Part 15
Dans cette contrainte continue qu’elle exerce pour constituer la famille forte, _casta domus_, la société rencontre la nature qui pousse plutôt à la polygamie, l’homme surtout; elle rencontre le désir de divorce, chez l’homme surtout, chez la femme quelquefois. Elle est embarrassée; car son premier intérêt est la multiplication de l’espèce, et le maintien des mariages où la discorde règne entre les époux est contraire à la multiplication de l’espèce; et le divorce est favorable à la multiplication de l’espèce.
Mais, d’autre part, le maintien des mariages, même de ceux où règne la discorde, est favorable à la multiplication de l’espèce en ce sens qu’il conserve les enfants, ne les disperse pas, ne les met pas, de mauvaises, dans de plus mauvaises encore conditions d’élevage; et le divorce est défavorable à la multiplication de l’espèce en ce sens _et_ qu’il disperse les enfants et les met dans les plus mauvaises conditions d’élevage _et_ qu’il déprave les parents, non pas tous, mais un certain nombre.
Le mariage indissoluble a un caractère redoutable et sacré qui donne aux conjoints une mentalité particulière; ils se soumettent au mariage comme à une fatalité, comme à une partie de la fatalité universelle, comme à une des nombreuses choses de ce monde qui sont fatales et ils y plient leurs esprits comme à une fatalité; ils l’acceptent gravement et le supportent avec sérieux; le mariage indissoluble est une école, sinon de stoïcisme, du moins de philosophie grave et virile; _parce qu’il est une fatalité, il prend le caractère d’un devoir_.
Le mariage dissoluble a quelque caractère de l’union libre; on le contracte légèrement, comme engagement très facilement révocable. On y entre comme en un lieu d’où il est très aisé de sortir. On a toujours l’impression que l’on n’y est point, mais que l’on y passe. Il donne une mentalité qui n’est pas suffisamment sérieuse. C’est là son grand défaut pour moi, c’est presque son unique défaut.
J’ai fait remarquer ceci à propos du _Demi-Monde_ de Dumas fils. On avait noté qu’Olivier de Jalin, ce personnage «le plus honnête homme du monde» selon l’auteur, qui renseigne, sur les mauvaises mœurs d’une femme dont il a été l’amant, quelqu’un qui va l’épouser et qu’il connaît depuis quelques jours, avait paru en effet très honnête homme au public de son temps; puis, que, peu à peu, il avait paru un homme assez répugnant aux nouveaux publics. Je donnai cette explication que cela tenait tout simplement à ce que, depuis l’apparition du _Demi-Monde_, le mariage avait été aboli. Quand le mariage indissoluble existait, c’était une chose si redoutable, si funeste, que d’épouser une courtisane qui devait garder votre nom toute sa vie, qu’avertir celui qui allait faire cette sottise était honnête en somme, quoique inquiétant. Mais, du moment que le mariage n’est qu’une union libre légale, se marier avec une courtisane qu’on pourra quitter dès qu’on saura qu’elle l’est et qui ne gardera pas votre nom, est une chose si peu grave, si peu importante, un incident désagréable, mais si peu funeste, dans la vie, qu’avertir cet homme n’est plus qu’une goujaterie inutile, n’est plus aucunement excusable. Et donc, les publics des deux temps avaient raison.
L’exemple me semble topique. Le mariage indissoluble est une chose terriblement grave et qui donne de la gravité à ceux qui le contractent. Le mariage dissoluble est chose légère et qui donne de la légèreté à ceux qui le contractent, ou qui leur laisse celle qu’ils avaient.
Or cette mentalité sérieuse, c’est précisément celle que la société désire qu’aient les citoyens et par le mariage indissoluble elle la leur inspire. Elle fait le mariage indissoluble, non pour lui-même, ayant plutôt intérêt à son contraire, mais pour préparer l’état d’âme que le mariage indissoluble crée et dont elle a besoin plus peut-être que d’autre chose.
Montesquieu (dans les _Persanes_, il est vrai) est léger sur ce sujet. «Le divorce était permis dans la société païenne; il fut défendu aux chrétiens. Ce changement, qui parut d’abord de si petite conséquence [parut-il tel et pourquoi? passons] eut insensiblement des suites terribles et telles qu’on peut à peine les croire. On ôta non seulement toute la douceur du mariage mais aussi on donna atteinte à sa fin; en voulant resserrer ses nœuds on les relâcha, et au lieu d’unir les cœurs, comme on le prétendait, on les relâcha pour jamais... On voulut fixer le cœur; c’est-à-dire ce qu’il y a de plus variable et de plus inconstant dans la nature: on attacha sans retour et sans espérance des gens accablés l’un de l’autre et presque toujours mal assortis, et l’on fit comme ces tyrans qui faisaient lier des hommes vivants à des corps morts. Rien ne contribuait plus à l’attachement mutuel que la facilité du divorce; un mari et une femme étaient portés à souffrir patiemment les peines domestiques, sachant qu’ils étaient maîtres de les faire finir et ils gardaient souvent ce pouvoir en main toute leur vie sans en user, par cette seule considération qu’ils étaient sûrs de pouvoir le faire... Il n’en est pas de même des chrétiens que leurs peines présentes désespèrent pour l’avenir. Ils ne voient dans les désagréments du mariage que leur durée et, pour ainsi dire, leur éternité. De là viennent les dégoûts, les discordes, les mépris; et c’est autant de perdu pour la postérité. A peine a-t-on trois ans de mariage qu’on en néglige l’essentiel; on passe ensemble trente ans de froideur[10]. Il se forme des séparations intestines aussi fortes et peut-être plus pernicieuses que si elles étaient publiques; chacun vit et reste de son côté, et tout cela au préjudice des races futures. Bientôt un homme, dégoûté d’une femme éternelle, se livre aux filles de joie, commerce honteux et si nuisible à la société, lequel, sans remplir l’objet du mariage, n’en représente tout au plus que les plaisirs. Il ne faut donc pas s’étonner si l’on voit chez les chrétiens tant de mariages fournir un si petit nombre de citoyens. Le divorce est aboli; les mariages mal assortis ne se raccommodent plus [ne se réparent plus par le fait d’en contracter d’autres; c’est mal écrit], les femmes ne passent plus, comme chez les Romains, successivement dans les mains de plusieurs maris, qui en tiraient chemin faisant le meilleur parti possible... Si à Lacédémone il avait été établi que les maris changeassent de femme tous les ans, il en serait né un peuple innombrable. Il est assez difficile de faire bien comprendre la raison qui a porté les chrétiens à abolir le divorce...»
[10] On voit d’où vient (peut-être) le mot de Taine, si joli du reste: «On s’étudie trois semaines, on s’aime trois mois, on se querelle trois ans, on se supporte trente ans, et les enfants recommencent.»
La part faite de la plaisanterie, du badinage et du paradoxe, il reste de ce passage que Montesquieu: 1º considère l’union libre comme plus productrice de fidélité que le mariage; 2º considère surtout la multiplicité des enfants.
Sur le premier point il se réfute lui-même--en prend-il le soin? on le dirait--en nous parlant de ces Romains qui changeaient de femmes avec tant de facilité et si fréquemment. S’il est vrai «qu’être maître de faire finir les peines du mariage et savoir qu’on en est maître porte à les soutenir patiemment», comment ces Romains ne «restaient-ils pas toute leur vie sans user du divorce»; comment usaient-ils si volontiers et si souvent de ce remède qu’il suffirait, selon Montesquieu, de posséder pour n’avoir nulle envie de s’en servir? La vérité est que l’union libre ne pousse pas plus à la fidélité et à la constance que le mariage, et que, malgré l’esprit de contradiction humain, il ne suffit pas de pouvoir se quitter pour rester ensemble.
Quant aux enfants, il est bon de considérer les enfants à faire, mais il est bon de considérer aussi les enfants à élever, et Montesquieu, ou, si l’on veut, son Persan, ne considère les enfants qu’à ce premier point de vue. Qu’il y en ait beaucoup, énormément, «innombrablement», c’est à quoi il attache exclusivement sa pensée, et qu’ils soient quasi abandonnés, abandonnés tout à fait, à la charge de l’État, mal élevés, destinés par leur éducation à devenir des _outlaw_, c’est de quoi il ne se préoccupe pas. Or la question la plus importante dans le divorce, c’est la question de l’enfant dans le divorce.
Beaucoup plus sérieux dans l’_Esprit des Lois_, (puisque Montesquieu n’a écrit l’_Esprit des Lois_ que pour reprendre toutes les questions traitées dans les _Persanes_ et pour montrer qu’elles pouvaient être ennuyeuses), Montesquieu y accepte le divorce sans en faire l’éloge. Surtout il montre une défiance très grande à l’égard de la répudiation, si joliment décorée de nos jours du nom de «divorce par consentement d’un seul», et qui n’est pas autre chose qu’un acte de sauvagerie. Surtout il se montre contraire à la répudiation de la femme par le mari et favorable à la répudiation du mari par la femme, ce qui me paraît le bon sens même: «Il est quelquefois si nécessaire aux femmes de répudier et il leur est toujours si fâcheux de le faire que la loi est dure qui donne ce droit aux hommes sans le donner aux femmes.» Entre les mains de l’homme, «la répudiation n’est qu’un nouvel abus de sa puissance. Mais une femme qui répudie n’exerce qu’un triste remède. C’est toujours un grand malheur pour elle d’être contrainte d’aller chercher un second mari quand elle a perdu la plupart de ses agréments chez un autre... C’est donc une règle générale que dans tous les pays où la loi accorde aux hommes la faculté de répudier elle doit aussi l’accorder aux femmes. _Il y a plus_: dans les climats où les femmes vivent sous un esclavage domestique, il semble que la loi doive permettre aux femmes la répudiation et aux maris seulement le divorce [c’est-à-dire, d’après la définition que Montesquieu donne plus haut du divorce, la dissolution du mariage par consentement mutuel: au mari le droit de répudier si la femme y consent; à la femme le droit de répudier sans le consentement du mari]. Et cela me paraît tout à fait conforme à la justice.»--A moi aussi.
Pour revenir, la société se trouve donc en présence de cette antinomie: le divorce, qui certainement lui est utile, et l’indissolubilité du mariage, qui lui est utile certainement; le divorce qui, à certains égards, dissolvant la famille et par suite la société, est très funeste à la société; l’indissolubilité du mariage qui, gâtant la famille et par suite la société, est très funeste à la société.
Dans cet embarras, la société fait comme elle peut. En principe, elle est surtout favorable à l’indissolubilité du mariage, même chez les Romains, même chez tous les anciens, parce que cette mentalité de l’homme et de la femme mariés indissolublement est surtout ce qu’elle considère, et avec une extrême bienveillance. Ce préjugé de la fatalité de l’union conjugale, c’est elle qui l’a fait pour donner à l’époux cet état d’âme sérieux et grave qui en fait un homme préparé à accepter tous les devoirs; en un mot, c’est elle qui a mis le devoir dans l’union conjugale pour bénéficier d’une âme ainsi préparée à d’autres devoirs et à tous. C’est cela, sans aucun doute pour moi, que la société considère le plus et à cause de cela elle est très particulièrement favorable au mariage indissoluble.
Mais les raisons qu’elle aurait d’accepter au moins le divorce et l’intérêt qu’elle aurait à l’admettre et encore la considération des conjoints, décidément trop malheureux dans certains cas, la touchent aussi; d’autant que, même au point de vue social, il ne faut pas qu’il y ait des individus trop malheureux qui peuvent devenir des criminels.
De tout cela il suit que la société finit toujours par permettre le divorce en l’entourant de garanties, c’est-à-dire de difficultés, ceci étant nécessaire que le divorce ne soit qu’une extrémité, non un caprice, et que deux époux, surtout s’ils sont père et mère, ne se séparent que quand il y a apparence qu’ils ne peuvent être que séparés ou meurtriers ou suicidés.
Les anciennes lois romaines n’avaient permis la répudiation (sauf le cas d’adultère, de tentative de meurtre et de falsification des clefs) qu’à la condition que le mari donnât la moitié de ses biens à sa femme et l’autre moitié à Cérès. Voilà ce qui s’appelle un frein. Ce frein fut ôté plus tard, et l’on ne voit pas que la République ni l’Empire aient eu beaucoup à se louer de cette mesure libérale.
* * * * *
En face de l’adultère la société se trouve dans une position analogue à celle où elle se trouve relativement au divorce. L’adultère relâche le lien familial et le fortifie; l’adultère diminue le nombre des enfants et l’augmente.
Il relâche le lien familial; cela a peu besoin d’être expliqué; il l’augmente dans beaucoup de cas, parce qu’il est comme une soupape de sûreté, comme une diversion utile, le mari adultère ayant moins de raison de trouver sa femme insupportable et d’avoir de la mauvaise humeur contre elle et étant comme un prisonnier qui aurait la liberté de se promener quelques heures par jour et qui, par conséquent, ne trouverait pas sa prison trop odieuse quand il y rentrerait; la femme adultère étant dans les mêmes conditions et n’ayant plus dans son mari qu’un compagnon et non un geôlier. Il arrive très souvent que les ménages où les deux conjoints pratiquent l’adultère sont pleins de douceur et de bonne grâce et que l’adultère se trouve être un moyen qu’ont pris les conjoints pour n’avoir point besoin du divorce et pour ne point le désirer.
D’autre part, l’adultère augmente le nombre des enfants, le mari adultère portant des enfants dans un ménage où le dégoût mutuel des conjoints ferait qu’il n’y en eût plus; et l’adultère de la femme apportant des enfants dans une maison où le dégoût mutuel des conjoints ferait qu’il ne s’en produisît plus.
_Mais_ l’adultère diminue le nombre des enfants, les adultères, femme chez un autre que son mari, mari chez une autre que sa femme, ayant souvent d’importantes raisons de prendre tous les moyens possibles de n’en point faire naître; la femme adultère se trouvant, au point de vue de la natalité, dans les mêmes conditions que la courtisane; le mari adultère se trouvant chez la femme adultère dans les mêmes conditions que l’homme chez la courtisane proprement dite.
La société, devant ce phénomène si complexe de l’adultère, se trouve donc dans une sorte de perplexité. Elle se range généralement du côté de cette idée: l’adultère considéré comme à elle nuisible.
D’abord parce que très longtemps règne en elle le préjugé de l’homme propriétaire de la femme, ce qui est absurde, car l’homme n’est propriétaire que de la femme qui l’aime exclusivement--dans ce cas, à la vérité, il l’est bien--et la femme n’est propriétaire que de l’homme qui l’aime exclusivement, et dans ce cas, à la vérité, elle l’est bien; mais, ce qui est une survivance très naturelle de l’état primitif.
Ensuite parce que la société considère, peut-être avec raison, que l’adultère empêche de naître plus d’enfants qu’il n’en produit, l’homme adultère en produisant peu chez la femme adultère et l’homme forcé de n’être pas adultère en produisant encore chez lui, malgré le dégoût, par impossibilité d’en produire ailleurs; et la société joue ici, dans son intérêt, le rôle d’une divinité proliphile qui ferait des conjoints des amants malgré eux.
Enfin parce que la société se persuade, peut-être avec raison, que d’imposer aux époux la nécessité conjugale crée en eux une mentalité impliquant l’idée de l’amour conjugal tenu pour un devoir; et les expressions un peu ridicules, mais très sociales, de «devoir conjugal» (celle-ci usitée depuis très longtemps) et de «le mari doit à sa femme l’amour...» (celle-ci récemment proposée), sont des signes peut-être divertissants, mais très caractéristiques, de cette manière de voir.
Somme toute, la société réprime ou veut réprimer très énergiquement l’adultère.
Elle est si décidée sur ce point qu’elle veut, à Rome--ce que M. Paul Adam demandait récemment qui fût mis dans la loi moderne--que l’adultère soit poursuivi par publique accusation, par le ministère public; c’est-à-dire que, le mari, soit ignorance, soit tolérance, ne poursuivant pas, la société poursuive.
Montesquieu approuve cette façon d’agir: «La loi romaine, qui voulait que l’accusation de l’adultère fût publique, était admirable pour maintenir la pureté des mœurs.» Elle était admirable, «soit que, dans une république, une si grande violation de mœurs intéressât le gouvernement; soit que le dérèglement de la femme pût faire suspecter celui du mari; soit enfin que l’on craignît que les honnêtes gens même n’aimassent mieux cacher ce crime que le punir, l’ignorer que le venger».
Je retiens seulement ceci que, soumettant l’adultère à l’accusation publique, la société proclamait que l’adultère est un crime comme le vol ou le meurtre, un crime contre la société tout entière, un crime qui intéresse non quelqu’un, mais tout le monde et dont par conséquent la société doit connaître. Mais (quoique Sixte-Quint ait voulu faire revivre, en partie et d’une façon détournée, l’accusation publique de l’adultère en décrétant qu’un mari qui n’irait point se plaindre à lui des débauches de sa femme serait puni de mort) l’accusation publique de l’adultère fut assez vite abandonnée. La loi Julia ordonna qu’on--qu’un délateur--ne pût accuser une femme d’adultère qu’après avoir accusé son mari de favoriser ses dérèglements, ce qui, excluant de l’affaire le plus grand nombre des cas, à savoir les maris qui étaient trompés sans le savoir, fit tomber en désuétude cette procédure. Montesquieu dit à ce propos: «On pouvait craindre qu’un malhonnête homme, piqué des mépris d’une femme, indigné de ses refus, outré de sa vertu même, ne formât le dessein de la perdre.» Et c’est ce que pensait Constantin quand il disait à ce propos: «C’est une chose indigne que les mariages tranquilles soient troublés par l’audace des étrangers.»
Cette objection n’est pertinente que dans l’hypothèse d’une action introduite par un délateur; mais il suffisait de décider que l’action contre l’adultère ne pourrait être introduite que par le préteur, que par l’autorité publique. La vérité est que la société, tant qu’elle a admis et voulu l’accusation publique de l’adultère, considérait l’adultère comme un crime public; et que plus tard elle l’a considéré comme un crime privé, n’intéressant qu’un particulier, lequel n’est condamnable que moralement de le tolérer et n’est pas condamnable du tout s’il l’ignore. Déclin, relâchement de l’instinct social, qu’il se trompe du reste sur ce qui lui importe ou qu’il ait raison; mais déclin et relâchement de l’instinct social.
Quand M. Paul Adam veut ressusciter cette procédure, il est homme social par excellence, tenant l’adultère pour un si grand crime envers tous que, pour le réprimer, il ne faut pas craindre d’ouvrir les yeux et de percer le cœur de celui-là même envers qui, particulièrement, il est commis; qu’il ne faut pas craindre, pour punir le coupable, de meurtrir aussi l’offensé.
C’est le même esprit d’intérêt social qui a maintenu jusqu’à nos jours, dans le code même, la peine de mort contre l’adultère surpris en flagrant délit. Le code ne la prescrit pas, mais il l’admet. Il inscrit que, quand le mari surprend sa femme en flagrant délit d’adultère, le meurtre de la femme et de l’amant est «excusable». Ce n’est pas une prescription, mais c’est un encouragement; car si à un homme naturellement porté par sa passion, quelquefois par son intérêt, à tuer, vous dites, avec votre autorité de législateur, qu’il est excusable de le faire, vous ajoutez à sa passion et à son intérêt une sorte de mobile légal, vous l’autorisez, vous faites qu’il se considère comme un justicier, comme un agent de la loi et qu’il se tiendrait pour mauvais citoyen par faiblesse s’il n’était pas meurtrier.
Ainsi la société a maintenu la peine de mort contre l’adultère dans certains cas limitativement spécifiés, en confiant à l’offensé le soin et l’honneur de l’appliquer. Si la peine de mort était abolie, les maris trompés seraient les seuls en France qui restassent investis du droit de la décréter et aussi de la faire subir. Il n’y aurait d’exécuteurs des hautes œuvres que les maris, sur mandat donné par eux-mêmes. Cela marque combien la société considère encore l’adultère comme le plus grand des crimes.
Seulement elle est restée très singulière dans sa façon de considérer l’adultère selon les sexes. Elle punit l’adultère féminin où qu’il soit commis, elle ne punit l’adultère masculin que s’il est commis au domicile conjugal. Elle excuse le mari qui tue sa femme surprise par lui en flagrant délit d’adultère; elle n’excuse pas la femme qui tue son mari dans le même cas. Elle tient, très évidemment, l’adultère masculin comme beaucoup moins grave que l’adultère féminin.
Cette singularité doit trouver elle-même son explication. Il me semble que l’explication est celle-ci. Voulant la famille, la maison, chaste, austère et réglée (_casta domus_), la société _se place_, pour ainsi parler, _dans cette maison_ et dit: «J’en écarterai tout ce qui est impur. L’adultère de la femme, même commis au dehors, parce qu’il apporte des enfants adultérins ici, je le frapperai. L’adultère du mari, s’il est commis ici, je le frapperai. L’adultère du mari commis au dehors, s’il est commis avec une femme mariée, je le frapperai sur la personne de cette femme mariée, car je suis aussi dans la maison de cette femme mariée et je protège cette maison-là comme celle-ci. L’adultère du mari commis avec une femme qui n’est pas mariée, je ne le frapperai nullement, car il n’intéresse ni cette maison ni une autre, ni cette famille ni une autre; il a été commis _in domo nullius_ ou _in domo omnium_; il est une faute morale, non un crime social; il n’intéresse pas la société. Dans cette pensée, je frappe toujours la femme, soit par la main du mari, soit par la mienne; je ne frappe le mari que dans certains cas.»
Voyez là-dessus un passage de Montesquieu, peu connu, parce qu’il est à un endroit où on ne le chercherait guère[11] et qui est extrêmement significatif, qui résume l’esprit juridique de la société pour ce qui est de sa partialité à l’égard de la femme. La loi romaine, admettant la demande de divorce faite par le mari pour infidélité de la femme, n’admettait pas la demande de divorce faite par la femme pour infidélité du mari; _l’Église admettait la demande de séparation dans les deux cas_; les lois françaises que connaissait Montesquieu n’admettaient _que_ la demande de séparation faite par le mari pour infidélité de la femme. Raisonnement de Montesquieu sur ces disparates. «Comme le mari peut demander la séparation à cause de l’infidélité de sa femme, la femme la demandait autrefois (au moyen âge, Beaumanoir, _Coutume du Beauvoisis_) à cause de l’infidélité du mari. Cet usage, contraire à la disposition des lois romaines, s’était introduit dans les cours d’église où l’on ne voyait que les maximes du droit canonique et, effectivement, à ne regarder le mariage que dans les idées purement spirituelles et dans le rapport aux choses de l’autre vie, la violation est la même. Mais les lois politiques et civiles de presque tous les peuples _ont avec raison distingué ces deux choses. Elles ont demandé des femmes un degré de retenue et de continence qu’elles n’exigent pas des hommes,--parce que la violation de la pudeur suppose dans les femmes un renoncement à toutes les vertus;--parce que la femme, en violant les lois du mariage, sort de l’état de sa dépendance naturelle;--parce que la nature a marqué l’infidélité des femmes par des signes certains;--outre que les enfants adultérins de la femme sont nécessairement au mari et à la charge du mari, au lieu que les enfants adultérins du mari ne sont pas à la femme ni à la charge de la femme_.»
[11] _Esprit_, XXVI, 19.