Mes Prisons

Part 5

Chapter 53,888 wordsPublic domain

Le peu de jours que j’avais passés dans le cynisme m’avaient fortement contaminé. J’en ressentis longtemps les effets, et je dus combattre pour les vaincre. Chaque fois que l’homme cède un instant à la tentation d’avilir son intelligence, de regarder les œuvres de Dieu avec la loupe infernale de la raillerie, de se priver du bienfaisant exercice de la prière, le ravage qu’il opère dans sa propre raison le dispose à retomber facilement. Pendant plusieurs semaines je fus assailli, presque chaque jour, par de violentes pensées d’incrédulité; je tournai toute la puissance de mon esprit à les repousser.

CHAPITRE XXVI

Quand ces combats eurent cessé, et qu’il me sembla être affermi de nouveau dans l’habitude d’honorer Dieu en toutes mes volontés, je goûtai pendant quelque temps une très douce paix. Les interrogatoires auxquels la commission me soumettait tous les deux ou trois jours, quelque douloureux qu’ils fussent, ne me jetaient plus dans une cruelle inquiétude. J’avais soin, dans cette position ardue, de ne pas manquer à mes devoirs d’honneur et d’amitié, et puis je disais: Que Dieu fasse le reste!

Je me reprenais à être exact dans la pratique de prévoir chaque jour toute surprise, toute émotion, toute disgrâce possible; et un tel exercice me profitait de nouveau beaucoup.

Pendant ce temps, ma solitude vint à augmenter. Les deux fils du geôlier, qui auparavant me faisaient parfois un peu de compagnie, furent mis à l’école, et, ne restant depuis que fort peu à la maison, ne vinrent plus me voir. La mère et la sœur, qui, lorsque les enfants étaient là, s’arrêtaient souvent aussi pour causer avec moi, ne paraissaient plus maintenant que pour me porter le café, puis elles me laissaient. Pour la mère, je m’en affligeais peu, parce qu’elle ne montrait pas une âme compatissante. Mais la fille, bien qu’assez laide, avait une certaine suavité de regard et de parole qui n’était pas sans prix pour moi. Quand elle m’apportait le café et me disait: «C’est moi qui l’ai fait», il me paraissait toujours excellent. Quand elle disait: «C’est maman qui l’a fait», c’était de l’eau chaude.

Voyant si rarement des créatures humaines, je portai mon attention sur quelques fourmis qui venaient sur ma fenêtre; je les nourris somptueusement, et elles allèrent chercher une armée de compagnes, de sorte que la fenêtre fut remplie de ces petites bêtes. J’appliquai également mes soins à une belle araignée qui tapissait un de mes murs. Je la nourris avec des mouches et des moustiques, et elle devint si familière, qu’elle venait sur mon lit et sur ma main prendre sa proie de mes doigts.

Si ces insectes eussent été les seuls à me visiter! Nous étions encore au printemps, et déjà les moustiques se multipliaient, je puis littéralement dire, de façon à m’épouvanter. L’hiver avait été d’une extrême douceur, et, après quelques vents de mars, la chaleur survint tout à coup. C’est chose impossible à dire à quel point s’échauffait l’air du bouge que j’habitais. Situé en plein midi, sous un toit de plomb, et avec la fenêtre donnant sur le toit de Saint-Marc, également de plomb, dont la réverbération était terrible, je suffoquais. Je n’avais jamais eu l’idée d’une chaleur si accablante. A un pareil supplice, s’ajoutaient une multitude de moustiques; j’avais beau me secouer et en détruire, j’en étais couvert. Le lit, la table, la chaise, le sol, les murs, la voûte, tout en était couvert, et l’air en contenait une quantité infinie, qui allaient et venaient sans cesse par la fenêtre, et faisaient un bourdonnement infernal. Les piqûres de ces animaux sont douloureuses, et quand on en reçoit du matin au soir et du soir au matin, et qu’on doit avoir la perpétuelle préoccupation de chercher à en diminuer le nombre, on souffre véritablement beaucoup et de corps et d’esprit.

Lorsque, après avoir constaté un pareil fléau, j’en eus reconnu la gravité, et n’eus pas pu réussir à me faire changer de prison, quelque tentation de suicide me prit, et parfois je craignis de devenir fou. Mais, grâce au Ciel, c’étaient là des fureurs de peu de durée, et la religion continuait à me soutenir.

Je disais: Plus la vie est douloureuse pour moi, moins je serai épouvanté si, jeune comme je suis, je me vois condamné au supplice. Sans ces souffrances préliminaires, je serais peut-être mort lâchement. Et puis, ai-je les vertus qu’il faut pour mériter le bonheur? Où sont-elles?

Et, m’examinant avec une juste rigueur, je ne trouvais, dans les années par moi vécues, que bien peu d’actes dignes de quelque approbation. Tout le reste n’était que passions sottes, idolâtries, orgueilleuse et fausse vertu. «Eh bien! concluais-je, souffre, indigne que tu es! Si les hommes et les moustiques te tuent aussi par fureur et sans droit, reconnais en eux les instruments de la justice divine, et tais-toi!»

CHAPITRE XXVII

L’homme a-t-il besoin d’efforts pour s’humilier sincèrement, pour s’avouer pécheur? N’est-il pas vrai qu’en général nous gaspillons la jeunesse par vanité, et qu’au lieu de consacrer toutes nos forces pour avancer dans la carrière du bien, nous en employons une grande partie à nous dégrader? Il y a des exceptions; mais je confesse qu’elles ne regardent pas ma pauvre personne, et je n’ai aucun mérite à être mécontent de moi: quand on voit un flambeau donner plus de fumée que de flamme, il n’y a pas grande sincérité à dire qu’il ne brûle pas comme il le devrait.

Oui, sans vouloir m’avilir, sans scrupules d’hypocrisie, en me regardant avec toute la tranquillité possible d’intelligence, je me trouvais digne des châtiments de Dieu. Une voix intérieure me disait: De tels châtiments te sont advenus, sinon pour ceci, du moins pour cela, afin de te ramener vers Celui qui est parfait et que les mortels, dans la mesure de leurs forces finies, sont appelés à imiter.

Pour quelle raison, tandis que j’étais contraint de me condamner pour mille infidélités à Dieu, me serais-je plaint si certains hommes me semblaient vils et d’autres iniques, si les prospérités du monde m’étaient ravies, si je devais me consumer en prison, ou périr de mort violente?

Je m’efforçai de me bien graver dans le cœur ces réflexions si justes et si senties; et cela fait, je vis qu’il fallait être conséquent, et que je ne pouvais l’être autrement qu’en bénissant les jugements équitables de Dieu, en l’aimant, et en éteignant en moi toute volonté contraire à ces jugements.

Pour persévérer de plus en plus dans cette résolution, j’imaginai d’analyser désormais avec soin tous mes sentiments, en les écrivant. Le mal était que la commission, tout en permettant que j’eusse des plumes et du papier, comptait les feuilles de papier, avec défense d’en détruire aucune, et se réservant d’examiner à quoi je les avais employées. Pour suppléer au papier, je recourus à l’innocent artifice de polir avec un morceau de verre une table grossière que j’avais, et j’y écrivais ensuite chaque jour de longues méditations sur les devoirs des hommes et les miens en particulier.

Je n’exagère pas en disant que les heures ainsi employées étaient parfois délicieuses pour moi, malgré la difficulté de respirer que me faisaient souffrir la chaleur énorme et les morsures très douloureuses des moustiques. Pour diminuer la trop grande multiplicité de ces dernières, j’étais obligé, en dépit de la chaleur, de m’envelopper soigneusement la tête et les jambes, et d’écrire non seulement avec des gants, mais les poignets emmaillotés, afin que les moustiques n’entrassent pas dans mes manches.

Ces méditations avaient un caractère plutôt biographique. Je faisais l’histoire de tout le bien et de tout le mal qui s’étaient opérés en moi depuis mon enfance, discutant avec moi-même, m’ingéniant à résoudre toute espèce de doute, coordonnant du mieux que je savais toutes mes connaissances, toutes mes idées sur chaque chose.

Lorsque toute la superficie utilisable de la table était pleine d’écriture, je lisais et je relisais; je méditais sur ce que j’avais déjà médité, et enfin je me décidais (souvent à regret) à tout racler avec mon verre, afin d’avoir encore cette surface prête à recevoir de nouveau mes pensées.

Je continuais ensuite mon histoire, toujours ralentie par des digressions de toute nature, des analyses de tel ou tel point de métaphysique, de morale, de politique, de religion; et, quand tout était rempli, je recommençais à lire et à relire, puis à racler.

Ne voulant avoir aucun prétexte qui m’empêchât de me redire à moi-même, avec la plus entière fidélité, les faits dont je me souvenais et mes opinions, et prévoyant la possibilité de quelque visite inquisitoriale, j’écrivais dans un jargon, c’est-à-dire avec des transpositions de lettres et des abréviations dont j’avais une très grande habitude. Il ne m’arriva cependant jamais aucune visite semblable, et personne ne s’aperçut que je passais si bien mon triste temps. Quand j’entendais le geôlier ou d’autres ouvrir la porte, je couvrais la petite table d’un linge, et je mettais dessus l’encrier et le petit cahier _légal_.

CHAPITRE XXVIII

Ce petit cahier avait aussi quelques-unes de mes heures qui lui étaient consacrées, souvent une journée ou une nuit tout entière. Là, j’écrivais des œuvres littéraires. C’est alors que je composai l’_Esther d’Engaddi_, l’_Iginia d’Asti_ et les chants intitulés: _Tancreda_, _Rosilde_, _Eligi e Valafrido_, _Adello_, sans compter plusieurs canevas de tragédies et d’autres productions, parmi lesquelles un poème sur la _Ligue lombarde_ et un autre sur _Christophe Colomb_.

Comme il n’était ni prompt ni facile, quand le petit cahier était terminé, d’obtenir qu’on me le renouvelât, je traçais le premier jet de toute composition sur la petite table, ou sur du papier grossier dans lequel je me faisais apporter des figues sèches ou d’autres fruits. Parfois, en donnant mon dîner à l’un des guichetiers et en lui faisant croire que je n’avais pas faim, je l’amenais à me faire cadeau de quelque feuille de papier. Cela arrivait seulement dans certains cas, lorsque la table était encombrée d’écriture et que je ne pouvais me décider à la racler. Alors je souffrais la faim; et, quoique le geôlier eût mon argent en dépôt, je ne lui demandais pas à manger de toute la journée, en partie pour qu’il ne soupçonnât pas que j’avais donné mon dîner, en partie pour que le guichetier ne s’aperçût pas que j’avais menti en l’assurant de mon manque d’appétit. Le soir, je me soutenais avec du café très fort, et je suppliais qu’il fût fait par la _siora_ Zanze. C’était la fille du geôlier, qui, lorsqu’elle pouvait le faire en cachette de sa mère, le faisait extraordinairement fort, à tel point que, grâce au vide de mon estomac, il m’occasionnait une espèce de convulsion qui n’était pas douloureuse et qui me tenait éveillé toute la nuit.

Dans cet état de demi-ivresse, je sentais redoubler mes forces intellectuelles; je faisais de la poésie et je philosophais, et je priais jusqu’à l’aube avec un merveilleux plaisir. Une soudaine lassitude m’assaillait ensuite; alors je me jetais sur le lit, et malgré les moustiques, qui réussissaient, si bien enveloppé que je fusse, à me sucer le sang, je dormais profondément une heure ou deux.

De pareilles nuits, agitées par du café très fort pris l’estomac vide, et passées dans une si douce exaltation, me semblaient trop bienfaisantes pour que je ne voulusse pas m’en procurer souvent. C’est pourquoi, même sans avoir besoin du papier du guichetier, je prenais assez souvent le parti de ne pas goûter une bouchée du dîner, afin d’obtenir le soir le charme désiré du magique breuvage, heureux quand j’arrivais à mon but! Plus d’une fois il m’arriva que le café n’avait pas été fait par la compatissante Zanze, et n’était qu’une boisson inefficace. Alors la déception me mettait un peu de mauvaise humeur. Au lieu d’être électrisé, je languissais, je bâillais, je sentais la faim, et je ne pouvais dormir.

Je m’en plaignais ensuite à Zanze, et elle y compatissait. Un jour que je criais contre elle avec aigreur, comme si elle m’avait trompé, la pauvrette se mit à pleurer et me dit: «Monsieur, je n’ai jamais trompé personne, et tout le monde me traite de trompeuse.

--Tout le monde! oh! je vois que je ne suis pas le seul qui se mette en colère à cause de cette boisson.

--Je ne veux pas dire cela, monsieur. Ah! si monsieur savait!... si je pouvais verser mon cœur dans le sien!...

--Mais ne pleurez pas ainsi. Que diable avez-vous? Je vous demande pardon si je vous ai grondée à tort. Je crois très bien que ce n’est pas votre faute si j’ai eu un si mauvais café.

--Eh! je ne pleure pas pour cela, monsieur.»

Mon amour-propre resta quelque peu mortifié, mais je souris.

«Vous pleurez donc à l’occasion de mes reproches, mais pour tout autre chose?

--Vraiment, oui.

--Qui vous a traitée de trompeuse?

--Un amant.»

Et son visage se couvrit de rougeur. Et, dans sa confiance ingénue, elle me raconta une idylle moitié comique, moitié sérieuse, qui m’émut.

CHAPITRE XXIX

A partir de ce jour, je devins, je ne sais pourquoi, le confident de la jeune fille, et elle revint s’entretenir longuement avec moi.

Elle me disait: «Monsieur est si bon que je le regarde comme une fille pourrait regarder son père.

--Vous me faites un vilain compliment, répondais-je en repoussant sa main; j’ai à peine trente-deux ans, et déjà vous me regardez comme votre père!

--Eh bien, monsieur, je dirai: comme un frère.»

Et elle me prenait la main de force, et me la serrait avec affection. Et tout cela était très innocent.

Je me disais ensuite à part moi: «C’est heureux qu’elle ne soit pas belle! autrement cette innocente familiarité pourrait me déconcerter.»

D’autres fois je disais: «C’est heureux qu’elle soit si jeune; il n’y a pas de danger que je devienne jamais amoureux d’une enfant de cet âge.»

D’autres fois, il me venait quelque inquiétude en m’apercevant que je m’étais trompé en la jugeant laide, et j’étais obligé de convenir que ses contours et ses formes n’étaient pas irréguliers.

«Si elle n’était pas si pâle, disais-je, et si elle n’avait pas ces quelques taches de rousseur sur la figure, elle pourrait passer pour belle.»

La vérité est qu’il est impossible de ne pas trouver quelque charme dans la présence, dans les regards, dans le langage d’une jeune fille vive et affectueuse. Puis, je n’avais rien fait pour captiver sa bienveillance, et elle m’aimait _comme un père ou comme un frère_, à mon choix. Pourquoi? Parce qu’elle avait lu la _Francesca da Rimini_ et l’_Eufemio_, et mes vers la faisaient tant pleurer! Et puis parce que j’étais prisonnier, _sans avoir_, disait-elle, _ni volé ni tué_!

En somme, moi qui m’étais affectionné à Madeleine sans la voir, comment aurais-je pu être indifférent à ses soins de sœur, à ses gracieuses cajoleries, à l’excellent café de la

Venezianina adolescente sbirra[8]?

[8] La jeune petite sbire vénitienne.

Je serais un imposteur si j’attribuais à la sagesse de ne m’en être pas amouraché. Je ne m’en amourachai pas uniquement parce qu’elle avait un amant dont elle était folle. Malheur à moi s’il en eût été autrement!

Mais si le sentiment qu’elle éveilla en moi ne fut pas celui qu’on nomme amour, je confesse qu’il s’en rapprochait un peu. Je désirais qu’elle fût heureuse, qu’elle réussît à se faire épouser par celui qui lui plaisait. Je n’avais pas la moindre jalousie, pas la moindre idée qu’elle pût me choisir pour l’objet de son amour. Mais, quand j’entendais ouvrir la porte, le cœur me battait dans l’espoir que c’était Zanze; et si ce n’était pas elle, je n’étais pas content; si c’était elle, le cœur me battait plus fort et se réjouissait.

Ses parents, qui avaient déjà conçu bonne opinion de moi, et qui savaient qu’elle était follement éprise d’un autre, ne se faisaient aucun scrupule de la laisser venir presque toujours m’apporter le café du matin, et parfois celui du soir.

Elle avait une simplicité et une bonté séduisantes. Elle me disait: «Je suis si amoureuse d’un autre, et cependant je reste si volontiers avec monsieur! Quand je ne vois pas mon amant, je m’ennuie partout, excepté ici.

--Ne sais-tu pas pourquoi?

--Je ne le sais pas.

--Je te le dirai, moi; parce que je te laisse parler de ton amant.

--Cela peut très bien être; mais il me semble que c’est aussi parce que j’estime tant monsieur!»

Pauvre enfant! Elle avait le bienheureux défaut de me prendre toujours la main et de me la serrer, et elle ne s’apercevait pas que cela me plaisait et me troublait tout à la fois.

Grâces soient rendues au Ciel, car je puis me rappeler cette bonne créature sans le moindre remords.

CHAPITRE XXX

Ces pages seraient certainement plus amusantes si la Zanze était devenue amoureuse de moi, ou si moi, du moins, je m’étais épris d’elle. Et pourtant le sentiment de simple bienveillance qui nous unissait m’était plus cher que l’amour. Et si, dans de certains moments, je craignais qu’il ne pût changer de nature dans mon cœur égaré, je m’en attristais alors sérieusement.

Une fois, dans le doute de ce qui pouvait m’arriver, désolé de la trouver (je ne savais par quel charme) cent fois plus belle qu’elle ne m’avait semblé dans le principe, surpris de la mélancolie que j’éprouvais loin d’elle et de la joie que me rendait sa présence, je me pris à faire, pendant deux jours, le bourru, m’imaginant qu’elle se départirait un peu de la familiarité qu’elle avait contractée avec moi. L’expédient ne valut pas grand’chose; cette enfant était si patiente, si compatissante! Elle appuyait son coude sur la fenêtre et restait à me regarder en silence. Puis elle me disait:

«Monsieur paraît ennuyé de ma compagnie. Pourtant, si je le pouvais, je resterais ici toute la journée, précisément parce que je vois qu’il a besoin de distractions. Cette mauvaise humeur est l’effet naturel de la solitude. Mais qu’il essaye de causer un peu, et la mauvaise humeur se dissipera. Et si monsieur ne veut pas causer, je causerai, moi.

--De votre amant, hein?

--Eh! non; pas toujours de lui! je sais aussi parler d’autre chose.»

Et elle commençait en effet à me parler de ses petits intérêts de famille, de la rudesse de sa mère, de la bonhomie de son père, des enfantillages de ses frères. Et ses récits étaient pleins de simplicité et de grâce. Mais, sans s’en apercevoir, elle retombait ensuite toujours sur son thème de prédilection, son malheureux amour.

Je ne voulais pas cesser d’être bourru, et j’espérais qu’elle s’en fâcherait. Mais, soit inadvertance ou artifice, elle n’avait pas l’air de comprendre, et il fallait que je finisse par me rasséréner, par sourire, m’attendrir, et la remercier de sa douce patience avec moi.

Je renonçai à l’ingrate pensée de chercher à l’indisposer, et peu à peu mes craintes se calmèrent. En vérité, je n’en étais pas épris. J’examinai longtemps mes scrupules; j’écrivis mes réflexions sur ce sujet, et j’éprouvais du plaisir à les développer.

L’homme s’effraye parfois de terreurs qui ne sont pas fondées. Afin de ne pas les craindre, il faut les considérer avec plus d’attention et de plus près.

Et puis était-ce un crime, si je désirais ses visites avec une tendre inquiétude, si j’en appréciais la douceur, si je me plaisais à être plaint par elle et à lui rendre pitié pour pitié, puisque les pensées que nous avions l’un sur l’autre étaient pures comme les plus pures pensées de l’enfance, puisque même ses serrements de main et ses plus affectueux regards, tout en me troublant, me remplissaient d’un respect salutaire?

Un soir, en épanchant dans mon cœur une grande affliction qu’elle avait éprouvée, l’infortunée jeta ses bras autour de mon cou, et me couvrit le visage de ses larmes. Dans cet embrassement, il n’y avait pas la moindre idée profane. Une fille ne peut embrasser son père avec plus de respect.

Pourtant, l’incident passé, mon imagination en resta trop frappée. Cet embrassement revenait souvent à mon esprit, et alors je ne pouvais plus penser à autre chose.

Une autre fois qu’elle s’abandonna à un semblable élan de confiance filiale, je me dégageai promptement de ses bras chéris, sans la presser sur moi, sans l’embrasser, et je lui dis en balbutiant:

«Je vous en prie, Zanze, ne m’embrassez jamais; ce n’est pas bien.»

Elle fixa ses yeux sur mon visage, les baissa et rougit; et ce fut certainement la première fois qu’elle lut dans mon âme la possibilité de quelque faiblesse à son égard.

Elle ne cessa pas d’être familière avec moi depuis ce moment, mais sa familiarité devint plus respectueuse, plus conforme à mon désir, et je lui en fus reconnaissant.

CHAPITRE XXXI

Je ne puis parler du mal qui afflige les autres hommes; mais, quant à celui qui m’est échu par le sort depuis que je vis, il faut que je confesse qu’après l’avoir bien examiné, j’ai toujours trouvé qu’il m’avait été de quelque utilité. Oui, jusqu’à cette horrible chaleur qui m’accablait, et ces essaims de moustiques qui me faisaient une guerre si féroce, mille fois j’y ai réfléchi! Sans l’état de continuel tourment, comme était celui-ci, aurais-je eu la constante vigilance nécessaire pour me conserver invulnérable aux traits d’un amour qui me menaçait, et qui serait difficilement resté un amour suffisamment respectueux, avec un caractère aussi enjoué et aussi caressant que celui de cette jeune fille? Si parfois je tremblais pour moi dans cet état, comment aurais-je pu gouverner les caprices de ma fantaisie dans une atmosphère un peu agréable, un peu favorable à la joie?

Étant donnée l’imprudence des parents de Zanze, qui avaient tant de confiance en moi; étant donnée l’imprudence de celle-ci, qui ne prévoyait pas pouvoir être pour moi la cause d’une ivresse coupable; étant donné le peu de fermeté de ma vertu, il n’est pas douteux que la chaleur suffocante de cette fournaise et les cruels moustiques n’aient été une chose salutaire.

Cette pensée me réconciliait un peu avec ces fléaux. Et alors je me demandais:

«Voudrais-tu en être délivré et passer dans une bonne chambre tempérée par un peu d’air frais, et ne plus voir cette affectueuse créature?»

Dois-je dire la vérité? Je n’avais pas le courage de répondre à cette question.

Quand on veut un peu de bien à quelqu’un, il est impossible de dire le plaisir que font les choses en apparence les plus nulles. Souvent une parole de Zanze, un sourire, une larme, un remerciement dans son dialecte vénitien, l’agilité de son bras à nous défendre, elle et moi, des moustiques avec son mouchoir ou avec son éventail, me mettaient au fond de l’âme une satisfaction enfantine qui durait toute la journée. Il m’était principalement doux de voir que ses chagrins s’apaisaient en me parlant, que ma pitié lui était chère, que mes conseils la persuadaient, et que son cœur s’enflammait alors que nous raisonnions de la vertu et de Dieu.

«Quand nous avons parlé ensemble de religion, disait-elle, je prie plus volontiers et avec plus de foi.»

Quelquefois, interrompant tout à coup un raisonnement frivole, elle prenait la Bible, l’ouvrait, baisait au hasard un verset et voulait ensuite que je le lui traduisisse et lui en fisse le commentaire. Et elle disait: «Je voudrais que chaque fois que monsieur relira ce verset, il se souvienne que j’y ai imprimé un baiser.»

A la vérité, ses baisers ne tombaient pas toujours à propos, surtout s’il lui arrivait d’ouvrir le _Cantique des Cantiques_. Alors, pour ne pas la faire rougir, je profitais de son ignorance du latin, et je me servais de phrases au moyen desquelles, la sainteté du livre étant sauvegardée, je sauvegardais aussi son innocence à elle, qui m’inspiraient toutes deux la plus grande vénération. Dans de pareils cas, je ne me permis jamais de sourire. Toutefois, ce n’était pas un petit embarras pour moi, lorsque, parfois, n’entendant pas bien ma pseudo-version, elle me priait de traduire la période mot pour mot, et ne me laissait point passer furtivement à un autre sujet.

CHAPITRE XXXII