, bien que moins menaçante que la mienne, me précédât au tombeau. Chaque fois qu’il tombait malade, je tremblais; chaque fois que je le voyais aller mieux, c’était une fête pour moi.

Ces peurs que j’avais de le perdre donnaient à mon affection pour lui une force toujours croissante; et chez lui la peur de me perdre opérait le même effet.

Ah! il y avait encore une grande douceur dans ces alternatives d’inquiétudes et d’espérances pour une personne qui était la seule qui me restât! Notre sort était assurément un des plus misérables qui soient sur terre, et pourtant nous estimer et nous aimer si pleinement constituait au milieu de nos douleurs une sorte de félicité; et nous la ressentions vraiment.

CHAPITRE LXXVIII

J’aurais désiré que le chapelain (dont j’avais été si content dans le temps de ma première maladie) nous fût accordé pour confesseur, et que nous puissions le voir de temps en temps, même sans être gravement malades. Au lieu de lui donner cette charge, le gouverneur nous destina un frère de Saint-Augustin, du nom de P. Baptiste, en attendant qu’arrivât de Vienne ou la confirmation de ce dernier, ou la nomination d’un autre.

Je craignais de perdre au change; je me trompais. Le P. Baptiste était un ange de charité; ses manières étaient celles d’un homme très bien élevé, et même élégantes: il raisonnait avec profondeur sur les devoirs de l’homme.

Nous le priâmes de nous visiter souvent. Il venait tous les mois, et plus fréquemment, s’il le pouvait. Il nous apportait aussi, avec la permission du gouverneur, quelque livre, et nous disait, au nom de son abbé, que toute la bibliothèque du couvent était à notre disposition. C’eût été un grand avantage pour nous si cela avait duré. Toutefois nous en profitâmes quelques mois.

Après la confession, il s’arrêtait longtemps à converser avec nous, et de tous ses discours ressortait une âme droite, pleine de dignité, éprise de la grandeur et de la sainteté de l’homme. Nous eûmes la bonne fortune de jouir environ un an de ses lumières et de son affection, et il ne se démentit jamais. Jamais une syllabe qui pût faire soupçonner ses intentions, non pas de remplir son ministère, mais de servir la politique. Jamais le moindre oubli d’aucun égard délicat.

Dans le principe, à dire vrai, je me défiais de lui; je m’attendais à le voir tourner la finesse de son esprit vers des investigations qui ne m’auraient pas convenu. Dans un prisonnier d’État, une semblable défiance n’est que trop naturelle; mais comme elle est vite dissipée, lorsque dans l’interprète de Dieu on ne découvre d’autre zèle que celui de la cause de Dieu et de l’humanité!

Il avait une manière particulière à lui et très efficace de nous donner des consolations. Je m’accusais, par exemple, de transports de colère contre les rigueurs de la discipline de notre prison. Il moralisait un peu sur la vertu de souffrir avec sérénité et en pardonnant, puis il passait à la peinture, sous les plus vives couleurs, des misères des conditions différentes de la mienne. Il avait beaucoup vécu à la ville et à la campagne, connu grands et petits, et médité sur les injustices humaines. Il savait décrire fort bien les passions et les mœurs des diverses classes sociales. De tous côtés il me montrait des forts et des faibles, des oppresseurs et des opprimés; de tous côtés la nécessité ou de haïr nos semblables, ou de les aimer avec une généreuse indulgence et par compassion. Les cas qu’il rapportait pour me rappeler l’universalité du malheur, et les bons effets qu’on peut retirer du malheur même, n’avaient rien d’extraordinaire; ils étaient au contraire tout à fait naturels; mais il les exposait avec des paroles si justes, si puissantes, qu’elles me faisaient fortement sentir les déductions que j’en devais tirer.

Oh oui! chaque fois que j’avais entendu ces tendres reproches et ces nobles conseils, je brûlais d’amour pour la vertu, et je ne haïssais plus personne; j’aurais donné ma vie pour le moindre de mes semblables; je bénissais Dieu de m’avoir fait homme.

Ah! malheureux, celui qui ignore la sublimité de la confession! malheureux celui qui, pour ne point paraître vulgaire, se croit obligé de la regarder avec dédain! Il n’est pas vrai, chacun sachant qu’il faut être bon, il n’est pas vrai qu’il soit inutile de se l’entendre dire; que nos propres réflexions et les lectures opportunes puissent suffire. Non! la parole vivante d’un homme a une puissance que n’ont ni les lectures ni les réflexions propres. L’âme en est plus remuée; les impressions qui s’y font sont plus profondes. Dans le frère qui parle, il y a une vie et un à-propos qu’on chercherait souvent en vain dans les livres et dans nos propres pensées.

CHAPITRE LXXIX

Au commencement de 1824, le surintendant, qui avait ses bureaux à une des extrémités de notre corridor, les transporta ailleurs, et les pièces des bureaux, avec d’autres qu’on y réunit, furent converties en prisons. Hélas! nous comprîmes que de nouveaux prisonniers d’État devaient être attendus d’Italie.

En effet, ceux qui avaient été condamnés à la suite d’un troisième procès arrivèrent bientôt; tous de mes amis et de mes connaissances! Oh! quand je sus leurs noms, quelle fut ma tristesse! Borsieri était un de mes plus anciens amis! J’étais lié avec Confalonieri depuis moins de temps, mais aussi de tout mon cœur! Si j’avais pu, en passant au _carcere durissimo_ ou à quelque autre tourment imaginable, racheter leur peine et les délivrer, Dieu sait si je ne l’aurais pas fait! Je ne dis pas seulement donner ma vie pour eux; ah! qu’est-ce de donner sa vie? Souffrir est bien plus!

J’aurais eu alors d’autant plus besoin des consolations du P. Baptiste; on ne lui permit plus de venir.

De nouveaux ordres arrivèrent pour le maintien de la plus sévère discipline. Cette terrasse qui nous servait de promenade fut d’abord entourée de murs, de façon que personne, même de loin et avec des télescopes, ne pût nous voir; et nous perdîmes ainsi le très beau spectacle des collines environnantes et de la ville située à leur pied. Cela ne suffit pas. Pour aller à cette terrasse, il fallait, comme j’ai dit, traverser la cour, et pendant ce temps beaucoup de gens pouvaient nous voir. Afin de nous celer à tous les regards, on nous supprima ce lieu de promenade, et on nous en assigna un tout petit contigu à notre corridor, et en plein nord, comme nos chambres.

Je ne puis exprimer combien ce changement de promenade nous affligea. Je n’ai pas noté toutes les consolations que nous avions dans ce lieu qu’on nous enlevait: la vue des enfants du surintendant, leurs chers embrassements là où nous avions vu pendant ses derniers jours leur mère malade, quelques causeries avec le serrurier, qui y avait son logement, les joyeuses chansons et les accords harmonieux d’un caporal qui jouait de la guitare, et, en dernier lieu, un amour innocent,--un amour qui n’était ni le mien ni celui de mon compagnon, mais celui d’une bonne Hongroise, femme d’un caporal et marchande de fruits. Elle s’était éprise de Maroncelli.

Déjà, avant qu’on l’eût mis avec moi, lui et la femme en question, se voyant chaque jour en cet endroit, avaient contracté une certaine amitié. Maroncelli était une âme si honnête, si digne, si simple dans ses vues, qu’il ignorait tout à fait avoir inspiré de l’amour à la compatissante créature. Je l’en fis apercevoir. Il hésita à y ajouter foi, et, dans le doute seul que je pouvais avoir raison, il s’imposa à lui-même de se montrer plus froid avec elle. Sa réserve plus grande, au lieu d’éteindre l’amour de la dame, semblait l’augmenter.

Comme la fenêtre de sa chambre était à peine élevée d’une brassée au-dessus du sol de la terrasse, elle sautait de notre côté, sous prétexte d’étendre un peu de linge au soleil ou de quelque autre petit travail, et elle restait là à nous regarder; et, si elle le pouvait, elle entamait la conversation.

Nos pauvres gardiens, toujours fatigués d’avoir peu ou pas du tout dormi de la nuit, saisissaient volontiers l’occasion de se tenir dans cet angle d’où, sans être vus de leurs supérieurs, ils pouvaient s’asseoir sur l’herbe et sommeiller. Maroncelli était alors dans un grand embarras, tant l’amour de cette infortunée se manifestait clairement. Mon embarras était plus grand encore. Néanmoins de semblables scènes, qui auraient été fort risibles si la femme nous eût inspiré peu de respect, étaient pour nous sérieuses et je pourrais dire pathétiques. La malheureuse Hongroise avait une de ces physionomies qui annoncent indubitablement l’habitude de la vertu et le besoin d’estime. Elle n’était pas belle; mais elle était douée d’une telle expression de noblesse, que les contours un peu irréguliers de son visage semblaient s’embellir à chacun de ses sourires, à chaque mouvement de ses muscles.

Si je m’étais proposé d’écrire une histoire d’amour, il me resterait encore bien des choses à dire sur cette malheureuse et vertueuse femme, morte maintenant. Mais qu’il me suffise d’avoir indiqué un des rares incidents de notre vie de prison.

CHAPITRE LXXX

Les rigueurs croissantes rendaient toujours notre vie de plus en plus monotone. Tout 1824, tout 1825, tout 1826, tout 1827, à quoi se passèrent-ils pour nous? On nous enleva l’usage de nos livres qui nous avait été provisoirement accordé par le gouverneur. La prison devint pour nous une véritable tombe, dans laquelle la tranquillité de la tombe ne nous était pas même laissée. Tous les mois, à un jour déterminé, le directeur de police, accompagné d’un lieutenant et de gardiens, venait nous faire une minutieuse perquisition. On nous mettait nus, on examinait toutes les coutures de nos vêtements, dans la crainte que nous n’y tinssions caché quelque papier ou toute autre chose; on décousait nos paillasses pour les fouiller. Bien qu’on ne pût rien trouver de clandestin chez nous, cette visite hostile, toute de surprise et répétée sans fin, avait je ne sais quoi qui m’irritait, et me donnait chaque fois la fièvre.

Les années précédentes m’avaient semblé si malheureuses, et maintenant j’y pensais avec regret, comme à un temps de douceurs bien chères. Où étaient les heures où je m’enfonçais dans l’étude de la Bible ou d’Homère? A force de lire Homère dans le texte, le peu de connaissance que j’avais du grec s’était accrue, et je m’étais passionné pour cette langue. Combien je regrettais de ne pouvoir en continuer l’étude! Dante, Pétrarque, Shakespeare, Byron, Walter Scott, Schiller, Gœthe, etc., que d’amis qui m’avaient été soustraits! Parmi tous ces auteurs, je comptais aussi quelques livres de science chrétienne, comme Bourdaloue, Pascal, _l’Imitation de Jésus-Christ_, _la Philotée_, etc., livres qui, si on les lit avec un sentiment de critique étroite et peu libérale, en se récriant à chaque défaut de goût qu’on rencontre, à toute pensée peu solide, se jettent là et ne se reprennent plus; mais qui, lus sans malignité et sans se scandaliser de leurs côtés faibles, découvrent une philosophie élevée et vigoureusement nutritive pour le cœur et l’intelligence.

Quelques-uns de ces livres sur la religion nous furent, dans la suite, envoyés en don par l’empereur, mais à l’exclusion absolue de livres d’autre espèce pouvant servir aux études littéraires.

Ce don d’œuvres ascétiques nous fut accordé en 1825, sur la demande d’un confesseur dalmate qu’on nous avait envoyé de Vienne, le P. Étienne Paulowich, fait, deux ans après, évêque de Cattaro. C’est aussi à lui que nous dûmes d’avoir enfin la messe, qu’auparavant on nous avait toujours refusée, en disant qu’on ne pouvait pas nous conduire à l’église et nous tenir séparés deux à deux, comme c’était prescrit.

Une si grande séparation ne pouvant être maintenue, nous allions à la messe divisés en trois groupes: un groupe sur la tribune de l’orgue, un autre sous la tribune, de façon à n’être pas vu, et le troisième dans un petit oratoire donnant sur l’église au moyen d’un grillage.

Maroncelli et moi nous avions alors pour compagnons, mais avec défense à un couple de parler à l’autre, six condamnés faisant partie du procès antérieur au nôtre. Deux d’entre eux avaient été mes voisins sous les Plombs de Venise. Nous étions conduits par des gardiens au poste assigné, et reconduits, après la messe, chaque couple dans sa prison. Un capucin venait nous dire la messe. Ce brave homme finissait toujours la cérémonie par un _Oremus_, implorant la délivrance de nos fers, et sa voix était émue. Quand il quittait l’autel, il jetait un coup d’œil compatissant à chacun des trois groupes, et il inclinait tristement la tête en priant.

CHAPITRE LXXXI

En 1825, Schiller fut jugé désormais trop affaibli par les infirmités de la vieillesse, et on lui donna la garde d’autres condamnés, pour lesquels il semblait qu’on n’eût pas autant besoin de vigilance. Oh! combien il nous fut pénible de le voir s’éloigner de nous, et à lui de nous laisser!

Il eut d’abord pour successeur Kral, qui ne lui était pas inférieur en bonté. Mais à celui-là aussi on vint à donner bientôt une autre destination, et il nous en arriva un autre, non pas méchant, mais bourru et étranger à toute démonstration affectueuse.

Ces changements m’affligeaient profondément. Schiller, Kral et Kubitzky, mais particulièrement les deux premiers, nous avaient assistés dans nos maladies comme un père et un frère auraient pu le faire. Incapables de manquer à leur devoir, ils savaient le remplir sans dureté de cœur. S’il y avait un peu de rudesse dans les formes, elle était presque toujours involontaire, et ils la rachetaient pleinement par les façons bienveillantes dont ils usaient envers nous. Je me mis quelquefois en colère contre eux, mais comme ils me pardonnaient cordialement! comme ils prenaient peine à nous persuader qu’ils n’étaient pas sans affection pour nous, et comme ils étaient contents quand ils voyaient que nous en étions persuadés, et que nous les estimions comme des hommes de bien!

A partir du moment où il fut loin de nous, Schiller tomba plusieurs fois malade, et se rétablit. Nous demandions de ses nouvelles avec une anxiété filiale. Quand il était convalescent, il venait parfois se promener sous nos fenêtres. Nous toussions pour le saluer, et il regardait en haut avec un sourire mélancolique, et il disait à la sentinelle, de façon que nous l’entendissions: «_Da sind meine Sohne!_ (Ce sont mes enfants!»)

Pauvre vieillard! quelle peine j’éprouvais de te voir traîner lentement ton corps malade, et de ne pouvoir te soutenir de mon bras!

Quelquefois il s’asseyait sur l’herbe et lisait. C’étaient les livres qu’il m’avait prêtés; et, afin que je les reconnusse, il en disait le titre à la sentinelle, ou en récitait quelques fragments. Le plus souvent, ces livres étaient des contes d’almanach, ou d’autres romans de peu de valeur littéraire, mais très moraux.

Après plusieurs rechutes d’apoplexie, il se fit porter à l’hôpital militaire. Il était déjà dans un très mauvais état, et il y mourut bientôt. Il possédait quelques centaines de florins, fruit de ses longues épargnes; il les avait prêtés à quelques-uns de ses compagnons d’armes. Lorsqu’il se vit près de sa fin, il appela près de lui ces amis et leur dit: «Je n’ai plus de parents; que chacun de vous garde ce qu’il a en main. Je vous demande seulement de prier pour moi.»

Un de ces amis avait une fille de dix-huit ans, qui était la filleule de Schiller. Peu d’heures avant de mourir, le bon vieillard la fit appeler. Il ne pouvait plus parler distinctement; il ôta de son doigt un anneau d’argent, sa dernière richesse, et le mit au doigt de la jeune fille. Puis il l’embrassa et pleura en l’embrassant. La pauvre enfant poussait des gémissements et l’inondait de larmes. Il les lui essuyait avec son mouchoir. Il prit ses mains et se les posa sur les yeux... Ces yeux étaient fermés pour toujours.

CHAPITRE LXXXII

Les consolations nous manquaient l’une après l’autre; les peines étaient toujours plus grandes. Je me résignais à la volonté de Dieu, mais je me résignais en gémissant; et mon âme, au lieu de s’endurcir au mal, semblait le ressentir toujours plus douloureusement.

Une fois, on m’apporta en cachette une feuille de la _Gazette d’Augsbourg_, dans laquelle on racontait une chose fort étrange sur moi, à propos de la prise de voile d’une de mes sœurs.

On disait: «La signora Maria-Angiola Pellico, fille, etc., etc., a pris aujourd’hui, etc., le voile dans le monastère de la Visitation à Turin, etc. C’est la propre sœur de l’auteur de la _Francesca da Rimini_, Silvio Pellico, qui est sorti récemment de la forteresse du Spielberg, gracié par Sa Majesté l’empereur, trait de clémence bien digne d’un si magnanime souverain, et qui réjouit l’Italie tout entière, d’autant que, etc., etc.»

Et ici suivait mon éloge.

La fable de ma grâce, je ne pouvais imaginer pourquoi on l’avait inventée. Un simple divertissement de journaliste ne paraissait pas vraisemblable; c’était peut-être quelque ruse de la police allemande? Qui le sait? Mais les noms de Maria-Angiola étaient précisément ceux de ma sœur cadette. Ces bruits devaient sans doute être passés de la _Gazette de Turin_ à d’autres gazettes. Donc, l’excellente jeune fille s’était vraiment faite religieuse! Ah! peut-être a-t-elle pris cet état parce qu’elle a perdu ses parents! Pauvre jeune fille! Elle n’a pas voulu que je souffrisse seul les angoisses de la prison; elle aussi a voulu s’enfermer! Le Seigneur lui donne plus qu’à moi les vertus de la patience et de l’abnégation! Que de fois, dans sa cellule, cet ange pensera à moi! que de fois elle fera de dures pénitences pour obtenir de Dieu qu’il allège les maux de son frère!

Ces pensées m’attendrissaient et me déchiraient le cœur. Mes malheurs ne pouvaient que trop avoir concouru à abréger les jours de mon père ou de ma mère, ou de tous deux! Plus j’y pensais, et plus il me paraissait impossible que, sans cette perte, ma chère Mariette eût abandonné le toit paternel. Cette idée m’oppressait comme une certitude, et je tombai par suite dans une tristesse pleine d’angoisse.

Maroncelli en était ému non moins que moi. Quelques jours après, il se mit à composer une lamentation poétique sur la sœur du prisonnier. Il en résulta un très beau poème, respirant la mélancolie et la pitié. Quand il l’eut terminé, il me le récita. Oh! comme je lui sus gré de sa délicatesse! Parmi tant de millions de vers qui avaient été faits jusqu’alors pour des religieuses, ceux-là étaient probablement les seuls qui eussent été composés en prison, pour le frère de la religieuse, par un compagnon de chaîne. Quel concours d’idées pathétiques et religieuses!

Ainsi l’amitié adoucissait mes douleurs. Ah! depuis ce moment, il ne se passa pas de jour sans que j’errasse longuement par la pensée dans un couvent de jeunes vierges; sans que parmi ces jeunes vierges j’en considérasse une avec une plus tendre pitié; sans que je priasse ardemment le Ciel d’embellir sa solitude, et de ne pas laisser son imagination lui dépeindre ma prison avec trop d’horreur.

CHAPITRE LXXXIII

Que l’arrivée clandestine de cette gazette ne fasse pas imaginer au lecteur que les nouvelles du monde que je réussis à me procurer étaient fréquentes. Non: tous étaient bons autour de moi, mais tous étaient liés par une énorme peur. S’il se produisit en cachette quelque légère contravention, ce ne fut que lorsque le danger pouvait véritablement sembler nul. Et il était difficile qu’une chose pût sembler sans importance au milieu de tant de perquisitions ordinaires et extraordinaires.

Il ne me fut jamais donné d’avoir en secret des nouvelles des êtres chers qui étaient si loin de moi, si ce n’est le renseignement susdit relatif à ma sœur.

La crainte que j’avais que mes parents ne fussent plus en vie vint quelque temps après à s’augmenter plutôt qu’à diminuer, à la façon dont le directeur de police vint un jour m’annoncer qu’on allait bien chez moi. «S. M. l’empereur, dit-il, m’ordonne de vous communiquer de bonnes nouvelles de ceux de vos parents que vous avez à Turin.»

Je tressaillis de plaisir et de surprise à cette communication, qui ne m’avait jamais été faite jusque-là, et je demandai de plus grands détails.

«J’ai laissé, lui dis-je, mes parents, mes frères et mes sœurs à Turin. Vivent-ils tous? Ah! si monsieur a une lettre de l’un d’eux, je le supplie de me la montrer!

--Je ne peux rien montrer. Vous devez vous contenter de cela. C’est toujours une preuve de bienveillance de l’empereur de vous faire dire ces consolantes paroles. Cela ne s’est encore fait pour personne.

--J’avoue que c’est une preuve de bienveillance de l’empereur; mais vous sentirez qu’il m’est impossible de tirer une consolation quelconque de paroles aussi peu déterminées. Quels sont ceux des membres de ma famille qui se portent bien? N’en ai-je perdu aucun?

--Monsieur, je regrette de ne pouvoir vous en dire plus que ce qui m’a été ordonné.»

Et, ayant parlé ainsi, il s’en alla.

On avait eu certainement l’intention de m’apporter du soulagement par cette nouvelle. Mais je me persuadai que, en même temps que l’empereur, cédant aux instances de quelqu’un des miens, avait consenti à ce qu’on me donnât ce renseignement, il n’avait pas voulu qu’on me montrât de lettre, afin que je ne visse pas quels étaient ceux de mes chers aimés qui me manquaient.