Part 7
Je déchirai plus menu, mais sans reste de colère, les quatre parties de la lettre; j’allai à la fenêtre, j’étendis la main, et m’arrêtai à regarder le sort de ces divers petits morceaux de papier jouets du vent. Quelques-uns se posèrent sur les plombs de l’église, les autres tournoyèrent longtemps dans l’air, et tombèrent à terre. Je vis qu’ils s’étaient tellement dispersés qu’il n’y avait aucun danger que quelqu’un les réunît et en comprît le mystère.
J’écrivis ensuite à Julien, et je mis tout mon soin à ne pas être et à ne point paraître fâché.
Je plaisantai sur sa crainte de me voir pousser la subtilité de conscience à un degré qui ne pût pas s’accorder avec la philosophie, et je lui dis de suspendre au moins sur ce point son jugement. Je louai la profession de sincérité qu’il faisait; je lui assurai qu’il avait trouvé en moi son égal à cet égard, et j’ajoutai que, pour lui en donner la preuve, je me disposais à défendre le christianisme; _bien persuadé_, disais-je, _que, comme je serai toujours prêt à écouter amicalement toutes vos opinions, vous aurez de même la courtoisie d’écouter les miennes avec bienveillance_.
Cette défense, je me proposais de la faire peu à peu, et, en attendant, je la commençais, analysant avec fidélité l’essence du christianisme:--culte de Dieu, abolition de la superstition;--fraternité entre les hommes, aspiration perpétuelle à la vertu;--humilité sans bassesse, dignité sans orgueil;--type, un Homme-Dieu! Quoi de plus philosophique et de plus grand?
J’entendais ensuite démontrer comment une telle sagesse s’était plus ou moins faiblement répandue parmi tous ceux qui, avec les lumières de la raison, avaient cherché le vrai, mais ne s’était jamais épanchée dans tout l’univers; et comment le divin Maître, étant venu sur la terre, donna un signe merveilleux de soi-même, en opérant cette diffusion avec les moyens humainement les plus faibles. Ce que les plus grands philosophes ne purent pas faire, la destruction de l’idolâtrie et la prédication générale de la fraternité, fut accompli par quelques grossiers disciples. Alors l’émancipation des esclaves devint de plus en plus fréquente, et finalement apparut une société sans esclaves, état de société qui avait paru impossible aux anciens philosophes.
Une revue de l’histoire, depuis Jésus-Christ jusqu’à ce jour, devait en dernier lieu démontrer comment la religion établie par lui s’était toujours adaptée à tous les degrés possibles de civilisation. D’où il est faux que, la civilisation continuant à progresser, l’Évangile ne puisse plus s’accorder avec elle.
J’écrivis en très petits caractères et très longuement; mais je ne pus toutefois aller bien loin sans que le papier me manquât. Je lus et relus mon introduction, et elle me sembla bien faite. Il n’y avait pas une seule phrase de ressentiment pour les sarcasmes de Julien, et les expressions de bienveillance abondaient, et elles avaient été dictées par le cœur déjà pleinement revenu à la tolérance.
J’envoyai la lettre, et le matin suivant j’en attendais la réponse avec anxiété.
Tremerello vint et me dit:
«Ce monsieur n’a pas pu écrire, mais il prie Monsieur de continuer la plaisanterie!
--Plaisanterie? m’écriai-je. Eh! il n’aura pas dit plaisanterie! Vous aurez mal compris.»
Tremerello haussa les épaules: «J’aurai mal compris.
--Mais il vous semble vraiment qu’il a dit plaisanterie?
--Comme il me semble entendre en ce moment les coups de Saint-Marc.» (L’horloge sonnait justement.) Je bus mon café, et je me tus.
«Mais, dites-moi: ce monsieur avait déjà lu toute ma lettre?
--Il me semble que oui: car il riait, il riait comme un fou, et faisait de cette lettre une balle et la jetait en l’air; et quand je lui dis de ne pas oublier de la détruire, il la détruisit sur-le-champ.
--C’est très bien.»
Et je rendis la tasse à Tremerello, en lui disant qu’on voyait bien que le café avait été fait par la _siora_ Bettina.
«Monsieur l’a trouvé mauvais?
--Très mauvais.
--Et pourtant c’est moi qui l’ai fait, et je puis assurer à Monsieur que je l’ai fait très fort, et qu’il n’y avait pas de marc au fond.
--Je n’avais probablement pas la bouche bonne.»
CHAPITRE XXXIX
Je me promenai toute la matinée, frémissant. Quelle espèce d’homme est ce Julien? Pourquoi traiter ma lettre de plaisanterie? Pourquoi rire et jouer à la balle avec elle? Pourquoi ne pas même me répondre une ligne? Tous les incrédules sont ainsi! Sentant la faiblesse de leurs opinions, si quelqu’un s’avise de les réfuter, ils n’écoutent pas, rient, font ostentation d’une supériorité d’esprit qui n’a plus besoin de rien examiner. Malheureux! Et quand y eut-il jamais de philosophie sans examen, sans étude sérieuse? S’il est vrai que Démocrite riait sans cesse, c’était un bouffon. Mais c’est bien fait; pourquoi entreprendre cette correspondance? Que je me fusse fait illusion un moment, c’était pardonnable. Mais quand j’ai vu cet homme devenir insolent, n’ai-je pas été moi-même un sot de lui écrire encore?
J’étais résolu à ne plus lui écrire. A dîner, Tremerello prit mon vin, le versa dans un flacon, et le mettant dans sa poche: «Je m’aperçois, dit-il, que j’ai là du papier à donner à Monsieur.»
Et il me le remit.
Il s’en alla, et moi, regardant ce papier blanc, je me sentais venir la tentation d’écrire une dernière fois à Julien, de prendre congé de lui avec une bonne leçon sur la turpitude de l’insolence.
«Belle tentation, dis-je ensuite, de lui rendre mépris pour mépris! de lui faire haïr davantage le christianisme en lui montrant en moi, chrétien, impatience et orgueil! Non, cela n’est pas bien; cessons tout à fait cette correspondance. Et si je la cesse si brusquement, ne dira-t-il pas également que l’impatience et l’orgueil m’ont vaincu? Il est convenable de lui écrire encore une fois et sans fiel. Mais si je puis écrire sans fiel, ne vaudrait-il pas mieux ne point paraître instruit de ses sarcasmes et du nom de plaisanterie dont il a gratifié ma lettre? Ne vaudrait-il pas mieux continuer tout bonnement ma lettre? Ne vaudrait-il pas mieux continuer tout bonnement mon apologie du christianisme?»
J’y pensai un instant, et je m’arrêtai à ce parti.
Le soir j’expédiai mon paquet, et le matin suivant je reçus quelques lignes de remerciement très froides, mais sans expressions mordantes, mais aussi sans le moindre signe d’approbation ni d’invitation à continuer.
Un pareil billet me déplut. Néanmoins, je résolus de ne pas me désister jusqu’au bout.
Ma thèse ne pouvait se traiter brièvement, et fut l’objet de cinq ou six autres longues lettres, à chacune desquelles on me répondait par un laconique remerciement, accompagné de quelque déclamation étrangère au sujet: tantôt se livrant à des imprécations contre ses ennemis, tantôt riant de les avoir chargés d’imprécations, et disant qu’il était naturel que les forts opprimassent les faibles, et qu’il regrettait seulement de ne pas être fort; tantôt me confiant ses amours, et l’empire qu’ils exerçaient sur son imagination tourmentée.
Néanmoins, à ma dernière lettre sur le christianisme, il disait qu’il me préparait une longue réponse. J’attendis plus d’une semaine, et en attendant il m’écrivait chaque jour sur toute autre chose, et le plus souvent des obscénités.
Je le priai de se rappeler la réponse dont il m’était débiteur, et je lui recommandai de vouloir bien appliquer son esprit à peser sérieusement toutes les raisons que je lui avais envoyées.
Il me répondit assez rageusement, en se prodiguant les titres de _philosophe_, d’_homme sûr_, d’_homme qui n’avait pas besoin de peser si longtemps pour comprendre que les vers luisants ne sont pas des lanternes_, et il se remit à parler allègrement d’aventures scandaleuses.
CHAPITRE XL
Je patientais pour ne pas me faire traiter de _bigot_ et d’intolérant, et parce que je ne désespérais pas qu’après cette fièvre de bouffonnerie érotique, n’arrivât une période de gravité. En attendant, je lui manifestais ma désapprobation pour son irrévérence envers les femmes, pour sa manière profane de comprendre l’amour, et je plaignais les infortunées qu’il me disait avoir été ses victimes.
Il feignait de croire peu à ma désapprobation, et répétait: _Malgré vos reproches d’immoralité, je suis certain de vous divertir avec mes récits;--tous les hommes aiment le plaisir comme moi, mais n’ont pas la franchise d’en parler sans voile; je vous en dirai tant, que je vous enchanterai, et que vous vous sentirez en conscience obligé de m’applaudir._
Mais, de semaine en semaine, il ne se relâchait pas de ces infamies, et moi (espérant toujours à chaque lettre trouver un autre thème et me laissant entraîner par la curiosité), je lisais tout, et mon âme en restait, non pas séduite, mais bien troublée, et éloignée des pensées nobles et saintes. S’entretenir avec les hommes dégradés, dégrade si l’on n’a pas une vertu bien supérieure à la vertu commune, bien supérieure à la mienne.
«Te voilà puni, me disais-je à moi-même, de ta présomption! Voilà ce que l’on gagne à vouloir faire le missionnaire sans en avoir la sainteté!»
Un jour je me résolus à lui écrire ces mots:
_Je me suis efforcé jusqu’à présent de vous inviter à traiter d’autres sujets, et vous m’envoyez toujours des nouvelles qui, je vous le dis franchement, me déplaisent. S’il vous agrée que nous parlions de choses plus convenables, nous continuerons cette correspondance; autrement, touchons-nous la main, et que chacun de nous reste de son côté._
Je fus pendant deux jours sans réponse, et tout d’abord je m’en réjouis. «O solitude bénie! allais-je m’écriant, combien tu es moins amère qu’une conversation sans harmonie et avilissante! Au lieu de me fatiguer en vain à leur opposer l’expression des sentiments qui honorent l’humanité, je reviendrai à converser avec Dieu, avec les chères mémoires de ma famille et de mes vrais amis. Je reviendrai à lire davantage la Bible, à écrire mes pensées sur la table, étudiant le fond de mon cœur et m’efforçant de le rendre meilleur, de goûter les douceurs d’une mélancolie innocente, mille fois préférables à des images joyeuses et iniques.»
Toutes les fois que Tremerello entrait dans ma prison, il me disait: «Monsieur n’a pas encore de réponse.--C’est bien», répondais-je.
Le troisième jour il me dit: «Monsieur N. N. est à moitié malade.
--Qu’a-t-il?
--Il ne le dit pas, mais il est toujours étendu sur son lit; il ne mange pas, ne boit pas, et est de mauvaise humeur.»
Je fus ému en pensant qu’il souffrait et qu’il n’avait personne pour le consoler.
Ce cri s’échappa de mes lèvres, ou plutôt de mon cœur: «Je lui écrirai deux lignes.
--Je les porterai ce soir», dit Tremerello; et il s’en alla.
J’étais un peu embarrassé en me mettant devant ma petite table. «Fais-je bien de reprendre notre correspondance? Ne bénissais-je pas tout à l’heure la solitude comme un trésor reconquis? Quelle inconstance est donc la mienne!... Et pourtant cet infortuné ne mange ni ne boit; sûrement il est malade. Est-ce le moment de l’abandonner? Mon dernier billet était dur; il aura contribué à l’affliger. Peut-être, en dépit de nos différentes manières de sentir, il n’aurait jamais rompu notre amitié. Mon billet lui aura semblé plus malveillant qu’il ne l’était; il l’aura pris pour un congé absolu et méprisant.»
CHAPITRE XLI
J’écrivis ceci:
_J’apprends que vous n’êtes pas bien, et je m’en afflige vivement. Je voudrais de tout mon cœur être près de vous et vous rendre tous les services d’un ami. J’espère que le mauvais état de votre santé aura été l’unique motif de votre silence depuis trois jours. Ne vous seriez-vous pas offensé de mon billet de l’autre jour? Je l’ai écrit, je vous l’assure, sans la moindre malveillance, et dans le seul but de vous amener à des sujets d’entretien plus sérieux. Si écrire vous fatigue, envoyez-moi seulement des nouvelles exactes de votre santé: je vous écrirai chaque jour quelque petite chose pour vous distraire et pour qu’il vous souvienne que je vous aime._
Je ne me serais jamais attendu à la lettre qu’il me répondit. Elle commençait ainsi:
_Je te retire mon amitié; si tu ne sais que faire de la mienne, je ne sais que faire de la tienne. Je ne suis pas homme à pardonner les offenses, je ne suis pas un homme qui, une fois repoussé, consente à revenir. Parce que tu me sais malade, tu te rapproches hypocritement de moi, espérant que la maladie aura affaibli mon esprit et m’amènera à écouter tes sermons..._
Et il poursuivait sur ce ton, me blâmant avec violence, me raillant, tournant en ridicule tout ce que je lui avais dit de religion et de morale, protestant de vivre et de mourir toujours le même, c’est-à-dire avec la haine la plus vive et le plus grand mépris de toutes les philosophies opposées à la sienne.
Je restai abasourdi!
«Les belles conversions que je fais! disais-je douloureusement et avec un frisson d’horreur.--Dieu est témoin si mes intentions étaient pures!--Non, ces injures, je ne les ai pas méritées.--Eh bien! patience; c’est une désillusion de plus. Tant pis pour celui-ci s’il s’imagine avoir reçu des offenses pour avoir la volupté de ne pas les pardonner! Je ne suis pas obligé à faire plus que ce que j’ai fait.»
Toutefois, au bout de quelques jours, mon indignation s’apaisa, et je pensai qu’une lettre si furieuse pouvait avoir été le résultat d’une exaltation de peu de durée. «Peut-être en rougit-il déjà, disais-je, mais il est trop altier pour confesser ses torts. Ne serait-ce pas une œuvre généreuse, maintenant qu’il a eu le temps de se calmer, de lui écrire encore?»
Il m’en coûtait beaucoup de faire un si grand sacrifice d’amour-propre, mais je le fis. Celui qui s’humilie sans but honteux, ne s’avilit pas, quelque injuste que soit le dédain qui lui en revienne.
J’eus pour réponse une lettre moins violente, mais non moins insultante. Mon implacable compagnon disait qu’il admirait mon évangélique modération.
_Or donc_ (poursuivait-il), _reprenons notre correspondance, mais parlons clairement. Nous ne nous aimons pas. Nous nous écrirons chacun pour nous distraire, mettant librement sur le papier tout ce qui nous viendra en tête: vous, vos fantaisies séraphiques, et moi, mes blasphèmes; vous, vos extases sur la dignité de l’homme et de la femme; moi, le récit ingénu de mes profanations, espérant, moi vous convertir et vous me convertir, moi. Répondez-moi si le traité vous plaît._
Je répondis:
_Ce que vous me proposez n’est pas un traité, mais une raillerie. J’ai été rempli de bon vouloir à votre égard. Ma conscience ne m’oblige plus à autre chose qu’à vous souhaiter toutes les félicités pour cette vie et pour l’autre._
Ainsi finirent mes relations clandestines avec cet homme--qui sait! peut-être plus aigri par le malheur et le délire du désespoir, que méchant.
CHAPITRE XLII
Je bénis encore une fois et sincèrement ma solitude, et mes jours s’écoulèrent de nouveau pendant quelque temps sans vicissitudes.
L’été finit; dans la dernière moitié de septembre la chaleur tomba. Octobre vint; je me réjouissais alors d’avoir une chambre qui pendant l’hiver devait être bonne. Voici qu’un matin le geôlier me dit qu’il avait ordre de me changer de prison.
«Et où allons-nous?
--A quelques pas, dans une chambre plus fraîche.
--Et pourquoi n’y avoir pas pensé quand je mourais de chaleur, que l’air était rempli de moustiques et le lit de punaises?
--L’ordre n’est pas venu plus tôt.
--Patience! allons!»
Bien que j’eusse beaucoup souffert dans cette prison, je regrettai de la quitter, non seulement parce que dans la saison froide elle devait être excellente, mais pour tant de raisons! J’avais là ces fourmis que j’aimais et que je nourrissais avec une sollicitude, je dirais presque paternelle si l’expression n’était pas ridicule. Depuis quelques jours, cette chère araignée dont j’ai parlé avait émigré, je ne sais pour quel motif; mais je disais: «Qui sait si elle ne se souvient pas de moi et si elle ne reviendra pas?--Et maintenant que je m’en vais, elle reviendra peut-être et trouvera la prison vide, ou, s’il y a quelque hôte nouveau, ce sera peut-être un ennemi des araignées, qui détruira avec sa pantoufle cette belle toile, et écrasera la pauvre bête! En outre, cette triste prison ne m’avait-elle pas été embellie par la pitié de Zanze? C’est à cette fenêtre qu’elle s’appuyait si souvent, et laissait tomber généreusement les miettes de pain pour mes fourmis. C’est là qu’elle avait coutume de s’asseoir; là qu’elle me fit ce récit; là qu’elle m’en fit un autre! là qu’elle se penchait sur ma petite table; là que ses larmes coulèrent!»
L’endroit où l’on me plaça était aussi sous les plombs, mais au nord et au couchant, avec deux fenêtres, une de chaque côté: séjour de rhumes continuels et d’horribles froids glacials dans les mois rigoureux.
La fenêtre du côté du couchant était très grande; celle au nord était petite et élevée, et placée au-dessus de mon lit.
Je me mis d’abord à la première, et je vis qu’elle donnait sur le palais du patriarche. D’autres prisons étaient près de la mienne, dans une aile de peu d’étendue à droite, et dans un corps de logis qui se trouvait en face de moi. Dans ce corps de logis se trouvaient deux prisons, l’une au-dessus de l’autre. La prison inférieure avait une énorme fenêtre, par laquelle on voyait se promener à l’intérieur un homme élégamment vêtu. C’était M. Caporali di Cesena. Il me vit, me fit quelques signes, et nous nous dîmes nos noms.
Je voulus ensuite examiner où donnait mon autre fenêtre. Je plaçai la petite table sur le lit et sur la petite table une chaise; je grimpai dessus, et je vis que j’étais au niveau d’une partie du toit du palais. Au delà du palais, s’apercevait une bonne portion de la ville et de la lagune.
Je m’arrêtai à considérer cette belle vue, et, entendant ouvrir la porte, je ne me dérangeai pas. C’était le geôlier qui, me voyant grimpé là-haut, oublia que je ne pouvais passer comme une souris à travers les barreaux. Il pensa que j’essayais de fuir, et, dans le rapide instant de son trouble, il sauta sur le lit, en dépit d’une sciatique qui le tourmentait, et me saisit par les jambes en criant comme un aigle.
«Mais ne voyez-vous pas, lui dis-je, ô étourdi, qu’on ne peut pas s’enfuir à cause de ces barreaux? Ne comprenez-vous pas que je suis monté là uniquement par curiosité?
--Je vois, monsieur, je vois, je comprends; mais que monsieur descende toujours, qu’il descende; ce sont là des tentations de s’échapper.»
Et il me fallut descendre, et rire.
CHAPITRE XLIII
Aux fenêtres des prisons latérales, je reconnus six autres détenus pour causes politiques.
Voilà donc que, pendant que je me disposais à une solitude plus grande que par le passé, je me trouve dans une espèce de monde. Tout d’abord cela me contraria, soit que la longue vie d’isolement eût déjà rendu mon caractère quelque peu insociable, soit que le résultat désagréable de ma liaison avec Julien m’eût rendu défiant.
Néanmoins, les petites conversations que nous nous mîmes à faire, moitié de vive voix, moitié par signes, me semblèrent bientôt un bienfait, sinon comme un stimulant à la joie, du moins comme distraction. De mes relations avec Julien je ne dis rien à personne. Nous nous étions donné, lui et moi, notre parole d’honneur que le secret resterait enseveli entre nous. Si j’en parle dans ces pages, c’est parce que, sous quelques yeux qu’elles tombent, il sera impossible, au milieu de tant de gens qui gisaient dans ces prisons, de deviner qui était ce Julien.
A ces nouvelles connaissances de compagnons de captivité s’en ajouta une autre qui me fut on ne peut plus douce.
De la grande fenêtre je voyais, outre le prolongement des prisons qui s’élevait en face de moi, une grande extension de toits ornés de cheminées, de belvédères, de clochers, de coupoles, qui allait se perdre dans la perspective de la mer et du ciel. Dans la maison la plus voisine de moi, qui était une aile du palais du patriarche, habitait une bonne famille qui acquit des droits à ma reconnaissance, en me montrant par ses saluts la pitié que je lui inspirais. Un salut, une parole d’affection aux infortunés, c’est une grande charité!
Là, d’une des fenêtres, un garçon de neuf à dix ans se mit à lever ses petites mains vers moi, et je l’entendis crier:
«Maman, maman, ils ont mis quelqu’un là-haut, sous les Plombs. O pauvre prisonnier, qui es-tu?
--Je suis Silvio Pellico», répondis-je.
Un autre garçon, un peu plus grand, courut lui aussi à la fenêtre, et cria:
«Tu es Silvio Pellico?
--Oui, et vous, chers petits enfants?
--Moi je m’appelle Antoine S... et mon frère, Joseph.»
Puis il se retournait et disait: «Quelle autre chose dois-je lui demander?»
Et une dame, que je supposai devoir être leur mère, et qui se tenait à moitié cachée, suggérait de gracieuses paroles à ces chers enfants, et eux me les disaient, et moi je les en remerciais avec la plus vive tendresse.
Ces conversations étaient peu de chose, et il ne fallait pas en abuser, pour ne pas faire crier le geôlier, mais chaque jour elles se répétaient à ma grande consolation, le matin, à midi et le soir. Quand on allumait les lumières, cette dame fermait la fenêtre, les enfants criaient: «Bonne nuit, Silvio!» et elle, rendue courageuse par l’obscurité, répétait d’une voix émue: «Bonne nuit, Silvio! courage!»
Quand ces enfants déjeunaient ou qu’ils prenaient leur goûter, ils me disaient: «Oh! si nous pouvions te donner de notre café au lait! Oh! si nous pouvions te donner de nos gâteaux! Le jour où tu seras en liberté, souviens-toi de venir nous voir! Nous te donnerons des gâteaux bons et tout chauds, et tant de baisers!»
CHAPITRE XLIV
Le mois d’octobre était le retour du plus cruel de mes anniversaires. J’avais été arrêté le 13 du même mois de l’année précédente. Quelques tristes souvenirs me revenaient en outre dans ce mois. Deux ans auparavant, en octobre, s’était noyé, par un funeste accident, dans le Tessin, un galant homme que j’estimais beaucoup. Trois ans auparavant, en octobre, s’était tué involontairement avec un fusil Odoard Briche, jeune homme que j’aimais comme si c’eût été mon fils. Dans le temps de ma première jeunesse, en octobre, une autre grande affliction m’avait frappé.
Bien que je ne sois pas superstitieux, la rencontre fatale dans ce mois de souvenirs si douloureux me rendait fort triste.
En causant par la fenêtre avec ces enfants et avec mes compagnons de captivité, je feignais d’être joyeux; mais, à peine étais-je rentré dans mon antre, un poids inénarrable de douleur me retombait comme du plomb sur l’âme.
Je prenais la plume pour composer quelques vers, ou pour m’appliquer à quelque autre œuvre littéraire, et une force irrésistible semblait me contraindre à écrire toute autre chose. Quoi? De longues lettres que je ne pouvais envoyer; de longues lettres à ma chère famille, dans lesquelles je versais tout mon cœur. Je les écrivais sur la petite table, et puis je les raclais. C’étaient de chaudes expressions de tendresse, et des souvenirs de la félicité dont j’avais joui auprès de mes parents, de mes frères et de mes sœurs, si indulgents, si aimants. Le désir que je ressentais d’eux m’inspirait une infinité de choses passionnées. Après avoir écrit pendant des heures et des heures, il me restait toujours de nouveaux sentiments à exprimer.