Part 8
C’était, sous une forme nouvelle, me refaire à moi-même ma propre biographie, et m’illusionner par la peinture du passé; c’était me forcer à arrêter mes yeux sur le temps fortuné qui n’était plus. Mais, ô Dieu! combien de fois, après avoir représenté dans un tableau des plus animés un passage du plus beau temps de ma vie; après avoir enivré mon imagination jusqu’à me figurer que j’étais avec les personnes auxquelles je parlais, je me souvenais tout à coup du présent. Alors la plume me tombait des mains et je frissonnais d’horreur! C’étaient là des moments vraiment épouvantables! Je les avais déjà éprouvés d’autres fois, mais jamais avec des convulsions pareilles à celles qui m’assaillaient alors.
J’attribuais de semblables convulsions et des angoisses si horribles à la trop grande exaltation des sentiments, causée par la forme épistolaire de ces écrits, et par la direction que je leur donnais vers des personnes si chères.
Je voulus faire autrement, et je ne pus pas; je voulus abandonner au moins la forme épistolaire, je ne le pus pas. Je prenais la plume et je me mettais à écrire, et ce qui en résultait était toujours une lettre pleine de tendresse et de douleur.
«Ne suis-je plus libre de ma volonté? me disais-je. Cette nécessité de faire ce que je ne voudrais pas est-elle un dérangement de mon cerveau? Auparavant, cela ne m’arrivait pas. C’eût été chose explicable dans les premiers temps de ma détention; mais maintenant que je suis fait à la vie de prison, maintenant que mon imagination devrait s’être calmée sur toute chose, maintenant que je me suis si bien nourri de réflexions philosophiques et religieuses, comment suis-je devenu esclave des aveugles désirs du cœur, et puis-je me livrer à de pareils enfantillages? Appliquons-nous à autre chose.»
J’essayais alors de prier, ou de me fatiguer par l’étude de la langue allemande. Vains efforts! Je me surprenais en train d’écrire une autre lettre.
CHAPITRE XLV
Un état semblable était une véritable maladie; je ne sais si je dois dire une espèce de somnambulisme. C’était, sans aucun doute, l’effet d’une grande fatigue, produite par l’excès de penser et de veiller.
J’allai plus loin. Mes nuits devinrent de continuelles insomnies, la plupart du temps fébriles. En vain je cessai de prendre du café le soir: l’insomnie était la même.
Il me semblait qu’il y avait en moi deux hommes, l’un qui voulait toujours écrire des lettres, et l’autre qui voulait faire autre chose. «Eh bien! disais-je, transigeons! écrivons toujours des lettres, mais écrivons-les en allemand; nous apprendrons ainsi cette langue.»
A partir de ce moment, j’écrivais tout dans un mauvais allemand. De cette façon je fis au moins quelque progrès dans ce genre d’étude.
Le matin, après une longue veille, mon cerveau épuisé tombait dans une sorte d’assoupissement. Alors je rêvais, ou plutôt je délirais, que je voyais mon père, ma mère ou une autre personne chère se désespérer sur mon sort. Je les entendais pousser les plus déchirants sanglots, et je me levais aussitôt sanglotant et épouvanté.
Quelquefois, dans ces songes très courts, il me semblait entendre ma mère consoler les autres en entrant avec eux dans ma prison, et m’adresser les plus saintes paroles sur le devoir de la résignation; et, au moment où je me réjouissais le plus de son courage et du courage des autres, elle éclatait à l’improviste en larmes, et tous pleuraient. Personne ne pourrait dire quels étaient alors les déchirements de mon âme.
Pour sortir de tant de misère, j’essayai de ne plus du tout me mettre au lit. Je gardais ma lumière allumée toute la nuit, et je restais à table à lire et à écrire. Mais quoi? Venait le moment où je lisais tout éveillé, mais sans rien comprendre, et où ma tête ne gouvernait plus pour coordonner mes pensées. Alors je copiais quelque chose, mais je copiais en songeant à tout autre sujet qu’à ce que j’écrivais, en songeant à mes maux.
Et pourtant, si j’allais au lit, c’était pis. Je ne pouvais, étant couché, supporter aucune position; je m’agitais convulsivement, et il fallait me lever. Ou bien, si je dormais un peu, ces songes désespérants me faisaient plus de mal que l’insomnie.
Mes prières étaient arides, et néanmoins je les répétais souvent, non pas dans une longue oraison ou d’abondantes paroles, mais en invoquant Dieu! Dieu uni à l’homme et qui connaît les douleurs humaines!
Pendant ces nuits horribles, mon imagination s’exaltait parfois à un tel point, qu’il me semblait, bien qu’éveillé, entendre dans ma prison tantôt des gémissements, tantôt des rires étouffés. Depuis mon enfance jusqu’à ce jour, je n’avais jamais cru aux sorciers et aux esprits follets, et maintenant ces rires et ces gémissements m’atterraient, et je ne savais comment les expliquer, et j’étais amené forcément à douter si je n’étais pas le jouet de quelque puissance inconnue et malfaisante.
Plus d’une fois je pris en tremblant ma lumière, et regardai s’il y avait sous le lit quelqu’un qui se raillait de moi. Plus d’une fois il me vint à l’esprit qu’on m’avait enlevé de ma première prison et transporté dans celle-là, parce qu’il s’y trouvait quelque trappe, ou, dans les murs, quelque secrète ouverture d’où mes bourreaux épiaient tout ce que je faisais, et se divertissaient cruellement à m’épouvanter.
Quand j’étais assis devant la table, tantôt il me semblait que quelqu’un me tirait par mon vêtement, tantôt qu’on avait donné une poussée à un de mes livres qui tombait à terre, tantôt qu’une personne placée derrière moi soufflait sur ma lumière pour l’éteindre. Alors je bondissais sur pied, je regardais tout autour de moi, je me promenais avec défiance, et je me demandais à moi-même si j’étais fou ou dans mon bon sens. Je ne savais plus, de tout ce que je voyais ou ressentais, ce qui était réalité ou illusion, et je m’écriais avec angoisse:
_Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me?_
CHAPITRE XLVI
Une fois, m’étant mis au lit un peu avant l’aube, je croyais fermement que j’avais placé mon mouchoir sous l’oreiller. Après un moment d’assoupissement, je me réveillai comme d’ordinaire, et il me sembla qu’on m’étranglait. Je me sentais le cou étroitement serré. Chose étrange! il était serré par mon mouchoir fortement lié de plusieurs nœuds. J’aurais juré n’avoir pas fait ces nœuds, n’avoir pas touché mon mouchoir depuis que je l’avais mis sous l’oreiller. Il fallait que j’eusse agi en rêvant ou dans le délire, sans en avoir conservé aucun souvenir; mais je ne pouvais le croire, et depuis lors je passais toutes les nuits dans la crainte d’être étranglé.
Je comprends combien de semblables extravagances doivent paraître ridicules aux autres, mais à moi qui les ai éprouvées, elles me faisaient un tel mal que j’en frémis encore.
Elles se dissipaient chaque matin, et tant que durait la lumière du jour je me sentais l’âme si raffermie contre ces terreurs, qu’il me semblait impossible que je dusse les ressentir jamais plus. Mais au coucher du soleil je commençais à frissonner, et chaque nuit ramenait les grossières extravagances de la précédente.
Plus ma faiblesse dans les ténèbres était grande, plus grands étaient mes efforts pendant le jour, pour me montrer joyeux dans mes entretiens avec mes compagnons, avec les deux enfants de la maison du patriarche, et avec mes geôliers. Personne, en m’entendant plaisanter comme je faisais, ne se serait imaginé la malheureuse infirmité dont je souffrais. J’espérais, grâce à ces efforts, reprendre ma vigueur, et ils ne servaient à rien. Ces apparitions nocturnes, que le jour j’appelais des sottises, redevenaient pour moi, le soir, d’épouvantables réalités.
Si j’avais osé, j’aurais supplié la commission de me changer de chambre, mais je ne sus jamais m’y résoudre, craignant de faire rire.
Ayant vainement essayé de tous les raisonnements, de toutes les résolutions, de toutes les études, de toutes les prières, l’horrible idée que j’étais totalement et pour toujours abandonné de Dieu s’empara de moi.
Tous ces mauvais sophismes contre la Providence qui, dans l’état de raison, me paraissaient quelques semaines auparavant si absurdes, vinrent alors bourdonner brutalement dans ma tête, et me semblèrent mériter mon attention. Je luttai contre cette tentation pendant quelques jours, puis je m’y abandonnai.
Je méconnus la bonté de la religion; je dis, comme j’avais entendu dire par des athées enragés, et comme naguère me l’écrivait Julien: «La religion ne sert à autre chose qu’à débiliter les esprits.» J’eus l’arrogance de croire qu’en renonçant à Dieu, mon âme reprendrait sa vigueur. Folle confiance! Je niais Dieu, et je ne savais pas nier les bourreaux invisibles qui semblaient m’entourer et se repaître de mes douleurs.
Comment qualifier ce martyre? Suffit-il de dire que c’était une maladie? Ou bien était-ce en même temps un châtiment divin pour abattre mon orgueil, et me faire connaître que, sans une lumière particulière, je pouvais devenir incrédule comme Julien, et plus insensé que lui?
Quoi qu’il en soit, Dieu me délivra d’un tel mal au moment où je m’y attendais le moins.
Un matin, après avoir pris mon café, survinrent des vomissements violents et des coliques. Je pensai qu’on m’avait empoisonné. Après la fatigue causée par les vomissements, j’étais tout en sueur, et je restai au lit. Vers midi je m’assoupis, et je dormis paisiblement jusqu’au soir.
Je me réveillai, surpris de tant de calme; et comme il me parut que je n’aurais plus sommeil, je me levai. «En restant levé, dis-je, je serai plus fort contre les terreurs accoutumées.»
Mais les terreurs ne vinrent pas. J’en éprouvai une véritable jubilation, et dans la plénitude de ma reconnaissance, revenant au sentiment de Dieu, je me jetai à terre pour l’adorer, et lui demander pardon de l’avoir renié pendant plusieurs jours. Cette effusion de joie épuisa mes forces, et étant resté quelque temps à genoux, appuyé à une chaise, je fus repris par le sommeil, et je m’endormis dans cette position.
Sur quoi, je ne sais si ce fut au bout d’une ou de plusieurs heures que je m’éveillai à moitié, mais à peine eus-je le temps de me jeter tout vêtu sur mon lit, et je me rendormis jusqu’à l’aurore. Je restai encore toute la journée dans une espèce de somnolence; le soir, je me couchai promptement, et je dormis la nuit entière. Quelle crise s’était-il opéré en moi? Je l’ignore, mais j’étais guéri.
CHAPITRE XLVII
Les nausées dont mon estomac souffrait depuis longtemps cessèrent; mes douleurs de tête cessèrent aussi, et il me vint un appétit extraordinaire. Je digérais parfaitement, et mes forces revenaient. Admirable Providence! Elle m’avait enlevé mes forces pour m’humilier; elle me les rendait parce que s’approchait l’époque des sentences, et qu’elle voulait que je ne succombasse pas à leur annonce.
Le 24 novembre, un de nos compagnons, le docteur Foresti, fut enlevé des prisons des Plombs et transporté nous ne savions où. Le geôlier, sa femme et les guichetiers étaient atterrés; aucun d’eux ne voulait me faire la lumière sur ce mystère.
«Et que veut savoir monsieur, me disait Tremerello, s’il n’y a rien de bon à savoir? Je lui en ai déjà trop dit, je lui en ai déjà trop dit.
--Allons donc! à quoi sert de se taire? criai-je en frissonnant; n’ai-je pas compris? Il est donc condamné à mort?
--Qui?... lui?... le docteur Foresti?...»
Tremerello hésitait; mais l’envie de bavarder n’était pas la moindre de ses vertus.
«Que monsieur ne dise pas ensuite que je suis bavard; je ne voulais seulement pas ouvrir la bouche sur ces choses-là. Que monsieur se souvienne qu’il m’y a contraint.
--Oui, oui, je vous y ai contraint; mais, allons! dites-moi tout. Qu’y a-t-il au sujet du pauvre Foresti?
--Ah! monsieur, ils lui ont fait passer le pont des Soupirs! Il est dans les prisons criminelles! La sentence de mort lui a été lue, à lui et à deux autres.
--Et elle s’exécutera?... quand? Oh! les malheureux! Et qui sont les deux autres?
--Je n’en sais pas davantage, je n’en sais pas davantage; les sentences n’ont pas encore été publiées. On dit dans Venise qu’il y aura quelques commutations de peine. Dieu veuille que la condamnation à mort ne soit exécutée pour aucun d’eux! Dieu veuille que, s’ils ne sont pas tous sauvés de la mort, monsieur au moins le soit! Je lui ai voué une telle affection... qu’il me pardonne ma liberté... comme s’il était mon frère!»
Et il s’en alla tout ému. Le lecteur peut penser dans quelle agitation je me trouvai pendant toute cette journée et la nuit suivante, et pendant tant de jours encore, pendant lesquels je ne pus rien savoir.
Cette incertitude dura un mois; enfin les sentences relatives au premier procès furent publiées. Elles frappaient un grand nombre de personnes, parmi lesquelles neuf étaient condamnées à mort, et puis, par grâce, au _carcere duro_, les uns pour vingt ans, les autres pour quinze ans (et dans les deux cas ils devaient subir leur peine dans la forteresse du Spielberg, près de la ville de Brünn, en Moravie), d’autres pour dix ans au moins (et alors ils allaient dans la forteresse de Lubiana).
La commutation de peine accordée à tous les accusés du premier procès, était-elle une présomption que la mort serait aussi épargnée à ceux du second? ou bien n’aurait-on usé d’indulgence que pour les premiers, parce qu’ils avaient été arrêtés avant les notifications publiées contre les sociétés secrètes, pour faire retomber toutes les rigueurs sur les seconds?
«La solution de ces doutes ne peut être lointaine, dis-je; que le Ciel soit béni, car j’ai le temps de prévoir la mort et de m’y préparer.»
CHAPITRE XLVIII
C’était mon unique pensée de mourir chrétiennement et avec le courage nécessaire. J’eus la tentation de me soustraire à l’échafaud par le suicide, mais je réussis à la chasser. «Quel mérite y a-t-il à ne pas se laisser égorger par un bourreau, mais à se faire soi-même, au contraire, son propre bourreau? Pour sauver l’honneur? Et n’est-ce pas un enfantillage de croire qu’il y a plus d’honneur à tromper le bourreau qu’à ne pas le faire, quand après tout il faut mourir?» Lors même que je n’eusse pas été chrétien, le suicide, en y réfléchissant, m’aurait semblé une sotte satisfaction, une inutilité.
«Si le terme de ma vie est venu, allais-je me disant, ne suis-je pas heureux que ce soit de façon à me laisser le temps de me recueillir et de purifier ma conscience par des désirs et des repentirs dignes d’un homme? En jugeant comme le vulgaire, monter à l’échafaud est la plus affreuse des morts; en jugeant comme un sage, cette mort n’est-elle pas meilleure que tant d’autres qui arrivent par maladie, avec un grand affaiblissement d’intelligence, qui ne permet plus à l’âme de se dégager des pensées basses?»
La justesse d’un pareil raisonnement pénétra si fortement mon esprit, que l’horreur de la mort et de ce genre de mort s’éloignait entièrement de moi. Je méditai beaucoup sur les sacrements qui devaient me fortifier dans ce passage solennel, et il me sembla que j’étais en état de les recevoir avec les dispositions nécessaires pour en éprouver l’efficacité. Cette hauteur d’âme que je croyais avoir, cette paix, cette indulgente affection pour ceux qui me haïssaient, cette joie de pouvoir sacrifier ma vie à la volonté de Dieu, les aurais-je conservées si j’avais été conduit au supplice? Hélas! que l’homme est plein de contradictions, et comme alors qu’il semble le plus résolu et le plus saint, il peut tomber en un instant dans la faiblesse et dans le péché! Serais-je alors mort avec dignité? Dieu seul le sait. Je ne m’estime pas assez pour l’affirmer.
Cependant l’approche vraisemblable de la mort arrêtait tellement mon imagination sur cette idée, que mourir me paraissait non seulement possible, mais indiqué par un infaillible pressentiment. Aucune espérance d’échapper à ce destin ne pénétrait plus dans mon cœur, et à chaque bruit de pas et de clefs, chaque fois qu’on ouvrait ma porte, je me disais: «Courage! Peut-être vient-on me prendre pour entendre ma sentence. Écoutons-la avec dignité et avec calme, et bénissons le Seigneur.»
Je méditai ce que je devais écrire pour la dernière fois à ma famille, et particulièrement à mon père, à ma mère, à chacun de mes frères et à chacune de mes sœurs; et, roulant dans mon esprit ces expressions d’une affection si profonde et si sacrée, je m’attendrissais avec une grande douceur, et je pleurais, et ces larmes n’énervaient pas ma volonté résignée.
Comment l’insomnie ne serait-elle pas revenue? Mais combien elle était différente de la première! Je n’entendais ni gémissements, ni rires dans ma chambre; je ne rêvais plus ni d’esprits ni d’hommes cachés. La nuit m’était plus délicieuse que le jour, parce que je me concentrais davantage dans la prière. Vers les quatre heures, j’avais l’habitude de me mettre au lit, et je dormais tranquillement environ deux heures. Une fois réveillé, je restais tard au lit pour me reposer. Je me levais vers les onze heures.
Une nuit, je m’étais couché un peu avant mon heure habituelle, et j’avais dormi à peine un quart d’heure, quand je me réveillai et aperçus une intense clarté sur le mur en face de moi. Je craignis d’être retombé dans mes anciens délires; mais ce que je voyais n’était pas une illusion. Cette clarté venait par la petite fenêtre au nord, au-dessous de laquelle je couchais.
Je saute à terre, je prends la table, je la mets sur le lit, j’y ajoute une chaise, je monte;--et je vois un des plus beaux et des plus terribles spectacles de feu que je pusse imaginer.
C’était un grand incendie, à une portée de fusil de nos prisons. Il avait pris dans la maison où se trouvaient les fours publics, et il la consuma.
La nuit était très obscure, et l’on n’en distinguait que mieux ces vastes tourbillons de flammes et de fumée, agités qu’ils étaient par un vent furieux. Les étincelles volaient de toutes parts, et semblaient pleuvoir du ciel. La lagune voisine reflétait l’incendie. Une multitude de gondoles allaient et venaient. Je m’imaginais l’épouvante et le péril de ceux qui habitaient dans la maison incendiée et dans les maisons voisines, et je les plaignais. J’entendais des voix lointaines d’hommes et de femmes qui s’appelaient: «Tonine! Momolo! Beppo! Zanze!» Oui, le nom de Zanze retentit aussi à mon oreille! Il y en a des milliers à Venise, et pourtant je craignais que ce ne pût être celle dont la mémoire m’était si douce! Serait-elle là, cette infortunée, et entourée peut-être par les flammes? Oh! si je pouvais m’échapper pour la sauver!
Palpitant, frissonnant, admirant, je restai jusqu’à l’aurore à la fenêtre; puis je descendis oppressé par une tristesse mortelle, et me figurant beaucoup plus de désastres qu’il n’en était arrivé. Tremerello me dit qu’il n’y avait eu de brûlés que les fours et les magasins annexes, avec une grande quantité de sacs de farine.
CHAPITRE XLIX
Mon imagination était encore vivement frappée d’avoir vu cet incendie, lorsque, quelques nuits après,--je n’étais pas encore allé au lit et j’étais à ma table à étudier, et tout transi de froid,--j’entendis des voix peu éloignées: c’étaient celles du geôlier, de sa femme, de leurs enfants, des guichetiers: «_Le feu! le feu! ô sainte Vierge! oh! nous sommes perdus!_»
Le froid me quitta en un instant; je me dressai tout en sueur, et je regardai autour de moi si les flammes s’apercevaient déjà. On n’en voyait pas.
L’incendie toutefois était dans le palais lui-même, dans quelques bureaux voisins des prisons.
Un des guichetiers criait. «_Mais, sior patron, que ferons-nous de tous ces messieurs en cage, si le feu nous gagne?_»
Le geôlier répondait: «_Je n’aurai pas le cœur de les laisser brûler; et pourtant je ne puis pas ouvrir les prisons sans la permission de la commission; allons, te dis-je, cours demander cette permission.--J’y vais tout de suite, monsieur; mais la réponse n’arrivera pas à temps, savez-vous?_»
Et où était cette héroïque résignation que j’étais si sûr de posséder en pensant à la mort? Pourquoi l’idée de brûler tout vif me donnait-elle la fièvre? Comme s’il y avait un plus grand plaisir à se laisser serrer la gorge qu’à brûler? Je pensai à cela, et je rougis de ma peur; j’étais sur le point de crier au geôlier qu’il m’ouvrît par charité, mais je me retins. Néanmoins j’avais peur.
«Voilà, dis-je, quel sera mon courage, si, une fois échappé au feu, je me vois conduit à la mort! Je me contiendrai, je cacherai ma lâcheté aux autres, mais je tremblerai. Et pourtant, n’est-ce pas aussi du courage que d’agir comme si l’on n’éprouvait pas de frissons, et de les sentir? N’y a-t-il pas de la générosité à s’efforcer de donner volontiers ce que l’on regrette de donner? N’est-ce pas montrer de l’obéissance qu’obéir en répugnant?»
Le tumulte dans la maison du geôlier était si fort, qu’il indiquait un péril sans cesse croissant. Et le guichetier qui était allé demander la permission de nous retirer de ces lieux ne revenait pas! Enfin il me sembla entendre sa voix. J’écoutai, et je ne distinguai pas ses paroles. J’attends, j’espère; c’est en vain! personne ne vient. Est-il possible qu’on n’ait pas accordé de nous transporter dans un local à l’abri du feu? Et s’il n’y avait plus moyen de s’échapper? Et si le geôlier et sa famille tentaient de se sauver eux-mêmes, et que personne ne pensât plus aux pauvres gens _en cage_?
«Toujours est-il, reprenais-je, que ce n’est pas là de la philosophie, que ce n’est pas là de la religion! Ne ferais-je pas mieux de m’apprêter à voir les flammes entrer dans ma chambre et me dévorer?»
Cependant les rumeurs s’éteignaient. Peu à peu je n’entendis plus rien. Était-ce là une preuve que l’incendie avait cessé? Ou bien tous ceux qui l’avaient pu s’étaient-ils enfuis, et ne restait-il plus là personne que les victimes abandonnées à une mort si cruelle?
La continuation du silence me calma; je compris que le feu devait être éteint.
J’allai au lit, et je me reprochai comme une lâcheté l’inquiétude que j’avais soufferte; et maintenant qu’il ne s’agissait plus d’être brûlé, je regrettai de n’avoir pas été brûlé, plutôt que d’être dans quelques jours tué par les hommes.
Le matin suivant j’appris par Tremerello ce qu’avait été l’incendie, et je ris de la peur qu’il me dit avoir eue, comme si la mienne n’avait pas été égale ou plus grande.
CHAPITRE L
Le 11 février (1822), vers les neuf heures du matin, Tremerello saisit une occasion pour venir me trouver, et, tout agité, me dit:
«Monsieur sait-il que dans l’île de Saint-Michel de Murano, à peu de distance de Venise, il y a une prison où sont peut-être plus de cent Carbonari?
--Vous me l’avez déjà dit d’autres fois. Eh bien!... que voulez-vous dire?... Allons, parlez. Y en a-t-il par hasard de condamnés?
--Précisément.
--Lesquels?
--Je ne sais pas.
--Mon malheureux Maroncelli y serait-il par hasard?
--Ah! monsieur! je ne sais, je ne sais pas qui il y a.» Et il s’en alla tout troublé, et me regardant d’un air de compassion.
Peu après vient le geôlier, accompagné des guichetiers et d’un homme que je n’avais jamais vu. Le geôlier semblait confus. Le nouveau venu prit la parole.
«Monsieur, la commission a ordonné que vous veniez avec moi.
--Allons, dis-je; et vous, qui êtes-vous donc?
--Je suis le geôlier des prisons de Saint-Michel, où monsieur doit être transféré.»
Le geôlier des Plombs consigna à celui-ci mon argent qu’il avait entre ses mains. Je demandai et j’obtins la permission de faire quelque libéralité aux guichetiers. Je mis en ordre mes affaires, je pris la Bible sous le bras, et je partis. En descendant ces escaliers sans fin, Tremerello me serra furtivement la main; il semblait vouloir me dire: «Infortuné! tu es perdu.»
Nous sortîmes par une porte qui donnait sur la lagune; là était une gondole avec deux guichetiers du nouveau geôlier.