Part 11
Ils ont été frappés d’abord du privilège de la force physique, la plus sensible, la plus incontestable, la plus indiscutable, la plus capable de se prouver à chaque instant et la plus utile, aux temps primitifs. Très longtemps ce fut le plus vigoureux qui fut le chef. Inutile d’insister.
Ils s’aperçurent ensuite de l’importance de la force intellectuelle; mais ici les choses étaient moins incontestables et moins vite prouvées, plus divergentes du reste. La force intellectuelle s’appliquait, comme elle s’applique encore, en différents sens, à des objets divers. Elle s’appliquait, d’une part, aux inventions, invention du feu, invention de la charrue, invention de la roue, etc. Autrement dit, il y avait des hommes de génie. Les hommes de génie ont en général cette destinée d’être assommés dans leur temps et d’être adorés comme des dieux dans les temps suivants. Et cela est bien naturel. Par leur invention ils contrarient les habitudes, ils bouleversent toute la vie de leurs contemporains; ils les forcent à faire un effort d’adaptation à une vie nouvelle. Ils sont des ennemis. Voyez tout homme, de nos jours, qui, en industrie, invente un nouveau procédé. Il est détesté de tous les industriels qu’il oblige à renouveler tout leur matériel et, s’il était entre leurs mains, personne ne pourrait répondre de lui. Ainsi en a-t-il été des premiers inventeurs. On reconnaissait leur force intellectuelle, sans doute mais, comme elle était funeste, on la reconnaissait pour la maudire et ils passaient non pour demi-dieux, mais pour magiciens. C’est la même chose, mais avec une différence au point de vue sentimental. Seulement, au bout d’une génération ou de deux, le bienfait de l’invention s’étant montré d’une façon éclatante et l’invention elle-même s’étant généralisée et l’effort d’adaptation aux procédés nouveaux n’existant plus, la mémoire de l’inventeur était honorée, son nom glorieux et béni et le magicien passait demi-dieu.
D’autre part, la force intellectuelle s’exerçait à l’organisation et à l’administration de la cité et aux opérations de la guerre. Ici elle était contestée encore, souvent; mais souvent aussi reconnue. On avait affaire non plus au génie; mais au talent, et au talent s’adaptant à la vie telle qu’elle était, tout au plus l’améliorant par petits progrès au lieu de la bouleverser: C’est sous cette forme que la force fut tout particulièrement honorée et respectée.
Concurremment à celle-ci, deux forces très analogues à certains points de vue, quoique très différentes à certains autres, se révélèrent. Ce furent des forces de rassemblement et de cohésion. Un certain nombre d’hommes, non plus vigoureux individuellement que les autres, non plus intelligents individuellement que les autres, avaient l’instinct de rassemblement, s’unissaient et voulaient rester unis. Voulant rester unis, ils s’avisèrent que, pour rester ainsi, il fallait s’obéir les uns aux autres d’une façon très exacte et très régulière, s’obéir d’après un classement des individus et d’après un règlement très précis. Ils créèrent la hiérarchie et la discipline. Rassemblement, hiérarchie et discipline, c’était la cohésion et par la cohésion ils étaient forts. Une nouvelle force était créée. La caste des guerriers existait.
Quelquefois elle n’était pas autre chose que le reste et la descendance d’une nation étrangère qui avait envahi le pays et qui l’avait conquis. Quelquefois elle était autochtone et se composait des hommes qui, ayant défendu le pays plus brillamment ou plus heureusement que d’autres, avaient pris dans les camps l’habitude de la hiérarchie et s’étaient aperçus qu’il n’y avait qu’à la maintenir en temps de paix (c’est-à-dire en temps de trêve) pour dominer toute la ville, pour se trouver plus prêts que les autres au moment de la guerre suivante, pour en revenir avec une force plus grande encore de cohésion; et ainsi de suite.
La foule les honorait comme les anciens inventeurs et comme les organisateurs, législateurs et administrateurs actuels, quoiqu’ils n’eussent ni génie ni talent, mais parce qu’ils avaient la force et aussi parce que, dans cette force, elle admirait le talent d’avoir de la force, l’instinct de rassemblement, d’union, de hiérarchie et de cohésion; et à ce titre ils étaient, eux aussi, des favorisés des dieux, des favoris, des élus, des privilégiés et des surhommes.
Quand Platon, dans sa République, organise à sa fantaisie sa caste des guerriers, quand il les montre sobres, durs à eux-mêmes, étroitement unis, ne possédant rien individuellement, il ne fait qu’exagérer les vertus réelles que la foule admira dans les premiers guerriers et qui lui imposèrent, qui firent qu’elle les considéra comme une race particulière.
Exactement de la même manière, mais s’appuyant d’une autorité plus haute et admettant des éléments mystiques, s’organisèrent les castes sacerdotales. Elles se composèrent des hommes qui avaient l’instinct du rassemblement et de la cohésion par la hiérarchie. Mais elles s’appuyèrent sur les croyances religieuses du peuple et elles s’appliquèrent à les interpréter, à les codifier, en quoi elles répondaient à un vague besoin et à un désir. Elles s’appuyèrent aussi sur des légendes, sur des souvenirs; elles passèrent, ce qu’elles ne se soucièrent point de démentir et ce qu’elles s’appliquèrent à confirmer, pour posséder d’anciens secrets bienfaisants ou redoutables, bienfaisants _et_ redoutables, selon les mérites des uns et des autres. Elles inspirèrent la confiance, le respect et la terreur.
Mais leur principale autorité, c’était leur force, et leur force, c’était la cohésion. Comme la caste guerrière, la caste sacerdotale était hiérarchisée et disciplinée. Comme la caste guerrière, elle était serrée autour d’un drapeau et autour d’un chef; comme la caste guerrière, elle avait sa règle à elle, sa loi particulière, à laquelle elle obéissait strictement. Comme la caste guerrière, elle était non seulement une force, ce qui aurait suffi pour qu’elle fût respectée et même obéie; mais elle était une force au service de la cité, une des forces sociales: la caste guerrière défendait la cité contre l’ennemi; la caste sacerdotale défendait la cité contre les dieux, toujours redoutés à l’égal de l’ennemi. Elle les apaisait, elle les adoucissait, elle les désarmait, peut-être elle les trompait. Elle les rendait favorables. Elle les vainquait presque: car prévoir c’est vaincre, et elle pénétrait leurs desseins. Elle savait ce qu’ils voudraient, science qui permettait, non pas sans doute de leur désobéir, mais de prendre ses dispositions pour leur obéir de la façon la plus favorable. Elle les faisait parler, ce qui était les désarmer à demi, puisque la force la plus redoutable est la force muette, dont on ne sait quoi attendre et quoi n’attendre point.
Ainsi la cité respirait, encadrée entre ses deux armées défensives, l’une qui avait l’habitude de l’ennemi terrestre, qui le connaissait, qui le tenait du regard, qui l’épiait, qui surveillait tous ses mouvements, qui était toujours prête à la défense, toujours prête aussi pour les moments où le bon moyen de se défendre est d’attaquer; l’autre qui avait l’habitude de l’ennemi céleste, qui le connaissait, qui savait ses exigences, ses susceptibilités et ses impatiences, qui ne le quittait point des yeux, qui l’amusait, qui l’endormait, qui lui payait rançon, qui lui cédait quelque chose pour avoir davantage, qui signait avec lui des traités, concluait avec lui des alliances et avait toujours des intelligences dans la place.
Il en est de ces forces de cohésion dans la cité, comme des forces de cohésion dans le genre humain lui-même. Dans le genre humain, les hommes qui ont volonté de puissance et qui se reconnaissent et se rencontrent dans cette volonté de puissance, acquièrent la volonté de puissance collective; dès ce moment, ils font un peuple, fut-il composé de cent familles; ils forment noyau et ils s’annexent les parties molles de l’humanité. De même dans la cité faite, continuant le même mouvement, les individus doués de volonté de puissance et se rencontrant et se reconnaissant dans cette volonté, acquièrent, se donnent et maintiennent en eux une volonté de puissance collective, forment noyau, forment centre, se ramassent et se contractent énergiquement et soumettent à eux, clientélisent, les parties molles de la cité.
Ces deux forces de cohésion étaient sans doute les plus capables de maintenir la cité dans l’obéissance; mais ce sont précisément elles qui, avec le temps, _enseignèrent_ à la foule à se passer d’elles et à secouer leur joug. En effet, on obéit instinctivement à la force physique; on obéit instinctivement à la supériorité intellectuelle; on obéit encore instinctivement, je l’ai dit, à la cohésion dans laquelle on reconnaît une force qui est précisément l’instinct et la volonté de cohésion. Mais pour ce qui est de celle-ci, on se dit assez naturellement qu’étant composée d’individus qui n’ont individuellement ni supériorité physique ni supériorité intellectuelle, une caste n’est qu’artificiellement privilégiée et que son privilège est tout factice; que ce qui fait sa force, à savoir l’instinct de cohésion, on peut facilement se le donner et qu’il y suffit de vouloir. Le jour donc arrive où la foule, ne fût-ce que par esprit d’imitation et du reste parce qu’elle est instruite, se donne à elle-même l’instinct de cohésion, s’entend, se concerte, se ramasse et se contracte et devient elle-même une force; il ne faut pas dire la force du nombre; car le nombre n’a aucune force, mais la force du nombre qui s’est ramassé, qui s’est donné un centre, qui s’est donné des chefs et qui a pris conscience de lui-même.
Alors la caste des guerriers et la caste sacerdotale sont réprimées et diminuées; et c’est la foule ou plutôt la pluralité de la foule qui gouverne dans la société.
Cela est plus juste, disent quelques-uns. Cela n’est ni plus ni moins juste, c’est toujours et peut-être plus que jamais la force qui gouverne. Seulement c’est une autre force. Les hommes ont adoré la force physique; ils ont adoré la force intellectuelle; ils ont adoré la force d’instinct de cohésion; ils adorent encore la force d’instinct de cohésion unie au poids du nombre.
Pascal a très bien vu tout cela. L’humanité a le désir de la justice; seulement, ne pouvant pas réaliser la justice, elle a supposé que la justice était avec la force, avec _une_ force, celle-ci, celle-ci ou celle-là. «_Ne pouvant pas fortifier la justice, ils ont justifié la force._»--«Si on avait pu, on aurait mis la force entre les mains de la justice; mais comme la force ne se laisse pas manier comme on veut, parce que c’est une qualité palpable, au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut, on a mis la justice entre les mains de la force et ainsi on appelle justice ce qu’il est force d’obéir.»--«Il est _juste_ que ce qui est juste soit suivi; il est _nécessaire_ que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans la force est _contredite_ [on la conteste toujours] parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée [d’être arbitraire, d’être la violence]. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force; faire que ce qui est juste soit fort et que ce qui est fort soit juste. [Mais] la justice est sujette à disputes; la force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pas pu donner la force à la justice parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle [la justice] était injuste; et a dit que c’était elle [la force] qui était juste. Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui fût juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.»
Les souverains sont _tenus_ pour justes parce qu’ils ont la force; les castes sont tenues pour justes parce qu’elles ont la force, j’ai dit laquelle. La «pluralité» enfin est tenue pour juste dès qu’elle s’est donné la cohésion. «Les seules règles universelles sont les lois du pays aux choses ordinaires; la pluralité aux autres. D’où vient cela? _De la force qui y est._» Force de coutume, voilà pour les lois; force proprement dite, voilà pour la pluralité. La pluralité n’a aucune autorité, rien qui prouve qu’elle ait raison; «c’est l’avis des moins habiles»; mais elle est «la meilleure voie, parce qu’elle est visible et qu’elle a la force pour se faire obéir».--«Pourquoi suit-on la pluralité? Est-ce à cause qu’ils [ceux qui sont les plus nombreux] ont plus de raison? Non; mais plus de force.»
Tout cela est la vérité même. Je n’y ajouterai que ceci, c’est que les hommes ne font pas, je crois, le _raisonnement_ que Pascal leur prête. Ils le font après coup, comme il le fait lui-même; ils ne le font pas avant, ni en même temps. Ils ne se disent pas: «il faut attribuer la justice à la force, puisque nous ne pouvons pas donner la force à la justice; il faut justifier la force puisque nous ne pouvons pas fortifier la justice»; ils ne se disent pas cela; simplement ils aiment la force, ou, si l’on veut, la force leur impose et ils ont pour elle une manière de culte; et ils l’aiment successivement dans la vigueur physique, dans la supériorité intellectuelle, dans l’énergie de cohésion ou synergie sociale, enfin dans la pluralité approximativement consciente d’elle-même.
De plus, ils aiment la justice, c’est-à-dire l’égalité; car quand on analyse l’idée de justice on n’y trouve que l’idée d’un niveau, l’idée que personne ne doit avoir plus qu’un autre. Et cette idée est contraire et contradictoire à l’idée de force et la heurte dans l’esprit des hommes, la heurte absolument, si absolument que je ne crois pas que ce soit la justice que les hommes, même par expédient, attribuent à la force; l’incompatibilité est trop forte. Ce qu’ils attribuent à la force, c’est la _raison_. Ils ne justifient pas précisément la force (à moins d’attribuer aux mots _juste_ et _justifier_ un sens très large, et c’est ce que fait Pascal), ils _rationalisent_ la force; ils veulent croire qu’elle a raison; ils croient qu’elle a raison. Ceux qui ont parlé du droit de la force ont gâté par une expression impropre une idée juste. Dans l’esprit des hommes la force n’a jamais le droit; mais elle a raison; il est à croire qu’elle a raison, que ce qu’elle fait est encore le meilleur qui se puisse faire.
Ils sont amenés à cette conception générale par tout ce qu’ils voient, par le spectacle de la nature et par celui de la société; par le spectacle de la nature qui n’a aucun souci de justice, et c’est-à-dire d’égalité et où tout simplement les plus forts vivent et les plus faibles meurent; par le spectacle de la société où, successivement, les plus forts en raison de telle force et les plus forts en raison de telle autre force règnent, dominent et oppriment. Et quand ils en arrivent au règne de la pluralité, ils sont plus convaincus que jamais de cette idée, puisque, ayant voulu renverser la force, ils s’aperçoivent qu’ils n’ont fait qu’en introniser une autre, et la plus inepte de toutes. Il n’y a donc jamais que la force, se disent-ils alors. Et pourquoi non? Qu’il n’y ait jamais que la force, c’est peut-être le signe que la force a raison, que le règne de la force est conforme à l’ordre naturel du monde, que c’est ainsi que le monde est et que vouloir qu’il fût autrement, ce serait la raison contre la raison, chose éminemment irrationnelle, ce serait une raison individuelle contre la raison universelle, chose au moins vaine.
Le culte de la force est chez les hommes une sorte de culte de constatation: les choses sont ainsi; elles sont tellement ainsi que les vouloir autrement est de l’imagination, donc n’est pas du bon sens; et une chose est très raisonnable quand elle ne peut être combattue et contredite que par une chimère.
Les hommes ne trouvent pas la force juste, ils la trouvent rationnelle. Ils protestent toujours contre elle au nom du droit, et reconnaissant toujours qu’il est déraisonnable de protester contre elle; mais ils reconnaissent par là même qu’elle est raisonnable, qu’il y a en elle je ne sais quelle raison supérieure et transcendante.
Les hommes honoreront toujours la force sous ses différentes formes, d’abord par instinct naturel, ensuite par instinct social, par sentiment qu’ils se sont toujours ralliés dans leur cité autour de ce qui était fort; enfin par cette conception générale, que, si injuste qu’elle soit toujours, la force a en elle le vrai secret, la raison profonde des choses, ce par quoi le monde est ce qu’il est, l’esprit pouvant le rêver autrement, mais non pas le faire autre.
CHAPITRE X
L’ARISTOCRATIE
Le culte de l’aristocratie est très analogue au culte de la force, très analogue surtout au culte de la force de cohésion, et l’aristocratie elle-même est très analogue à une caste; cependant il y a des différences.
J’appelle aristocratie toute oligarchie, en donnant au mot oligarchie un sens très étendu. J’appelle aristocratie toute partie de la nation qui est groupée, soit par des affinités de naissance, soit par des affinités électives, qui se connaît comme groupe, qui est par son éducation supérieure à la masse, ou différente de la masse; et qui exerce sur la masse soit une autorité, soit une influence.
Donc l’aristocratie dépasse la caste. Elle peut être, selon les cas, supérieure à la caste guerrière et à la caste sacerdotale; elle peut être _composée_ de la caste guerrière et de la caste sacerdotale; elle peut être composée de la caste guerrière, de la caste sacerdotale et d’autre chose en outre; elle peut être de naissance; elle peut être élective, à la condition, dans ce cas, que pour telle raison ou pour telle autre, quoique élective elle change peu de personnel, et que ses membres se reconnaissent toujours comme formant un groupement peu variable; elle peut être partie de naissance, partie élective; elle peut être constituée par la richesse, à la condition, dans ce cas, que pour telle raison ou pour telle autre, elle varie peu et soit composée d’hommes qui de pères en fils se reconnaissent comme faisant partie du même rassemblement social.
Un groupement quelconque d’hommes se distinguant, par une différence d’éducations et d’habitudes, de la masse du corps social et exerçant sur le corps social soit autorité, soit influence, c’est une aristocratie.
La plupart des aristocraties viennent de la conquête d’un peuple par un autre, et celles qui sont de ce genre sont toujours les plus fortes. Nietzsche dit très bien: «Il ne faut pas se faire d’illusions humanitaires sur l’histoire des origines d’une société aristocratique. La vérité est dure. Des hommes d’une nature restée naturelle, des barbares, dans le sens le plus redoutable du mot, des hommes de proie en possession d’une force de volonté et d’un désir de puissance encore inébranlé se sont jetés sur des races plus faibles, plus policées, plus pacifiques, peut-être commerçantes ou pastorales, ou encore sur des civilisations amollies et vieillies, chez qui les dernières forces vitales s’éteignaient dans un brillant feu d’artifice d’esprit et de corruption. La caste noble fut à l’origine toujours la caste barbare. Sa supériorité ne résidait pas avant tout dans sa force physique, mais dans sa force psychique. Elle se composait d’hommes _plus complets_.»
Telles sont évidemment, pour la plupart, les aristocraties primitives; le phénomène se renouvelant du reste, toutes les fois qu’un peuple fléchit et n’est pas annexé par son voisin, mais, ce qui est meilleur pour lui, reçoit sur son territoire une peuplade errante qui le subjugue et le réduit en servage.
Quelquefois, du reste, c’est du sein même du peuple que s’élance le conquérant qui doit devenir son aristocratie. En France, en 1789, profitant du fléchissement, de la désorganisation, de la quasi-disparition de l’ancienne aristocratie, une armée d’hommes de France, «plus complets» que ceux qui dominaient, se jette sur le pouvoir, s’en empare, brise les obstacles, au centre et dans les provinces, par les moyens ordinaires de la conquête; et crée une aristocratie, d’abord militaire, ensuite bourgeoise, qui gouverne et exploite le pays pendant un siècle et dont le gouvernement, quoique très menacé par d’autres forces, dure encore.
Il est possible cependant que souvent, sans conquête, une aristocratie se soit formée spontanément. Elle s’est formée des «meilleurs», c’est-à-dire des «plus complets», comme une caste, se confondant souvent avec une caste ou en enveloppant plusieurs en elle-même, et elle a dominé tant qu’elle a été fidèle à ses principes: supériorité, cohésion.
L’aristocratie, chez les peuples primitifs, est plus forte, soit qu’elle soit fille de la conquête, soit qu’elle soit autochtone, quand elle se confond dans les souvenirs populaires avec les origines mêmes de la nation. Ces origines sont toujours légendaires, et ce qui est légendaire a toujours un caractère religieux. Un respect religieux s’ajoute donc, à l’égard des nobles, au respect naturel que la force de cohésion, à elle seule, inspire déjà. On appelle les nobles «pères», ce qui veut dire qu’ils sont les fils des pères de la patrie et qu’on honore en eux, non sans quelque superstition, cette tradition de paternité.
Surtout on les considère comme des «_chefs tout trouvés_». La cité, en ces temps-là, est un camp--et elle n’a pas cessé d’être cela; seulement on en avait alors le sentiment plus vif--et dans un camp on a besoin de chefs. Or on ne se dissimule pas ce que valent des chefs militaires élus, combien ils sont toujours contestés et de peu d’autorité sur leurs troupes. Le chef, et particulièrement le chef militaire, tout trouvé, agrée singulièrement, à ce point que pendant longtemps on n’a pas même l’idée d’en prendre d’autres.
Pascal analyse bien cet état d’esprit où il entre, comme nous venons de le voir, tant de choses diverses: superstition, respect de la force, sens pratique de l’intérêt public, etc., et que doivent combattre d’autres sentiments: instinct d’égalité, amour-propre, même scrupules de piété: «Le peuple honore les personnes de grande naissance [instinctivement, ou héréditairement, sans raison]. Les demi-habiles les méprisent, disant que la naissance n’est pas un avantage de la personne [«grandeur naturelle»], mais du hasard [«grandeur d’établissement»]. Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple [c’est-à-dire sans pensée], mais par la pensée de derrière [ils ne sont pas bons en soi; mais il est bon qu’on les croie bons pour qu’il y ait stabilité politique]. Les dévots qui ont plus de zèle que de science les méprisent, malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu’ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne [il n’y a de vraie grandeur que celle qui vient de Dieu et qui rattache l’homme à Dieu]; mais les chrétiens parfaits [mettons, pour généraliser, les dévots parfaits] les honorent par une autre lumière supérieure» [parce qu’ils savent que cette grandeur fausse, étant voulue des dieux pour le salut de la cité, est vraie en ce sens et d’une vérité divine elle-même].
Ainsi peuvent sentir, même dans des temps très antérieurs aux nôtres, les citoyens à l’égard des patriciens, et tout cela part d’un respect instinctif et aboutit à un respect social et se résume en une déférence générale, traversée de doutes qui auront leurs effets plus tard.