Part 15
C’était un jour de dimanche. Nous allâmes, comme les autres fêtes, dans notre enceinte accoutumée. Nous regardâmes encore de notre petit banc la vallée au-dessous de nous et le cimetière où gisaient Oroboni et Villa; nous parlâmes encore du repos qu’un jour y auraient nos ossements. Nous nous assîmes encore sur le banc, comme d’habitude, pour attendre que les pauvres condamnées vinssent à la messe qui se disait avant la nôtre. Elles étaient conduites dans le même petit oratoire où nous allions nous-mêmes pour la messe suivante. Cet oratoire était contigu au promenoir.
C’est un usage dans toute l’Allemagne que, pendant la messe, le peuple chante des hymnes en langue vivante. Comme l’empire d’Autriche est un pays mélangé d’Allemands et de Slaves, et que dans les prisons du Spielberg le plus grand nombre des condamnés de droit commun appartient à l’un ou à l’autre de ces peuples, les hymnes s’y chantent, une fête en allemand et l’autre en slave. De même, à chaque fête, on fait deux sermons où alternent les deux langues. C’était un très doux plaisir pour nous que d’entendre ces chants et l’orgue qui les accompagnait.
Parmi les femmes, il y en avait dont la voix allait au cœur. Malheureuses! quelques-unes étaient très jeunes. Un amour, une jalousie, un mauvais exemple les avait entraînées au crime! J’entends encore résonner dans mon âme leur chant si religieux du _Sanctus_: _Heilig! Heilig! Heilig!_ Je versai encore une larme en l’entendant.
Vers dix heures, les femmes se retirèrent, et nous allâmes à la messe. Je vis encore ceux de mes compagnons d’infortune qui entendaient la messe sur la tribune de l’orgue, dont une simple grille nous séparait, tous pâles, amaigris, traînant avec peine leurs fers!
Après la messe, nous revînmes dans nos cachots. Un quart d’heure après, on nous apporta le dîner. Nous apprêtions notre table, ce qui consistait à mettre une petite planche sur le banc et à prendre nos cuillers de bois, lorsque M. Wegrath, le sous-intendant, entra dans notre prison.
«Je regrette de troubler le dîner de ces messieurs, dit-il; mais qu’ils aient la complaisance de me suivre; il y a là monsieur le directeur de police.»
Comme celui-ci ne venait d’ordinaire que pour des choses désagréables, comme perquisitions ou inquisitions, nous suivîmes d’assez mauvaise humeur le bon sous-intendant jusqu’à la chambre d’audience.
Là, nous trouvâmes le directeur de police et le surintendant; le premier nous fit une inclination plus gracieuse que de coutume.
Il prit un papier dans ses mains, et dit à mots tronqués, craignant peut-être de nous produire une trop forte surprise s’il s’exprimait plus nettement:
«Messieurs... j’ai le plaisir... j’ai l’honneur... de vous signifier... que S. M. l’empereur a fait encore... une grâce...»
Et il hésitait à nous dire quelle grâce c’était. Nous pensions que c’était quelque diminution de peine, comme d’être exempts de l’ennui de travailler, d’avoir quelque livre de plus, d’avoir des aliments moins dégoûtants.
«Mais vous ne comprenez pas? dit-il.
--Non, monsieur. Ayez la bonté de nous expliquer quelle sorte de grâce est celle-ci.
--C’est la liberté pour vous deux, et pour un troisième que vous embrasserez avant peu.»
Il semble que cette nouvelle aurait dû nous faire éclater de joie. Notre pensée courut tout de suite à nos parents, dont nous n’avions pas de nouvelles depuis tant de temps; et le doute où nous étions de ne plus les retrouver peut-être sur la terre nous serrait tellement le cœur, qu’il annula le plaisir qu’aurait dû susciter l’annonce de la liberté.
«Ils sont muets? dit le directeur de police. Je m’attendais à les voir exulter de joie.
--Je vous prie, répondis-je, de faire part à l’empereur de notre gratitude; mais, si nous n’avons pas de nouvelles de nos familles, il nous est impossible de ne pas craindre d’avoir perdu des personnes bien chères. Cette incertitude nous oppresse, même au moment qui devrait être celui de la plus grande joie.»
Il donna alors à Maroncelli une lettre de son frère qui le consola. A moi il dit qu’il n’avait rien de ma famille; et cela me fit d’autant plus craindre qu’il n’y fût arrivé quelque malheur.
«Que ces messieurs, poursuivit-il, aillent dans leur chambre, et avant peu je leur enverrai le troisième prisonnier qui a été gracié.»
Nous y allâmes, et nous attendîmes avec anxiété ce troisième compagnon. Nous aurions voulu que ce fût tout le monde; et pourtant il ne pouvait y en avoir qu’un seul. Si c’était le pauvre vieux Munari! si c’était celui-ci! si c’était cet autre! Il n’y en avait aucun pour qui nous ne fissions des vœux.
Enfin la porte s’ouvre, et nous voyons que ce compagnon était Andrea Tonelli de Brescia.
Nous nous embrassâmes. Nous ne pouvions plus dîner.
Nous causâmes jusqu’au soir, plaignant les amis qui restaient.
Au coucher du soleil, le directeur de police revint pour nous tirer de ce séjour de malheur. Nos cœurs gémissaient, en passant devant les prisons de tant d’amis, de ne pouvoir les emmener avec nous! Qui sait combien de temps ils y languiraient encore? qui sait combien d’entre eux devaient y être la proie lente de la mort?
On nous mit à chacun un manteau de soldat sur les épaules et un béret sur la tête, et ainsi, avec les mêmes habits de galériens, mais délivrés de nos chaînes, nous descendîmes la funeste montagne, et nous fûmes conduits à la ville, dans les prisons de la police.
Il faisait un très beau clair de lune. Les rues, les maisons, les gens que nous rencontrions, tout me paraissait si agréable et si étrange, après tant d’années que je n’avais pas vu un semblable spectacle!
CHAPITRE XCII
Nous attendîmes dans les prisons de la police un commissaire impérial qui devait venir de Vienne pour nous accompagner jusqu’aux frontières. En attendant, comme nos malles avaient été vendues, nous nous pourvûmes de linge et de vêtements, et nous déposâmes la livrée de la prison.
Au bout de cinq jours arriva le commissaire, et le directeur de la police nous consigna entre ses mains, en lui remettant en même temps l’argent que nous avions apporté au Spielberg, et celui qui provenait de la vente de nos malles et de nos livres; argent qui nous fut ensuite restitué aux frontières.
Les dépenses de notre voyage furent faites par l’empereur, et sans compter.
Le commissaire était M. de Noé, gentilhomme employé au secrétariat du ministère de la police. On ne pouvait nous destiner une personne d’une éducation plus accomplie. Il nous traita constamment avec toutes sortes d’égards.
Mais je partis de Brünn avec une difficulté de respirer qui était très pénible, et le mouvement de la voiture augmenta tellement le mal que, le soir, je haletais d’une façon effrayante, et que l’on craignait d’un instant à l’autre de me voir rester suffoqué. J’eus en outre une fièvre ardente pendant toute la nuit, et le commissaire était indécis, le lendemain matin, de savoir si je pourrais continuer le voyage jusqu’à Vienne. Je dis que oui, et nous partîmes. La violence de la douleur était extrême; je ne pouvais ni manger, ni boire, ni parler.
J’arrivai à Vienne à demi-mort. On nous donna un bon logement à la direction générale de la police. On me mit au lit; on appela un médecin. Celui-ci m’ordonna une saignée, et j’en éprouvai du soulagement. Une diète absolue et force digitale, tel fut pendant huit jours mon traitement, et je me rétablis. Le médecin était M. Singer; il eut pour moi de véritables attentions d’ami.
J’avais le plus grand désir de partir, d’autant plus que la nouvelle des _trois journées_ de Paris avait pénétré jusqu’à nous.
Le jour même qu’éclatait cette révolution, l’empereur avait signé le décret de notre mise en liberté! Certes il ne l’aurait pas maintenant révoqué. Mais cependant il n’était pas invraisemblable que, les temps menaçant de redevenir critiques pour toute l’Europe, on craignît des mouvements populaires jusqu’en Italie, et qu’on ne voulût pas en Autriche nous laisser, en ce moment, rentrer dans notre patrie. Nous étions bien persuadés de ne pas retourner au Spielberg, mais nous tremblions que quelqu’un ne vînt à suggérer à l’empereur de nous déporter dans quelque ville de l’empire éloignée de la péninsule.
Je me montrai encore plus rétabli que je ne l’étais, et je priai de presser le départ. Cependant j’avais le plus ardent désir de me présenter à S. E. M. le comte de Pralormo, envoyé de la cour de Turin à la cour d’Autriche, et à la bonté duquel je savais avoir beaucoup d’obligations. Il s’était employé avec le plus généreux et le plus constant empressement pour obtenir ma mise en liberté. Mais la défense de me laisser voir qui que ce fût n’admit pas d’exception.
A peine fus-je convalescent, qu’on nous fit la gracieuseté de nous envoyer une voiture pendant quelques jours, pour que nous puissions nous promener un peu dans Vienne. Le commissaire avait ordre de nous accompagner et de ne nous laisser parler à personne. Nous vîmes la belle église de Saint-Étienne, les délicieuses promenades de la ville, la villa voisine de Lichtenstein, et, en dernier lieu, la villa impériale de Schœnbrünn.
Pendant que nous étions dans les magnifiques allées de Schœnbrünn, l’empereur vint à passer, et le commissaire nous fit retirer, pour que la vue de nos maigres personnes ne l’attristât pas.
CHAPITRE XCIII
Nous partîmes enfin de Vienne, et je pus continuer jusqu’à Bruck. Là, mon asthme se remit à devenir violent. Nous appelâmes le médecin: c’était un certain M. Jüdmann, homme de beaucoup de mérite. Il me fit tirer du sang, garder le lit et continuer la digitale. Au bout de deux jours, j’insistai pour qu’on continuât le voyage.
Nous traversâmes l’Autriche et la Styrie, et nous entrâmes en Carinthie sans incident mais, arrivés à un village du nom de Feldkirchen, à peu de distance de Klagenfurt, survint un contre-ordre. Nous devions nous arrêter là jusqu’à nouvel avis.
Je laisse imaginer combien cet incident nous fut désagréable. Pour moi, j’avais en outre le regret d’être la cause de tant d’ennuis pour mes deux compagnons; s’ils ne pouvaient pas rentrer dans leur patrie, c’était ma fatale maladie qui en était cause.
Nous restâmes cinq jours à Feldkirchen, et là aussi le commissaire fit tout son possible pour nous distraire. Il y avait un petit théâtre de comédiens, et il nous y conduisit. Il nous donna un jour le divertissement d’une chasse. Notre hôte et plusieurs jeunes gens du pays, ainsi que le propriétaire d’une belle forêt, étaient les chasseurs, et nous, placés dans un endroit favorable, nous jouissions du spectacle.
Enfin arriva un courrier de Vienne, avec l’ordre au commissaire de nous conduire décidément à notre destination. J’exultai de joie avec mes compagnons à cette heureuse nouvelle, mais en même temps je tremblais de voir s’approcher pour moi le jour d’une découverte fatale: de n’avoir plus ni père, ni mère, ni qui sait quels autres de ceux qui m’étaient chers.
Et ma tristesse croissait à mesure que nous avancions vers l’Italie.
De ce côté, l’entrée en Italie n’est pas agréable à l’œil; on descend au contraire des superbes montagnes du pays allemand dans les plaines d’Italie, à travers une longue étendue de pays stérile et inhabitée; de sorte que les voyageurs qui ne connaissent pas encore notre péninsule et qui passent par là, rient de la magnifique idée qu’ils s’en étaient faite, et soupçonnent d’avoir été mystifiés par ceux dont ils l’avaient entendu tant vanter.
La laideur de ce pays contribuait à me rendre plus triste. Revoir notre ciel, rencontrer des figures humaines qui n’eussent pas le type septentrional, entendre de toutes les bouches des mots dans notre idiome, tout cela m’attendrissait, mais c’était une émotion qui m’invitait plus à pleurer qu’à me réjouir. Combien de fois, dans la voiture, je me couvrais le visage avec les mains, feignant de dormir, et je pleurais! Combien de fois, la nuit, je ne fermais pas l’œil, brûlé par la fièvre, tantôt envoyant de toute mon âme les plus chaudes bénédictions à ma douce Italie, et remerciant le Ciel de lui être rendu; tantôt me tourmentant de ne pas avoir de nouvelles de chez moi, et m’imaginant les plus grands malheurs; tantôt pensant qu’avant peu je serais forcé de me séparer, et peut-être pour toujours, d’un ami qui avait tant souffert avec moi, et qui m’avait donné tant de preuves d’une affection fraternelle!
Ah! de si longues années passées dans la tombe n’avaient pas éteint l’énergie de ma sensibilité; mais cette énergie était si faible pour la joie, et si forte pour la douleur!
Comme j’aurais voulu revoir Udine et cette auberge où ces deux généreux étrangers avaient feint d’être des garçons de chambre, et nous avaient serré furtivement la main!
Nous laissâmes cette ville à notre gauche, et nous passâmes outre.
CHAPITRE XCIV
Pordenone, Conegliano, Ospedaletto, Vicenza, Vérone, Mantoue, me rappelaient tant de choses! Dans la première de ces localités était né un vaillant jeune homme qui avait été mon ami, et avait péri dans les désastres de la Russie. Conegliano était le pays où les guichetiers des _Plombs_ m’avaient dit qu’on avait conduit Zanze; à Ospedaletto, s’était mariée, mais elle n’y vivait plus alors, une créature angélique et malheureuse, que j’avais autrefois vénérée et que je vénérais encore. Dans tous ces lieux, en somme, surgissaient pour moi des souvenirs plus ou moins chers, et à Mantoue plus que dans toute autre ville. Il me semblait que c’était hier que j’y étais venu avec Ludovic en 1815! Il me semblait que c’était hier que j’y étais venu avec Porro en 1820! Les mêmes rues, les mêmes places, les mêmes palais, et tant de changements sociaux! tant de mes connaissances enlevées par la mort! tant d’exilés! une génération d’adultes que j’avais vus enfants! Et ne pouvoir courir à telle ou telle maison! ne pouvoir parler de tel ou tel avec personne!
Et, pour comble de chagrin, Mantoue était le point de séparation pour Maroncelli et pour moi. Nous y passâmes tristement la nuit tous les deux. J’étais agité comme un homme à la veille d’entendre sa condamnation.
Le matin, je me lavai le visage, et je regardai dans la glace si l’on reconnaissait encore que j’avais pleuré. Je pris, du mieux que je pus, l’air tranquille et souriant. Je dis à Dieu une petite prière, mais, en vérité, d’un air bien distrait; et, entendant déjà Maroncelli remuer ses béquilles et parler au garçon de chambre, j’allai l’embrasser. Tous deux nous semblions pleins de courage pour cette séparation; nous parlions un peu émus, mais d’une voix forte. L’officier de gendarmerie qui doit le conduire aux confins de la Romagne est arrivé; il faut partir, nous ne savions plus que nous dire: un embrassement, un baiser, un embrassement encore. Il monta en voiture et disparut; moi, je restai comme anéanti.
Je revins dans ma chambre; je me jetai à genoux et je priai pour ce malheureux mutilé, séparé de son ami, et je fondis en larmes et en sanglots.
J’ai connu beaucoup d’hommes remarquables, mais aucun plus affectueusement sociable que Maroncelli, aucun mieux instruit de tous les devoirs de la politesse, plus exempt des accès de mauvaise humeur, plus constamment disposé à se souvenir que la vertu se compose de l’exercice continuel de la tolérance, de la générosité et du bon sens. O mon compagnon de tant d’années de douleurs, que le Ciel te bénisse en quelque endroit que tu respires, et te donne des amis qui m’égalent en affection et me surpassent en bonté!
CHAPITRE XCV
Nous partîmes dans la même matinée de Mantoue pour Brescia. Là, nous laissâmes libre mon autre compagnon de captivité, Andrea Tonelli. Cet infortuné y apprit qu’il avait perdu sa mère, et ses larmes désolées me déchirèrent le cœur.
Bien que tourmenté comme je l’étais pour tant de raisons, l’incident suivant me fit un peu rire.
Sur une table de l’auberge, il y avait une affiche de théâtre. Je la prends, et je lis: _Francesca da Rimini, opéra, mis en musique, etc..._
«De qui est cet opéra? dis-je au garçon.
--Qui l’a mis en vers, et qui l’a mis en musique? Je ne sais pas, répondit-il. Mais, en somme, c’est toujours cette _Francesca da Rimini_ que tous connaissent.
--Tous? Vous vous trompez. J’arrive d’Allemagne; comment puis-je rien savoir de toutes vos histoires de Francesca?»
Le garçon (c’était un jeune homme à figure dédaigneuse, vrai type de Brescian) me regarda d’un air de pitié méprisante.
«Comment pouvez-vous en rien savoir? Monsieur, il ne s’agit pas d’histoires de Francesca; il s’agit d’une _Francesca da Rimini_ unique. Je veux parler de la tragédie de Silvio Pellico. Ici on l’a mise en opéra, en la gâtant un peu, mais c’est toujours la même.
--Ah! Silvio Pellico? Il me semble que je l’ai entendu nommer. N’est-ce pas ce mauvais sujet qui fut condamné à mort et puis au _carcere duro_, il y a huit ou neuf ans?»
Je n’aurais jamais dû dire cette plaisanterie! Il regarda autour de lui, puis me fixa, fit voir en grinçant trente-deux superbes dents, et, s’il n’avait pas entendu du bruit, je crois qu’il m’aurait assommé.
Il s’en alla en grommelant: «Mauvais sujet!» Mais, avant que je fusse parti, il découvrit qui j’étais. Il ne savait plus ni interroger, ni répondre, ni écrire, ni marcher. Il ne savait plus que tenir les yeux fixés sur moi, se frotter les mains, et dire à tout le monde, sans motif: «_Sior si, Sior si!_[9]» à tel point qu’on eût dit qu’il éternuait.
[9] Oui, M’sieu! oui, M’sieu!
Deux jours après, le 9 septembre, j’arrivai avec le commissaire à Milan. En approchant de cette ville, en revoyant la coupole du dôme, en repassant dans cette allée de Loreto, jadis ma promenade habituelle et si chère, en rentrant par la porte Orientale, et en me retrouvant sur le Corso; en revoyant ces maisons, ces temples, ces rues, j’éprouvai les plus doux et les plus pénibles sentiments: un violent désir de m’arrêter quelque temps à Milan, et d’y embrasser ceux de mes amis que j’y aurais encore retrouvés; un regret infini en pensant à ceux que j’avais laissés au Spielberg, à ceux qui restaient exilés sur la terre étrangère, à ceux qui étaient morts; une vive gratitude en me rappelant l’affection que m’avaient en général témoignée les Milanais; quelques frémissements de dédain contre quelques-uns qui m’avaient calomnié, alors qu’ils avaient toujours été l’objet de ma bienveillance et de mon estime.
Nous allâmes loger à la _Bella Venezia_.
C’était là que j’avais assisté tant de fois à de joyeux repas d’amis; là que j’avais visité tant de dignes étrangers; là qu’une respectable et vieille dame m’avait en vain sollicité de la suivre en Toscane, prévoyant, si je restais à Milan, les malheurs qui m’arriveraient. O souvenirs émouvants! ô passé si mélangé de plaisirs et de douleurs, et si rapidement enfui!
Les garçons de l’auberge découvrirent tout de suite qui j’étais. Le bruit s’en répandit, et vers le soir je vis la foule s’arrêter sur la place et regarder aux fenêtres. Un homme (j’ignore qui il était) sembla me reconnaître et me salua, en élevant les bras vers moi.
Ah! où étaient les fils de Porro, mes fils? Pourquoi ne les vis-je pas?
CHAPITRE XCVI
Le commissaire me conduisit à la police pour me présenter au directeur. Quelle sensation j’éprouvai en revoyant cette maison, qui avait été ma première prison! Quelles douleurs me revinrent à l’esprit! Ah! je me souvins avec tendresse de toi, ô Melchior Gioja, et des pas précipités que je te voyais faire çà et là entre ces étroites murailles, et des heures où tu te tenais immobile à ta table, écrivant tes nobles pensées, et des signes que tu me faisais avec ton mouchoir, et de la tristesse avec laquelle tu me regardais, quand on t’eut défendu de me faire des signes! Et je me figurai ta tombe, probablement ignorée du plus grand nombre de ceux qui t’aimèrent, comme elle était ignorée de moi!--et j’implorai la paix pour ton âme!
Je me souvins aussi du petit muet, de la voix pathétique de Madeleine, de mes sentiments de compassion pour elle, de mes voisins les voleurs, du prétendu Louis XVII, du pauvre condamné qui se laissa prendre le billet, et dont il m’avait semblé entendre les cris sous le bâton.
Tous ces souvenirs et d’autres encore m’oppressaient comme un songe plein d’angoisse; mais ce qui me faisait le plus d’impression, c’était le souvenir des deux visites que mon pauvre père m’y avait faites, dix ans auparavant. Comme le bon vieillard s’illusionnait en espérant que je pourrais bientôt le rejoindre à Turin! Aurait-il soutenu l’idée de dix ans de prison pour son fils, et d’une telle prison! Mais quand ses illusions s’évanouirent, aura-t-il eu, ma mère aura-t-elle eu la force de résister à une si déchirante douleur? M’était-il encore donné de les revoir tous les deux, ou peut-être seulement l’un d’eux? Et lequel?
O doute plein d’angoisses et toujours renaissant! J’étais, pour ainsi dire, à la porte de ma maison, et je ne savais pas encore si mes parents étaient en vie, si même il existait encore une seule personne de ma famille.
Le directeur de la police m’accueillit gracieusement et me permit de rester à la _Bella Venezia_, avec le commissaire impérial, au lieu de me faire garder ailleurs. Il ne m’accorda pas toutefois la permission de me montrer à personne, et c’est pourquoi je me déterminai à partir le matin suivant. J’obtins seulement de voir le consul piémontais, pour lui demander des nouvelles de mes parents. Je serais allé le trouver; mais ayant été pris de fièvre et ayant dû me mettre au lit, je le fis prier de venir me voir.
Il eut la complaisance de ne pas se faire attendre et combien je lui en fus reconnaissant!
Il me donna de bonnes nouvelles de mon père et de mon frère aîné. Au sujet de ma mère, de mon autre frère et de mes deux sœurs, je restai dans une incertitude cruelle.
En partie rassuré, mais non pas suffisamment, j’aurais voulu, pour soulager mon âme, prolonger de beaucoup la conversation avec monsieur le consul. Il ne fut pas avare de ses témoignages de bienveillance, mais il dut enfin me quitter.
Resté seul, j’aurais eu besoin de verser des larmes, et je n’en avais pas. Pourquoi donc la douleur me fait-elle quelquefois fondre en larmes, et d’autres fois, et c’est le plus souvent, alors qu’il me semble que pleurer me serait un si doux soulagement, pourquoi les invoqué-je inutilement? Cette impossibilité d’épancher mon affliction augmentait ma fièvre; la tête me faisait très mal.
Je demandai à boire à Stundberger. Ce brave homme était sergent dans la police de Vienne, et remplissait les fonctions de valet de chambre du commissaire. Il n’était pas vieux, mais il me donna, par hasard, à boire d’une main tremblante. Ce tremblement me rappela Schiller, mon vieil ami Schiller, lorsque, le premier jour de mon arrivée au Spielberg, je lui demandai, d’un ton d’orgueil impérieux, la cruche d’eau, et qu’il me la donna.
Chose étrange! un tel souvenir, joint aux autres, rompit la roche de mon cœur, et les larmes jaillirent.
CHAPITRE XCVII
Le matin du 18 septembre, j’embrassai mon excellent commissaire, et je partis. Nous nous connaissions seulement depuis un mois, il me faisait l’effet d’un ami de plusieurs années. Son âme, pleine du sentiment du beau et de l’honnête, n’était ni investigatrice ni artificieuse. Non qu’elle n’eût pas assez d’intelligence pour l’être, mais par cet amour d’une noble simplicité qui existe chez les hommes droits.
Quelqu’un, pendant le voyage dans un endroit où nous nous étions arrêtés, me dit en secret: «Défiez-vous de cet _ange gardien_; s’il ne faisait point partie des anges noirs, on ne vous l’aurait pas donné.
--Eh bien! vous vous trompez, lui dis-je. J’ai la plus intime conviction que vous vous trompez.
--Les plus rusés, reprit-il, sont ceux qui paraissent les plus simples.
--S’il en était ainsi, il ne faudrait jamais croire à la vertu de personne.
--Il y a certaines positions sociales où l’on peut montrer une parfaite éducation dans les manières, mais pas de la vertu! pas de la vertu! pas de la vertu!»
Je ne pus lui répondre autre chose que ceci:
«Exagération, mon cher monsieur, exagération!