Les préjugés nécessaires

Part 12

Chapter 123,637 wordsPublic domain

De son côté, l’aristocratie, si elle sait son métier, et tout contribue à le lui faire savoir, s’organise et se dresse d’elle-même en classe d’élite, de manière à perpétuer les raisons que le peuple a de la respecter et de lui obéir. La supériorité donne le désir perpétuel d’augmenter sa supériorité. Le patricien en conséquence a, avant tout, le respect de soi-même: «L’âme noble, dit Nietzsche, a [non pas l’amour de soi, mais] le respect de soi.» Le patricien se fait une morale fondée sur l’honneur, sur le constant besoin de s’élever au-dessus de ceux qu’il domine et de se distinguer de ceux dont déjà il diffère. Il se fait une âme d’exception. Chez ceux qui sont peu intelligents, ce besoin de supériorité s’exprime par des procédés qui rabaissent et humilient les inférieurs, et cela est d’une lamentable indigence; mais, chez ceux qui comprennent, il a pour démarche de s’élever sans cesse et de souhaiter que les inférieurs s’élèvent et de les y aider pour avoir une nouvelle raison d’ascension et de perfectionnement.

Le patricien se fait une âme dure pour lui-même, aussi pour les autres, mais surtout pour lui, afin de pouvoir exiger des autres ce qu’il exige de lui-même; il se donne une éducation spéciale très laborieuse pour qu’il y ait toujours, d’homme à homme, une différence marquée entre la foule et lui il se donne des sentiments particuliers: profond respect de la vieillesse--Nietzsche remarque bien cela--pour maintenir fortement l’idée de tradition qui est une partie de sa force; culte du sérieux et de la dignité dans la vie publique et privée, pour que la familiarité n’intervienne pas, où se perdrait au moins le prestige extérieur; susceptibilité, ou point d’honneur, pour que l’idée se répande et se maintienne comme un proverbe qu’un noble ne peut pas être injurié sans qu’il en coûte la vie à l’insulté ou à l’insulteur.

Surtout il pousse au dernier degré l’instinct de cohésion qui est l’essentiel même de sa force; il est dévoué à ses amis et il considère tous les hommes de sa classe comme des amis pour lesquels il est prêt à tous les sacrifices et sur lesquels il compte absolument au besoin. Surtout il se persuade, pour le persuader aux autres, que le plus grand ami qu’il ait au monde c’est le pays, et que le pays est comme son Dieu domestique qui le protège et qu’il protège et à qui il est indissolublement lié et uni. Ce sentiment est même un de ceux qui, après l’avoir longtemps fait vénérer, éloignera de lui le peuple, qui finira par se dire que la patrie est la chose des patriciens et leur affaire; mais n’importe pas au peuple, qui n’en retire rien et qui peut s’en désintéresser; mais ceci ne viendra que plus tard.

Les patriciens doivent avoir le mépris absolu des richesses, parce que le sentiment du peuple à l’égard des aristocrates doit être un sentiment de respect moral où l’envie n’entre point; or c’est la richesse beaucoup plus que le talent ou même la puissance qui excite l’envie; une aristocratie ruine le sentiment aristocratique quand elle se transforme en ploutocratie (Platon, voyant bien cela, a voulu que ses nobles ne possédassent _rien_); si les nobles sont riches, ils doivent vivre comme gens de médiocre fortune et consacrer leurs richesses aux plaisirs et fêtes publics, embellissement des villes, etc., de manière qu’il soit bien apparent, comme dit Montesquieu, que «la fortune est aussi onéreuse que la pauvreté».

En un mot, comme dit Montesquieu encore, l’aristocratie mettant «les mêmes gens», à savoir les aristocrates, «sous la puissance des lois en même temps» qu’elle les en retire, il est difficile à ces gens de «se réprimer» et il est indispensable qu’ils se répriment, d’où suit qu’il leur faut «une grande vertu» et qui est celle dont nous venons d’énumérer les éléments, mais vertu très rare et extraordinaire.

Enfin les aristocraties intelligentes comprennent le principe de destruction qu’elles portent en elles, la maladie constitutionnelle qui peut les ronger et les détruire. Elles comprennent qu’elles sont des haras destinés à constituer et à maintenir une race d’élite et que précisément les races d’élite s’épuisent très vite. Elles ne comprennent pas cela scientifiquement, mais elles le comprennent à l’user, par l’expérience et par la vue des choses. «L’extrême corruption, dit Montesquieu, est quand les nobles deviennent héréditaires»; du moins, quand il n’y a dans une aristocratie _que_ des nobles héréditaires. Car alors il se produit un renversement des valeurs. Les nobles héréditaires, descendants des grandes familles, atteints la plupart par l’épuisement de la race,--auquel l’adultère même n’a pas su remédier, parce que le plus souvent il a lieu entre personnes précisément de la même classe sociale,--sont méprisés individuellement par le peuple, et alors le peuple reporte son instinct aristocratique, reporte son respect des supériorités sur les mieux doués des plébéiens, sur ceux des plébéiens que leur intelligence, leur énergie ou seulement leur éloquence désignent comme chefs; de sorte qu’il y a deux aristocraties, l’une établie, installée, légale, à laquelle l’instinct aristocratique ne s’attache plus, l’autre en puissance, vers laquelle l’instinct aristocratique va tout droit.

Ce qu’il faut donc, c’est adjoindre à l’aristocratie légale ces éléments aristocratiques nouveaux qui la renouvelleront, la fortifieront, la raviveront, et ainsi confisqués, ainsi captés, empêcheront qu’une autre ne se forme. Dans ces conditions, l’instinct aristocratique populaire est maintenu et n’a aucune raison de fléchir. Cela est naturel, puisque ce qui l’a suscité continue à être et continue à agir. Ce qui a suscité l’instinct aristocratique aux origines de la cité, c’est l’existence d’un certain nombre d’hommes estimés supérieurs et dans lesquels on pouvait avoir confiance. En s’adjoignant les supériorités d’aujourd’hui, l’aristocratie ne fait que continuer, que prolonger cela même qui l’a créée. Elle est dans la vérité vivante de son institution et elle réveille indéfiniment le sentiment qui a accueilli son institution, ou, pour mieux dire, d’où son institution est sortie.

Comment le sentiment aristocratique du peuple s’affaiblit-il et comment les aristocraties disparaissent-elles? Nous avons déjà rencontré quelques réponses à cette question. Nous avons vu qu’une aristocratie disparaît naturellement quand elle est exclusivement héréditaire, parce que le sentiment aristocratique populaire, s’il s’attache à la naissance, s’attache encore plus à la supériorité et probablement ne s’attache à la naissance qu’en raison de la supériorité qu’elle suppose. Or ce qui est une vérité pendant un certain temps, à savoir la supériorité des fils des hommes supérieurs, ne l’étant plus après un temps plus long, le sentiment aristocratique du peuple se détache des descendants abâtardis et traite de préjugé et de superstition le respect de la race.

Une aristocratie disparaît encore, nous l’avons vu, quand elle devient riche, quand elle se transforme en ploutocratie; d’abord parce que la richesse détruit en elle les vertus qui la faisaient respecter et qui la feraient respecter encore; ensuite parce que le luxe, le faste, les dépenses d’ostentation, excitent l’envie du peuple et détruisent en lui le respect.

Chose intéressante pour le moraliste. Le peuple, semble-t-il, ne devrait qu’être reconnaissant envers l’homme des hautes classes qui est prodigue, puisque la prodigalité est à peu près le seul moyen, le plus pratique en tous cas et peut-être le plus sain, de faire participer le peuple à la fortune des grands. C’est la prodigalité qui entretient l’industrie et c’est l’industrie qui fait vivre le peuple. La prodigalité est infiniment supérieure à l’aumône, puisque la prodigalité entretient le travailleur et que l’aumône n’entretient guère que le fainéant. Toutefois le peuple ne fait jamais, presque jamais, ce raisonnement. Très idéaliste en cela, il n’apprécie que l’intention, et l’intention de celui qui fait l’aumône étant évidemment de secourir son prochain et l’intention du prodigue n’étant aucunement philanthropique, il méprise le prodigue purement et simplement. Il se contredit même sur ce point; car il estime le riche «qui fait travailler» et il méprise le prodigue, sans réfléchir que le prodigue est l’homme du monde qui fait le plus travailler et que, très souvent, entre «le riche qui fait travailler» et le prodigue la nuance est difficile à saisir et ces deux personnages se confondent.

Toujours est-il que le meilleur moyen pour une aristocratie de détruire le sentiment aristocratique dans le peuple, c’est d’être riche et d’être fastueuse. L’envie, excitée par le spectacle de la richesse en exercice, ronge peu à peu le respect et n’en laisse rien. La diminution progressive du sentiment aristocratique en Angleterre, de nos jours, est un exemple assez frappant, je crois, de ce que j’avance.

L’aristocratie disparaît encore comme d’elle-même, tout ainsi que disparaît dans les corps vivants un organe qui ne fait plus sa fonction. C’est connu. On sait assez, et je n’insisterai pas, toute l’histoire de France depuis Louis XIV. _Ils ne résidaient plus_, tout fut là. Les gentilshommes et les évêques ne résidant plus, n’étant plus ni dans leurs châteaux ni dans leurs palais, et _quand ils y étaient_, ne se mêlant plus au peuple pour le diriger, le guider et le soutenir, ils en vinrent à n’être plus rien dans le corps social. Ce fut un suicide. Ce fut un suicide un peu aidé, comme il y en a beaucoup par le monde; car la royauté, peu avisée en cela et voulant de toutes ses forces changer la monarchie en despotisme, ce qui est dangereux, y prêta la main; mais ce fut un suicide; l’aristocratie française était morte quand on la tua, et il n’y a rien de plus juste que le mot de Chateaubriand: «la Révolution était faite quand elle éclata.»

Il existe, pour ainsi parler, des succédanés d’aristocratie, des aristocraties relatives, je ne dis pas de fausses aristocraties, car elles sont réelles, mais enfin des aristocraties qui n’ont pas toute la réalité des aristocraties véritables, et elles existent au sein des démocraties les plus déclarées. C’est d’abord la classe riche, quelle que soit son origine. La classe riche a quelques-uns des caractères de l’aristocratie: elle est différente de la masse par ses habitudes de vie; elle peut s’en distinguer par des différences d’éducation; elle se groupe instinctivement par la communauté de ses habitudes de vie; elle exerce sur la masse une certaine influence. Elle est une manière d’aristocratie, et c’est bien pourquoi la démocratie extrême tient essentiellement à la détruire. Seulement elle est une aristocratie essentiellement sans prestige et à laquelle manque précisément ce qui fonde et ce qui soutient l’aristocratie véritable, le respect de la part du peuple. La classe riche est enviée et crainte; enviée, il est inutile de dire pourquoi; crainte, parce qu’elle a en main une force qui peut faire fléchir en sa faveur et au détriment de l’homme du peuple la police, l’administration, la magistrature et la loi. Elle est donc enviée et crainte; mais c’est là tous les sentiments qu’elle inspire; elle n’est pas respectée, le peuple _n’est pas fier d’elle_; elle n’a donc pas d’autorité; elle n’a qu’une influence indirecte; elle a une influence en raison de la peur qu’elle inspire; mais l’influence qui est en raison de l’intimidation est négative. Cette influence-là préserve, elle n’agit pas; elle empêche qu’on ne fasse quelque chose contre vous; elle n’obtient pas qu’on fasse pour vous quelque chose. Un membre de la classe riche peut dire à peu près: «On ne peut rien contre moi; mais je ne peux rien.» La ploutocratie est socialement une aristocratie invulnérable et impuissante. Ce n’est qu’une demi-aristocratie.

C’est pour cela qu’elle fait tant d’efforts, quelquefois pour s’attribuer le privilège de vote et de délibération dans les affaires politiques (système censitaire); toujours pour peser par son concours financier dans les élections, de manière à revenir indirectement au système censitaire. Et cela même fait qu’elle n’est pas exactement la demi-aristocratie que je disais tout à l’heure, une aristocratie invulnérable et impuissante. Elle est quelque chose de plus. Même, si elle se concertait, elle serait plus que quelque chose de plus. Mais elle n’a pas les mêmes raisons de se concerter et de se donner de la cohésion que l’aristocratie de naissance; elle n’est pas depuis des siècles soudée et cimentée par la communauté d’origine et par de multiples alliances. Tout au plus (et cela s’aperçoit), quand une partie de cette classe riche se trouve avoir une communauté d’origine plus ou moins authentique et être boulonnée par des alliances consanguines, cette partie de la classe riche prend figure d’aristocratie, comme il est très naturel, et ne laisse pas d’avoir dans le pays plus que de l’influence. Mais encore, même quand la force de cohésion existe dans une ploutocratie, le penchant populaire, le sentiment populaire s’attachant à une aristocratie nationale et historique lui manquera toujours, et c’est-à-dire que lui manquera toujours l’essentiel. A un certain égard, même, la foule ici ne se trompe pas, non seulement à son point de vue, mais même sur le fond des choses, parce que la richesse inintelligente, au moins celle-ci, fausse les idées publiques, répand une idée qui est erronée et dangereuse; elle répand l’idée que la richesse est une valeur, est la première des valeurs, ce qui est faux et ce qui, donnant le désir furieux d’acquérir cette première des valeurs, est socialement dangereux. Nietzsche dit là-dessus de fort bonnes choses: «Danger dans la richesse [il y a un danger dans la richesse]: Seul devrait posséder celui qui a de l’esprit; autrement la fortune est un péril public. Car celui qui possède, lorsqu’il ne s’entend pas à utiliser les loisirs que lui donne la fortune, continuera toujours à vouloir acquérir du bien: cette aspiration sera son amusement, sa ruse de guerre dans la lutte contre l’ennui. C’est ainsi que la modeste aisance qui suffirait à l’homme intellectuel se transforme [pour l’homme amoureux de l’argent] en véritable richesse, résultat trompeur de dépendance et de pauvreté intellectuelles. Cependant le riche apparaît tout autrement que pourrait le faire attendre son origine misérable; car il peut prendre le masque de la culture et de l’art. Il peut acheter ce masque. Par là il éveille l’envie des pauvres et des illettrés, qui jalousent toujours, en somme, l’éducation et qui ne voient pas que celle-ci n’est qu’un masque et il prépare ainsi peu à peu un bouleversement social. Car la brutalité, sous un vernis de luxe, de vantardise histrionesque, par quoi le riche fait étalage de ses prétendues jouissances de civilisé, évoque chez le pauvre l’idée que «l’argent seul importe», tandis qu’en réalité si l’argent importe quelque peu, l’esprit importe bien davantage.

Cette confusion, très bien observée par Nietzsche, entre l’aristocratie de l’argent et l’aristocratie de l’art et du talent, cette confusion faite très innocemment par la foule; ajoutez cette idée qu’elle a--beaucoup moins erronée du reste--que les artistes, les hommes de lettres, les poètes, les hommes de tous les arts, travaillent simplement pour cette classe riche, pour lui plaire, pour être récompensé par elle et pour y pénétrer; tout cela fait rentrer, à ses yeux, la classe intellectuelle dans la classe ploutocratique; fait qu’en son esprit ces deux classes se confondent et, même sans «préparer un bouleversement social», confirment la foule dans son animadversion à l’égard de toute aristocratie.

Dans tous les pays, mais particulièrement dans les pays centralisés, une autre aristocratie de second ordre se forme toujours, c’est à savoir l’administration, le corps des fonctionnaires.

Le corps des fonctionnaires a une certaine cohésion; il a des affinités électives très naturelles, puisqu’il s’occupe des mêmes choses à différents points de vue; il ne laisse pas d’être héréditaire, les fils ayant le plus grand intérêt à suivre la carrière de leurs pères, ce qui ne fait pas qu’ils la suivent toujours, mais ce qui fait qu’ils la suivent souvent; les membres de ce corps ont une éducation spéciale, la même à peu près, intermédiaire entre l’éducation primaire et l’éducation supérieure; enfin ils ont de l’autorité sur la masse de la nation. Ils forment donc une manière d’aristocratie.

Cela est si vrai que, comme toute aristocratie qui n’est pas le gouvernement lui-même, ils forment frein, obstacle et borne du côté du gouvernement; ils l’arrêtent, ils le gênent et ils rectifient son action. Dans les pays où le gouvernement change souvent, c’est eux qui, ne changeant pas, ne changeant guère ou changeant lentement parce qu’ils ne sont pas remplaçables en un tourne-main, maintiennent une certaine unité et une certaine stabilité sociales à travers les péripéties politiques. Ce sont bien là les caractères et c’est bien là le rôle d’une aristocratie; le corps des fonctionnaires est une aristocratie de second ordre, analogue aux chevaliers dans l’empire romain, plus caractérisée, plus importante et plus considérable que l’ordre des chevaliers romains.

Il y a même ceci d’intéressant que dans les pays où la démocratie absolue, c’est-à-dire le collectivisme, s’établirait, il resterait une aristocratie, ce serait celle des administrateurs, distributeurs du travail, inspecteurs du travail et distributeurs des aliments; il resterait cette aristocratie, et plus nombreuse que jamais, et plus forte que jamais; car étant donnée la science très compliquée qu’il faudrait qu’elle eût, elle serait encore moins remplaçable à main levée que celle d’aujourd’hui.

Le corps des fonctionnaires est donc une aristocratie très réelle, et qui peut devenir une aristocratie de plus en plus solide et de plus en plus active.

Je n’ai pas besoin de dire qu’à elle comme à la précédente manque le viatique même d’une aristocratie véritable, d’une pleine aristocratie, à savoir l’assentiment populaire, la complicité aristocratique du peuple.

Dans les pays de système parlementaire, le personnel politique fait encore une aristocratie très nette.

Dans les pays de système parlementaire, un très petit nombre seulement de citoyens ayant le temps et le goût de s’occuper constamment de politique, ce petit nombre forme une classe de la nation, d’éducation à peu près pareille, à savoir élémentaire, d’affinités naturelles, de commerce journalier. Cette classe fait sortir d’elle-même un certain nombre de chefs qu’elle fait nommer aux élections, qui deviennent représentants de la nation, qui sont à très peu près toujours les mêmes, que leurs fils, gendres et neveux remplacent et qui gouvernent le pays. Ces représentants de la nation sont très proprement une aristocratie. Le gouvernement parlementaire, quelque suffrage universel qu’il y ait, est un gouvernement essentiellement aristocratique, et c’est pour cela que les démocrates radicaux sont très énergiquement pour l’abolition du système parlementaire.

Cette aristocratie, comme dans tous les pays où il y en a plusieurs, gêne considérablement les autres, ne pouvant, naturellement, en supporter aucune autre.

Elle gêne la ploutocratie qu’elle veut appauvrir, ou qu’elle veut plier à ses desseins et prendre comme auxiliaire; et tantôt elle négocie avec elle, tantôt elle prend des mesures pour l’affaiblir en la dépouillant; toujours elle la surveille et la gêne.

Elle met à la torture l’administration dans le domaine de qui elle s’ingère et à laquelle elle veut toujours se substituer. «Administrez; mais comme nous entendrons que vous administriez; et que toutes vos mesures, toutes vos modifications, toutes vos démarches et toutes vos nominations soient inspirées par nous et dirigées en vue de nos intérêts.»

Cette aristocratie n’est ni aimée, ni respectée, ni haïe, ni méprisée du peuple. Sauf certains sursauts amenés par des circonstances exceptionnelles, elle lui est indifférente. On la considère comme un expédient. Au fond, le désir d’en être débarrassé et de faire ses affaires directement, mêlé de la crainte de ne pas pouvoir les faire, de la crainte aussi de remplacer une aristocratie par le despotisme, domine dans l’esprit du peuple aux pays du système parlementaire.

Jusque dans les pays les plus éloignés des sociétés primitives, le régime même des castes a laissé des traces et des héritages, soit par l’effet d’une nécessité matérielle, soit par l’effet d’une nécessité morale, et ces héritages des castes sont encore des manières d’aristocraties.

L’armée permanente est une aristocratie, et là où il n’y a pas d’armée à proprement parler permanente, le corps des officiers est une aristocratie. Il a une éducation toute spéciale, une cohésion très énergique, des traditions, un caractère et une mentalité toutes particulières et qui font de lui presque une personne collective; comme l’administration, davantage peut-être, il est en partie héréditaire. Dans les pays où il prendrait sur les troupes, même passant un temps court sous ses ordres, une grande autorité et un grand ascendant, il serait maître du pays, ce qui fait que les démocraties ont à son égard une défiance invincible et se persuaderont toujours que la guerre ne peut avoir lieu, que l’ère de la guerre est close, _pour_ s’autoriser à limiter ou à abolir cette aristocratie menaçante.

La vérité est que les sociétés n’ayant été créées que par la guerre, si la guerre disparaît, les sociétés distinctes disparaîtront très vite après elle; mais que, tant que les sociétés dureront, comme elles n’existent qu’en prévision de la guerre, les armées, avec, comme élément permanent, le corps des officiers, leur seront absolument nécessaires. L’utopie qui pourrait à la rigueur se réaliser, c’est le genre humain sans sociétés distinctes; la chimère pure, c’est les armées disparaissant et les sociétés ne laissant pas de subsister.

Le clergé aussi est une aristocratie. Il a une éducation toute spéciale, une cohésion extrêmement énergique, plus que des traditions, un dogme traditionnel, un caractère et une mentalité toutes particulières, qui font de lui presque tout à fait une personne collective. Il ressemble trait pour trait à l’armée. Il est même héréditaire en grande partie dans les pays où les prêtres se marient, et, dans les autres, il est héréditaire d’une certaine sorte; il pratique une hérédité d’adoption qui a les mêmes effets que l’hérédité naturelle. Il a éminemment le caractère aristocratique.

Il l’a d’autant plus, naturellement, qu’il est séparé de l’État, c’est-à-dire du gouvernement. Fonctionnaires, les prêtres forment une aristocratie subordonnée, comme l’administration et l’armée, ils sont un de ces «corps intermédiaires dépendants» dont parlait Montesquieu; non fonctionnaires, ils sont purement et simplement un corps autonome ayant autant de cohésion, mais n’ayant plus d’attaches du côté du gouvernement; ils sont une aristocratie indépendante. Toute séparation de l’Église et de l’État est une mesure essentiellement aristocratique. La tendance des peuples modernes à la séparation de l’Église et de l’État est une régression, que je suis du reste très loin de blâmer, mais qui va tout à fait à l’encontre des tendances démocratiques.

Faut-il en conclure que les nations démocratiques qui ont fait cette séparation reviendront à l’union de l’État et de l’Église? Non, mais que, rencontrant l’Église comme corps aristocratique et plus aristocratique que jamais, ils prendront des mesures à la détruire radicalement.

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