Les préjugés nécessaires

Part 6

Chapter 63,874 wordsPublic domain

La société crée ainsi des sentiments sublimes et des devoirs sublimes, _naïvement_, pour son profit. Elle joue exactement ici le rôle de ce «grand trompeur» dont nous avons parlé et qui, selon certains philosophes, nous pipe et nous fait agir pour des fins qui nous dépassent infiniment. Et par parenthèse il est assez probable que c’est l’action suggestionnante de la société sur les individus qui a inspiré à nos philosophes cette idée d’une action suggestionnante de la nature et d’une grande tromperie poursuivie par la nature sur les individus. Que le grand trompeur existe, je ne suis pas assez métaphysicien pour le savoir; mais ce que je sais, c’est que la société est ce grand trompeur dans les limites de la portion de l’humanité qu’elle suggestionne.

Elle fait travailler ses ouvriers dans les soubassements de sa cathédrale qu’ils ne verront jamais en leur donnant l’hallucination de la cathédrale bâtie. L’analogie est exacte. Est-ce que l’ouvrier qui commence la cathédrale songe qu’il la verra ou qu’il ne la verra pas? Il ne songe ni à l’un ni à l’autre. Il ne réfléchit pas sur les contingences. Il la voit; il la voit, mort ou vivant, et dans cette vision l’accident de la mort individuelle est simplement supprimé. Ainsi la société fait travailler ses ouvriers-héros; et, naïve trompeuse, elle est la première à les admirer.

Cette admiration est une partie inconsciente de sa tromperie. Si ces ouvriers ne se sentaient pas admirés par elle, ils ne travailleraient pas. Mais ils se sentent admirés, magnifiés, glorifiés, bénis et à leur tour, naïvement aussi, ils trompent la société. Ils lui font croire, par l’admiration qu’ils lui inspirent, _dans_ l’admiration qu’ils lui inspirent, non seulement qu’elle est leur obligée, ce qui est vrai, mais que c’est pour eux qu’elle agit, pour leur gloire, pour leur bonheur supérieur, pour leur immortalité. Figurez-vous «le grand trompeur» nous conduisant à ses fins transcendantes que nous ne comprenons pas; oui; mais en même temps s’imaginant, ce qui est peut-être vrai et je ne suis pas de son conseil, qu’il nous fait heureux, qu’il nous fait grands, qu’il nous fait une destinée enviable. Tel est le sentiment de la société à l’égard de ses bons serviteurs.

De cette combinaison de trompeur trompé et de trompés qui sont réciproquement trompeurs, se fait le bien social ou du moins ce que les hommes considèrent comme le bien social; et cela en tout cas est un des plus grands et des plus beaux spectacles que nous offre l’humanité et qu’elle puisse offrir à qui la regarde.

Remarquez cependant que la société n’approuve et n’exalte que les conduites sublimes _qui lui sont utiles_. Elle reste indifférente à la vertu en soi, à l’héroïsme en soi. Elle ne le comprend même pas, elle ne le voit point. Le saint, l’ascète, le stoïcien, lui sont étrangers; elle les regarde comme des originaux sans importance; ils passent à côté d’elle; elle passe à côté d’eux. Nul doute que Rome n’ait considéré les martyrs avec indifférence quand elle ne les considérait pas avec haine comme ennemis publics, ainsi qu’on le lui disait. Ils meurent pour leur foi: qu’est-ce que cela me fait?

--Cependant mourir pour une idée, c’est la vertu pure.

--Ils ne meurent pas pour moi. Qui êtes-vous pour me tenir ce langage? Un chrétien?

Et en effet personne, sauf un chrétien, ne pouvait tenir ce langage. Marc-Aurèle lui-même ayant persécuté les chrétiens, on ne peut guère supposer qu’en son for intérieur il les admirât, et pourtant il se connaissait en vertu pure. La société n’admire que les vertus qu’elle inspire.

_Seulement_, à cultiver ainsi la plante humaine, on lui fait produire des fruits qu’on n’a point imaginés, _non sua poma_. A créer dans l’homme une vertu élémentaire, puis une vertu moyenne, puis un idéal de vertu, on l’habitue, je veux dire on habitue les mieux doués parmi les hommes à se faire à eux-mêmes une morale de plus en plus élevée qui pourra se rendre indépendante de ces desseins de la société qui ont présidé à son élaboration. Il se trouve des hommes qui, pénétrés héréditairement du sentiment du devoir, confirmés dans ce sentiment par leur éducation, enfoncés plus avant dans ce sentiment par leurs réflexions et par la passion généreuse de la lutte contre les passions, arrivent à adorer le devoir pour lui-même, le devoir pour la beauté du devoir, le devoir pur.

Ils ne négligeront pas les devoirs sociaux, sachant bien que le devoir social est une partie du devoir, puisqu’il est devoir de reconnaissance, devoir de fidélité, devoir de solidarité; ils ne négligeront pas leurs devoirs sociaux et mettront même un point d’honneur à s’en acquitter mieux que la plupart, pour ne point se faire dire: «où places-tu ta sagesse; et ne la places-tu pas loin du péril et du poids du jour?»; ils ne négligeront point, et tout au contraire, leurs devoirs sociaux; mais ils seront persuadés que tout le devoir n’est pas là et que le mettre là c’est le rétrécir; en deçà de la société, ils verront eux-mêmes, ils verront leur personne morale qu’il s’agit de perfectionner, de rendre meilleure même en choses dont la société n’a pas besoin; qu’il s’agit de rendre plus droite, plus pure, plus occupée d’entretiens sublimes, statue vivante de l’honneur; au delà de la société, ils se verront et se reconnaîtront des devoirs envers l’humanité; ils découvriront cette société du genre humain, _societas generis humani_, que démêlaient déjà Cicéron et Sénèque et qui la démêlaient plus facilement qu’un moderne ne le peut faire parce que leur pays avait à peu près, par la conquête, réalisé cette société et tendait entièrement à la réaliser par la «paix romaine»; ils se verront citoyens du genre humain, ce qui ne laissera pas de les gêner souvent comme citoyens d’une patrie particulière, et ils verront naître de là des conflits de devoirs qui tourmenteront leurs cœurs et exerceront leur esprit.

La société, en créant la morale, a créé un principe d’action et un principe d’abstention qui étaient à son service, qui étaient pour son besoin et qui ont fini, en se développant et en s’agrandissant, par la dépasser.

Considérée comme préjugé nécessaire, la morale est le plus impérieux des préjugés, peut-être parce qu’il est le plus indispensable. Nietzsche l’appelle tantôt la Circé des philosophes, tantôt la Circé de l’humanité, spirituellement, mais avec une exactitude insuffisante peut-être, puisque Circé transformait les hommes en animaux et que Nietzsche déclare lui-même que, sans «les erreurs qui résident dans les données de la morale, l’homme serait resté animal». La morale est une Circé ascendante. Mais c’est bien une magicienne impérieuse et qui prétend ramener tout à elle et tout gouverner. Bien avant Platon, qui n’a fait que systématiser tout cela, elle a prétendu ramener toutes les actions humaines et toutes les facultés humaines à elle-même comme à leur dernière fin.

Elle a dit à l’ouvrier en le faisant frémir sur les conséquences sociales d’une désobéissance à cet ordre: «Tu n’exerceras qu’un métier qui rendra l’homme plus sain, ou tout au moins tu n’en exerceras pas qui puisse le déprimer physiquement et moralement.»

Elle a dit à l’artiste en lui inspirant la même terreur: «Tu ne dépraveras point; et, de plus, tu n’auras de valeur vraie et tu ne seras respectable que si par ton art tu inspires des sentiments nobles.»

Elle a dit à l’orateur: «Tu ne seras respectable et digne même du nom d’orateur que si tu es à mon service; que si, finalement, tes discours tendent à me réaliser davantage et à réaliser mon règne parmi les hommes.»

Elle a dit à l’homme d’État en lui inspirant la même terreur: «La politique, c’est moi; et quand elle n’est pas moi, elle n’est qu’un moyen détestable et honteux d’arriver à la puissance; autrement dit, la politique, c’est moi ou une escroquerie. La politique c’est l’art d’amener les hommes à vivre moralement et de plus en plus moralement.»

Elle a dit au savant en lui inspirant les mêmes terreurs: «Prends garde que la connaissance ne soit immorale; et si elle te paraît telle, ne la divulgue pas. Une vérité immorale n’a pas le droit d’être vraie, ou plutôt elle n’est pas vraie; car je suis toute vérité et il n’y a de vérité que relativement à moi et proportionnellement à moi.» Et les savants eux-mêmes, tant est grande la force d’intimidation de la morale, se sont réclamés de la morale même pour lui répondre et ont dit: «Mais il est moral de ne pas se tromper et de ne pas tromper les autres; nous sommes moraux en ne mentant pas.» Ils ont cru devoir faire leurs excuses à la morale.

Si la morale est si séductrice et si impérieuse, c’est que l’homme sent bien que sans elle il pourrait vivre;--et c’est pour cela que si souvent il se surprend à en vouloir secouer le joug,--mais non pas de la façon nouvelle dont les circonstances l’ont forcé de vivre, c’est-à-dire de la façon sociale; il sent que la morale est le lien même de la société, ou bien plutôt que la société nécessaire suggère la morale comme une forme de sa nécessité, comme la maxime de sa nécessité et que le contrat social, c’est la convention morale.

De sorte que ceux qui nient la morale peuvent avoir raison, peuvent avoir raison en disant qu’il n’y a là d’abord qu’une convention et ensuite qu’une habitude; mais sont toujours dans le faux, dans le faux social parce que la vérité sociale est qu’il y ait un gouvernement des hommes par eux-mêmes, dans leurs relations entre eux et pour leurs relations entre eux et que ce gouvernement est une morale, plus ou moins élevée, plus ou moins pure, plus ou moins noble, mais une morale toujours, une morale, c’est-à-dire sacrifier quelque chose de soi à quelque chose qui nous dépasse.

Cela est si vrai que les négateurs de la morale, en théorie, n’existent pas. On ne nie la morale qu’en action. A la vérité, de cette façon-là, on la nie bien. Les négateurs de la morale ont toujours une pensée de derrière la tête qui est une pensée morale. Nietzsche: «Je nie la moralité comme je nie l’alchimie; je nie les hypothèses, mais non pas qu’il y ait eu des alchimistes qui ont cru à ces hypothèses et qui se sont fondés sur elles. Je nie l’immoralité; je ne nie pas qu’il y ait beaucoup d’hommes qui se sentent immoraux; je nie qu’il y ait vraiment une raison pour qu’ils se sentent ainsi. Je ne nie point, n’étant pas fou, qu’il faut éviter et combattre beaucoup d’actions dites immorales, qu’il faut exécuter et encourager beaucoup de celles qu’on dit morales: mais je crois _qu’il faut faire l’une et l’autre chose pour d’autres raisons qu’on l’a fait jusqu’à présent. Il faut que nous changions notre façon de voir pour arriver à changer notre façon de sentir_.»

Toutes les fois que vous entendrez nier la morale, le dialogue suivant pourra s’établir entre votre voisin et vous: «Quel est cet homme qui nie la morale?--C’est un homme qui en cherche une».

CHAPITRE V

LES RELIGIONS

Les religions, comme l’a très bien dit Secrétan, dont la définition, quoique un peu lourde, me paraît la plus juste, sont des «déterminations de la vie humaine par le sentiment d’un lien unissant l’esprit humain à l’esprit [ou aux esprits] mystérieux dont il reconnaît la domination sur le monde et sur lui-même et auxquels il aime à se sentir uni».

Ce besoin de déterminer ainsi la vie humaine me paraît remonter plus loin que l’invention sociale. Considérées comme préjugés nécessaires, les religions seraient donc au nombre de ces croyances antérieures à elle, que la société prend en main et modifie à son service, pour ses besoins et pour ses fins. Ce que nous savons des sauvages, qui ne sont pas des hommes primitifs, mais qui doivent se rapprocher de cela, nous permet de croire en effet que les religions sont aussi anciennes que l’homme même ou à très peu près.

Dès que l’homme a erré sur la terre, il a eu peur, et je ne serais pas très éloigné de croire aussi que dès qu’il a erré sur la terre il a eu gré. Il a eu peur des forces inconnues qui lui faisaient mal ou qui le menaçaient de mort, froid, trop grande chaleur, vents, tempêtes, orages, foudre, eau torrentielle, inondations, incendies allumés par la foudre, poisons, etc. Mais on peut bien croire aussi qu’il a eu gratitude envers la source fraîche qui étanchait sa soif, l’ombre reposante des forêts, l’arbre qui lui donnait des fruits.

Or, de tout cela, qu’il ne pouvait considérer, partant de lui-même, que comme des personnages supérieurs, malveillants ou bienveillants, il a fait des dieux. «J’ai lu, dit Bayle, dans le voyage du chevalier Drach, que les habitants [sauvages] de la Nouvelle Albion prenaient les Anglais pour des dieux parce que, leur montrant leurs plaies, ils en recevaient des emplâtres et des onguents qui les guérissaient;--et au contraire les Espagnols furent pris pour des dieux dans l’Amérique à cause du mal qu’ils faisaient par leurs canons, et l’on prit leur navire pour un oiseau qui les eût portés du ciel en terre.» Voilà précisément la religion primitive: un Dieu est un être supérieur qui est capable de faire du mal et qu’on craint;--un Dieu est un être supérieur qui est capable de faire du bien et qu’on aime.

«_Primus in orbe Deos fecit Timor_» est faux, ou du moins incomplet. Il faut dire «_Et Timor et gaudens fecerunt Gratia divos._» Et si l’on veut, comme je le crois, que les premières impressions furent de terreur et qu’il fallut quelques réflexions pour que l’homme _aimât_ la source après avoir craint le torrent, disons: «_Prima Deos fecit Formido, proxima fecit Gratia._»

Toujours est-il que la crainte et l’amour reconnaissant sont les principes mêmes des religions.

La crainte _domine_ longtemps l’homme, l’homme étant beaucoup plus sensible à la puissance terrible des dieux qu’à leurs faveurs, qui lui semblent avares et momentanées; et le droit à la vie étant un sentiment naturel à l’homme et beaucoup de méditations lui étant nécessaires pour arriver à cette idée que _la vie même_, quelle qu’elle soit, est une faveur continue et incomparable de la nature. La crainte donc domine longtemps. On adore surtout des dieux méchants, pour les _apaiser_; on les considère comme éternellement irrités, la nature nous paraissant surtout quelque chose qui nous repousse et qui trouve toujours que nous empiétons sur elle. Le Dieu de la Bible, quoique Dieu unique, est beaucoup plus un Dieu terrible qu’un Dieu bon et favorable; c’est un Dieu qui trouve toujours qu’on ne lui obéit pas assez et point assez correctement, et qui toujours punit et toujours se venge. La plupart des cérémonies du paganisme sont destinées beaucoup plus à détourner les infortunes que l’on craint d’en haut qu’à s’attirer les faveurs que l’on en désire ou qu’à remercier des faveurs qu’on en a reçues. C’est surtout à la foudre grondant ou lancée qu’on reconnaît Zeus. Traduisant, sans doute, un vieux poète grec, Horace dit

Cœlo tonantem Credidimus Jovem regnare.

Et encore:

Parcus deorum cultor et infrequens... ... nunc retrorsum Vela dare atque iterare cursus Cogor relictos. Namque Diespiter, Igni corusco nubila dividens Plerumque, per purum tonantes Egit equos...

Tacite encore, très _arriéré_, tout plein de superstitions, voyant donc, très probablement, la religion sous l’angle des anciens temps, prétend que les dieux ont plus à cœur de punir l’homme et se venger que de lui assurer la sécurité: «_Neque enim unquam atrocioribus populi romani cladibus magisve justis approbatum est non esse curæ deis securitatem nostram, esse ultionem._» Nous aurons à revenir sur ce point de vue à propos de la _Némésis_, dont, parce qu’elle est une idée très particulière, nous ferons un chapitre à part.

Cependant ce double sentiment de terreur mêlée de reconnaissance, amenait peu à peu à une religion bilatérale, qui admettait dans le monde des dieux favorables à l’homme et des dieux irrités contre l’homme et voulant toujours sa perte, en un mot des Dieux du bien et des Dieux du mal. D’après Plutarque, le roi Amasis, à cette question: quoi de plus bienfaisant? répondit: Dieu; et à cette question: quoi de plus malfaisant? le Démon. Le roi Amasis était déjà manichéen.

Les anciens prêtres de l’Étrurie, au témoignage encore de Plutarque, étaient assurés que Jupiter avait deux foudres, l’une favorable, autant qu’une foudre peut être favorable à quelque chose, et l’autre funeste; et que de son premier mouvement, et sans consulter personne, il lançait la première et qu’il ne lançait l’autre que sur le conseil des autres dieux. Ceci, sans compter que c’est une histoire charmante, est la transition de la seconde phase à la troisième, la première étant celle où surtout on craint les dieux, la seconde étant celle où à la fois on les craint et on les aime, la troisième étant celle où surtout on a confiance en eux.

On arrive en effet à les considérer comme auteurs des biens et à se demander pourquoi le mal existe et à s’ingénier à trouver une réponse qui justifie les dieux de l’existence du mal et qui le mette en dehors d’eux. Ne faut-il pas remarquer, en effet, que dans tout le paganisme romain l’épithète de _très bon_ précède celle de _très grand_ dans l’énumération des titres de Jupiter, ce qui fait dire à Cicéron: «_Ipse Jupiter, id est juvans pater, quem appellamus a poetis patrem Divum atque hominum; a majoribus nostris optimum maximum et quidem ANTE OPTIMUM, ID EST BENEFICENTISSIMUM, QUAM MAXIMUM, quia majus est certeque GRATIUS prodesse omnibus quam opes magnas habere._»

Ne faut-il pas remarquer que de très haute antiquité, tout en conservant les dieux méchants, on ne divinisait parmi les hommes que ceux qui avaient été bienfaiteurs? Ne faut-il pas remarquer que les Scythes dirent à Alexandre: «Si tu es né Dieu, tu dois faire du bien aux hommes et non pas leur nuire»? Ne faut-il pas remarquer que le philosophe Antipater définissait Dieu: «un animal heureux, immortel et bon à l’homme»? Enfin c’était un proverbe, chez les Grecs comme chez les Latins, que la meilleure manière d’imiter les dieux était de faire le bien, et que jamais l’homme ne se rapprochait plus des dieux que quand il sauvait un homme.

Au fond, toute religion est faite de pessimisme et d’optimisme; mais les religions, en général, passent du pessimisme à l’optimisme, à mesure que cette idée se fait parmi les hommes que la faveur est gratuite et que le mal infligé peut être une punition; ou seulement que la faveur est gratuite et que le mal infligé peut-être l’acte de quelqu’un à qui l’on déplaît. Jouant avec ses idées, comme toujours, Bayle dit d’abord: «De toutes les vertus de Dieu, c’est la bonté qui serait la plus visible si les hommes se servaient de réflexion. Quelle bonté n’est-ce pas d’avoir attaché du plaisir à toutes les actions nécessaires et de nous avoir rendus susceptibles du plaisir en une infinité de façons? On a beau dire que nous le sommes encore plus du chagrin et de la douleur, cela n’est pas vrai, et quand il serait vrai, nous ne devrions pas pour cela méconnaître la grande bonté de Dieu, puisqu’il nous serait aisé de voir que les plaisirs dont nous jouissons viennent des lois qu’il a posées dans la nature et que nos chagrins viennent du mauvais usage que nous faisons de notre raison.» [Rousseau reprendra cela plus tard.]--Bayle dit, donc, cela et puis il ajoute, pour jouir du plaisir de se réfuter: «Notez en passant que cette différence qu’on observe et que l’on fonde sur les suites du mauvais usage que nous faisons de notre liberté pourrait ne pas contenter des adversaires difficiles; car ils diraient que cela même que l’homme abuse de la raison pour se chagriner mal à propos est un grand malheur et doit être mis dans le partage des afflictions; de sorte que si l’on fait le parallèle des biens et des maux que la Providence fait à l’homme, il ne faut pas moins compter les maux qui naissent de la faiblesse de la raison que les maladies, la faim, le froid et autres incommodités.»

Il est vrai; mais la méditation de l’homme sur lui-même, nulle au commencement de l’humanité, progressant à travers les siècles, amenant de plus en plus l’homme à se considérer comme l’auteur de beaucoup de ses maux, déchargeant d’autant la responsabilité divine et s’arrêtant là, du moins pour la plupart des hommes et n’allant pas, ce qui commence à être un peu raffiné, jusqu’à accuser les dieux des méfaits mêmes de l’homme contre lui; la méditation de l’homme fait passer les religions du pessimisme presque intégral à un pessimisme mêlé d’optimisme; puis à une conception mi-partie optimiste mi-partie pessimiste; puis à une conception optimiste où le pessimisme ne fait plus qu’une difficulté ou qu’une ombre.

Ce passage, le naïf Plutarque le marque et le caractérise très bien dans les lignes souvent citées: [Périclès disait de lui-même en mourant] «que nul Athénien n’avait jamais par sa faute porté robe noire; et il me semble que c’est en cela qu’il méritait son surnom d’Olympien, lequel autrement eût été trop arrogant et superbe, mais qui, à le prendre ainsi, ne devait être ni odieux ni envié, mais plutôt très séant et convenable pour, en nature si bénigne et débonnaire et en si grande liberté d’action, avoir conservé ses mains nettes et pures. _C’est ainsi que nous réputons les dieux être auteurs de tous biens et causes de nuls maux_ et dignes en cela de régir et gouverner le monde, nous écartant des dires des poètes, lesquels mettent nos esprits en trouble et en confusion par leurs folles fictions qui se contredisent, attendu qu’ils appellent le ciel séjour très sûr, non tremblant, non agité des vents, non voilé de nuées, toujours doux et serein, en tout cas éclairé d’une pure lumière, digne habitation de natures souverainement heureuses et immortelles; et puis décrivent les dieux eux-mêmes pleins de dissensions, d’inimitiés, de colère et autres passions qui ne conviennent pas même à l’homme sage et de sain entendement.»

C’est que les poètes et particulièrement Homère, qui est surtout visé ici, sont placés chronologiquement--et aussi par leur génie compréhensif--entre la phase religieuse pessimiste de l’humanité et la phase religieuse optimiste de l’humanité et, voyant les dieux se transfigurer, les voient sous leurs deux figures.

C’est ainsi que le sentiment religieux en sa ligne générale, et quand on veut ne pas tenir compte des régressions, des sinuosités et des péripéties et des particularités, va de la terreur des dieux à l’amour de Dieu, d’une conception pessimiste et désespérée de l’univers à une conception consolante du gouvernement du monde et de divinités considérées surtout comme hostiles et formidables qu’il faut apaiser par du sang humain à une divinité qui verse son sang pour l’homme et dans le sein de laquelle on se réfugie comme dans le sein du consolateur et pour se consoler _de ce qu’elle a fait_.

J’ai parlé jusqu’ici des religions indépendamment de la société et indépendamment de l’influence que les sociétés ont eue sur elles. Venons à ce point de vue. L’homme primitif a, je crois, comme je l’ai dit, le sentiment religieux. Il sent des puissances mystérieuses dans tout ce qui l’entoure; il les craint, il en aime quelques-unes; voilà la première phase. Mais, comme surtout il les redoute, il lui vient à l’idée de s’attribuer à lui-même un Dieu protecteur qui le soutienne contre les malices des autres dieux. Comment cette idée, la plus difficile à expliquer dans toute l’histoire des religions, lui vient-elle? Probablement de circonstances observées et rattachées à l’idée générale du surnaturel. Le primitif se croit entouré de dieux. D’autre part, il rencontre un objet qui l’intéresse par sa beauté ou par sa bizarrerie:

Des plantes, des cailloux, des écorces bizarres, Du lit séché des flots les coquillages rares, Tout ce qui séduit l’œil et fixe le regard...