Le prétendant américain

Part 3

Chapter 33,696 wordsPublic domain

--Et elles n’y apprennent rien, absolument rien que des mièvreries prétentieuses, indignes de notre éducation pratique américaine. Soit! envoyez donc prévenir lady Gwendolen; l’étiquette exige, je suppose, qu’elle revienne pleurer les parents d’Arkansas qu’elle a la douleur de perdre?

--Un peu plus de dignité, ma chère. N’oubliez pas que noblesse oblige.

--Très bien, mon ami; parlez-moi simplement, Rossm... Vous prétendez employer les grandes périphrases dont vous ne sortez plus! Ne vous fâchez vas contre moi; je ne puis perdre en un instant les habitudes de toute ma vie, Rossmore. Voyons, calmez-vous, mon cher ami. En ce qui concerne Gwendolen, qu’allez-vous faire, Washington, écrire ou télégraphier?

--Il va télégraphier, chérie.

--J’en étais sûre, murmura sa femme en s’en allant; il veut étaler ce nom au guichet du télégraphe et rendre cette enfant ridicule. Quand elle recevra cette dépêche, comme il n’y a pas d’autres Sellers au collège, elle l’ouvrira et tout le monde la verra. Mon Dieu! elle sera bien excusable si elle le fait. Elle est si pauvre au milieu de ces héritières qu’elle a dû recevoir bien des camouflets; il est bien naturel qu’elle veuille se rehausser à leurs yeux.

On envoya donc au télégraphe. Il y avait bien un téléphone dans un coin de la pièce, mais Washington avait fait de vains efforts pour obtenir la communication. Le colonel constata en grognant que cet appareil était toujours détraqué quand on en avait besoin, mais il oublia d’ajouter qu’il était là pour l’œil, et sans le moindre fil.

Pourtant il s’en servait souvent, lorsqu’il avait des visites et faisait semblant de recevoir des communications importantes.

On commanda du papier de deuil et un cachet aux armes de la famille, puis les amis allèrent se coucher.

Lorsque le lendemain, sur la demande de Sellers, Hawkins eut cravaté de crêpe le portrait d’André Jackson, le nouveau duc écrivit à l’usurpateur anglais la lettre que nous connaissons.

De plus, il écrivit aux autorités de Duffy’s Corners, en Arkansas, de veiller à ce que les dépouilles mortelles des deux jumeaux soient embaumées par un artiste de Saint-Louis et envoyées immédiatement à l’usurpateur... contre remboursement.

Cela fait, il dessina les armes et la devise des Rossmore sur un grand carton, qu’il apporta au rempailleur de chaises yankee, l’ami de Hawkins; au bout d’une heure il rapportait deux écussons extraordinaires qu’on cloua au-dessus de la porte d’entrée pour attirer l’attention des passants; le quartier était surtout habité par des nègres, des enfants loqueteux et des chiens errants, et ces écussons devaient exciter l’admiration de toute cette population.

Le soir venu, le nouveau duc lut--sans aucune surprise,--l’article suivant dans son journal:

Nous apprenons que notre honoré concitoyen, le colonel Mulberry Sellers, membre inamovible du Corps diplomatique, vient d’hériter du magnifique duché de Rossmore, troisième pairie du royaume de Grande-Bretagne. Il prendra toutes les mesures nécessaires à la Chambre des Lords pour retirer à l’usurpateur de ses droits, ses titres et ses terres. Les réceptions hebdomadaires de Rossmore Towers seront interrompues jusqu’à l’expiration du deuil.

Il découpa l’article et le colla dans son album de famille.

--O réceptions hebdomadaires! pensa Lady Rossmore. Les gens qui ne savent pas à quoi s’en tenir n’y trouveront rien d’extraordinaire; quant à moi, qui connais mon mari, je le déclare un être extraordinaire. Son imagination fantastique n’a certainement pas sa pareille; qui donc, excepté lui, aurait osé donner le nom pompeux de «Rossmore Towers» à cette misérable masure? Il faut croire qu’il possède le don du «bluff» au plus haut degré et qu’il trouve un charme exquis à ce genre de plaisanterie! Avec cela, il est toujours content de tout!

Pendant ce temps, le nouveau duc pensait:

--C’est un beau nom, oui, tout de même, un très beau nom! Quel dommage de n’y avoir pas pensé en écrivant à l’usurpateur. Maintenant j’attends de pied ferme sa réponse.

CHAPITRE V

Le télégramme ne reçut de réponse ni par lettre ni par dépêche; la jeune fille ne donna pas signe de vie; et cependant, en dehors de Washington, personne n’en parut étonné. Trois jours après, Hawkins demanda timidement, à Lady Rossmore, ce qu’elle augurait de ce silence.

--Oh! dit-elle simplement, je n’en sais rien et ne m’en préoccupe pas. Avec elle, on peut s’attendre à tout; elle est une vraie Sellers; voyez-vous, une Sellers pur sang! Soyez tranquille, il n’est rien arrivé à ma fille; quand elle sera prête, elle écrira ou elle viendra, ni plus ni moins.

Une lettre arriva en effet au même moment: on la remit à Mrs Sellers qui la reçut avec calme, sans l’apparence de la moindre émotion. Elle essuya ses lunettes lentement, tout en causant, et décacheta tranquillement la lettre qu’elle lut à haute voix:

Kenilworth Keep, Redgauntlet Hall, Rowena-Ivanhoe College, Jeudi.

Ma bien chère maman Rossmore,

Quelle joie! Elles me regardaient toutes du haut de leur grandeur et je le leur rendais de mon mieux, vous savez. Elles disaient toujours ironiquement qu’on peut à la rigueur se contenter d’être l’ombre d’un duché, mais l’ombre d’une ombre!... pouah! fi donc! Et moi je ripostais qu’il était bien piteux de ne pouvoir justifier que d’une ancienneté de quatre générations, et encore de quelles générations! de va-nu-pieds hollandais ou de pêcheurs de morue! belle origine ma foi!

Eh bien! votre dépêche a déchaîné une vraie tempête! Le porteur m’a délivré votre message justement dans la grande salle d’audience où nous étions toutes réunies, en criant: Un télégramme pour Lady Gwendolen Sellers! Si vous aviez vu, maman chère, toutes ces pimbêches de haute naissance métamorphosées en statues de sel! Comme d’habitude, j’étais, nouvelle Cendrillon, seule dans mon coin. Je pris la dépêche, l’ouvris, et fus sur le point de m’évanouir (oh! si je n’avais pas été prise, ainsi, à l’improviste, j’y serais arrivée). N’y parvenant pas, j’eus une autre idée sublime; je tirai mon mouchoir de ma poche, je me mis à sangloter et m’enfuis dans ma chambre, ayant soin de laisser tomber la dépêche derrière moi. J’ouvris un œil (ce qui me permit de les voir se précipiter toutes sur le précieux papier) et je continuai ma fuite éperdue, ravie au fond de l’âme.

Les visites de condoléances plurent chez moi, je dus les subir et me défendre des parentés invraisemblables qu’elles voulaient toutes découvrir entre elles et moi, à commencer par cette petite peste de Mac Allister qui m’avait toujours humiliée, et qui réclamait toujours la préséance sur ses camarades, à cause de je ne sais quel ancêtre noble qu’elle citait à tout propos.

Mais mon plus grand succès fut... vous ne devinerez jamais où et comment. Cette petite oie et deux autres du même calibre nous ont toujours disputé la préséance; c’était une idée fixe chez elles; elles voulaient être servies les premières à table, sortir les premières de la salle à manger, que sais-je encore? Eh bien! après mon premier jour de deuil et de réclusion (je m’arrangeai une robe de deuil), je reparus à table. Que vois-je en entrant? Mes trois pimbêches assises patiemment, à moitié mortes de faim, attendant que Lady Gwendolen veuille bien se mettre à table? Oh! je viens de me payer du bon temps, je vous assure! Et figurez-vous que pas une de mes camarades n’a osé demander comment j’avais hérité de mon nouveau nom!

Les unes se sont abstenues par un sentiment de délicatesse; les autres par intimidation. Je les ai bien dressées, vous voyez!

Dès que j’aurai tout réglé ici, et aspiré encore quelques bouffées d’encens, je ferai mes malles et partirai. Dites à papa que je suis aussi fière que lui de mon nouveau nom. Quelle bonne inspiration il a eue! Il est vrai qu’il a toujours des idées géniales.

Votre fille affectionnée,

GWENDOLEN.

Hawkins prit la lettre, y jeta un coup d’œil:

--Jolie écriture, dit-il, caractère égal et plein d’entrain, va droit son chemin; charmante nature, c’est visible.

--Oh! tous les Sellers sont comme cela, ou, du moins, ils ressembleraient tous à ce portrait, s’ils étaient plus nombreux; jusqu’à ces pauvres Latherses qui auraient eu le même caractère s’ils avaient été des Sellers, des Sellers pur sang, veux-je dire! Évidemment, ils avaient beaucoup de sang Sellers dans les veines, mais l’alliage les a forcément un peu gâtés!

Huit jours plus tard, tandis que Washington descendait déjeuner mélancoliquement, une vision charmante s’offrit à ses yeux. Il se trouva en présence de la plus jolie fille qu’il eût jamais rencontrée. C’était Sally Sellers, la nouvelle Lady Gwendolen, qui venait d’arriver la nuit précédente. Elle lui parut remarquablement bien habillée; sa robe, d’une coupe irréprochable et de ton harmonieux, était garnie avec un goût parfait. Quoique vêtue d’une robe de matin très simple, il trouva la jeune fille délicieuse et comprit en la voyant pourquoi l’intérieur pauvre et modeste des Sellers avait un petit cachet d’élégance qui faisait plaisir à l’œil. Sally Sellers était la magicienne, la fée bienfaisante qui laisse un peu d’elle-même partout où elle passe, et qui transforme tout ce qu’elle approche d’un coup de baguette.

--Major Hawkins, je vous présente ma fille, qui revient auprès de ses vieux parents mêler sa douleur à la leur, et les aider à supporter cette lourde épreuve. Elle adorait le duc défunt; je puis même dire qu’elle l’idolâtrait.

--Mais, mon père, je ne l’ai jamais vu!

--Ah! c’est vrai! je me trompe; je vous confondais avec votre mère...

--Moi, j’idolâtrais cet individu, ce pauvre idiot?

--Non, c’est moi au fait! Pauvre cher ami, nous étions d’inséparables cama...

--Mon Dieu! Mulberry Sellers... (je veux dire Rossmore)! au diable ce nom qui m’écorche la langue! Je vous ai entendu non pas une fois, mais cent fois, mille fois, dire que si ce pauvre père!...

--Je pensais en effet à... (ma foi, je ne sais plus à quoi je pensais; au fond cela n’a pas d’importance) je me rappelle seulement que quelqu’un l’adorait et cela, j’en suis sûr...

--Mon père, je vais donner une bonne poignée de main au major Hawkins pour sceller ainsi notre amitié qui ne date pas d’aujourd’hui. Je me rappelle très bien vous avoir vu autrefois, major Hawkins, alors que j’étais petite fille, et je suis enchantée de vous retrouver à la maison comme ami de la famille.

Tout en lui parlant, elle le regardait bien en face, de ses jolis yeux clairs qui illuminaient son visage.

Enthousiasmé de sa franchise et de son amabilité, il lui déclara que loin de l’avoir oubliée, il se souvenait d’elle aussi bien que de ses propres enfants, et pour le lui prouver, il essaya de lui rappeler quelques détails de ce temps passé; pour agrémenter son compliment un peu emphatique et embarrassé, il ajouta que sa prodigieuse beauté l’avait stupéfié, qu’il n’en revenait pas et se demandait même si elle était bien l’enfant qu’il avait connue autrefois. Cette déclaration gagna le cœur de la jeune fille qui voua au major une sincère amitié.

A vrai dire, la beauté de cette délicieuse créature était d’un type peu ordinaire, et elle mérite que nous consacrions quelques lignes à sa description. La vraie beauté ne consiste pas uniquement à avoir des yeux, une bouche, un nez réguliers; elle réside dans un ensemble de traits, d’expression, de coloris qu’on rencontre rarement. Telle était bien Lady Gwendolen Sellers; quiconque la regardait un instant ne pouvait plus se lasser de l’admirer.

La famille étant au complet depuis l’arrivée de Gwendolen, on décréta que le deuil officiel allait commencer; il commencerait chaque jour vers six heures (heure du dîner) et se terminerait à la fin du repas.

--C’est une belle lignée, une honorable famille, major, qui mérite d’être royalement pleurée... Gwendolen... Ah! elle est partie! tant pis, je voulais mon Gotha, je le chercherai moi-même, pour vous montrer quelques détails qui vous intéresseront sur notre maison. Je viens de faire des études héraldiques; et j’ai découvert que parmi les soixante-quatre enfants naturels de Guillaume le Conquérant..., (ma chère, voulez-vous me passer le livre?... sur le bureau de mon boudoir... c’est cela...); je disais donc que les Saint-Alban, Buccleugh et Grafton passent avant nous; tous les autres représentants de la noblesse anglo-saxonne viennent bien loin derrière nous. Ah! merci, chère amie. Tiens! une lettre adressée X. Y. Z... admirable! Quand est-elle donc arrivée?

--Hier soir; mais je dormais quand vous êtes rentré, puis je me suis occupée du déjeuner de Gwendolen, et sa présence m’a fait tout oublier.

--Quelle adorable fille! son origine se retrouve partout dans son maintien, sa démarche, ses traits... Mais au fait, que dit-il? C’est palpitant.

--Je ne l’ai pas lue... Rossm... M. Rossm...

--Milord! donnez-moi ce diminutif; c’est très anglais et très chic. Voyons, lisons la lettre.

«A vous savez qui: Je crois vous connaître. Attendez dix jours. Vais venir à Washington.»

Les deux hommes parurent très déconfits en lisant ce message. Un long silence suivit, puis le plus jeune reprit en soupirant.

--Mais nous ne pouvons attendre notre argent dix jours.

--Non: cet homme est vraiment incroyable! Nous sommes pannés à fond, il n’y a pas d’erreur.

--Si nous pouvions seulement lui expliquer d’une manière quelconque que nous sommes pressés, que notre temps est précieux?...

--Oui, oui! Nous lui dirons que nous aimerions mieux le voir arriver de suite et que...

--Que quoi?

--Eh bien, que... que nous saurons apprécier le service qu’il nous rend...

--C’est cela... et que nous lui témoignerons notre reconnaissance d’une manière...

--Parfait!... cela le fera venir. En recevant une lettre aussi bien tournée, s’il est vraiment un homme, s’il a les sentiments, la délicatesse d’un homme de cœur, il arrivera ici dans les vingt-quatre heures. Vite, du papier, une plume; nous avons trouvé le joint.

Malgré leur belle assurance, ils rédigèrent vingt-deux messages, mais aucun d’eux ne leur plut; ils trouvaient à chacun un vice capital, capable d’éveiller des soupçons dans l’esprit de Pete, cependant il fallait conserver à cette missive une certaine note de fierté sous peine de tomber dans des termes trop rampants. Enfin le colonel émit son avis:

--J’ai remarqué fréquemment, dit-il, dans ma carrière littéraire, que lorsqu’on a une chose à cacher, le mieux est de la dissimuler entièrement et sans détours; c’est le meilleur moyen d’exposer ses idées et d’imposer ses théories sans que le lecteur s’en doute.

Hawkins approuva et reposa sa plume; tous deux décidèrent qu’ils attendraient coûte que coûte les dix jours. Ils se tinrent le raisonnement suivant: puisqu’ils pouvaient compter sur les cinq mille dollars, ils trouveraient assurément à emprunter au moins de quoi patienter pendant dix jours; à ce moment-là, les expériences d’extériorisation auraient porté leurs fruits; alors... adieu ennuis, soucis... et le reste.

Le lendemain, à noter quelques incidents. Les restes mortels des nobles jumeaux de l’Arkansas furent embarqués pour l’Angleterre et adressés à Lord Rossmore contre remboursement, comme c’était convenu. Le fils de Lord Rossmore, Kircudbright Llanover Marjoribanks Sellers, vicomte Berkeley, s’embarqua à Liverpool pour l’Amérique afin de remettre les titres et biens usurpés par sa famille au véritable duc, Mulberry Sellers, de Rossmore Towers (district de Columbia E.-U. d’Amérique).

Les deux bâtiments devaient se croiser cinq jours plus tard, au milieu de l’Atlantique, sans se douter de cette étrange coïncidence de circonstances.

CHAPITRE VI

Les corps des frères jumeaux arrivèrent à bon port et furent remis à leur destinataire. Il faut renoncer à dépeindre la colère du vieux duc, lorsqu’il reçut ses encombrants parents; sa rage dépassa tout ce qu’on peut imaginer. Cependant, lorsqu’il eut retrouvé un peu de calme, et repris ses esprits, il réfléchit qu’après tout, les jumeaux avaient bien, de par leur sang, quelques droits moraux, sinon légaux, à la considération publique; il estima donc qu’il ne devait pas les traiter comme des morts ordinaires, et les déposa dans le caveau de famille de Cholmondeley avec les honneurs dus à leur rang; il présida lui-même la cérémonie; mais là s’arrêta sa générosité: il ne put se résoudre à orner le catafalque des armoiries de sa maison.

Quant à nos amis de Washington, ils attendaient avec une impatience fébrile que les dix jours fussent écoulés, et ils maugréaient contre le pauvre Pete pour le délai inopportun qu’il leur avait imposé. Cependant, Sally Sellers, aussi pratique et américaine que Lady Gwendolen Sellers était romanesque et grande dame, menait une vie des plus actives et tirait le meilleur parti possible de sa double personnalité. Pendant la journée, Sally Sellers, enfermée dans sa chambre, travaillait pour faire vivre sa famille; mais le soir, Lady Gwendolen, en vraie femme du monde, représentait dignement la famille des Rossmore.

Américaine le jour, elle était fière de son travail manuel et de ses heureuses opérations commerciales; le soir, elle se reposait de son labeur et prenait plaisir à régner sur tout un monde imaginaire, en faisant étalage de ses titres de noblesse. Dans la journée, la maison n’était pour elle qu’un modeste atelier où elle peinait pour subvenir aux besoins des siens; le soir, elle habitait le somptueux domaine de Rossmore Towers.

En pension, elle avait appris un métier sans s’en douter; ses compagnes avaient découvert qu’elle taillait et confectionnait ses robes; cette occupation, en effet, lui laissait peu de loisirs, mais elle ne s’en plaignait nullement, car, comme toutes les personnes extraordinairement douées, le travail n’était pas une fatigue pour elle et le temps passé dans sa chambre ne lui paraissait jamais long. Aussi, trois jours après son arrivée chez ses parents, avait-elle trouvé de quoi s’occuper; avant le débarquement des jumeaux sur le sol anglo-saxon et avant la venue de Pete à Washington, Sally Sellers avait du travail par-dessus la tête; elle put donc éteindre de suite certaines dettes criardes et renvoyer les créanciers plus disposés à accepter son argent que les mauvais chromos de famille.

--Ma fille est quelqu’un, disait Rossmore au major en parlant d’elle. Elle est le portrait de son père: d’une grande activité d’esprit, prompte à agir, sans le moindre respect humain; elle ne se laisse arrêter par rien. Tout lui réussit d’ailleurs: essentiellement pratique et américaine d’instinct, elle sait rester grande dame et l’atavisme lui donne un cachet aristocratique européen incontestable. Je me retrouve en ma fille: c’est Mulberry Sellers en tant que financier et inventeur, aux heures de travail; le soir, une fois les affaires finies, Mulberry Sellers porte les mêmes habits, mais il devient un autre homme: le Rossmore du Gotha, le vrai grand seigneur.

Les deux amis ne manquaient pas d’aller chaque jour chercher leur correspondance à la poste restante.

Le 20 mai, ils y trouvèrent une lettre adressée à X. Y. Z. L’enveloppe portait le timbre de Washington, mais la lettre n’était pas datée. Voici quel était son contenu:

«Baril de cendres, derrière le réverbère, allée du Cheval-Noir. Si vous jouez cartes sur table, allez vous y asseoir demain matin à 10 h. 22, ni plus tôt ni plus tard. Attendez-moi.»

Les amis lurent et relurent ce mot laconique, puis le duc exprima son avis:

--Ne vous semble-t-il pas qu’il nous prend pour des policiers munis d’un mandat d’arrêt?

--Pourquoi?

--Parce qu’il nous fixe là un singulier lieu de rendez-vous, qui n’a rien d’attrayant ni d’agréable; il a choisi cet endroit bizarre pour pouvoir nous observer à son aise; il lui sera, en effet, facile, caché au coin d’une rue, d’étudier les individus perchés, de par sa volonté, sur le fameux baril, comprenez-vous?

--Parfaitement, je saisis: d’après cela, cet individu ne doit pas avoir la conscience très tranquille. Il agit comme si... Sapristi j’aurais préféré qu’il nous dise carrément et sans détours à quel hôtel il est descendu.

--Moi aussi, mon cher; mais il nous l’a indiqué son hôtel!

--Vraiment?

--Mais oui, et sans le vouloir, encore! Cette allée du Cheval-Noir est un boyau étroit et solitaire qui longe le mur de l’hôtel de New Gadsby. C’est certainement là qu’il habite.

--Comment déduisez-vous cette conclusion?

--Oh! c’est bien simple. Pour moi, il occupe une chambre en face de ce réverbère; il s’assoira tranquillement, chez lui, demain matin à 10 h. 22, et lorsqu’il nous aura contemplés, sur notre baril, il se dira: J’ai vu l’un de ces individus dans le train; il filera alors jusqu’au bout du monde avec sa sacoche sous le bras.

Hawkins, désolé, faillit tomber en pamoison.

--Oh! mon Dieu! Tout est perdu! Pourvu que son plan ne réussisse pas!

--Ne vous inquiétez pas! je m’en charge.

--Et comment, s’il vous plaît?

--C’est moi qui m’installerai sur le baril et non pas vous. Vous arriverez près de lui, lorsque vous le verrez s’approcher de moi et commencer à causer: vous aurez avec vous un agent de police en civil, et...

--Quelle imagination vous avez, colonel! jamais je n’aurais eu une idée pareille!

--Lord Rossmore non plus ne serait pas aussi malin; mais voilà l’heure à laquelle Mulberry Sellers doit aller à son bureau. Ma personnalité ducale va s’éclipser à partir de maintenant. Venez, que je vous montre sa chambre.

Il était environ 9 heures du soir lorsqu’ils passèrent près du réverbère en question et aperçurent l’hôtel de New Gadsby.

--Voilà, dit le colonel radieux en désignant l’établissement; voilà, vous ai-je trompé?

--Non... mais, colonel, cet hôtel a six étages, et je ne vois pas bien quelle peut être sa fenêtre?

--Ceci m’est parfaitement égal; c’est un détail; il peut s’embusquer à la fenêtre qui lui plaira, maintenant que j’ai découvert son truc. Tenez, faites-moi donc le plaisir d’aller au coin là-bas, et de m’y attendre.

Le duc s’approcha de l’entrée de l’hôtel, se mêla à la foule grouillante des voyageurs, puis s’installa près de l’ascenseur. Pendant une heure, les gens défilèrent en masse devant lui; tous avaient deux bras et deux jambes; mais, à la fin, notre observateur aperçut une silhouette qui fit battre son cœur bien qu’il ne l’eût vue qu’imparfaitement et de face. Cette rapide vision lui avait permis de constater que cet individu était coiffé d’un chapeau de cowboy, qu’il portait une sacoche de cuir assez lourde et qu’une manche inerte pendait le long de son corps. A ce moment, l’ascenseur monta et notre ami, fou de joie, courut en hâte rejoindre son complice pour lui faire part de sa découverte.

--Nous le tenons, major! nous le tenons! je l’ai vu, j’en réponds. Peu m’importe maintenant que le bonhomme se montre par devant ou par derrière, je le reconnaîtrais entre mille! nous pouvons dormir sur nos deux oreilles. En avant, l’agent de police et le mandat d’arrêt.

Ils firent immédiatement toutes les formalités nécessaires. A 11 h. 1/2, ils rentraient chez eux très contents de leur journée, et se couchèrent en pensant avec joie aux émotions qui les attendaient le lendemain.

Dans l’ascenseur, Mulberry Sellers n’avait pas aperçu son cousin; il ne le connaissait pas et ne pouvait pas se douter qu’il avait devant lui le vicomte Berkeley!

CHAPITRE VII