Mes Prisons

Part 6

Chapter 63,847 wordsPublic domain

Rien n’est durable ici-bas! Zanze tomba malade. Dans les premiers jours de sa maladie, elle venait me voir, se plaignant de grandes douleurs de tête. Elle pleurait, et ne m’expliquait pas le motif de ses larmes. Elle balbutiait seulement quelques plaintes contre son amant. «C’est un scélérat, disait-elle, mais que Dieu lui pardonne!»

Bien que je la priasse de soulager, comme d’habitude, son cœur, je ne pus savoir ce qui l’affligeait à ce point.

«Je reviendrai demain matin», me dit-elle un soir. Mais le jour suivant, le café me fut apporté par sa mère, les autres jours par des guichetiers, et Zanze était gravement malade.

Les guichetiers me disaient des choses ambiguës sur l’amour de cette enfant, et qui me faisaient dresser les cheveux. Une séduction?... Mais peut-être étaient-ce des calomnies. Je confesse que j’y ajoutai foi, et je fus très troublé d’un si grand malheur. J’aime cependant à espérer qu’ils avaient menti.

Après plus d’un mois de maladie, la pauvrette fut conduite à la campagne et je ne la revis plus.

Il est impossible de dire combien je gémis de cette perte. Oh! comme ma solitude en devint plus horrible! Oh! combien plus amère cent fois que son éloignement, m’était la pensée que cette bonne créature était malheureuse! Elle avait, avec sa douce compassion, apporté tant de consolation dans mes misères, et ma compassion, à moi, était stérile pour elle! Mais certainement elle aura été persuadée que je la pleurais; que j’aurais fait de grands sacrifices pour lui porter, si cela eût été possible, quelque consolation; que je ne cesserais jamais de la bénir et de faire des vœux pour son bonheur!

Du temps de Zanze, ses visites, bien que toujours trop courtes, rompaient agréablement la monotonie de ma perpétuelle méditation et de mes études silencieuses, entremêlant d’autres idées aux miennes et excitant en moi une suave émotion; elles embellissaient vraiment mon adversité et doublaient pour moi la vie.

Depuis, la prison redevint pour moi une tombe. Je fus pendant plusieurs jours accablé de tristesse au point de ne plus trouver aucun plaisir à écrire. Ma tristesse était cependant tranquille en comparaison des fureurs que j’avais éprouvées par le passé. Cela voulait-il dire que je fusse déjà plus familiarisé avec l’infortune, plus philosophe, plus chrétien? ou simplement que cette chaleur suffocante de ma chambre parvenait à abattre à ce point les forces de ma douleur? Ah! non, pas les forces de ma douleur! Je me souviens que je la ressentais puissamment au fond de l’âme,--et peut-être plus puissamment parce que je ne voulais pas l’épancher en criant et en m’agitant.

Certes, un long apprentissage m’avait déjà rendu plus capable de souffrir de nouvelles douleurs en me résignant à la volonté de Dieu. Je m’étais si souvent dit que c’était une lâcheté de se plaindre, que je savais enfin contenir les plaintes près de déborder; je rougissais même qu’elles fussent si près de déborder.

L’exercice habituel d’écrire mes pensées avait contribué à fortifier mon âme, à me désenchanter de la vanité, à ramener la plupart des raisonnements à ces conclusions:

«Il y a un Dieu, donc il y a une justice infaillible; donc tout ce qui arrive est ordonné pour la meilleure fin; donc la souffrance de l’homme sur la terre est pour le bien de l’homme.»

La connaissance de Zanze avait été aussi un bienfait pour moi; elle m’avait adouci le caractère. Ses douces louanges avaient été pour moi une instigation à ne pas manquer pendant quelques mois au devoir que je reconnaissais imposé à tous les hommes d’être supérieurs à l’infortune, et par conséquent patients. Et quelques mois de constance me plièrent à la résignation.

Zanze me vit deux fois seulement me mettre en colère: la première fut celle que j’ai déjà racontée, à propos du mauvais café; l’autre dans le cas suivant:

Toutes les deux ou trois semaines, le geôlier m’apportait une lettre de ma famille, lettre qui avait passé d’abord par les mains de la commission, et avait été rigoureusement mutilée par des ratures avec une encre très noire. Un jour, il arriva qu’au lieu d’effacer seulement quelques phrases, on étendit l’horrible rature sur la lettre tout entière, excepté les mots: _Très cher Silvio_, qui étaient en tête, et le bonjour qui était à la fin: _Nous t’embrassons tous de cœur_.

Je fus si irrité de cela, qu’en présence de Zanze, j’éclatai en cris de fureur, et je maudis je ne sais qui. La pauvre enfant compatit à mon chagrin, mais en même temps elle m’accusa d’être en désaccord avec mes principes. Je vis qu’elle avait raison, et je ne maudis plus personne.

CHAPITRE XXXIII

Un jour, un des guichetiers entra dans ma prison d’un air mystérieux, et me dit:

«Quand la _siora_ Zanze était ici... comme le café était apporté par elle... et qu’elle s’arrêtait longtemps à causer..., je craignais que la mauvaise fourbe n’épiât tous les secrets de monsieur...

--Elle n’en a pas épié un seul, lui dis-je en colère; et moi, si j’en avais eu, je n’aurais pas été assez simple pour me les laisser arracher. Continuez.

--Pardon, voyez-vous; je ne dis pas que monsieur soit simple, mais moi je ne me fiais pas à la _siora_ Zanze. Et maintenant que monsieur n’a plus personne qui vienne lui tenir compagnie..., je me permets... de...

--Quoi? Expliquez-vous une bonne fois.

--Monsieur me jure d’abord de ne pas me trahir?

--Eh! pour jurer de ne pas vous trahir, je le peux; je n’ai jamais trahi personne.

--Monsieur dit donc vraiment qu’il le jure, hein?

--Oui, je jure de ne pas vous trahir. Mais sachez, imbécile que vous êtes, que celui qui serait capable de vous trahir serait aussi capable de violer un serment.»

Il tira une lettre de sa poche, et me la remit en tremblant, et en me conjurant de la détruire quand je l’aurais lue.

«Restez là, lui dis-je en l’ouvrant; aussitôt lue, je la détruirai en votre présence.

--Mais, monsieur, il faudrait répondre, et je ne puis attendre. Que monsieur fasse à son aise, seulement mettons-nous en intelligence. Quand monsieur entendra venir quelqu’un, qu’il sache que, si c’est moi, je chanterai toujours l’air: _Sognai mi gera un gato_. Alors monsieur n’a pas de surprise à craindre, et il peut garder dans sa poche un papier quelconque. Mais s’il n’entend pas cette chanson, ce sera un signe que ce n’est pas moi, ou que je suis accompagné. Dans ce cas, qu’il se garde de tenir jamais aucun papier caché, car ce pourrait être une perquisition; mais, s’il en a un, qu’il le déchire avec soin et le jette par la fenêtre.

--Soyez tranquille; je vois que vous êtes prudent, et je le serai, moi aussi.

--Pourtant monsieur m’a traité d’imbécile.

--Vous faites bien de me le reprocher, lui dis-je en lui serrant la main. Pardonnez-moi.»

Il s’en alla et je lus:

_Je suis..._ (et ici il disait son nom) _un de vos admirateurs. Je sais toute votre _Francesca da Rimini_ par cœur. On m’a arrêté pour..._ (et ici il disait la cause de son arrestation et la date), _et je donnerais je ne sais combien de livres de mon sang pour avoir le bonheur d’être avec vous, ou d’avoir au moins une prison contiguë à la vôtre, afin que nous puissions parler ensemble. Depuis que j’ai appris par Tremerello,--c’est ainsi que nous appellerons notre confident,--que vous, monsieur, étiez prisonnier, et pour quel motif, j’ai brûlé du désir de vous dire que personne ne vous plaint plus que moi, que personne ne vous aime plus que moi. Seriez-vous assez bon pour accepter la proposition suivante, c’est-à-dire d’alléger ensemble le poids de notre solitude en nous écrivant? Je vous promets, en homme d’honneur, qu’âme au monde ne le saura jamais par moi, persuadé que, si vous acceptez, je puis espérer de vous la même discrétion.--En attendant, pour que vous ayez quelque connaissance de moi, je vous ferai un abrégé de mon histoire._

Suivait l’abrégé.

CHAPITRE XXXIV

Tout lecteur qui a un peu d’imagination comprendra facilement combien une semblable lettre devait électriser un pauvre prisonnier, surtout un prisonnier dont le caractère n’avait rien de sauvage, et de cœur aimant. Mon premier sentiment fut de m’affectionner à cet inconnu, de m’émouvoir sur ses malheurs, d’être plein de gratitude pour la bienveillance qu’il me témoignait. «Oui, m’écriai-je, j’accepte ta proposition, ô généreux compagnon. Puissent mes lettres te donner une consolation égale à celle que me donneront les tiennes, à celle que je retire déjà de la première!»

Et je lus et relus cette lettre avec une joie d’enfant, et je bénis cent fois celui qui l’avait écrite, et il me sembla que chacune de ses expressions révélait une âme pure et noble.

Le soleil descendait; c’était l’heure de ma prière. Oh! comme je sentais Dieu! comme je le remerciais de toujours trouver un nouveau moyen de ne pas laisser languir les puissances de mon esprit et de mon cœur! Comme en moi se ravivait la mémoire de tous ses dons précieux!

J’étais debout sur la grande fenêtre, les bras hors des barreaux, les mains jointes; l’église de Saint-Marc était au-dessous de moi; une prodigieuse multitude de colombes en liberté faisaient l’amour, voltigeaient, nichaient sur ce toit de plomb; le ciel le plus magnifique s’étendait devant moi; je dominais toute cette partie de Venise qui était visible de ma prison; une lointaine rumeur de voix humaines me frappait doucement l’oreille. Dans ce lieu de douleur mais merveilleux, je conversais avec Celui dont les yeux seuls me voyaient; je lui recommandais mon père, ma mère, et une à une toutes les personnes qui m’étaient chères, et il me semblait qu’il me répondait: «Fie-toi à ma bonté!» et je m’écriais: «Oui, ta bonté me rassure!»

Et je terminais ma prière tout attendri, consolé, et peu soucieux des morsures que, pendant ce temps, les moustiques m’avaient gaillardement distribuées.

Ce soir-là, après une si grande exaltation, ma rêverie commençant à se calmer, les moustiques à devenir insupportables, et le besoin de m’envelopper la face et les mains à se faire sentir de nouveau, une pensée vulgaire et méchante m’entra tout à coup dans la tête: elle me fit frissonner; je voulus la chasser, et je ne pus.

Tremerello m’avait suggéré un infâme soupçon sur Zanze: qu’elle était un espion de mes secrets, elle! cette âme candide! qui ne savait pas un mot de politique! qui ne voulait rien en savoir!

Il m’était impossible de douter d’elle; mais je me demandai: «Ai-je la même certitude à l’endroit de Tremerello? Et si ce fourbe était un instrument d’odieuses instigations? Si la lettre avait été fabriquée par on ne sait qui, pour m’amener à faire d’importantes confidences à ce nouvel ami? Peut-être le prétendu prisonnier qui m’écrit n’existe en aucune façon; peut-être existe-t-il, et est-il un perfide qui cherche à surprendre mes secrets, pour se sauver lui-même en les révélant; peut-être est-ce un galant homme, oui, mais le traître, c’est Tremerello qui veut nous entraîner tous deux à notre ruine pour gagner une augmentation de salaire.»

Oh! la chose affreuse, mais trop naturelle à qui gémit en prison, que de craindre de tous côtés l’inimitié et la fourberie!

De semblables doutes me plongeaient dans l’angoisse, me rendaient lâche. Non; quant à Zanze, je n’avais jamais pu les avoir un moment! Cependant, depuis que Tremerello avait laissé échapper cette parole sur elle, un demi-doute me tourmentait, non sur elle, mais sur ceux qui la laissaient venir dans ma chambre. Lui avaient-ils, soit d’eux-mêmes et par zèle, soit par ordre supérieur, donné mission de m’espionner? Oh! s’il en avait été ainsi, comme ils avaient été mal servis!

Mais pour ce qui concernait la lettre de l’inconnu, que faire? S’en tenir aux sévères, aux mesquins conseils de la peur qui s’intitule prudence? Rendre la lettre à Tremerello, et lui dire: «Je ne veux pas risquer ma tranquillité?» Et s’il n’y avait là aucune tromperie? Et si l’inconnu était un homme parfaitement digne de mon amitié, méritant que je risquasse quelque chose pour lui adoucir les angoisses de la solitude? Lâche! tu es peut-être à deux pas de la mort; la fatale sentence peut être prononcée d’un jour à l’autre, et tu te refuserais à faire encore acte d’affection? Répondre, répondre, je le dois!--Mais si on venait par malheur à découvrir cette correspondance, et que personne ne pût en conscience nous en faire un crime, n’est-il pas vrai cependant qu’un dur châtiment retomberait sur le pauvre Tremerello? Cette considération n’est-elle pas suffisante pour m’imposer comme un devoir absolu de ne pas entreprendre de correspondance clandestine?

CHAPITRE XXXV

Je fus agité toute la soirée, je ne fermai pas l’œil de la nuit, et au milieu de tant d’incertitudes, je ne savais que résoudre.

Je sautai du lit avant l’aube, je montai sur la fenêtre et je priai. Dans les cas difficiles on a besoin de s’entretenir avec Dieu confidentiellement, d’écouter ses inspirations et de les suivre.

Je fis ainsi, et après une longue prière je descendis; je secouai les moustiques, j’essuyai avec les mains mes joues couvertes de morsures, et mon parti fut pris: exposer à Tremerello ma crainte que cette correspondance ne lui attirât des désagréments; y renoncer s’il hésitait; accepter si mes craintes ne l’arrêtaient pas.

Je me promenai jusqu’au moment où j’entendis chanter: _Sognai, mi gera un gato, e ti me carezzevi_. Tremerello m’apportait le café.

Je lui dis mes scrupules, je n’épargnai pas mes paroles pour lui faire peur. Je le trouvai ferme dans la volonté _de servir_, disait-il, deux _messieurs si accomplis_. C’était assez en opposition avec la figure de lapin qu’il avait et avec le nom de Tremerello que nous lui donnions. Dès lors, je tins ferme, moi aussi.

«Je vous laisserai mon vin, lui dis-je; fournissez-moi le papier nécessaire à cette correspondance, et soyez sûr que si j’entends résonner les clefs sans votre chanson, je détruirai toujours en un instant tout objet clandestin.

--Voici justement une feuille de papier; j’en donnerai toujours à monsieur tant qu’il voudra, et je me repose parfaitement sur sa prudence.»

Je me brûlai le palais pour avaler promptement mon café; Tremerello s’en alla, et je me mis à écrire.

Faisais-je bien? La résolution que je prenais était-elle inspirée vraiment par Dieu? N’était-ce pas plutôt un triomphe de ma témérité naturelle, de ma tendance à préférer ce qui me plaît à de pénibles sacrifices? Un mélange de complaisance orgueilleuse pour l’estime que l’inconnu me témoignait et de crainte de paraître pusillanime, si je préférais un prudent silence à une correspondance qui pouvait faire courir quelques risques?

Comment dissiper ces doutes? Je les exposai avec candeur à mon compagnon de captivité en lui répondant, et j’ajoutai néanmoins que mon avis était que, quand on croit agir par de bonnes raisons et sans répugnance manifeste de la conscience, on ne doit plus avoir peur de commettre de faute; qu’il eût toutefois à réfléchir de son côté de la façon la plus sérieuse à l’entreprise que nous entamions, et qu’il me fît connaître franchement par quel degré de tranquillité ou d’inquiétude il s’y déterminait; que si, par suite de nouvelles réflexions, il jugeait l’entreprise trop téméraire, nous devions faire l’effort de renoncer à la consolation que nous nous étions promise par cette correspondance, et nous contenter de nous être connus par l’échange de paroles peu nombreuses mais gages ineffaçables d’une vive amitié.

J’écrivis quatre pages toutes brûlantes de la plus sincère affection: je relatai brièvement le motif de mon emprisonnement; je parlai avec effusion de cœur de ma famille et de quelques-uns de mes autres amis particuliers, et je visai à me faire connaître jusqu’au fond de l’âme.

Le soir, ma lettre fut portée. N’ayant pas dormi la nuit précédente, j’étais très fatigué; le sommeil ne se fit point appeler, et je me réveillai le matin suivant reposé, joyeux, palpitant à la douce pensée d’avoir d’un moment à l’autre la réponse de mon ami.

CHAPITRE XXXVI

La réponse vint avec le café. Je sautai au cou de Tremerello, et je lui dis avec tendresse: «Que Dieu te récompense de tant de charité!» Mes soupçons sur lui et sur l’inconnu s’étaient dissipés, je ne sais encore dire pourquoi: parce qu’ils m’étaient odieux; parce que, ayant la prudence de ne jamais parler follement de politique, ils me paraissaient inutiles; parce que, tout en étant admirateur du génie de Tacite, j’ai cependant peu de confiance dans la justesse de sa recommandation de voir surtout les choses en noir.

Julien (c’est ainsi qu’il plut à mon correspondant de signer) commençait sa lettre par un préambule plein de courtoisie, et se disait sans aucune inquiétude sur la correspondance entamée. Il plaisantait ensuite doucement sur mon hésitation, puis sa plaisanterie devenait quelque peu mordante. Enfin, après un éloquent éloge de la sincérité, il me demandait pardon de ne pouvoir pas me dissimuler le déplaisir qu’il avait éprouvé en reconnaissant en moi, disait-il, _une certaine indécision scrupuleuse, une sorte de subtilité chrétienne de conscience qui ne peut s’accorder avec la vraie philosophie_.

_Je vous estimerai toujours_ (ajoutait-il), _quand même nous ne pourrions nous accorder sur cela; mais la sincérité que je professe m’oblige à vous dire que je n’ai pas de religion, que je les abhorre toutes, que je prends _par modestie_ le nom de Julien, parce que ce bon empereur était l’ennemi des chrétiens, mais qu’en réalité je vais beaucoup plus loin que lui. Ce Julien couronné croyait en Dieu, et avait certaines _bigoteries_ à lui. Moi, je n’en ai aucune; je ne crois pas en Dieu; je fais consister toute la vertu à aimer la vérité et ceux qui la cherchent, et à haïr qui ne me plaît pas._

Et, continuant sur ce ton, il ne produisait aucune raison, invectivait de droite et de gauche le christianisme, louait avec une pompeuse énergie la grandeur de la vertu qui n’a pas de religion, et se prenait, dans un style moitié sérieux, moitié plaisant, à faire l’éloge de l’empereur Julien pour son apostasie et pour sa _philanthropique tentative_ d’effacer de la terre toute trace de l’Évangile.

Craignant ensuite d’avoir trop heurté mes opinions, il revenait à me demander pardon, et à déclamer contre le manque si fréquent de sincérité. Il répétait son très grand désir de se tenir en relation avec moi, et me saluait.

Un post-scriptum disait: _Je n’ai pas d’autres scrupules, sinon d’être suffisamment franc. Je ne puis par conséquent vous taire mes soupçons que le langage chrétien que vous tenez avec moi ne soit une feinte. Je le désire ardemment. Dans ce cas, jetez le masque; je vous ai donné l’exemple._

Je ne saurais dire l’étrange effet que me fit cette lettre. Je tremblais comme un amoureux aux premiers jours; il me sembla ensuite qu’une main de glace m’étreignit le cœur. Ce sarcasme sur mes dispositions de conscience m’offensa. Je me repentis d’avoir noué des relations avec un tel homme: moi qui méprise tant le cynisme! moi qui le crois la plus antiphilosophique, la plus vile de toutes les tendances! moi à qui l’arrogance impose si peu!

Après avoir lu le dernier mot, je pris la lettre entre le pouce et l’index d’une main, le pouce et l’index de l’autre, et levant la main gauche, je tirai rapidement la droite, de sorte que chacune des deux mains resta en possession d’une moitié de lettre.

CHAPITRE XXXVII

Je regardai ces deux lambeaux, et je méditai un instant sur l’inconstance des choses humaines et sur la fausseté de leurs apparences.--Tout à l’heure j’avais tant désiré cette lettre, et maintenant je la déchire avec indignation! Tout à l’heure un tel pressentiment de future amitié avec ce compagnon d’infortune, une telle persuasion d’une consolation mutuelle, une telle disposition à me montrer très affectueux avec lui, et maintenant je le traite d’insolent!

Je plaçai les deux lambeaux l’un sur l’autre, et les ayant pris comme la première fois entre l’index et le pouce d’une main et l’index et le pouce de l’autre, je levai de nouveau la main gauche et abaissai rapidement la droite.

J’allais répéter la même opération, mais un des quatre morceaux me tomba des mains; je me baissai pour le prendre, et, dans le court espace de temps que je mis à me baisser et à me relever, je changeai d’avis, et je voulus relire cet orgueilleux écrit.

Je m’assieds, je raccorde les quatre morceaux sur la Bible, et je relis. Je les laisse en cet état, je me promène, je relis encore, et pendant ce temps-là je pense:

«Si je ne lui réponds pas, il croira que je suis anéanti de confusion, que je n’ose reparaître en présence d’un tel Hercule. Répondons-lui, faisons-lui voir que nous ne craignons pas de confronter les doctrines. Démontrons-lui, de façon courtoise, qu’il n’y a aucune lâcheté à mûrir ses décisions, à hésiter quand il s’agit d’une résolution quelque peu périlleuse, et plus périlleuse pour autrui que pour nous. Qu’il apprenne que le vrai courage ne consiste pas à se rire de la conscience; que la vraie dignité ne consiste pas dans l’orgueil. Expliquons-lui la raison d’être du christianisme et le peu de fondement de l’incrédulité... Et finalement, si ce Julien montre des opinions si opposées aux miennes, s’il ne m’épargne pas les poignants sarcasmes, s’il daigne si peu me captiver, n’est-ce pas au moins une preuve qu’il n’est pas un espion?... Toutefois, ne pourrait-ce pas être un raffinement d’artifice que cette façon de fustiger si rudement mon amour-propre?... Et pourtant non, je ne puis le croire. Je suis un méchant qui, parce que je me sens offensé par ces téméraires railleries, voudrais me persuader que celui qui les a lancées ne peut être que le plus abject des hommes. Méchanceté vulgaire que j’ai condamnée mille fois chez les autres, sortez de mon cœur! Non, Julien est ce qu’il est, et rien de plus; c’est un insolent, et non un espion... Et moi, ai-je vraiment le droit de donner le nom odieux d’_insolence_ à ce qu’il appelle, lui, _sincérité_?... Voilà ton humilité, ô hypocrite! il suffit que quelqu’un, par erreur de jugement, soutienne des opinions fausses et se moque de ta foi, pour qu’aussitôt tu t’arroges le droit de le vilipender!... Dieu sait si cette humilité pleine de rage, si ce zèle malveillant dans le cœur d’un chrétien comme moi, n’est pas pire que l’audacieuse sincérité de cet incrédule!... Peut-être ne lui manque-t-il qu’un rayon de la grâce pour que son énergique amour du vrai se change en religion plus solide que la mienne... Ne ferais-je pas mieux de prier pour lui, que de me mettre en colère et de me supposer meilleur?... Qui sait si, pendant que je déchirais avec fureur sa lettre, il ne relisait pas la mienne avec une douce bienveillance, et s’il ne se confiait pas en ma bonté au point de me croire incapable de m’offenser de ses franches paroles?... Quel serait le plus inique des deux, celui qui aime et dit: «Je ne suis pas chrétien», ou bien celui qui dit: «Je suis chrétien», et qui n’aime pas?... C’est chose difficile que de connaître un homme, après avoir vécu avec lui de longues années; et moi, je voudrais juger celui-ci d’après une lettre? Parmi tant de choses possibles, ne pourrait-il pas se produire celle-ci, que, sans se l’avouer à lui-même, il ne soit pas si tranquille dans son athéisme, et que, par suite, il ne m’excite à le combattre, avec la secrète espérance d’être obligé de céder? Oh! si cela pouvait être! ô grand Dieu, aux mains de qui tous les instruments les plus indignes peuvent être efficaces, choisis-moi, choisis-moi pour cette œuvre! Dicte-moi de si puissantes et si saintes raisons, qu’elles puissent convaincre cet infortuné! qu’elles l’amènent à te bénir et à apprendre que, loin de toi, il n’y a pas de vertu qui ne soit contradiction!»

CHAPITRE XXXVIII