Mes Prisons

Part 14

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Quelques mois après, une communication semblable à la première me fut faite. Aucune lettre, aucune explication de plus.

On vit que je ne me contentais pas de cela, et que j’en restais encore plus affligé, et on ne me dit plus jamais rien de ma famille.

La pensée que mes parents étaient morts, que mes frères l’étaient aussi, et Joséphine, mon autre sœur bien-aimée; que peut-être Marietta était seule survivante, et qu’elle s’éteindrait bientôt dans l’angoisse de la solitude et dans les rigueurs de la pénitence, me détachait de plus en plus de la vie.

A plusieurs reprises, fortement assailli par mes infirmités habituelles, ou par des infirmités nouvelles, comme d’horribles coliques accompagnées de symptômes très douloureux et semblables à ceux du _choléra morbus_, j’espérai mourir. Oui, l’expression est exacte: _j’espérai_.

Et néanmoins, ô contradictions de l’homme! quand je jetais un coup d’œil sur mon compagnon languissant, mon cœur se déchirait à la pensée de le laisser seul, et je désirais encore la vie!

CHAPITRE LXXXIV

Trois fois il vint de Vienne des personnages d’un rang élevé pour visiter nos prisons, et pour s’assurer s’il n’y avait pas d’abus contre la discipline. La première fois, ce fut le baron von Münch. Pris de pitié en voyant le peu de lumière que nous avions, il dit qu’il implorerait qu’on prolongeât notre journée, en nous faisant mettre pendant quelques heures de la soirée une lanterne à la partie extérieure du guichet. Sa visite fut faite en 1825. Une année après, sa charitable intention fut réalisée. Et, de la sorte, à la lueur de cette lumière sépulcrale, nous pûmes désormais voir les murs de notre cachot, et ne pas nous casser la tête en nous promenant.

La seconde visite fut celle du baron de Vogel. Il me trouva dans un très mauvais état de santé. Ayant appris que, bien que le médecin eût jugé que le café me serait utile, on ne se disposait pas à m’en donner parce que c’était un objet de luxe, il dit une parole dans ce sens en ma faveur, et le café me fut accordé.

La troisième visite fut celle de je ne sais quel autre seigneur de la cour, homme entre cinquante et soixante ans, qui nous témoigna par ses manières et par ses paroles la plus noble compassion. Il ne pouvait rien faire pour nous, mais la douce expression de sa bonté était un bienfait, et nous lui en fûmes reconnaissants.

Oh! quel désir a le prisonnier de voir des créatures de son espèce! La religion chrétienne, qui est si riche d’humanité, n’a pas oublié de compter au nombre des œuvres de miséricorde de _visiter les prisonniers_. L’aspect des hommes qui s’affligent de votre malheur, même quand ils n’ont pas le moyen de vous soulager plus efficacement, suffit à vous l’adoucir.

L’extrême solitude peut tourner avantageusement à l’amélioration de certaines âmes; mais je crois qu’en général elle l’est bien plus si elle n’est pas poussée à l’extrême, et si elle est mitigée par quelque contact avec la société. Moi, du moins, je suis ainsi fait. Si je ne vois pas mes semblables, je concentre mon amour sur un trop petit nombre d’entre eux, et je me désaffectionne des autres. Si je puis en voir, je ne dirai pas beaucoup, mais un certain nombre, j’aime avec tendresse tout le genre humain.

Mille fois je me suis trouvé le cœur si exclusivement épris d’un très petit nombre et plein de haine pour les autres, que je m’en épouvantais. Alors j’allais à la fenêtre en souhaitant de voir quelque figure nouvelle, et je m’estimais heureux si la sentinelle, en se promenant, ne rasait pas le mur de trop près; si elle s’écartait de façon que je pusse la voir; si elle levait la tête en m’entendant tousser; si sa physionomie était bonne. Quand il me semblait y découvrir un sentiment de pitié, mon cœur palpitait doucement, comme si ce soldat inconnu avait été un ami intime. Si elle s’éloignait, j’attendais avec une amoureuse inquiétude qu’elle revînt; et si alors elle me regardait, je m’en réjouissais comme d’une grande charité. Si elle ne passait plus de façon que je la visse, je restais mortifié comme un homme qui aime et qui reconnaît qu’on ne prend pas garde à lui.

CHAPITRE LXXXV

Dans la prison contiguë à la nôtre, et qui avait été jadis celle d’Oroboni, étaient maintenant D. Marco Fortini et Antoine Villa. Ce dernier, autrefois robuste comme un Hercule, souffrit beaucoup de la faim pendant la première année, et lorsqu’il eut un peu plus de nourriture, il se trouva sans forces pour digérer. Il languit longtemps; puis, réduit presque à la dernière extrémité, il obtint qu’on lui donnât une prison plus aérée. L’atmosphère méphitique d’un étroit sépulcre lui était, sans doute, très nuisible, comme elle l’était à tous les autres. Mais le remède par lui réclamé ne fut pas suffisant. Dans cette grande chambre, il se conserva quelques mois encore, puis, après des vomissements de sang réitérés, il mourut.

Il fut assisté par son compagnon de captivité, D. Fortini, et par l’abbé Paulowich, venu en hâte de Vienne quand on apprit qu’il était moribond.

Bien que je ne fusse pas lié avec lui aussi étroitement qu’avec Oroboni, cependant sa mort m’affligea beaucoup. Je savais qu’il était aimé avec la plus vive tendresse par ses parents et par son épouse. Pour lui, il était plus à envier qu’à plaindre; mais ceux qui survivaient!

Il avait aussi été mon voisin sous les Plombs; Tremerello m’avait apporté quelques vers de lui, et lui avait apporté des miens. Il régnait parfois dans ces vers de lui un profond sentiment.

Après sa mort, il me sembla que je l’affectionnais plus encore que pendant sa vie, en apprenant des gardiens combien misérablement il avait souffert. L’infortuné ne pouvait se résigner à mourir, bien que très religieux. Il éprouva au plus haut degré l’horreur de ce terrible passage, bénissant pourtant toujours le Seigneur, et s’écriant les larmes aux yeux: «Je ne sais pas conformer ma volonté à la tienne, et cependant je veux l’y conformer. Opère toi-même en moi ce miracle!»

Il n’avait pas le courage d’Oroboni, mais il l’imita en protestant qu’il pardonnait à ses ennemis.

A la fin de cette année (c’était en 1826), nous entendîmes un soir dans le corridor le bruit mal étouffé des pas de plusieurs personnes. Nos oreilles étaient devenues très habiles à discerner mille genres de bruit. Une porte vient à s’ouvrir; nous reconnaissons que c’est celle où était l’avocat Solera. Une autre s’ouvre; c’est celle de Fortini. Parmi quelques voix parlant tout bas, nous distinguions celle du directeur de police.--Que serait-ce? Une perquisition à une heure si tardive? Et pourquoi?

Mais bientôt on sort de nouveau dans le corridor. Tout à coup la voix chérie du bon Fortini: _Oh! pauvre de moi! excusez-moi, j’ai oublié un tome de mon bréviaire!_

Et vite, vite il courait reprendre son volume, puis il rejoignait la petite troupe. La porte de l’escalier s’ouvrit, nous entendîmes leurs pas jusqu’au bas; nous comprîmes que les deux heureux prisonniers avaient reçu leur grâce; et, bien que nous eussions du regret de ne pas les suivre, nous nous en réjouîmes.

CHAPITRE LXXXVI

La libération de ces deux compagnons était-elle sans aucune conséquence pour nous? Comment sortaient-ils, eux qui avaient été condamnés comme nous, l’un à vingt ans, l’autre à quinze, tandis que sur nous et sur bien d’autres ne brillait pas la même faveur?

Contre ceux qui n’avaient pas été libérés, existait-il donc des préventions plus hostiles? Ou bien serait-on disposé à les gracier tous, mais à brefs intervalles, et deux à la fois? Peut-être chaque mois? Peut-être chaque deux ou trois mois?

Nous restâmes ainsi pendant quelque temps dans le doute. Et plus de trois mois s’écoulèrent sans qu’on procédât à aucune autre mise en liberté. Vers la fin de 1827, nous pensâmes que le mois de décembre pourrait avoir été choisi pour l’anniversaire des grâces. Mais décembre passa, et aucune n’eut lieu.

Nous restâmes dans l’attente jusqu’à l’été de 1828 qui terminait alors pour moi les sept années et demie de peine, équivalant, selon la parole de l’empereur, à quinze, si toutefois la peine comptait à partir de l’arrestation. Que si l’on ne voulait pas comprendre le temps du procès (et cette supposition était la plus vraisemblable), mais faire commencer la peine à partir de la publication, les sept années et demie ne devaient finir qu’en 1829.

Tous les termes calculables passèrent, et la grâce ne brilla pas. Entre temps, avant même le départ de Solera et de Fortini, il était venu à mon pauvre Maroncelli une tumeur au genou gauche. Dans le commencement, la douleur était légère et le forçait seulement à boiter. Puis il éprouva de la peine à traîner ses fers, et il ne sortait que rarement pour la promenade. Un matin d’automne, il lui plut de sortir avec moi pour respirer un peu d’air; il y avait déjà de la neige, et dans un moment fatal où je ne le soutenais pas, il trébucha et tomba. La secousse fit immédiatement passer à l’état aigu la douleur du genou. Nous le portâmes sur son lit; il n’était plus en état de se tenir debout. Quand le médecin le vit, il se décida enfin à lui faire enlever les fers. La tumeur empira de jour en jour et devint énorme, et de plus en plus douloureuse. Telles étaient les souffrances du pauvre infirme qu’il ne pouvait trouver de repos ni au lit ni hors du lit.

Quand il y avait nécessité pour lui de remuer, de se lever et de se recoucher, je devais prendre avec la plus grande délicatesse possible la jambe malade et la placer très lentement dans la position qu’il fallait. Le plus petit changement d’une position à une autre demandait parfois un quart d’heure de spasmes.

Les sangsues, les cautères, les pierres infernales, les cataplasmes, tantôt secs, tantôt humides, tout fut tenté par le médecin. C’étaient des accroissements de douleurs atroces, et rien de plus. Après les cautérisations à la pierre infernale, la suppuration se formait. Toute cette tumeur n’était qu’une plaie; mais elle ne diminuait jamais, mais jamais l’écoulement de la plaie n’apportait d’adoucissement à la douleur.

Maroncelli était mille fois plus malheureux que moi; néanmoins, combien je souffrais avec lui! Les soins d’infirmier m’étaient doux parce qu’ils étaient consacrés à un si digne ami. Mais le voir dépérir ainsi, dans de si longs, de si atroces tourments, et ne pouvoir lui rendre la santé! Et prévoir que ce genou ne guérirait jamais plus! Et découvrir que le malade considérait la mort comme beaucoup plus probable que la guérison! Et n’avoir qu’à l’admirer sans cesse pour son courage et pour sa sérénité; ah! tout cela me causait d’indicibles angoisses!

CHAPITRE LXXXVII

Dans ce déplorable état, il composait encore des vers, il chantait, il discourait; il faisait tout cela pour me donner des illusions, pour me cacher une partie de ses maux. Il ne pouvait plus digérer ni dormir; il maigrissait d’une manière épouvantable; il tombait fréquemment en défaillance; et cependant il recouvrait par moments toute sa vitalité, et me rendait le courage à moi-même.

Ce qu’il souffrit pendant neuf longs mois ne peut se décrire. Enfin on obtint qu’une consultation serait tenue. Le premier médecin vint; il approuva tout ce que le médecin avait essayé, et sans émettre son opinion sur la maladie et sur ce qui restait à faire, il s’en alla.

Un moment après, vint le surintendant: il dit à Maroncelli: «Le premier médecin n’a pas osé s’expliquer ici en votre présence; il craignait que vous n’eussiez pas la force d’entendre annoncer une dure nécessité. Je l’ai assuré que le courage ne vous manquait pas.

--J’espère, dit Maroncelli, en avoir donné quelques preuves en souffrant sans me plaindre ces douleurs déchirantes. Me proposerait-on?...

--Oui, monsieur, l’amputation. Seulement, le premier médecin, en voyant un corps si affaibli, hésite à la conseiller. Dans un tel état de faiblesse, vous sentirez-vous capable de supporter l’opération? Voulez-vous vous exposer au danger?...

--De mourir? Et ne mourrai-je pas également si on ne met pas un terme à ce mal?

--Nous ferons donc tout de suite un rapport à Vienne sur tout cela, et aussitôt la permission d’amputer venue...

--Quoi! il faut une permission?

--Oui, monsieur.»

Au bout de huit jours le consentement attendu arriva.

Le malade fut porté dans une chambre plus grande; il demanda que je le suivisse.

«Je pourrais expirer pendant l’opération, dit-il; que je me trouve au moins dans les bras d’un ami.»

Ma compagnie lui fut accordée.

L’abbé Wrba, notre confesseur (il avait succédé à Paulowich), vint administrer les sacrements à l’infortuné. Cet acte religieux accompli, nous attendions les chirurgiens, et ils n’arrivaient pas. Maroncelli se mit encore à chanter un hymne.

Les chirurgiens finirent par arriver; ils étaient deux. L’un était le chirurgien ordinaire de la maison, c’est-à-dire notre barbier; et lorsqu’il se présentait des opérations, il avait le droit de les faire de sa main, et il ne voulait pas en céder l’honneur à d’autres. L’autre était un jeune chirurgien, élève de l’école de Vienne, et qui jouissait déjà d’une réputation de grande habileté. Il avait été envoyé par le gouverneur pour assister à l’opération et la diriger; il aurait voulu la faire lui-même, mais il lui fallut se contenter de veiller à l’exécution.

Le malade fut assis sur le bord du lit, les jambes en bas: je le tenais dans mes bras. Au-dessus du genou, là où la cuisse commençait à être saine, on fit une ligature très serrée, pour marquer le cercle que devait décrire le couteau. Le vieux chirurgien coupa tout autour à la profondeur d’un doigt; puis il tira par-dessus les chairs la peau coupée et continua à couper les muscles mis à nu. Le sang ruisselait à torrents des artères, mais celles-ci furent aussitôt liées avec un fil de soie. En dernier lieu, on scia l’os.

Maroncelli ne poussa pas un cri. Quand il vit qu’on emportait la jambe coupée, il lui donna un regard de compassion; puis, se tournant vers le chirurgien qui l’avait opéré, il lui dit:

«Vous m’avez délivré d’un ennemi, et je n’ai aucun moyen de vous en récompenser.»

Il y avait, dans un verre sur la fenêtre, une rose.

«Je te prie de m’apporter cette rose», me dit-il.

Je la lui apportai, et il l’offrit au vieux chirurgien, en lui disant: «Je n’ai pas autre chose à vous présenter en témoignage de ma gratitude.»

Celui-ci prit la rose et pleura.

CHAPITRE LXXXVIII

Les chirurgiens avaient cru que l’infirmerie du Spielberg était pourvue de tout le nécessaire, excepté les instruments qu’ils avaient apportés. Mais, l’amputation faite, ils s’aperçurent qu’il manquait diverses choses nécessaires, de la toile cirée, de la glace, des bandes, etc.

Le malheureux mutilé dut attendre deux heures que tout cela fût apporté de la ville. Enfin il put s’étendre sur le lit, et la glace fut appliquée sur le moignon.

Le jour suivant on débarrassa le moignon des caillots de sang qui s’y étaient formés; on le lava; on tira la peau en bas, et on le banda.

Pendant quelques jours on ne donna au malade qu’une demi-tasse de bouillon avec un jaune d’œuf battu; et, quand fut passé le danger de la fièvre causée par la blessure, on commença graduellement à le restaurer avec des aliments plus nourrissants. L’empereur avait ordonné que, jusqu’à ce que ses forces fussent rétablies, on lui donnât une bonne nourriture, de la cuisine du surintendant.

La guérison s’opéra en quarante jours après lesquels nous fûmes reconduits dans notre prison. Celle-ci d’ailleurs fut agrandie par une ouverture dans le mur, et par la réunion de notre ancien cachot à celui habité jadis par Oroboni et puis par Villa.

Je transportai mon lit à l’endroit même où avait été celui d’Oroboni, où il était mort. Cette identité de lieu m’était chère; il me semblait m’être rapproché de lui. Je rêvais souvent à lui, et il me semblait que son esprit venait vraiment me visiter et me rasséréner par de célestes consolations.

Le spectacle horrible de tant de tourments soufferts par Maroncelli avant l’amputation de sa jambe, durant cette opération et après, me fortifia l’âme. Dieu qui m’avait donné une santé suffisante pendant la maladie de celui-ci, parce que mes soins lui étaient nécessaires, me l’ôta lorsqu’il put se soutenir sur des béquilles.

J’eus plusieurs tumeurs glandulaires très douloureuses. J’en guéris, et elles furent suivies par des maux de poitrine, que j’avais déjà éprouvés autrefois, mais qui étaient maintenant plus suffocants que jamais; par des vertiges et des dysenteries spasmodiques.

«Mon tour est venu, disais-je à part moi. Serai-je moins patient que mon compagnon?»

Je m’appliquai dès lors à imiter, autant que je le savais, son courage.

Il n’est pas douteux que chaque condition humaine a ses devoirs. Ceux d’un malade sont la patience, le courage, et tous les efforts possibles pour ne pas être désagréable à ceux qui sont autour de lui.

Maroncelli, sur ses pauvres béquilles, n’avait plus l’agilité d’autrefois, et il s’en affligeait dans la crainte de me servir moins bien. Il craignait en outre que, pour lui épargner les mouvements et la fatigue, je ne réclamasse pas ses services autant que j’en aurais besoin.

Et cela arrivait vraiment quelquefois, mais je faisais en sorte qu’il ne s’en aperçût pas.

Bien qu’il eût repris de la force, il n’était pas cependant sans souffrances. Il éprouvait, comme tous les amputés, des sensations douloureuses dans les nerfs, comme si la partie coupée vivait encore. Il souffrait du pied, de la jambe et du genou qu’il n’avait plus. Ajoutez à cela que l’os avait été mal scié et pénétrait dans les nouvelles chairs, et y faisait des plaies fréquentes. Ce ne fut qu’au bout d’un an environ que le moignon fut assez endurci et ne s’ouvrit plus.

CHAPITRE LXXXIX

Mais d’autres maux assaillirent de nouveau l’infortuné, et presque sans intervalle. Ce fut d’abord une arthrite, qui commença par les jointures des mains et puis lui martyrisa pendant plusieurs mois tout le corps; ensuite, le scorbut. Cette maladie lui couvrit rapidement le corps de taches livides et en faisait un objet d’épouvante.

Je cherchais à me consoler en pensant à part moi: «Puisqu’il faut mourir ici en prison, il vaut mieux que le scorbut soit venu à l’un de nous deux; c’est un mal contagieux et qui nous conduira dans la tombe, sinon ensemble, au moins à peu de distance l’un de l’autre.»

Nous nous préparions tous les deux à la mort, et nous étions tranquilles. Neuf années de prison et de graves souffrances nous avaient enfin familiarisés avec l’idée de la destruction totale de deux corps aussi ruinés et réclamant le repos. Et nos âmes se confiaient dans la bonté de Dieu, et croyaient être toutes les deux réunies dans un lieu où toutes les colères des hommes cessent, et où nous demandions dans nos prières de voir aussi un jour, réunis à nous et apaisés, ceux qui ne nous aimaient pas.

Le scorbut, dans les années précédentes, avait fait beaucoup de ravages dans ces prisons. Le gouverneur, quand il sut que Maroncelli était affecté de ce terrible mal, craignit une nouvelle épidémie scorbutique, et consentit à la requête du médecin qui disait qu’il n’y avait d’autre remède efficace pour Maroncelli que l’air libre, et qui conseillait de le tenir le moins possible dans sa chambre.

Quant à moi, comme logé avec lui, et malade également d’une discrasie, je jouis du même avantage.

Pendant toutes les heures où le lieu de promenade n’était pas occupé par d’autres, c’est-à-dire depuis une demi-heure avant l’aube pendant une couple d’heures, puis durant le dîner, si cela nous plaisait, ensuite pendant trois heures du soir jusqu’au coucher du soleil, nous restions dehors. Cela pour les jours ordinaires. Les jours de fête, comme il n’y avait pas de promenade pour les autres, nous restions dehors du matin au soir, excepté pendant le dîner.

Un autre malheureux, à la santé bien atteinte, et d’environ soixante-dix ans, nous fut adjoint, dans l’espoir que l’oxygène pourrait aussi lui être utile. C’était M. Constantin Munari, aimable vieillard, amateur d’études littéraires et philosophiques, et dont la société nous fut très agréable.

En cherchant à calculer la durée de ma peine, non de l’époque de mon arrestation, mais de celle de la condamnation, je trouvais que les sept années et demie finissaient en 1829 dans les premiers jours de juillet, suivant la signature impériale au bas de la sentence, ou bien au 22 août, suivant qu’on prenait la publication pour point de départ.

Mais ce terme passa, lui aussi, et toute espérance mourut.

Jusqu’alors, Maroncelli, Munari et moi, nous faisions quelquefois la supposition que nous reverrions encore le monde, notre Italie, nos parents; et c’était le sujet d’entretiens pleins de désir, de piété et d’amour.

Passé le mois d’août, puis le mois de septembre, puis l’année entière, nous nous accoutumâmes à ne plus rien espérer sur la terre, excepté l’inaltérable continuation de notre amitié réciproque et l’assistance de Dieu pour consommer dignement le reste de notre long sacrifice.

Ah! l’amitié et la religion sont deux biens inestimables! elles embellissent même les heures des prisonniers pour qui ne luit plus la moindre espérance de grâce. Dieu est vraiment avec les infortunés, avec les infortunés qui aiment!

CHAPITRE XC

Après la mort de Villa, à l’abbé Paulowich, qui fut nommé évêque, succéda comme notre confesseur l’abbé Wrba, Morave, professeur de Nouveau Testament à Brünn, savant élève de l’_Institut sublime_ de Vienne.

Cet Institut est une congrégation fondée par le célèbre Frint, alors aumônier de la cour. Les membres de cette congrégation sont tous des prêtres qui, déjà lauréats en théologie, y poursuivent leurs études sous une sévère discipline, afin d’arriver à la possession du plus haut degré de science qu’on puisse atteindre. L’intention du fondateur a été remarquable: c’est de produire une perpétuelle diffusion de vraie et forte science dans le clergé catholique de Germanie. Et cette intention est en général réalisée.

Wrba, résidant à Brünn, pouvait nous donner une bien plus grande partie de son temps que Paulowich. Il devint pour nous ce qu’était le P. Baptiste, excepté qu’il ne lui était pas permis de nous prêter des livres. Nous faisions souvent ensemble de longues conférences, et ma croyance religieuse en tirait grand profit; ou bien, si c’est trop dire, il me semblait en tirer un grand profit, et la consolation que j’en éprouvais était très vive.

Dans l’année 1829 il tomba malade; puis, ayant dû assumer d’autres fonctions, il ne put plus venir nous voir. Cela nous contraria vivement; mais nous eûmes la bonne fortune de lui voir succéder un autre homme savant remarquable, l’abbé Ziak, vicaire.

Parmi ces quelques prêtres allemands qui nous furent destinés, n’en pas trouver un mauvais! un seul que nous pussions découvrir comme disposé à se faire l’instrument de la politique (et cela est si facile à découvrir!); pas un, au contraire, en qui ne se trouvassent réunis les mérites de beaucoup de science, d’une foi catholique très éclatante et d’une philosophie profonde! Oh! combien de tels ministres de l’Église sont respectables!

Ces quelques prêtres que j’ai connus me firent concevoir une opinion très avantageuse du clergé catholique allemand.

L’abbé Ziak tenait aussi de longues conférences avec nous. Il me servit en outre d’exemple pour supporter avec sérénité mes douleurs. Il était sans cesse tourmenté par des fluxions aux dents, à la bouche, aux oreilles, et néanmoins il souriait toujours.

Cependant le grand air libre fit disparaître peu à peu les taches scorbutiques de Maroncelli; Munari et moi nous allions également mieux.

CHAPITRE XCI

Vint le 1er août 1830. Il y avait dix ans que j’avais perdu la liberté; huit ans et demi que je subissais le _carcere duro_.