Mes Prisons

Part 16

Chapter 161,518 wordsPublic domain

--Je suis conséquent», insista-t-il.

Nous fûmes interrompus, et je me souvins du _cave a consequentiariis_ de Leibnitz.

La plupart des hommes ne sont en effet que trop disposés à raisonner avec cette fausse et terrible logique: «Je marche sous l’étendard A, que je suis sûr être celui de la justice; celui-ci marche sous l’étendard B, que je suis sûr être celui de l’injustice; donc c’est un malhonnête homme.»

Eh non! logiciens furibonds! sous quelque étendard que vous soyez, ne raisonnez pas d’une façon aussi inhumaine. Pensez qu’en partant d’une donnée défavorable quelconque (et où y a-t-il une société, où y a-t-il un individu qui n’en ait point de semblable?), et en procédant avec une inexorable rigueur, de conséquence en conséquence, il est facile à qui que ce soit d’arriver à cette conclusion: «Hors de nous quatre, tous les hommes méritent d’être brûlés vifs.» Et, si l’on fait un examen plus approfondi, chacun des quatre dira: «Tous les hommes méritent d’être brûlés, excepté moi.»

Ce rigorisme vulgaire est souverainement antiphilosophique. Une défiance modérée peut être sage; une défiance poussée à l’extrême ne l’est jamais.

Depuis l’observation qui m’avait été faite sur cet _ange gardien_, j’appliquai mon esprit à l’étudier plus qu’auparavant, et chaque jour je me convainquis de plus en plus de son inoffensive et généreuse nature.

Lorsqu’il existe un ordre de société établi, plus ou moins bon qu’il soit, toutes les fonctions sociales que l’universelle conscience ne reconnaît pas pour infamantes, toutes les fonctions sociales qui promettent de coopérer noblement au bien public, et dont les promesses sont acceptées par un grand nombre de gens, toutes les fonctions sociales dans lesquelles il est absurde de nier qu’il y ait eu des hommes honnêtes, peuvent toujours être occupées par des hommes honnêtes.

J’ai lu, au sujet d’un quaker, qu’il avait horreur des soldats. Il vit un jour un soldat se jeter dans la Tamise et sauver un malheureux qui se noyait, et il dit: «Je serai toujours quaker, mais les soldats aussi sont de bonnes créatures.»

CHAPITRE XCVIII

Stundberger m’accompagna jusqu’à la voiture, où je montai avec le brigadier de gendarmerie auquel j’avais été confié. Il pleuvait, et il soufflait un vent froid.

«Que monsieur s’enveloppe bien dans son manteau, me disait Stundberger; qu’il se couvre mieux la tête, afin de ne pas arriver chez lui malade; il lui faut si peu pour se refroidir! Combien je regrette de ne pouvoir lui prêter mes services jusqu’à Turin!»

Et il me disait tout cela si cordialement et d’une voix si émue!

«Désormais, monsieur n’aura peut-être plus d’Allemand à côté de lui, ajouta-t-il; il n’entendra peut-être jamais plus parler cette langue que les Italiens trouvent si dure, et peu lui importera probablement. Il a eu tant de malheurs à souffrir parmi les Allemands, qu’il n’aura pas grande envie de se souvenir de nous; et néanmoins moi, dont monsieur oubliera vite le nom, je prierai toujours pour lui.

--Et moi pour toi», lui dis-je en lui serrant une dernière fois la main.

Le pauvre homme cria encore: «_Guten Morgen! Gute Reise! Leben Sie wohl!_» (Bonjour! Bon voyage! Portez-vous bien)! Ce furent les dernières paroles allemandes que j’entendis prononcer, et le son m’en fut cher, comme si elles avaient été dites dans ma langue.

J’aime passionnément ma patrie, mais je ne hais aucune autre nation. La civilisation, la richesse, la puissance, la gloire sont diverses dans les diverses nations; mais dans toutes il y a des âmes qui obéissent à la grande vocation de l’homme qui est d’aimer, de compatir et d’aider.

Le brigadier qui m’accompagnait me raconta qu’il avait été un de ceux qui arrêtèrent mon malheureux Confalonieri. Il me dit comment celui-ci avait essayé de fuir, comment son coup avait manqué, comment, arraché des bras de son épouse, Confalonieri et elle s’attendrirent, mais soutinrent avec dignité cet affreux malheur.

J’étais brûlé par la fièvre en entendant cette malheureuse histoire, et il me semblait qu’une main de fer me serrait le cœur.

Le narrateur, homme sans façon, et parlant avec naïve confiance, ne s’apercevait pas que, bien que je n’eusse rien contre lui, je ne pouvais cependant m’empêcher de frissonner en regardant ces mains qui s’étaient abattues sur mon ami.

A Buffalora, on fit collation; j’étais trop plein d’angoisses; je ne pris rien.

Jadis, il y a déjà de longues années, quand j’allais en villégiature à Arluno avec les enfants du comte Porro, je venais quelquefois me promener à Buffalora, le long du Tessin.

Je me réjouis de voir terminé le beau pont dont j’avais vu les matériaux épars sur la rive lombarde, avec l’opinion alors commune qu’un pareil travail ne se terminerait pas. Je me réjouis de retraverser ce fleuve, et de toucher de nouveau la terre piémontaise. Ah! bien que j’aime toutes les nations, Dieu sait combien j’ai de prédilection pour l’Italie; et, bien que je sois aussi épris de l’Italie, Dieu sait combien plus doux que tout autre nom de pays italien est pour moi le nom du Piémont, du pays de mes pères!

CHAPITRE XCIX

En face de Buffalora est Saint-Martin. Là le brigadier lombard parla aux carabiniers piémontais; puis il me salua et repassa le pont.

«Allons à Novare, dis-je au voiturier.

--Ayez la bonté d’attendre un moment», dit un carabinier.

Je vis que je n’étais pas encore libre, et je m’en affligeai, craignant que cela ne retardât mon arrivée à la maison paternelle.

Après plus d’un quart d’heure, parut un monsieur qui me demanda la permission d’aller à Novare avec moi. Il avait manqué une autre occasion; maintenant il n’y avait plus d’autre véhicule que le mien; il était bien heureux que je lui donnasse la permission d’en profiter, etc., etc.

Ce carabinier déguisé était d’humeur aimable, et me tint bonne compagnie jusqu’à Novare. Arrivés dans cette ville, tout en feignant de vouloir que nous descendissions dans une auberge, il fit conduire la voiture dans la caserne des carabiniers, et là on me dit qu’il y avait un lit pour moi dans la chambre d’un brigadier, et que je devais attendre les ordres supérieurs.

Je pensais pouvoir partir le jour suivant; je me mis au lit, et, après avoir causé un peu avec mon hôte le brigadier, je m’endormis profondément. Depuis longtemps je n’avais pas dormi aussi bien.

Je m’éveillai vers le matin, je me levai promptement, et les premières heures me semblèrent longues. Je fis collation, je causai, je me promenai dans la chambre et sur la terrasse; je donnai un coup d’œil aux livres de mon hôte; enfin on m’annonça une visite.

Un officier très gracieux vint me donner des nouvelles de mon père, et me dire qu’il y avait à Novare une lettre de lui, et qu’on me l’apporterait bientôt. Je lui fus souverainement obligé de cette aimable courtoisie.

Il s’écoula quelques heures qui me parurent éternelles, et la lettre arriva enfin.

Oh! quelle joie de revoir ces caractères chéris! quelle joie d’apprendre que ma mère, mon excellente mère, vivait encore! que mes deux frères et ma sœur aînée vivaient aussi! Hélas! la cadette, cette Marietta qui s’était faite religieuse de la Visitation, et de laquelle j’avais reçu en secret des nouvelles dans ma prison, avait cessé de vivre depuis neuf mois.

Il m’est doux de croire que je suis redevable de ma liberté à tous ceux qui m’aimaient et qui intercédaient incessamment Dieu pour moi, et en particulier à ma sœur qui mourut avec les signes de la plus grande piété. Que Dieu la récompense de toutes les angoisses que son cœur a souffertes à cause de mes malheurs!

Les jours passaient, et la permission de quitter Novare ne venait pas. Le matin du 16 septembre, cette permission me fut enfin donnée, et toute tutelle de carabiniers cessa. Oh! depuis combien d’années ne m’était-il plus arrivé d’aller où il me plaisait sans être accompagné de gardiens!

Je touchai quelque argent, je reçus les politesses d’une personne qui connaissait mon père, et je partis vers trois heures de l’après-midi. J’avais pour compagnons de voyage une dame, un négociant, un graveur, et deux jeunes peintres, dont un était sourd-muet. Ces peintres venaient de Rome, et cela me fit plaisir d’apprendre qu’ils connaissaient la famille de Maroncelli. C’est une si douce chose de pouvoir parler de ceux que nous aimons avec quelqu’un qui n’y soit pas indifférent!

Nous passâmes la nuit à Verceil. L’heureux jour du 17 septembre se leva. On poursuivit le voyage. Oh! comme les voitures sont lentes! On n’arriva à Turin que le soir.

Qui jamais, qui jamais pourrait décrire la consolation de mon cœur et des cœurs qui m’étaient chers, quand je revis, et quand j’embrassai mon père, ma mère, mes frères?... Ma chère sœur Joséphine n’était pas là, car son devoir la retenait à Chieri; mais, en apprenant mon bonheur, elle s’empressa de venir passer quelques jours en famille. Rendu à ces cinq objets si chers de ma tendresse, j’étais, je suis le plus enviable des mortels!

Ah! des malheurs passés et du bonheur présent, comme de tout le bien et de tout le mal qui m’est réservé, que la Providence soit bénie, entre les mains de laquelle les hommes et les choses, qu’on le veuille ou ne le veuille pas, sont d’admirables instruments qu’elle sait employer à des fins dignes d’elle.

FIN

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY