Part 4
En entrant dans sa chambre Lord Berkeley fit ce que fait tout bon Anglais à la fin de la journée: il nota ses «impressions» dans son agenda. Il commença par mettre sa malle sens dessus dessous pour chercher une plume, quoiqu’il s’en trouvât en nombre suffisant sur la table de sa chambre (il faut, en passant, remarquer que si les Anglais fabriquent les dix-neuf vingtièmes des plumes de fer consommées dans le monde entier, ils ne se servent jamais de leurs produits. Ils restent fidèles à l’antique plume d’oie). Lord Berkeley referma son agenda sur ces mots: «J’ai commis une faute énorme; j’aurais dû renoncer à mon titre et changer de nom avant mon départ. Tous mes efforts pour me mêler aux gens vulgaires et m’identifier à eux vont échouer, à moins que je ne me débarrasse de mon nom, et que je ne me mette à l’abri derrière un nom nouveau et plébéien. Je suis étonné et écœuré de voir combien tous ces Américains sont gobeurs et snobs. Ils s’aplatissent devant moi parce que je suis un lord anglais, et me fatiguent de leurs prévenances obséquieuses. Je les croyais moins plats; je retrouve en eux, hélas! la servilité britannique. Ma personnalité perce malgré moi; mon nom et ma naissance semblent écrits sur ma figure en lettres mystérieuses; j’ai beau inscrire simplement mon nom sans ajouter de titre sur le registre de l’hôtel, et m’imaginer que je vais passer pour un voyageur obscur; vite le secrétaire crie à haute voix: «Indiquez à Lord Berkeley le nº 82», et dès que j’ai gagné l’ascenseur, un reporter se hâte de m’interviewer. Il faut que cette situation cesse immédiatement. Je vais me mettre dès demain matin à la recherche du prétendant américain, je lui livrerai ses titres; je changerai de logement; lord Berkeley disparaîtra de la scène du monde pour vivre sous un nouveau nom.»
Il laissa son journal ouvert sur sa table, pour y noter les pensées nouvelles qui pourraient surgir à son esprit pendant la nuit, se coucha et s’endormit rapidement. Au bout de deux heures il lui sembla entendre dans un demi-sommeil des rumeurs confuses, des sons étranges; en un instant, il fut réveillé brusquement par un bruit singulier, un va-et-vient inusité.
Les portes et les fenêtres s’ouvraient violemment; des vitres se brisaient avec fracas, des gens couraient dans les corridors; d’autres geignaient, suppliaient ou hurlaient; des cris arrivèrent jusqu’à lui: «Au feu! au feu! la maison brûle!»
Lord Berkeley sauta de son lit dans l’obscurité, saisit la seule chose qui fût à sa portée, son journal d’impressions sur l’Amérique, et gagna la porte précipitamment et dans un costume léger; il se trouva devant une foule compacte d’hommes, de femmes et d’enfants qui se ruaient vers la sortie; il fut entraîné par le flot humain. Peu fier de son costume de nuit, il entra dans une pièce dont la porte était restée ouverte, et y trouva des vêtements qu’il endossa; ils lui allaient à peu près quoique trop larges; il prit même le chapeau qui complétait le costume, un chapeau d’une forme bizarre qui l’étonna, car Buffalo Bill n’avait pas fait son apparition en Angleterre. Un seul côté de la jaquette allait bien, une des manches étant repliée et cousue à l’épaule; mais il ne s’embarrassa pas pour si peu, endossa le vêtement tant bien que mal et gagna promptement la sortie de l’hôtel. Il tomba sur un cordon d’agents de police qui entouraient l’hôtel. Son chapeau de cowboy et son veston à demi passé attirèrent l’attention des badauds; pourtant il n’entendit pas une remarque désobligeante ni irrespectueuse dans cette foule groupée près de lui. Toujours obsédé par la même pensée, il se dit: «Rien n’y fait décidément; ils reconnaissent un lord sous tous les déguisements, et ne perdent pas une occasion de lui témoigner leur déférence.
Un des jeunes gens présents risqua bientôt une timide remarque. Lord Berkeley y répondit et de toutes ces jeunes lèvres s’échappa le même cri d’étonnement.
--Un cowboy anglais! Quelle bizarrerie!
Autre observation pour l’agenda de Lord Berkeley. Un cowboy? Qu’est-ce qu’un cowboy? Peut-être?... Mais le vicomte comprit qu’on allait lui poser d’autres questions, aussi chercha-t-il à s’esquiver de la foule; il décousit la seconde manche, endossa le veston complètement et se mit en marche, en quête d’un logement modeste. Il en trouva un, se coucha et s’endormit rapidement.
Le lendemain matin, il examina ses habits. Ils lui parurent étranges, mais ils étaient neufs et propres. Les poches étaient larges et profondes: il les retourna et y trouva un billet de cinq cents dollars; quelques autres billets et des pièces d’argent faisaient un total de cinquante dollars; des provisions de tabac, un gros livre de cantiques qu’il ne put ouvrir et dont il fit sauter la serrure: ce livre contenait du whisky; un agenda sans nom, dans lequel il trouva des indications variées et étranges, écrites d’une main ignorante; des paris, une comptabilité de courses, le tout agrémenté de noms charmants: «Jack aux six doigts, Loustic qui craint son ombre», etc... Pas une lettre ni un document pouvant établir l’identité du possesseur de ces trésors.
Le jeune homme réfléchit et prit son parti. Sa lettre de crédit étant brûlée, il emploierait les petits billets et la monnaie à rechercher par des annonces le propriétaire de ces vêtements; il dépenserait le reste en attendant de trouver de l’ouvrage. Il envoya chercher un journal et lut l’article sur l’incendie de son hôtel.
En manchettes, il vit l’annonce de sa propre mort, et, plus loin, les détails les plus circonstanciés sur sa personne et sur sa belle conduite. Avec la générosité et l’abnégation qui sont le propre de sa race, il avait sauvé des femmes et des enfants jusqu’au moment où, l’asphyxie le gagnant, il n’avait pu se sauver lui-même; alors sous le regard haletant de la multitude impuissante, il avait été terrassé par les éléments; au milieu des flammes qui montaient toujours, au milieu d’un tourbillon de fumée, le jeune héritier de la grande maison des Rossmore avait disparu glorieusement dans un brasier ardent.
C’était si beau, si bien raconté, si impressionnant que les larmes lui vinrent aux yeux; puis il se dit: De tout ceci, il ressort que Lord Berkeley est mort et mort glorieusement. Dieu ait son âme! Cela adoucira le chagrin de mon père; maintenant je n’ai plus à rechercher le prétendant américain. Rien ne pouvait mieux servir mes intérêts. Je n’ai qu’à prendre un autre nom et à me créer une nouvelle vie. Je respire maintenant; je suis un homme libre, un homme comme les autres; par mes propres moyens, par eux seuls, je me créerai une situation, ou je sombrerai, si je suis incapable de m’élever au-dessus de mes semblables. Je célèbre aujourd’hui le plus beau jour de ma vie; je marche la tête haute, le front droit; je suis un homme!
CHAPITRE VIII
--Dieu me bénisse, Hawkins!
Le colonel laissa tomber le journal qu’il tenait convulsivement entre ses doigts.
--Qu’est-ce qu’il y a?
--Disparu!! Le jeune et charmant héritier d’un nom illustre, disparu dans les flammes qui lui assurent une gloire immortelle!
--Mais qui?
--Mon précieux, très précieux parent Kircudbright Llanover Marjoribanks Sellers, vicomte Berkeley, héritier des usurpateurs des Rossmore.
--Non!
--C’est vrai, parfaitement vrai!
--Et quand?
--Hier soir.
--Où donc?
--Ici, à Washington, où il venait de débarquer, venant d’Angleterre, disent les journaux.
--Pas possible!
--L’hôtel est détruit.
--Quel hôtel?
--Le New Gadsby.
--Mon Dieu! Alors nous les avons perdus tous les deux!
--Qui, tous les deux?
--Mais Pete!
--Ah! diable! Je l’avais oublié, mais j’espère bien que nous ne l’avons pas perdu!
--Espérons-le. Celui-là nous est indispensable; nous pouvons perdre des centaines de vicomtes, mais pas Pete le manchot!
Ils relurent le journal attentivement et virent avec émotion qu’on avait aperçu un homme amputé d’un bras qui descendait précipitamment les escaliers dans un costume léger; il paraissait avoir perdu la tête, disait le journal, ne voulait écouter personne et s’était précipité tête baissée dans une fausse direction, courant sans aucun doute à une mort certaine.
--Pauvre diable! soupira Hawkins; dire qu’il avait des amis si près de là! Pour un peu, nous aurions pu le sauver!
Le duc releva la tête avec dignité.
--Peu importe qu’il soit mort, dit-il avec calme. De son vivant il nous échappait; maintenant nous le tenons.
--Nous le tenons... comment?
--Je l’extérioriserai!
--Rossmore! ne plaisantez pas. Seriez-vous capable de faire ce que vous dites?
--Aussi sûr que je vous vois, je le ferai.
--Laissez-moi vous serrer la main. Mon cœur défaillait, vous m’avez rendu la vie.
--Il ne me faudra pas longtemps, Hawkins; mais rien ne presse, nous prendrons notre temps. Naturellement, certains devoirs de famille vont m’être imposés; je ne pourrai m’y soustraire. Ce pauvre jeune homme...
--C’est vrai, vous ne m’en voulez pas, n’est-ce pas, de m’être montré si égoïste au moment où ce deuil cruel vous frappait. Bien entendu, il faut tout d’abord songer à extérioriser votre cousin? c’est tout naturel.
--Oh! mon Dieu! je dois dire que je n’y avais pas songé. Évidemment il faudra que je l’extériorise; mais, Hawkins, voyez comme l’égoïsme constitue le fond du cœur humain! Je m’étais tout d’abord réjoui de me sentir débarrassé de ce cousin usurpateur... Vous me pardonnerez cette faiblesse, n’est-ce pas? et vous l’oublierez; vous oublierez que Mulberry Sellers a été assez lâche pour s’arrêter à une pensée qu’il n’aurait pas dû avoir. Oui, sur l’honneur, je l’extérioriserai, dût-il m’en coûter tous les ennuis possibles, dût-il surgir des milliers de prétendants rangés en ligne pour barrer la route au véritable duc de Rossmore!
--Je reconnais le vrai Sellers à ces nobles paroles... les autres sonnaient faux, mon cher ami.
--Hawkins, mon garçon, je pense à une chose, une chose importante qu’il ne faut pas oublier.
--Quoi donc?
--Il faut garder le silence le plus absolu sur ces extériorisations. Pas un mot ne doit nous échapper à ce sujet. Sans parler de ma femme et de ma fille dont la sensibilité maladive pourrait s’émouvoir, mes nègres en perdraient la tête et décamperaient immédiatement de chez moi.
--Comme vous avez raison! Vous avez bien fait de me le dire, car je ne sais pas tenir ma langue quand on ne me le recommande pas.
Sellers mit le doigt sur un bouton électrique, pressa et attendit en fixant la porte; il fit encore le simulacre de sonner, tandis que Hawkins félicitait le colonel d’adopter pour sa commodité les inventions les plus récentes. Sellers abandonna la sonnette (à laquelle d’ailleurs aucun fil n’était relié) et se mit à agiter une grosse cloche placée sur sa table, en grognant contre les inventions modernes, toutes plus détestables les unes que les autres, et parfaitement écœurantes.
--Graham m’a supplié, dit-il, d’adopter son système en faisant valoir que la pose de ses piles dans ma maison serait pour lui une excellente réclame et lui vaudrait un succès assuré. Je lui ai démontré qu’en théorie son invention était parfaite, mais qu’en pratique elle serait détestable. Jugez-en vous-même! Quel beau résultat! Vous m’avez vu sonner deux fois, n’est-ce pas? Eh bien, n’avais-je pas raison?
--Mon Dieu! colonel, vous connaissez ce que je pense de vous. Pour moi, vous avez la science infuse sur tous les sujets; si cet homme vous avait connu comme je vous connais, il s’en serait rapporté à votre jugement et aurait renoncé à ses piles électriques, à toutes ses autres inventions grotesques.
--Vous avez sonné, Monsieur Sellers?
--Non, M. Sellers n’a pas sonné.
--Alors, c’est M. Washington? Je n’ai pas rêvé.
--Non plus.
--Bon Dieu! Alors qui est-ce?
--C’est Lord Rossmore.
Le vieux nègre leva les bras au ciel.
--Miséricorde! j’ai encore oublié ce nom! Arrive, Jinny, arrive vite!
Jinny arriva.
--Écoute les ordres du maître et essaye de te rappeler ce nom que j’oublie toujours!
--Moi prendre les ordres du maître, me prends-tu pour ton nègre à toi! Le maître a sonné pour toi et pas pour moi.
--Ça ne fait rien du tout, qu’il sonne pour l’un ou pour l’autre.
--C’est bon! Va-t’en, nous allons régler cela à la cuisine.
Le bruit de la dispute parvint aux oreilles du lord:
--Voilà l’inconvénient, dit-il, des vieux domestiques qui ont été autrefois vos esclaves et sont devenus vos amis.
--Oui, ils font partie de la famille.
--C’est vrai; ils deviennent même quelquefois les maîtres du logis. Ces deux nègres sont parfaitement honnêtes et bons, affectueux et fidèles, mais ils font ce qui leur plaît et se mêlent à la conversation. Bref, ils mériteraient d’être pendus.
Cette sortie contre les vieux serviteurs n’avait pas, au fond, grande importance, car il savait parfaitement qu’il n’y pouvait rien changer.
--Mon but, Hawkins, était de réunir la famille pour annoncer à tous la nouvelle.
--Oh! pas la peine de carillonner après les domestiques; je vais les chercher moi-même.
Pendant qu’il montait, le duc poursuivit son idée:
--Oui, se dit-il, lorsque je serai maître de l’extériorisation, je suggérerai à Hawkins de les tuer; après cela, nous verrons s’ils me résistent. Il est certain qu’un nègre extériorisé doit, par hypnotisme, garder facilement le silence; ce silence, qui peut au besoin devenir permanent, se règle à volonté pour produire le mutisme absolu ou le demi-silence, avec permission de prononcer quelques rares paroles. On peut aussi obtenir le silence relatif avec faculté d’exprimer ses sentiments, ses émotions d’une manière plus ou moins discrète. Mon idée fondamentale est bonne, j’en réponds; reste à la mettre en pratique.
Les deux dames entrèrent suivies de Hawkins et des nègres, qui n’avaient pas été convoqués; ces derniers se mirent immédiatement à brosser et à épousseter, comprenant que la conversation serait intéressante; ils en voulaient leur part, eux aussi.
Sellers annonça la nouvelle avec une majestueuse lenteur. Tout d’abord il prévint sa femme et sa fille que leurs cœurs allaient subir une nouvelle épreuve, aussi cruelle que la précédente; puis il prit le journal et lut d’une voix tremblante, secouée de sanglots, la mort héroïque du vicomte Berkeley.
Les auditeurs furent saisis d’une douloureuse émotion. La vieille dame pleura d’attendrissement en pensant à la juste fierté de la mère du héros, si elle vivait encore, et à son chagrin inconsolable; les nègres unirent leurs larmes aux siennes et manifestèrent leur chagrin avec la simplicité naturelle à leur race. Gwendolen, avec son caractère romanesque, profondément émue, déclara qu’un haut fait de ce genre dénotait une nature d’élite, un idéal de perfection. Elle regrettait de ne l’avoir pas connu, car la seule vue de cet homme généreux et héroïque aurait réconforté son âme en chassant à tout jamais de son esprit les pensées basses et mesquines.
--A-t-on trouvé son corps, Rossmore? demanda la mère de Gwendolen.
--Oui; on en a trouvé plusieurs; le sien est certainement parmi ces cadavres, mais ils sont méconnaissables.
--Qu’allez-vous faire, alors?
--Je vais aller en reconnaître un, et l’enverrai à son malheureux père.
--Mais, papa, avez-vous jamais vu le jeune homme?
--Non, Gwendolen, pourquoi?
--Alors, comment le reconnaîtrez-vous?
--Mon Dieu! les journaux disent qu’aucun n’est reconnaissable; j’enverrai donc l’un des cadavres au père, n’importe lequel.
Gwendolen ne chercha pas à contredire son père; elle savait que rien ne modifierait sa décision; elle devinait aussi qu’il serait trop heureux de jouer un rôle officiel dans une circonstance semblable. Elle se tut donc jusqu’au moment où son père demanda un panier.
--Un panier, papa? Pourquoi faire?
--Il pourrait bien y avoir des cendres à ramasser!
CHAPITRE IX
Le duc et Washington partirent pour leur mission douloureuse.
--Cela ne pouvait pas manquer...
--Quoi donc, colonel?
--Elles étaient sept à l’hôtel, sept actrices, et toutes ont naturellement été échaudées.
--Toutes brûlées?
--Oh! non, elles ont été sauvées, mais, chose étonnante, pas une d’elles n’a trouvé le moyen de préserver ses bijoux.
--C’est bien bizarre.
--Oui, c’est étrange assurément; l’expérience du passé ne leur profite jamais; il semble vraiment qu’il y ait un sort jeté sur elles. Prenez une telle, par exemple, qui joue ces rôles à sensation; elle jouit d’une réputation énorme, eh bien! elle doit sa vogue au seul fait qu’elle a failli griller cinquante fois dans des hôtels.
--En quoi cela pouvait-il accroître sa réputation?
--On a naturellement parlé d’elle. On va l’entendre maintenant, parce qu’on connaît son nom. Comment le connaît-on? on n’en sait plus rien, mais le fait est là. Elle a débuté bien bas, à treize dollars par semaine; il fallait qu’elle se débrouillât avec cela.
--Ah!
--Oui; et avec les frais qu’elle avait, il ne lui restait pas lourd pour faire la grande dame. Eh bien! elle a été victime d’un incendie d’hôtel et y a perdu pour 39.000 livres de diamants...
--Elle? et d’où les tenait-elle?
--Dieu le sait! ils lui ont été donnés sans doute par des jeunes fêtards et des vieux marcheurs. Tous les journaux n’ont parlé que de cela pendant je ne sais combien de temps. Elle a profité de l’aubaine pour se faire payer plus cher. Elle rebrûla et perdit de nouveau ses bijoux; du coup elle a grimpé de cinquante rangs dans l’estime du public.
--Ma foi! si les incendies d’hôtel sont le plus clair de son capital, il repose vraiment sur peu de chose.
--Ce serait vrai pour une autre personne qu’elle; elle a de la veine, elle est née sous une bonne étoile. Chaque fois qu’un hôtel brûle, elle est sûre de s’y trouver, ou, si on ne l’aperçoit pas au milieu des flammes, ses bijoux y sont toujours. C’est ce qu’on peut appeler de la veine, ou je ne m’y connais pas.
--C’est vraiment incroyable. Elle a dû perdre des kilos de diamants.
--Des kilos! Dites plutôt des tonnes, mon cher! C’est à tel point que les hôteliers conçoivent de la superstition à son endroit; ils ne veulent plus la recevoir, sûrs qu’elle leur vaudra un incendie; dès qu’elle descend dans un hôtel, les assureurs résilient leur police. Elle a chômé un peu ces derniers temps, mais l’incendie de New Gadsby va la remettre à flot. Elle y a perdu pour 60.000 dollars hier soir.
--Mais elle est folle! si j’avais pour 60.000 dollars de bijoux, je ne les confierais guère à un hôtel!
--Moi non plus; mais allez donc enseigner la prudence à une actrice! Celle-ci a bien brûlé trente-cinq fois. Et s’il y a un incendie cette nuit à San-Francisco, rappelez-vous ce que je vous dis: elle sera pincée encore! On prétend qu’elle a des bijoux dans tous les hôtels du pays.
Lorsqu’ils arrivèrent sur le lieu du sinistre, le pauvre duc jeta un regard mélancolique sur cette morgue improvisée, et détourna son visage avec émotion.
--C’est vrai, Hawkins, dit-il, impossible de connaître aucune des cinq victimes. Essayez, moi je m’en déclare incapable.
--Voyons! Sur qui porter mon choix?
--Oh! peu importe, prenez le moins endommagé.
Cependant les agents affirmèrent au duc (tout le monde le connaissait à Washington) qu’étant donné l’endroit où avaient été trouvés ces cinq cadavres, il paraissait impossible que l’un d’eux fût celui de son jeune et noble parent. On lui montra l’endroit où il avait dû trouver la mort, si le récit des journaux était exact; on lui prouva aussi qu’il aurait pu échapper à l’asphyxie en passant par une porte de côté. Le vieux colonel essuya une larme et dit à Hawkins:
--Mes craintes n’étaient que trop fondées; nous ne retrouverons plus que des cendres. Voulez-vous entrer chez l’épicier et lui demander quelques paniers?
Très respectueusement, ils recueillirent dans chaque panier une certaine quantité de cendres prises sur les différents points du sinistre et se demandèrent comment ils allaient les faire parvenir en Angleterre. Il fallait absolument que les restes précieux d’un si noble héros fussent traités avec les honneurs dus à leur mérite.
Ils déposèrent les paniers sur la table de la pièce qui avait servi successivement de bibliothèque, de salon et d’atelier, et montèrent au grenier chercher un drapeau pour y envelopper ce sacré dépôt. Un instant après, Lady Rossmore entra; elle aperçut en même temps les corbeilles et le vieux Jinny qui rôdait tout autour.
--Mon Dieu! qu’avez-vous imaginé encore? Quelle singulière idée d’encombrer la table de ces paniers de cendres? fit-elle impatientée.
--Des cendres?
Elle s’approcha pour mieux voir, et levant les bras au ciel:
--Ma parole, vous êtes fou!
--Moi! mais, madame Folly, je viens seulement de m’en apercevoir. Ce n’est pas moi qui ai posé là ces cendres; c’est Dan’l, pour sûr. Ce pauvre Dan’l perd la tête!
Mais Dan’l n’était pas le coupable, et il nia énergiquement.
--Alors personne ne les a posées là? Vous avouerez que c’est un phénomène bizarre, à moins que ce ne soit le chat...
--Oh! soupira Lady Rossmore avec un tremblement nerveux qui secoua tout son corps. Je comprends maintenant; allez-vous-en tous de là; ce sont les restes de...
--Quoi, madame?
--Oui; les restes du jeune Sellers d’Angleterre qui a péri dans l’incendie.
Les nègres sortirent et elle resta face à face avec les cendres, profondément émue. Elle appela Mulberry Sellers, décidée à empêcher l’excentricité nouvelle qu’elle prévoyait. Elle le vit descendre un drapeau à la main; lorsqu’elle apprit son intention d’envelopper la dépouille mortelle de son cousin et d’inviter le gouvernement à venir honorer ces restes vénérables, elle s’y opposa de toutes ses forces.
--Vous avez toujours de bonnes intentions, dit-elle; vous voulez rendre hommage à un parent, personne certes ne pourra vous en blâmer, car le même sang coule dans vos veines; mais si vous réfléchissez, vous trouverez comme moi que vous vous y prenez mal. Vous n’allez pas vous planter devant un panier de cendres, la mine déconfite et faire défiler tout le monde devant vous. Une cérémonie pareille serait grotesque. Voyez-vous d’ici cinq mille personnes se pressant en foule devant trois paniers de cendres? Que de gorges chaudes on ferait! Non, mon ami, vous ne pouvez pas exposer ces cendres, ce serait une gaffe. Renoncez-y et cherchez autre chose.
Comprenant que la raison parlait par la bouche de sa femme, il abandonna son idée de bonne grâce, et se décida à veiller les précieux restes en compagnie de Hawkins. Ceci parut déjà très exagéré à sa femme, mais elle ne souleva pas d’autre objection, ne voyant dans la conduite de Mulberry Sellers que son désir de remplir loyalement son devoir à l’égard d’un parent décédé loin de ses proches sur une terre étrangère.
Il déposa donc le drapeau sur les paniers, couvrit d’un crêpe le bouton de la porte d’entrée et dit d’un air satisfait:
--Voilà; je lui ai procuré autant de confort que les circonstances le permettent; il faut toujours faire pour les autres ce qu’on voudrait qui vous fût fait; cependant il manque une chose...
--Laquelle, mon ami?
--Les armes.
Lady Rossmore trouvait la porte de sa maison suffisamment armoriée, et tremblait de voir pénétrer chez elle un nouvel écusson; aussi hasarda-t-elle timidement cette réflexion:
--Je croyais que cette distinction ne se devait qu’à des parents très, très proches.
--C’est vrai, vous avez raison, ma chère; mais ces usurpateurs sont nos parents les plus proches, et il faut bien adopter les usages de notre milieu aristocratique.
On laissa les écussons à l’entrée; avec leur taille démesurée et leurs couleurs criardes, ils faisaient un effet magnifique et ne laissaient aucun espace vide au-dessus de la porte. Le duc paru ravi de l’effet.
Lady Rossmore et sa fille veillèrent jusqu’à minuit et donnèrent leur avis sur ce qu’il faudrait faire dans la suite. Rossmore voulait expédier ces restes sans délai; sa femme ne l’approuva pas.
--Vous voulez envoyer tous ces paniers?
--Certainement.
--Tous à la fois?
--Oui.
--A son père? Oh! non; pensez donc au coup que nous lui porterions. Non... un seul à la fois; il faut le ménager, ce pauvre homme, et faire trois envois.