Part 2
--Plaisanterie que tout cela! J’arrangerai tout en un rien de temps.
--Vraiment! Oh! colonel, que vous êtes bon! Je vous retrouverai donc toujours le même ami fidèle! et, ce disant, des larmes de reconnaissance perlèrent aux yeux de Washington.
--Je considère la chose comme faite, mon cher. Une bonne poignée de mains, et je vous promets qu’à nous deux, nous ferons de la belle besogne.
CHAPITRE III
Mrs Sellers reprit part à la conversation et se mit à questionner Washington sur sa femme, le nombre de ses enfants, leur santé; ce questionnaire aboutit à une revue de tous les faits qui s’étaient passés à Cherokee depuis quinze ans.
Au même instant, on appela le colonel au téléphone, et Hawkins profita de son absence pour demander à sa femme quel genre de vie avait mené le colonel pendant tout ce temps.
--Toujours la même existence; avec sa nature, on ne pouvait espérer aucun changement; il ne s’y serait pas prêté.
--Je le crois facilement!
--Oui; voyez-vous, il reste immuable et vous avez retrouvé le «Mulberry Sellers» d’autrefois.
--C’est bien vrai.
--Toujours le même bon garçon, généreux, fantasque, plein de cœur et d’illusions; les mécomptes ne le découragent pas, et on l’aime comme s’il était l’enfant chéri de la Fortune.
--C’est tout naturel; il est si obligeant et si aimable! on le sait si accueillant et toujours prêt à rendre service; il ne vous inspire jamais cette gêne que l’on éprouve lorsqu’il s’agit de demander service à quelqu’un; il a le don spécial de vous mettre à l’aise tout de suite.
--Son caractère n’a, en effet, pas varié d’un iota; c’est d’autant plus étonnant qu’il a été horriblement maltraité par les gens qui s’étaient servis de lui comme d’un tremplin. On l’a boycotté le jour où l’on n’a plus eu besoin de ses services. Lorsqu’il s’est aperçu de ces mauvais procédés, son amour-propre en a souffert; pendant un certain temps, j’ai cru que cette triste expérience lui servirait et qu’il profiterait de la leçon. Mais bast!... quinze jours après, il avait tout oublié et le premier aventurier venu pouvait capter sa confiance en l’attendrissant par ses prétendus malheurs; Mulberry était prêt à l’aider.
--Votre patience doit être à une rude épreuve quelquefois?
--Oh! non; j’y suis habituée, et je préfère encore le voir dans ces dispositions. Une autre femme que moi trouverait peut-être qu’il est pourri de défauts; mais je vous avoue que pour ma part je l’aime tel qu’il est. Je suis bien obligée de le gronder, de le bouder, mais j’aurais sans doute à en faire autant s’il avait un autre caractère. Bref, j’aime presque mieux le voir manquer une affaire que réussir ce qu’il entreprend.
--Il réussit donc quelquefois? demanda Hawkins avec un intérêt croissant.
--Lui! mais comment donc? Seulement lorsque la veine lui sourit, je suis deux fois plus inquiète, car l’argent file au premier qui lui en demande. Il remplit la maison d’infirmes, d’idiots et de pauvres hères de toutes sortes, qu’on ne veut nulle part, et lorsque l’argent vient à manquer de nouveau, je suis obligée de les mettre dehors, sous peine de mourir de faim. Naturellement, cette mesure cruelle nous désole autant l’un que l’autre. Tenez, je vous cite le vieux Daniel et Jinny, que le sheriff a dû expédier dans le Sud au moment de notre faillite avant la guerre; la paix une fois conclue, ils sont revenus, usés par le travail des plantations, éreintés, absolument inaptes au travail, pour le temps qui leur reste à vivre; à ce moment-là nous étions nous-mêmes dans une telle misère que nous mesurions notre pain pour ne pas en manger une miette de trop; eh bien, il leur a ouvert la porte toute grande, comme s’ils étaient des envoyés du ciel attendus anxieusement.
«Mulberry, lui dis-je tout bas, nous ne devons pas les recueillir, nous ne pouvons les nourrir, puisque nous n’avons nous-mêmes pas de quoi manger.»
«Les renvoyer? me répondit-il très froissé, lorsqu’ils viennent à moi pleins d’espoir? Polly, vous n’y pensez pas. Autrefois j’ai pu à grand peine gagner leur confiance et recueillir leurs suffrages; j’ai, ce jour-là, contracté envers eux une dette de reconnaissance qui engage mon honneur. Comment pourrais-je leur refuser ma gratitude, à ces pauvres hères si déshérités ici-bas?» Que voulez-vous? j’étais désarmée par ses paroles. Reprenant courage, je répondis tout bas: «Gardons-les, le Seigneur y pourvoira.» Il était si radieux que j’eus toutes les peines du monde à l’empêcher de commencer un discours «chauvin» comme il sait en faire. Or, ceci se passait voilà bien longtemps, et vous voyez que ces deux épaves de la société sont encore ici à nos crochets.
--Mais ils font le travail de la maison?
--En voilà une idée! Ils le feraient peut-être s’ils en étaient capables, et, sans aucun doute, ils s’imaginent nous rendre de grands services. Daniel reste à la porte ou fait quelques commissions; de temps à autre, vous les verrez épousseter dans cette pièce; mais c’est toujours lorsqu’ils veulent savoir ce qui se dit et se mêler à la conversation. Pendant le repas, ils rôdent autour de la table, toujours dans le même but. En réalité, nous sommes obligés de payer une négresse pour faire le ménage; il nous en faut une autre pour soigner ces deux vieux invalides.
--Il me semble qu’ils doivent être bien heureux.
--Vous vous le figurez? Ils se disputent tout le temps en parlant religion; l’un croit à des divinités spéciales, l’autre se dit libre penseur; après des flots d’injures, viennent les grandes réconciliations, pendant lesquelles ils bavardent sans discontinuer et chantent les louanges de Mulberry. Celui-ci écoute patiemment leurs sornettes, et je me suis habituée comme lui à les avoir autour de moi; je m’arrange de tout, je ne demande rien de plus.
--Eh bien! je lui souhaite un nouveau coup de la fortune.
--Dans ce cas, ce sera une nouvelle invasion d’infirmes et d’aveugles; la maison deviendra une «cour des miracles». Je le connais assez pour être sûre de ce que j’avance; j’ai déjà vu terriblement de facéties de ce goût-là. Non! je ne lui souhaite qu’un succès très médiocre dans tout ce qu’il entreprendra!
--Eh bien! qu’il ait de grands ou de petits succès, espérons qu’il ne manquera jamais d’amis. D’ailleurs, c’est impossible, car tous ceux qui le connaissent...
--Lui, manquer d’amis! et Mrs Sellers releva la tête avec orgueil. Mais, Washington, je ne connais pas un homme qui ne l’adore. Et je vous dirai même confidentiellement que j’ai eu toutes les peines du monde à empêcher qu’on ne le nomme quelque part. On savait, comme moi, que la vie de bureau ne lui convenait nullement, mais il ne sait jamais refuser. Non, voyez-vous Mulberry Sellers dans un bureau!! on viendrait des quatre coins du globe voir cette curiosité. Et après une pause pendant laquelle elle sembla méditer, elle reprit: Des amis! Personne au monde n’en a eu plus que lui! Grant, Sherman, Sheridan Longstreet, Johnston Lee... Que de fois sont-ils venus ici! et se sont-ils assis sur cette chaise où vous...
Hawkins se leva comme mû par un ressort; regardant le siège avec respect:
--Ils sont venus ici? demanda-t-il.
--Oh! oui, et bien souvent!
Il continuait à fixer cette chaise, fasciné, hypnotisé; son imagination fébrile lui faisait voir mille fantômes aux formes les plus nébuleuses, et il ne pouvait s’arracher à ses rêveries extravagantes.
Mrs Sellers continua ses interminables bavardages.
--Oh! c’est qu’ils aiment tous entendre sa voix, ajouta-t-elle, surtout lorsqu’ils sont dans la détresse; lui est toujours plein d’entrain et de courage et sait leur remonter le moral; ils prétendent qu’une visite faite ici vaut une cure de grand air. Que de fois a-t-il égayé le général Grant (Dieu sait pourtant que ce n’est pas une petite affaire)! Quant à Shéridan, ses yeux s’illuminent, et lancent des éclairs lorsqu’il entend la voix de Mulberry. Ce qui fait le charme de mon mari, c’est sa grande bonhomie et sa largeur d’idées, il sait se mettre à la place de chacun; c’est d’ailleurs ce qui le rend aussi populaire et influent. Si vous alliez à une réception de la Maison blanche, en même temps que Mulberry, vous vous demanderiez si c’est lui ou le Président qui reçoit.
--Oh! il est certainement très remarquable, et il l’a toujours été. Est-il réellement religieux?
--D’une religion très éclairée; il n’abandonne la lecture des livres de théologie que pour s’occuper de la Russie et de la Sibérie; les questions les plus complexes l’absorbent. Il ne faut pas en conclure cependant qu’il tombe dans la bigoterie.
--A quelle religion appartient-il?
--Lui?
Elle s’arrêta quelques instants, et après une courte pause, elle continua très simplement:
--Je crois que la semaine dernière, il était mahométan ou quelque chose de ce genre.
Washington se décida à aller en ville pour chercher sa malle, car les aimables Sellers lui firent comprendre qu’il ne pouvait loger ailleurs que chez eux. Lorsqu’il revint le colonel avait fini le petit jouet mécanique auquel il travaillait.
--Qu’est-ce donc, colonel?
--Oh! une bêtise! c’est un petit jouet d’enfant.
--On dirait un casse-tête, dit Washington en l’examinant.
--C’en est un, en effet, et je l’ai baptisé les petits «cochons dans la prairie». Essayez donc de découvrir le truc.
Au bout d’un moment, Washington y arriva à sa grande joie.
--C’est prodigieux, colonel, très ingénieusement inventé, bien intéressant! Je m’amuserais à ce jeu pendant une journée entière; qu’allez-vous faire de votre invention?
--Prendre un brevet et n’y plus penser.
--Voyons! ne faites pas cela! Il y a une fortune à gagner avec ce jouet!
Le colonel le regarda d’un air de compassion:
--De l’argent! Oh! une bagatelle! deux cent mille dollars peut-être, pas davantage!
Washington écarquilla les yeux:
--Deux cent mille dollars! Vous appelez cela une bagatelle?
Le colonel se leva, se promena de long en large, ferma la porte restée entr’ouverte et s’assit.
--Pouvez-vous garder un secret? demanda-t-il.
Washington ébahi promit toute sa discrétion.
--Vous avez entendu parler de l’extériorisation dos esprits défunts?
--Oui.
--Sans doute vous n’y croyez pas (au fond vous avez raison). Telle qu’elle est pratiquée par des charlatans ignorants, l’extériorisation est une chose idiote; faites une demi-obscurité dans une pièce, réunissez quelques personnes impressionnables, prêtes à tout croire, à tout voir; avec tant soit peu d’adresse et de charlatanisme, vous extériorisez facilement la personne de votre choix; une grand’mère, un petit-fils, un beau-frère, la sorcière d’Endor, Pierre le Grand, n’importe qui; tout cela est stupide et grotesque; mais lorsqu’un savant s’appuie sur de puissantes découvertes scientifiques, le fait devient tout différent; le spectre qu’il évoque vient à son appel, non pour disparaître, mais pour rester définitivement. Comprenez-vous l’importance de ce détail, sa valeur commerciale, si je puis m’exprimer ainsi?
--Mon Dieu? je... je ne saisis pas bien. Est-ce, selon vous, parce que cette évocation durable et non fugitive peut donner plus d’intérêt aux séances et attirer un plus grand nombre de spectateurs?
--Appeler cela des séances, quelle folie! Écoutez bien, et prêtez-moi une attention soutenue; il le faut absolument. Dans trois jours, j’aurai fini mon étude, et le monde incrédule sera muet d’étonnement devant mes découvertes merveilleuses. Dans trois jours, dans dix jours au plus, vous me verrez évoquer les morts de tous les siècles passés; à ma voix, tous se lèveront et marcheront; bien plus, ils ne mourront plus, car ils auront retrouvé une vigueur immortelle.
--Colonel! je suis médusé!
--Eh bien! maintenant, avez-vous compris comment je tiens la fortune?
--Mon Dieu!... je ne vois pas bien!
--Sapristi! vous êtes bouché! J’aurai, bien entendu, un monopole: je centraliserai tout ce qui touche à ma découverte. Or, il existe deux mille agents de police à New-York, coût: quatre dollars par tête et par jour. Je les remplace par mes morts, à moitié prix.
--C’est prodigieux! je n’y aurais jamais pensé! Quatre mille dollars par jour! Ah! je commence à comprendre! Mais les morts vous rendront-ils les mêmes services que des agents de police vivants?
--Ne vous préoccupez pas de ce détail.
--Oh! si vous appelez cela un détail!...
--Arrangez, combinez la chose comme vous voudrez; mes personnages seront bien supérieurs à ce que vous imaginerez. Ils ne boiront ni ne mangeront, ceci est un avantage énorme. Ils ne seront ni joueurs, ni coureurs. Vous ne les verrez donc jamais faire la cour aux petites bonnes de quartier; de plus, les bandes d’Apaches qui les guettent la nuit pour leur faire un mauvais parti en seront pour leur peine; leurs balles et leurs couteaux se perdront dans des uniformes sans corps. Ils seront bien attrapés.
--Mais, colonel, si vous pouvez fournir de tels agents de police, alors...
--Certainement, je fournirai tout ce qu’on voudra. Prenez l’armée par exemple; c’est-à-dire vingt-cinq mille hommes. Coût: vingt-deux millions par an. Je ressusciterai les Grecs et les Romains, et pour dix millions je fournirai au pays dix mille vétérans de l’antiquité, des soldats qui chasseront les Indiens sans repos ni trêve, montés sur des chevaux extériorisés eux-mêmes, et dont la nourriture ne coûtera rien.
Les armées européennes coûtent deux milliards annuellement, pour un milliard je les renouvellerai toutes. Je sortirai de terre les vieux hommes d’État de tous les âges et de tous les pays, je doterai le mien d’un Congrès éclairé, chose inconnue depuis la proclamation de l’Indépendance et qui ne pourrait se trouver parmi les vivants. Je sortirai des tombeaux royaux les cerveaux les mieux équilibrés pour les replacer sur les trônes d’Europe; puis je partagerai équitablement les listes civiles et les appointements des fonctionnaires en m’en réservant la moitié.
--Colonel, si la moitié de vos projets se réalise, il y a des millions à gagner...
--Vous voulez dire des milliards; mon Dieu! la chose me paraît sûre et si infaillible que si un homme tant soit peu gêné venait me dire: Mon colonel, je suis un peu à court en ce moment ne pourriez-vous me prêter un million?... Entrez!
On frappait à la porte. Un homme à l’aspect dur entra avec un gros portefeuille sous le bras; il en sortit un papier qu’il présenta au colonel en lui disant sèchement:
--Pour la dix-septième et dernière fois, voulez-vous me remettre les trois dollars et quarante cents que vous devez, colonel Mulberry Sellers?
Le colonel se mit à tâter ses poches, en grognant:
--Qu’ai-je fait de mon argent? Voyons! pas ici, ni là; oh! j’ai dû le laisser à la cuisine, j’y cours...
--Non, vous n’irez pas, vous resterez ici jusqu’à ce que vous ayez craché l’argent; cette fois, je ne vous quitte plus.
Washington s’offrit, sans la moindre arrière-pensée, à aller chercher l’argent; en son absence, le colonel fit cet aveu:
--La vérité est que, encore une fois, il me faut recourir à votre bienveillance, Suggs; vous voyez tous les chèques que je dois toucher.
--Au diable vos chèques! En voilà assez! ça ne prend plus! Finissons-en.
Le colonel regarda autour de lui avec désespoir, puis son visage s’illumina; il se dirigea vers le mur, épousseta avec son mouchoir le plus horrible de tous les chromos, et l’apporta au percepteur en lui disant:
--Prenez-le, mais que je ne vous voie pas l’emporter. C’est le seul Rembrandt qui...
--Au diable votre Rembrandt! Vous me donnez là un infect chromo.
--Oh! Quel sacrilège! C’est le seul original, le vestige unique d’une grande école qui...
--Parlez-en! c’est une horreur!!
Le colonel lui apporta un second chromo du même genre en l’époussetant amoureusement.
--Prenez celui-ci aussi; c’est le joyau le plus précieux de ma collection, le seul véritable Fra Angelico qui...
--Espèce de fou, vieux carottier! donnez toujours votre infect chromo! on croira que j’ai dévalisé une boutique de nègre!
Et pendant qu’il tapait la porte en s’en allant, le colonel lui cria avec angoisse:
--Oh! enveloppez-les bien! ne les exposez pas à l’humidité!
Mais l’homme avait disparu.
Washington revint et déclara que Mrs Sellers, les domestiques et lui-même avaient vainement cherché l’argent; il ajouta que s’il avait pu mettre la main sur un certain individu, il n’aurait pas besoin en ce moment de retourner ses poches pour trouver de l’argent. Le colonel dressa l’oreille:
--De quel individu parlez-vous? demanda-t-il.
--De ce type que là-bas, à Cherokee, on appelle Pete le manchot. Il a volé la banque de Tahlequah...
--Ils ont donc des banques dans ce pays?
--Mais oui, pourquoi pas? On l’accuse d’avoir fait le coup. L’auteur de ce vol a pris au moins vingt mille dollars; on a offert une prime de cinq mille dollars à quiconque le signalerait et je crois l’avoir rencontré en personne dans mon voyage.
--Non vraiment?
--Comme je vous le dis; j’ai vu cet homme dans le train, le jour de mon départ; son costume répondait au signalement, et il lui manquait un bras.
--Pourquoi ne l’avez-vous pas fait arrêter et n’avez-vous pas réclamé la prime promise?
--Je ne le pouvais pas; il me fallait un mandat d’arrestation; mais je comptais le faire pincer à la première occasion.
--Eh bien?
--Mon Dieu! il a quitté le train pendant la nuit.
--Ah! diable! c’est embêtant ça.
--Pas si embêtant, je vous assure.
--Pourquoi?
--Parce qu’il est arrivé à Baltimore par le même train que moi, sans que je m’en sois aperçu. En sortant de la gare, je l’ai vu se diriger vers la grille avec un petit sac à la main.
--Parfait, nous le tenons; organisons nos batteries pour le prendre.
--Il faut envoyer son signalement à la police de Baltimore?
--En voilà une idée! Jamais de la vie! Voulez-vous que la police touche la prime à votre place?
--Que faire alors?
Le colonel réfléchit.
--J’ai une idée. Faites tout bonnement insérer un entrefilet dans le _Sun_ de Baltimore, un simple avis ainsi conçu, par exemple:
A. J’attends un mot de vous, Pete (Voyons! quel bras a-t-il perdu?)
--Le droit.
--Très bien. Alors: «A. Un mot de vous, Pete, même s’il vous faut l’écrire de la main gauche. Adressez-le X. Y. Z. poste restante Washington--de Vous savez qui.» Le message l’intriguera beaucoup.
--J’admets; mais il ne saura pas qui lui écrit?
--Soit, mais il voudra le savoir.
--C’est vrai; je n’y avais pas pensé; comment avez-vous pu avoir cette idée?
--Elle me vient de la connaissance approfondie de la curiosité humaine.
--Entendu! j’écris dans ce sens au _Sun_, et je joins à ma lettre un dollar pour qu’on imprime mon entrefilet en gros caractère.
CHAPITRE IV
Le jour baissait. Les deux amis discutaient après le dîner sur l’emploi de la prime de cinq mille dollars qu’ils toucheraient lorsqu’ils auraient fait pincer Pete le manchot; il fallait cependant auparavant prouver qu’il était bien le voleur, obtenir son extradition et l’expédier par bateau à Tahlequah en territoire Indien.
Ils se sentaient si sûrs de leurs succès qu’ils ne s’arrêtaient à la possibilité d’aucun obstacle; Mrs Sellers, agacée par cette conversation, finit par leur dire sur un ton acerbe:
--A quoi bon vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué?
Cette réflexion mit fin à la discussion; comme l’heure s’avançait, on alla se coucher.
Le lendemain, cédant aux instances de Hawkins, le colonel fit un «topo» de son jouet, et se décida à demander un brevet pour son invention; en même temps, Hawkins emporta le jouet, bien résolu à en tirer le meilleur parti possible. Il n’eut pas à aller loin, et trouva dans une vieille et misérable boutique, jadis occupés par une famille nègre, un Yankee aux yeux malins qui raccommodait des chaises et autres meubles d’occasion.
Cet individu examina le jouet d’un air indifférent; il chercha à découvrir le truc; ne le trouvant pas aussi aisément qu’il l’avait supposé, il s’y acharna et finit par trouver le joint.
--Avez-vous pris un brevet pour cela? demanda-t-il.
--Non, mais j’y songe sérieusement.
--C’est bien. Combien en voulez-vous?
--Qu’en offrez-vous?
--Voyons: vingt-cinq cents, cela vous va-t-il?
--Que donneriez-vous pour posséder le droit exclusif de reproduction de ce jouet?
--Actuellement, je ne pourrais pas vous verser comptant vingt dollars, mais je vous offre une autre combinaison. Voici ce que je vous propose: je vendrai votre jouet et je vous donnerai cinq cents par objet vendu.
Washington soupira. Encore un rêve évanoui! Rien à tirer de ce jouet!
--Soit, dit-il. Prenez-le dans ces conditions et signez-moi un reçu.
Il emporta le papier et n’y pensa plus; son esprit était absorbé par la promesse de la prime et la crainte d’avoir à la partager, si un autre, aussi malin que lui, venait à signaler le voleur à la police.
Il rentrait à peine lorsque arriva Sellers en proie à une excitation anormale et à une tristesse que rien n’avait fait prévoir.
Il se précipita au cou de Hawkins en sanglotant:
--Oh! pleurez avec moi, mon ami et venez partager la douleur de ma famille. La mort a terrassé mon cousin, le chef de la famille: je suis maintenant le duc de Rossmore, félicitez-moi!
Il se tourna vers sa femme qui entrait à ce moment, l’embrassa tendrement et lui dit:
--Supportez ce chagrin par amour pour moi, madame; ce malheur devait arriver, c’était écrit!
Elle supporta parfaitement le choc.
--La perte n’est pas grande, reprit-elle; le pauvre Simon Lathers était une inutilité parfaite, et son frère ne valait pas cher.
Le nouveau duc continua:
--Je suis personnellement trop brisé par l’émotion pour pouvoir m’occuper d’affaires sérieuses: aussi demanderai-je à notre excellent ami ici présent de télégraphier à Lady Gwendolen...
--Quelle lady Gwendolen?
--Notre pauvre fille, hélas!...
--Sally Sellers? Mulberry Sellers, est-ce que vous perdez la tête?
--Madame, veuillez ne pas oublier qui vous êtes et qui je suis; ne vous départissez pas de votre dignité et respectez la mienne, il serait convenable de m’honorer du titre auquel j’ai droit.
--Ma parole! Non jamais!! Comment dois-je vous appeler maintenant?
--Dans l’intimité, vous pourrez à la rigueur conserver les anciennes appellations (dans la plus stricte intimité, j’entends), mais en public, vous devrez me parler comme à votre seigneur et maître; je serai pour tous le duc de Rossmore.
--Oh! ciel, mon ami, je ne pourrai jamais!
--Il le faut, ma chérie. Nous nous devons à notre nouvelle position, et il faut nous soumettre de bonne grâce aux exigences de notre situation.
--Eh bien! que votre volonté soit faite! je n’ai jamais résisté à vos désirs, et il serait trop tard pour commencer maintenant; pourtant, cette étiquette me paraît d’une stupidité peu ordinaire.
--Je vous reconnais bien là, ma chère femme bien-aimée! Embrassez-moi et faisons la paix encore une fois!
--Mais Gwendolen! Ce nom! jamais je ne m’y habituerai? Personne ne reconnaîtra en lui, celui de Sally Sellers; c’est un nom trop pompeux, trop cérémonieux pour elle, qui sent l’exotique à plein nez. Bref, il me déplaît souverainement.
--Elle ne s’en plaindra pas, croyez-moi, madame.
--C’est possible; elle aime tout ce qui est romanesque, comme si elle avait vécu dans cette atmosphère. Elle ne tient certes pas de moi, cette disposition d’esprit. Aussi, pourquoi l’avoir fait élever dans cette stupide pension qui n’a fait que développer en elle ces déplorables tendances?
--Ne croyez pas un mot de ce que vous entendez, Hawkins! Le collège de Rowena-Ivanhoe est le plus élégant, le mieux composé du pays; une jeune fille ne peut y entrer que si elle est riche ou si elle est en mesure de justifier quatre quartiers de noblesse. Cette pension a plutôt l’aspect d’un château que d’un collège avec ses grands murs et ses tours épaisses; son nom lui-même, emprunté aux romans de Walter Scott, lui donne un style et un cachet royal; les jeunes filles peuvent y avoir leurs voitures, leurs chevaux de selle, leurs domestiques en livrée...