Part 8
--C’est une lettre--expliqua la portière avec flegme, que madame Lilith m’a bien recommandé de vous donner, avant que vous ne montiez.
--Merci!
Et Fernand, en réascendant les degrés, prit connaissance du poulet.
Il était conçu en ces termes, et dénué de simplicité, sinon de promesse:
«O mon si beau!
»Car tu es beau! Je ne suis pas de celles qui prouvent les proverbes; à la sagesse des nations, j’en préfère la folie. Il est dit: «Frappez et l’on vous ouvrira!» Moi, je te dis: «Ne frappe pas. Entre sans frapper! Tourne la bobinette, la chevillette cherra!»
»Ta déjà Lilith.»
Tudieu? Fernand sentit son sang lui péter aux joues. Et ses vingt ans escaladèrent les degrés, au pas de charge.
«Tourne la bobinette, la chevillette cherra!»
En effet, la clef était sur la serrure. Fernand tourna la bobinette et la chevillette chut.
Il se trouvait dans une sorte d’atelier, très drapé de tentures et envahi de clarté de par une large baie, en façon de vitrail. Au fond, sur un divan oriental, Lilith Jocelyn, absolument nue, rousse et blanche, bellement allongée et couchée sur le ventre, avait l’air d’une nymphe de Henner, éclatante et nacrée, attendant son cadre!
Elle dit, en se redressant sur un coude:
--Retire la clef maintenant, mon chéri!
Et sautant sur ses pieds, les bras ouverts, levés légèrement, si bien que ses deux seins, exquisement pâles et ronds, venaient en parade au devant de l’arrivant, les cuisses longues, grasses, souples, le sourire offert et les yeux flambants, elle marcha vers Fernand totalement hypnotisé, et demeuré, cloué le dos à la porte, comme une chouette à un volet.
--Eh bien? c’est tout l’effet que je te produis? murmura-t-elle, venue à se coller contre lui et lui entourant le cou, mettant à ses oreilles la fraîcheur moite de ses poignets.
Et brusquement:
--Ote ces habits, arrache ces voiles, ô ma statue, qui mettent entre mon désir et ta beauté, une barrière de gêne et de convention!
Elle lui appuya aux lèvres un baiser violent et enlaça ses jambes aux siennes.
Fernand vacillait. Ces manières faunesques alliées à cette phraséologie académique le stupéfiaient au point de l’annihiler, et un instant, il put craindre une solution humiliante à sa bonne fortune.
Mais Lilith Jocelyn n’était pas femme à laisser, sans le battre, refroidir le fer quand il est chaud. Elle se rendit compte, sans doute, que l’effet de son éloquence nuisait à celui de ses charmes, et elle se tut, subitement.
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_Acta non verba!!!_ (Petit Larousse, page 805.)
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A cette heure même, Blanche Mésange, dans sa salle à manger, accoudée en face de Lourbillon, s’inquiétait.
--Où est-il allé? dis, Lourbillon? qu’il avait l’air si pressé! Tu as vu, c’est à peine si il m’a embrassée! Et puis d’ailleurs c’est de ta faute.
--De ma faute! ça, par exemple! rugit Lourbillon, froissé.
--Sans doute! Tu es tout le temps à l’entraîner, à l’emmener traîner, plutôt!
--Moi!
--Oui! toi! au café, dans les brasseries, chez des tas de gens! Hier, il est rentré à quatre heures du matin!
--Ça ma petite, tu te gourres! s’il ne fréquentait jamais que moi!...
Blanche avait dressé l’oreille. Elle reprit, très vivement:
--Alors, il en fréquente d’autres: il a fait de mauvaises connaissances? Une femme, je parie! dis-le moi; je ne le lui répéterai pas!
Mais Lourbillon s’était remis un bœuf sur la langue. Satané bavard qu’il était! Il s’en était fallu d’un fifrelin qu’il mangeât le morceau.
Il répondit, et mentalement, pour sa peine, il se collait des gifles plein la figure:
--Mais non, mais non! qu’est-ce que tu vas imaginer! une femme? Fernand? Ah! la la! il t’aime bien trop pour ça, ma fille!
Mésange se rassurait un peu. Et, à part soi, Lourbillon songea:
--Eh bien! j’allais en allonger une, de gaffe! Il ne m’aurait jamais pardonné, le frère! Pourvu, au moins, qu’il ne revienne pas toqué de chez cette...
Et il se versa un petit verre de chartreuse pour renforcer le mot qui rimait avec «étain».
Hélas! ce n’est pas toqué, c’est complètement fou que revint Fernand.
--Ah! mon vieux! c’est une fée! Splendide et magnifique... confia-t-il à Lourbillon, le soir.
--Une sorcière! grogna Lourbillon, maussade.
Et de fait, Fernand était ensorcelé. Ce rossignol n’était pas un aigle. C’était un garçon qui avait plus de notes dans le gosier que d’idées dans le crâne, et qui chantait plus juste qu’il ne pensait. Et puis quoi, c’était un simple homme ni fort, ni infaillible, convaincu qu’il faut prendre l’amour chaque fois qu’on le trouve.
La belle Lilith l’avait «épaté» considérablement! Jamais, en ses plus audacieux rêves d’ancien ouvrier tailleur, pourvu du certificat d’études primaires et devenu artiste par la grâce d’un don de nature, il n’aurait osé supposer l’existence d’une femme pareille, qui savait tout, qui parlait de tout, et qui vous enchantait par son esprit, après vous avoir ébloui par sa beauté et grisé par ses caresses. Une muse, un marbre, une bacchante! Toutes les lyres!
--Les Quat’z’Arts! quoi! gouailla Lourbillon dans le sein osseux de qui il s’épanchait.
Cela finit par prendre des proportions désastreuses. La belle madame Jocelyn n’était point riche, et sous ses dehors d’excentricité amoureux et artistiques, elle voilait un dedans extrêmement pratique et avisé.
Fernand, dont la franchise était naïve et de qui les confidences sortaient comme l’eau des parois poreuses d’un alcarazas, ne lui avait point, après quelques après-midi de baisers, caché sa situation, l’engagement qui liait à lui la direction du _Colorado_, non plus que son union libre avec Blanche Mésange.
Et Lilith forma le projet de s’attacher ce joli garçon, capable de devenir d’un rapport utile, après avoir été d’un commerce agréable. Il s’agissait de mettre en œuvre le grand jeu!
Elle n’y manqua point.
Huit jours,--jour pour jour,--après celui de la première étreinte, comme Fernand, de plus en plus épris, passait le seuil affolant de son nouveau paradis, il trouva, au lieu de la déesse nue, étalée, provocante et lascive, sur le large divan, une dame correctement vêtue, de la cheville au menton, d’une robe-tailleur infiniment chaste, et qui lui dit, en lui tendant les bouts de deux doigts:
--Bonjour, cher! Asseyez-vous. Ne me troublez pas. Je travaille.
Madame Lilith Jocelyn, en effet, debout devant une selle de sculpteur, modelait d’un ébauchoir inspiré le corps d’une nymphe, sortie évidemment de ses rêves plus que de la réalité, attendu que certains détails de structure indiquaient plus d’ambition voluptueuse que de science anatomique... Nymphe de garçonnière.
Fernand ne venait pas précisément pour regarder sa maîtresse pétrir de la glaise. Il s’assit, pourtant, soumis mais non résigné, dans l’espérance que tout cela n’était qu’un prologue acide aux bonheurs accoutumés. Mais il dut bien vite déchanter.
--Cher! soupira tout à coup Lilith, qui le regardait sournoisement dans une glace placée devant elle, et où se reflétait la figure déconfite de l’amant déçu:--Cher! il faut que je vous parle sérieusement!
Elle posa l’ébauchoir sur la selle, lava ses mains dans le bassin d’une fontaine de porcelaine, accrochée en un angle de l’atelier; puis, revenant vers Fernand, elle se laissa tomber près de lui, assise sur le divan, lui prit le front dans ses dix doigts, lui caressa les cheveux, lui baisa les yeux, et dit:
--Cher chéri que j’adore, adieu.
--Comment, adieu? sursauta Fernand, éperdu.
--Oui, soupira-t-elle; je t’aime trop pour t’aimer si peu! Je te voudrais trop, tout entier, pour ne t’avoir qu’à demi! Adieu, mon ange! que je t’embrasse une fois encore; et va-t-en.
--Mais...
--Non! rien! je t’en prie...
Elle lui posa la paume tiède de sa main sur la bouche. Ses yeux délicieux agonisaient de langueur triste... Elle murmura:
--Reviens, si tu veux; tous les jours; à toute heure! je serai sans me lasser heureuse de te voir. Mais qu’il n’y ait plus rien de charnel entre nous! Sens bien comme j’en souffrirai...
Elle avait saisi la main du jeune homme et l’appliquait sur son sein, rond, ferme et palpitant.
--Le partage me répugne. Je n’y puis plus consentir. Adieu. Cette personne me pardonnera, si elle apprend jamais le sacrifice que je fais en ce moment!
Elle semblait toute prête à rendre l’âme. Fernand tenta ses plus tendres moyens. Mais rien. Un geste las, un geste infiniment désespéré le repoussait. Il sortit, en proie à une désolation intense.
Le lendemain, le surlendemain, le jour qui suivit, il revint. Les choses allèrent de même. Toujours avec ce pareil sourire navré, on l’accueillait, on le congédiait. «On l’aimait trop pour l’aimer si peu.»
Et le pauvre Fernand, insoucieux désormais de ses futurs débuts, derechef tambourinés par la presse et célébrés par les affiches «dans un répertoire original et inédit!» désemparé, désorbité, exaspéré, en perdit peu à peu le manger et le boire, devint quinteux avec Lourbillon, méchant avec Blanche, et insolent avec les journalistes!
C’était, cela, la fin dernière, l’écroulement fatal de tout le château, en France et non en Espagne, rêvé!
Lourbillon le comprit; et un soir, comme, à peine la dernière bouchée avalée, Fernand s’était esquivé, l’œil hagard, la bouche de travers, l’air fou, le vieux comique paternel et soucieux, confia tout à trac à Mésange:
--Écoute, ma fille! Il faut que je te dise la vérité! Voici ce qu’il en est!...
XIII
--Les hommes sont encore plus bêtes que les femmes, décidément! gémit Blanche Mésange, sitôt que, Lourbillon expédié, elle se retrouva seule, devant sa table de salle à manger, un reste de cigarette aux doigts, un reste de sourire aux lèvres.
Car elle avait pris, en son amour-propre blessé, la force de sourire, durant que le vieux comique, avec des gestes appropriés et des intonations à l’avenant, lui détaillait la bonne fortune, tournée en mésaventure, de cet imbécile de Fernand!
Au fond, elle souffrait beaucoup. Et certes plus dans sa tendresse que dans sa vanité. C’est vraiment de tout son cœur de bonne fille qu’elle adorait à présent son amant. Et de l’apprendre ainsi, tout d’un coup, infidèle, oublieux et ingrat, la poignait d’une douleur très vive.
Et puis, il y avait, dans cette catastrophe de ses sentiments, quelque chose qui plus encore que la vilenie du procédé la froissait chez le coupable, c’était l’incontestable sottise de la mauvaise action commise.
Elle la connaissait, la Jocelyn, elle l’avait, au temps de sa liaison avec le sénateur, vu venir mendier des subsides, pour la soi-disant location d’un atelier, chez ce législateur, connu pour n’être pas une île escarpée et sans bords aux abordages du sexe joli.
Elle connaissait le côté d’aventurière et la part de roublardise inclus dans ce caractère de fausse excentrique et de détraquée en simili. Et il lui était arrivé, jadis, au temps où elle n’était pas intéressée directement aux emportements de la donzelle, de plaindre les pauvres bougres «chipés» à cette glu dangereuse.
Et, finalement, ce fut cette sensation qui domina en elle: Fernand dans les pattes de cette araignée de malheur. Ç’avait d’abord été en son esprit, du chagrin, puis de la colère, ça devint de la pitié.
Elle les connaissait les trucs de cette voleuse d’hommes de Lilith! et dire que Fernand, lui aussi, s’était laissé prendre par l’extériorité de cette femme «Mystère», qu’il avait subi, lui aussi, le charme de cette attirance calculée, bric-à-bracquement capiteuse, dont la volupté, harnachée d’une mise en scène de bazar, mettait aux cerveaux des pauvres hommes des visions d’attitudes nouvelles... des espoirs de frissons inconnus et de perversités superbes...
Et c’était vers ces cheveux teints au henné, cette bouche teinte au carmin, ces yeux peints de Kohl, cette chair tripotée par tous, ces ongles dorés d’idole poudrederisée que Fernand, comme tant d’autres, avait couru!
Est-ce qu’il espérait l’amour de cette théâtrale prostituée? Non, voyons, ce n’était pas possible, il avait là, follement, bêtement, cherché du gros plaisir de peau, et il en reviendrait peut-être hanté par des souvenirs de joies du ventre... mais rien de plus! Une reconnaissance qui partirait des pieds pour finir à la ceinture, et qui n’aurait rien à faire avec une souvenance d’amour vrai, intense, l’amour perchant plus haut... la Jocelyn n’avait pu l’atteindre!
Ah! l’amour! l’amour délicat, dévoué, tendre, affectueux, amoureux et maternel en même temps, c’était dans le joli cœur de Mésange qu’il était, c’était là qu’on le verrait prêt à tout! c’était lui, tout chaudement rayonnant, qui éclairerait de sa bonne sagesse les agissements de Mésange trahie... Il lui dicterait les bonnes paroles d’indulgence et de pardon, et ce serin de Fernand pouvait rentrer... elle lui cacherait son chagrin, sa torture aiguë, et l’accueillerait avec des yeux si tendres et des bras si maternellement ouverts qu’il serait bien obligé de s’y réfugier confus et penaud. Car il était bon, Fernand, meilleur--oh! combien!--que la moyenne des hommes, et il le lui prouvait constamment, en l’aimant sans égoïsme, celui-là, et bien plus pour son bonheur à elle, que pour son bonheur à lui.
Il ne l’aimait pas que bien attifée et d’une élégance qui devait contenter un amour-propre d’homme, une vanité d’amant orgueilleux, heureux que sa maîtresse soit belle pour les autres.
Elle n’avait pas eu besoin, pour le conserver, d’employer les misérables moyens de défense, qui prouvent la fragilité et la vulgarité d’un amour. Il ne l’aimait pas pour le plaisir des yeux de la galerie, mais pour la joie des siens propres, et qu’elle fût frisée ou pas, élégante ou non, pourvu «qu’Elle» fût à l’aise, à son gré, et heureuse, il était heureux.
Et Mésange, jusqu’alors poupée de luxe pour ses amants, qui lui défendaient les bigoudis du soir, susceptibles d’entraver leurs expansions, exigeant au contraire un harnachement soyeux de dessous et de dessus, indispensable à l’excitation de leurs désirs, dont la lingère complice se faisait payer les frais, Mésange se vit tout à coup aimée avec ou sans rubans, avec ou sans lingerie de soie, aimée pour sa joliesse elle-même, aimée surtout pour la tendresse de son cœur, et l’élégance de son âme, prise non plus comme un joujou d’amour, mais aimée passionnément, comme une femme! une vraie femme!
Comme elle en était reconnaissante à Fernand! Elle était pour lui, elle le sentait bien, plus que la «maîtresse» qu’elle avait eu l’habitude d’être pour les autres, ou peut-être était-ce lui qui était pour elle ce que n’avaient pas été les autres. Oui, pensait Mésange toujours assise, pleurant depuis deux heures silencieuse, oui, il est mon amant, mon mari, mon frère et mon enfant aussi... mon petit enfant, faible et fragile... que je dois guider, aider, pardonner et aimer! et tout à coup attendrie, fondue dans son amour sincère et si profondément dévoué, elle se raisonna, se calma, se tamponna les yeux, se moucha et se leva très résolue.
Il s’agissait de lui montrer qu’on était une femme supérieure. Pas de scène--au contraire--un grand bon pardon.--Et en avant pour le travail! C’est ce qu’il fallait mettre à la tête des considérations. «Je vais lui montrer clairement qu’il ne faut pas perdre son temps à écouter les «femmes fatales» quand on a toute une belle carrière devant soi, à mettre solidement debout», et Mésange échafaudait tout cela, en même temps que son pompon à poudre de riz faisait des bonds de son menton à son front et de ses yeux à son nez tout rouge d’avoir pleuré! Et, les nerfs domptés, très en ordre, la volonté assise sur une grande chaise, elle attendit patiente la rentrée de l’infidèle adoré.
XIV
Fernand rentra vers cinq heures. Il était livide. Les yeux, gros de pleurs contenus, se gonflaient dans sa face tirée et crispée. Il venait d’avoir avec Lilith une scène atroce.
--Allez retrouver votre cabotine! puisque vous n’aimez de l’amour que les sales plaisirs que ces créatures-là peuvent donner! avait ordonné dédaigneusement l’éthérée péronnelle qui définitivement refusait de redescendre de son nuage.
Et Fernand, les nerfs à bout, la gorge étranglée de sanglots, était parti, sans chapeau, comme un fou.
Vraiment, à revoir la douce figure tendre de Blanche, il éprouva un soulagement reconnaissant; un remords le saisit, et comme sa maîtresse lui offrait ses lèvres dans un baiser de bienvenue, il éclata soudain en larmes, se jeta sur les molles mains bienfaisantes qu’on lui abandonnait et s’en voilant le front où elles mirent, ces mains amies, une fraîcheur d’absolution, il cria:
--Pardon, ma chérie! pardon! si tu savais! si tu savais!
--Mais je sais, mon pauvre petit, je sais, et tu es tout pardonné, sois tranquille! dit Mésange simplement. Et, lui entourant la tête de ses bras, elle baisa les tristes yeux du criminel repentant.
Fernand murmura:
--Oh! c’est fini. Tu ne m’aimes plus; tu n’es même plus jalouse.
--Quand même je serais jalouse, à quoi bon t’ennuyer de ma jalousie, puisque te voilà revenu? Tu es bête, mon chéri. C’est justement parce que je t’aime que je veux te rendre accueillant le seuil de la maison. Quand l’enfant prodigue est rentré chez son père, le père a tué le veau gras. Justement, tiens! ce soir il y a de la blanquette! Ris donc, puisque je te jure que tout est oublié!!
Elle ajouta, plus sérieuse:
--Tout ça n’est pas de ta faute! Tu t’es laissé monter le coup! Tu n’es pas le premier et tu ne seras pas le dernier. Embrasse-moi, tiens, et ne pensons plus à tout ce cauchemar!
Fernand considérait Mésange avec de la stupeur. L’infortuné patito de la poétique madame Jocelyn n’était plus acclimaté à ces indulgences. Il balbutia naïvement:
--Comme tu es gentille!
--N’est-ce pas!
--Oh! oui!
--Tiens! proposa Blanche, mets ton chapeau et descendons! Tu m’offres l’apéritif!
Fernand sursauta. Son chapeau. Il l’avait laissé là-bas, chez l’autre. Il dut l’avouer, piteux.
Mais Blanche éclata d’un beau rire sonore, d’un beau rire de bonne santé amoureuse et de franche gaîté cordiale.
--Ah! ah! tu as laissé ton chapeau chez elle! Tout va bien: nous voilà quittes! Un chapeau pour un béguin! Elle est payée!
Fernand finissait par s’égayer. Mésange poursuivit, triomphante:
--Et encore! ton chapeau était tout neuf! tandis que son béguin avait déjà servi. C’est encore elle qui te redoit, va!
Ils descendirent, bras dessus, bras dessous, et dans la rue Fernand confessa qu’il lui semblait qu’il venait d’être fou; et le blond sincère des cheveux de sa compagne, comparé, dans le plein jour, au roux truqué de la tignasse de Lilith, acheva sa conversion totale.
Mais ce n’était pas tout que d’avoir reconquis l’homme, il urgeait de réveiller l’artiste et c’est à quoi Blanche se consacra dès le lendemain. Elle déclara:
--Tu n’es pas raisonnable, Fernand! Voici plus de huit jours que Grandsec a apporté tes six chansons, les six chansons de toi, paroles et musique, et je suis sûre que tu n’en sais pas le premier mot!
Blanche articula cette phrase sans la moindre ironie et Fernand l’entendit avec sérénité. Ni l’un ni l’autre ne savouraient l’intense baroquerie de cette allégation: «Tu ne sais ni un mot ni une note d’une chanson dont tu as fait les vers et la musique!» L’âme cabotine possède des grâces d’état.
--Ah oui! c’est vrai! diable! mes chansons! où sont-elles? se contenta de s’écrier Fernand.
Il devait en effet dans une quinzaine faire un second début et présenter au public un numéro tout neuf. Il devenait un autre Fernand poète et compositeur, interprète de ses propres œuvres. Le providentiel Grandsec avait, est-il besoin de le dire? fourni rythmes et rimes, à des conditions très sortables de bon marché.
C’était une idée d’Antonin Mariol, qui, pour motiver un nouveau début de Fernand, avait suggéré l’idée d’un nouveau répertoire dont on le dirait l’auteur, afin d’aguicher en des lignes nouvelles de publicité la curiosité d’un public si déçu une première fois. Donc on ferait savoir dans les gazettes que le premier four de Fernand ne se devait qu’à la pauvreté de son premier répertoire; que depuis, il avait eu l’ingénieuse idée de se rimer une série de chansons appelées à faire sensation tant par la forme nouvelle que par l’imprévu des sujets. Un nouveau chansonnier se levait! Dans quelques jours auraient lieu les auditions des œuvres du «Poète Chanteur» chantées par l’Auteur!
XV
Grandsec, trop bohème pour voir son travail pris au sérieux chez des éditeurs qui ne se souciaient que des écrivains arrivés, plaçait le plus gros de ses élucubrations chez des gens en mal de productions et, d’un bout de l’année à l’autre, il donnait chez Pierre et chez Paul des chroniques, des vers, des pièces de théâtre, des romans qu’on lui payait le prix qu’il demandait, et qui passaient sous les yeux du public signés des noms des différents acheteurs.
Il est probable qu’il y trouvait son compte puisqu’il avait renoncé depuis longtemps à la gloire de ses œuvres; et cela lui permettait de pondre dans tous les coins, sans fatiguer les yeux des lecteurs par le rappel continuel de sa signature dans les feuilles.
Il était «l’ouvrier littéraire» travaillant pour plusieurs patrons, et le petit mépris qu’il avait pour ceux qui, grâce à ses efforts de cerveau, trouvaient leurs voies toutes tracées dans la vie, le faisait encaisser de façon fièrement ironique l’argent que les «geais» payaient pour leurs plumes de «paons».
Ce fut donc Grandsec qui accepta, joyeux, de laisser à Fernand la gloire de ses rimes et de ses rythmes, moyennant une rétribution payée par Antonin Mariol.
Mais, comme Fernand ne pouvait faire partie de la Société des Auteurs en sa qualité d’artiste interprète, et que Grandsec ne pouvait pas mettre sa signature au bas des couplets dont Fernand allait se dire l’auteur, ce fut Antonin Mariol qui exigea la remise des «droits d’auteur».--Ainsi il rentrerait dans l’argent déboursé...
Grandsec, quand il apprit les exigences de Mariol, le traita de tous les noms possibles! Ce salaud de Mariol, qui gagnait trois cent mille balles par an, ne pouvait pas lui remettre ce peu d’argent qui lui permettrait de manger plus régulièrement! Ce millionnaire qui le privait de quelque cinquante francs! il était bon à fusiller, à cambrioler, à étriper. «En voilà un citoyen! hurlait comiquement Grandsec, et quand on pense qu’il n’est pas cocu! C’est une injustice!» Et ses grands bras de gesticuler.--Pauvre Grandsec!
Non seulement, lui, Grandsec, était privé de ses droits d’auteur, mais aussi privé de ses droits d’artiste, car à force de dire et de répéter «des chansons»,--Fernand et Mésange arrivaient à croire vraiment que Grandsec n’y était pour rien! Et cela tout simplement, tout naturellement... par la force des choses et la faiblesse des êtres, et c’était charmant d’inconscience et de bonne foi.
Donc, Blanche au piano, car elle tapotait agréablement, déchiffra les petits chefs-d’œuvre et Fernand commença à les étudier.
De temps en temps, ravi, il s’interrompait et disait à son accompagnatrice, après quelque passage plus réussi:
--Hein? c’est bien, ça? Quels jolis vers?
--Oh! oui, Fernand! c’est ravissant!
Et elle le regardait avec des yeux d’extase. A ce moment, ils croyaient à la véracité du «_Paroles et musique de Fernand_» inscrit en tête de la mélodie. Le plus comique, c’est que l’«auteur» se trouvait soudain, par instants, devant des mots qu’il ne pouvait pas lire, ce satané Grandsec ayant une écriture de chat enragé; et alors, c’étaient, sur le sens probable de ces caractères mystérieux, des discussions interminables, où en général Mésange finissait par l’emporter, car elle avait été jadis assez studieuse élève à la «Laïque», et détenait sur les mystères de l’orthographe des notions assez précises.
Fernand, lui, n’allait pas chercher midi à quatorze heures et ne se détraquait pas le cerveau à creuser la signification des phrases: