La Vedette

Part 7

Chapter 73,801 wordsPublic domain

--Tiens, dit Lourbillon en entrant dans la petite salle, Hortensia et Paulina du _Colorado_... vois donc, Fernand...

Et en effet, les deux chanteuses étaient là, très serrées l’une contre l’autre, avec au bras une énorme couronne mortuaire d’immortelles jaunes! A MA MÈRE! disait la couronne; et comme Lourbillon, stupéfié, leur demandait le sens de cette plaisanterie macabre...

--Pas une blague, répondit Paulina. Hortensia et moi sommes parties tantôt au cimetière porter cette couronne sur la tombe de la mère d’Hortensia. Comme le cimetière était fermé, nous l’avons trimballée avec nous... on a dîné au _Rat Mort_, on est passé au Moulin, on s’en va aux Halles, on tire une bordée. Êtes-vous des nôtres, venez donc?--Non, merci, répliquèrent Lourbillon et Fernand, amusez-vous seules!

Et la couronne mortuaire s’en fut faire la fête... jusqu’au lendemain matin sept heures, où elle arriva piteuse, à sa destination, déposée sur une tombe par deux femmes fatiguées et vannées de leurs folies nocturnes.

Cependant, un petit homme aux cheveux rares, la figure courte et large, pâle et maigre, les yeux bizarres, dont un qui n’y voyait plus, abîmé qu’il était par une large taie blanche, monta sur l’estrade où perchait un mauvais piano, et s’accompagnant des deux doigts se mit à chanter, à blaguer «Les Sergots».--La chose était fort spirituelle, d’une ironie fine et bon enfant. On applaudit ferme!

--Gamahut!... annonça le chanteur rageur et embêté. Et la chanson macabre et terrifiante fut grincée en mineur, résonnante comme un glas funèbre, qui entre temps ferait des farces de sons, et d’allures... La salle délirait! Mais on put trépigner, hurler, l’applaudir et le rappeler, le petit homme bourru et borgne se leva, salua et déguerpit au trot... Il avait gagné ses cinq francs, son bock et sa choucroute.

Après lui vint un homme essoufflé, asthmatique, dont l’haleine aux relents de produits pharmaceutiques embaumait les alentours... Celui-là articulait si exagérément ses mots qu’il avait l’air de les mordre. Un mouchoir en main épongeant une sueur qui n’en finissait pas, il clamait le martyre de son cœur, l’espoir de son âme et les déceptions de ses rêves.--Il eut un gros succès.

Puis tout à coup, l’introducteur habituel de ces célébrités vint demander au public de faire un silence absolu, afin que le «bon camarade Sacha puisse se faire entendre». Alors arriva sur l’estrade un individu pâle, exsangue, d’une blancheur de cire, les yeux mal réveillés, les cheveux de paille, les lèvres violettes et la bouche horrible, démeublée, presque sans dents, et laissant apercevoir entre quelques bouts d’ivoire noircis et pourris, un trou noir, d’où sortait une musique maladive, d’une sonorité douteuse, et des paroles de reproches à une femme aimée, dont les trahisons se multipliaient...

«Te rappelles-tu ses baisers?» disaient les refrains.

--Flûte alors! Ta bouche, bébé! glapit une vieille fille maquillée.

Ce «ta bouche, bébé,» allusion plus qu’exclamation, mit le public en belle humeur, et le chanteur pâle et jaune, vexé et furieux, descendit du tremplin, menaçant et grossier.

A ce moment, entrait dans la salle un journaliste, homme de lettres qui volontiers racontait dans ses livres ses histoires personnelles. Il avait eu la manie de célébrer les femmes androgynes, maigres, osseuses, exsangues, diaphanes, l’amour des formes à l’état d’indication, les seins et les ventres plats, les hanches des garçonnets, puis il s’en était dégoûté en même temps que de la morphine et de l’éther; sa santé s’équilibrant et s’assagissant avec l’âge, les bouges et les garçons bouchers le laissaient froid.

Dorénavant on ne parlerait plus de lui tout bas, avec des ah! et des oh! et des chut! On dirait simplement et sans commentaires qu’il avait bigrement du talent! Notre journaliste alla droit au petit coin que cachait le piano et derrière lequel, abrité par un paravent, se tenait, affalé dans un fauteuil, un homme étrange, si blanc, si blanc, d’un teint si transparent qu’il en semblait de nacre, une barbe soignée et rousse comme de l’or encadrant son visage de mort. Ce personnage était très connu à Montmartre: morphinomane enragé, on lui donnait partout l’hospitalité d’un coin afin de faciliter ses piqûres consécutives. En apercevant le journaliste, il se remua difficilement, mais lui tendit la main en lui disant, les yeux éteints et comme figés:

--Rendez-moi un service, éreintez donc demain dans votre journal cette garce d’Hortensia qui tout à l’heure m’a ridiculisé ici... devant toutes ces brutes. Figurez-vous qu’elle m’a déposé sur le front une épouvantable couronne mortuaire et qu’elle a crié tout haut, en chahutant ce paravent: «Mesdames et Messieurs, regardez le coco! Le Christ au moment des sueurs!!!» Et le morphinomane, ruisselant encore, retomba dans son état comateux.

Le lendemain, Hortensia eut son compte dans une feuille du matin!

Et voilà tout ce que vit Fernand dans un seul petit coin de ce Montmartre, appelé par Salis la mamelle de la France, et qui n’est tout au plus que le biberon des faubourgs, alimentant de ses mots, de ses chansons et de ses modes quelques quartiers excentriques, et jetant le poivre de sa bohème spirituelle sur toute une ville décidée au plaisir et à la fantaisie.

--Sortons, sortons, dit Fernand à Lourbillon, j’en ai assez. Mène-moi chez Toni-Truant, le fameux cabaretier.

A peine sur le boulevard Rochechouart depuis dix minutes, les sanglots d’une pierreuse effarée leur firent dresser l’oreille.

--Bats-moi, insulte-moi, disait la voix de femme, tu sais bien que j’t’aime et t’en abuses, lâche, lâche, vociférait la fille.

Ils s’éloignèrent, laissant la prostituée à ses occupations nocturnes, en hommes prudents et renseignés.

Arrivés devant la porte de Toni-Truant, ils virent deux dames fort élégantes qui, sautant d’une correcte voiture de maître, leur demandèrent fort gracieusement de les aider de leur présence à entrer dans ce cabaret.

--Nous avons un peu peur d’entrer toutes seules...

--Mais volontiers, répondirent les deux hommes. Et cognant à la porte toujours close, aux volets fermés, ils entrèrent tous quatre... Dès l’apparition des femmes, Toni-Truant cria:

--V’là des peaux! v’là de la garce! Puis aux deux hommes: Allez, foutez-vous là... C’est à toi cette marmite-là? Oh! qu’elle est pââââle! Qui qu’c’est qu’est le miché d’vous deux? C’est toi l’vieux! Qu’est-ce que vous prenez? des bocks? Deux bocks, Eugène!

Et lâchant les nouveaux venus, Toni-Truant s’assit sur un coin de table. Fernand s’aperçut alors qu’il était chaussé de bottes énormes, vêtu d’un complet de velours à côtes, lingé d’une chemise en flanelle et la taille serrée d’une large ceinture rouge de débardeur. La figure était noble et fière malgré l’habitude prise de laisser à la bouche une mollesse faubourienne, très spéciale aux gavroches. Les cheveux longs rejetés en arrière donnaient au front l’ampleur voulue et cherchée, l’allure générale était celle d’un beau chouan, solide et d’attaque!

--J’vas vous en dire une, annonça l’homme aux bottes d’égoutier: Serrez vos rangs!

Et Toni-Truant, d’une voix terrible, formidable, de foudre, ébranla du pavé au plafond la petite salle enfumée qu’il arpentait mains au dos, d’un pas pesant, rythmé et sautillant, un pas à lui, une marche à lui, imitée dans toutes les revues par des cabots qui singeaient ses allures, sa mise et sa terrible voix!

On applaudit férocement, on trépigna, on cria, mais Toni-Truant qui avait entendu une femme d’apparence fort distinguée dire qu’elle préférait ses autres chansons... ses chansons salées... lui cria dans la figure:

--Une pornographie pour la marquise! et au lieu d’une pornographie (il n’en chantait jamais du reste, son talent réel de poète naturaliste le protégeant contre ces vulgarités), il entonna une satire pouffante des gigolos présents: _Les Crevés!_

Vos mères avaient donc pas de tétons, Qu’elles ont pas pu vous faire des gueules?... Allez donc dire qu’on vous finisse!

Alors ce fut du délire, tous les snobs bafoués, claqués, poussèrent des oh! et des ah! d’admiration joyeuse, les femmes, émoustillées sous les mots crus, se frottaient d’aise à leurs voisins. On cria: «bravo! bravo! un autographe, une signature!» et Toni-Truant, jouant de l’engueulade comme de la rime, les fit «casquer du bon pognon» comme il chantait, et ce soir-là, le faubourg Saint-Germain, insulté à gueule que veux-tu et ravi, jeta dans la bourse du chanteur le plus pur de son or et de ses remerciements.

Fernand, lui, semblait médusé; il examinait la composition de la petite salle et n’en revenait pas! Des comtes et des marquis s’interpellaient, des femmes entre elles s’appelaient duchesse... et tout ce monde s’asseyait là, serrés les uns contre les autres, avec une aisance qu’une promiscuité douteuse n’effarait pas: des soldats ivres, deux prostituées du quartier, des petits rentiers, des cabots, deux bonnes...

--Mais, dit tout à coup Fernand, ces gens-là... ceux de la bonne société, ces gens du monde ne se rendent pas compte... ce n’est pas possible... ces femmes bien nées ne peuvent pas prendre un plaisir semblable à celui qui plaît à ces gigolettes... c’est dans la façon de s’amuser qu’on voit la différence des classes...

--Depuis 93, bouffonna Lourbillon... il n’y a plus de classes! Toutes les femmes se ressemblent, toutes demandent des piments pour leurs sens; la pierreuse de tout à l’heure hurlait de plaisir sous les coups et sous les paroles ordurières de son amant; ces mondaines-là ont aussi besoin d’un dévergondage de langage qui les émoustille: c’est la même chose, la même bête qui les travaille. Le dévergondage les pique toutes au même endroit, leur besoin de s’encanailler est intense, mon petit Fernand, et quand je pense que ces bougres-là nous intimident! Hein? crois-tu qu’on est bête! Ils ne sont pas plus intelligents que nous, pas meilleurs, au contraire, ils sont plus riches, mieux habillés, mieux instruits, mieux élevés, mais nous sommes aussi distingués qu’eux... pas vrai, Fernand?

--Le fait est, dit Fernand... que la distinction est dans les sentiments et pas dans la coupe de la jaquette... et j’avoue que ni ma mère, ni mon père, ni mes sœurs, ni moi, n’avons jamais eu de goûts crapuleux comme ça: il est vrai que nous n’étions que des ouvriers...

Il était tard.

--Allons-nous en, dit Fernand, je ne trouverai pas de chansons ici, on ne les viserait pas et c’est pour un public spécial. Mais à ce moment le poète Jehan du Brancart gravit l’estrade.

Il était chauve, avec une drôle de petite moustache blonde ébouriffée, et se montrait tout de noir moulé dans un veston en forme de dolman d’officier à collet rigide, pendant que ses jambes se perdaient dans les flots d’un pantalon à la hussarde à carreaux. Il récita des rondels successifs sur les successives beautés de sa bonne amie: «ses yeux,» «son nez,» «sa bouche,» «ses seins». Puis, avant d’en entamer un dernier, il s’arrêta et avant d’en avoir énoncé complètement le titre: «Son...» avait-il commencé.--Non, fit il, celui-là, je le garde pour moi!

Et le triomphe qu’il obtint ne fut pas inférieur à celui de Toni-Truant.

--Tu trouves ça bien, toi? ça t’amuse? demanda Fernand à Lourbillon.

--Non, répondit Lourbillon, tout bas: moi, ça me rase, mais c’est la mode, qu’est-ce que tu veux?

--Si qu’on s’en irait. On crève de chaleur ici! insinua Fernand.

--Le fait est qu’un bock bien tiré, avec une chaise à soi tout seul!...

Ils se levèrent. Mais déjà Belval glapissait:

--La parole est à notre excellent camarade...

Et le désordre occasionné par le mouvement de retraite des deux compagnons ne fut pas sans provoquer de véhémentes protestations.

--Chut!

--Assis!

--On ne s’en va pas au milieu d’un morceau!

--A la porte!

--A la porte? bon Dieu, mais c’est là que nous allons, riposta Fernand exaspéré!

De fait, ils finirent par se trouver devant la tenture, lisière du «Saint des Saints,» puis dans le café, puis dans la rue. Ouf!!

--Veux-tu un conseil? professa Lourbillon en avalant un bol d’air; à Montmartre tu peux te fouiller pour dégoter ton homme. Les auteurs d’ici chantent leurs machines eux-mêmes, et d’ailleurs leurs machines ne porteraient pas au concert. Plante-les moi seulement sur les planches du _Colorado_ et tu verras la gadiche! Non! Si j’étais à ta place, je donnerais un coup de pied jusque chez un de ces petits éditeurs lyriques, qui foisonnent boulevard de Strasbourg et aux environs. Là, tu trouveras sûrement inédité, inconnu, enseveli dans les cartons, le merle blanc qu’il te faut!

--Avant, répliqua Fernand, il me faut voir Grandsec. Mariol tient absolument à ce que je lui demande des machines modernes et sentimentales.--Est-ce que vraiment il a du talent?

--Peuh! fit Lourbillon, un pochard... qui rime sur toutes les tables des brasseries de Montmartre... Enfin, vois-le toujours!!

XI

La grande salle de _l’Abbaye de Thélème_, au premier étage, resplendissait de lumières et éclatait de fracas.

Là, c’était la haute noce montmartroise, les fêtards au gousset garni, le dessus du panier du Moulin-Rouge, toutes les Espagnoles de la rue Lepic, toute l’Italie galante du boulevard Rochechouart et de la place Pigalle; danses du ventre des Tunisiennes de la rue Caulaincourt et des almées du Delta. Les bouchons de champagne sautaient à plusieurs tables, et de véritables soupers: caviar, écrevisses, viandes froides et salades russes, mobilisaient des vaisselles.

D’ailleurs, une file de sapins à la porte de l’établissement attestait que, pour rouler, le louis est aussi rond sur la Butte que dans la plaine et qu’il y a des ivrognes et des sultanes partout où l’homme désire en trouver. Agréable constatation, qui prouve que les boulevards «extérieurs» ne sont pas plus «extérieurs» que les «grands» boulevards, puisqu’ils produisent la même denrée pour le cœur que pour l’estomac. Attrape! _l’Américain_!

Au moment où Fernand et Lourbillon, pilotés par Grandsec, firent leur entrée, le brouhaha était tel qu’il eût été complètement impossible d’entendre les notes de la _Valse Bleue_ que cependant tapotait d’un doigt sur le piano une jeune personne vêtue en cycliste et complètement ivre, par surcroît, ce qui lui constituait deux culottes.

Mais Grandsec avait quelque chose d’admirable, un seul éclat de sa voix calmait les tempêtes et dominait les orages!

Impassible sous ses longs cheveux, il se dirigea droit vers l’instrument, prit délicatement, on eût dit entre le pouce et l’index, la cycliste mélomane, l’enleva de dessus le tabouret, la posa sur une chaise et solennel:

--Tas de veaux et de génisses! hurla-t-il, avec un agréable sourire, tâchez un peu de boucler vos avaloires, on va vous ficher à l’œil, quoique vous n’en soyez certainement pas dignes, un régal dont vous pourrez vous lécher les doigts, si vous n’êtes pas trop dégoûtés de vos mains.

Il avait prononcé cette harangue d’un organe à ce point dominateur que le tumulte ambiant en fut troué comme une planche par un boulet.

Des gens se fâchaient; mais d’autres rirent, et surtout le nom de l’interpellateur arrangea tout:

--C’est Grandsec!

--Vous savez bien! Grandsec!

--Le musicien?

--Le poivrot!

--Grandsec! quoi!

--Ah! bon! Eh bien! il en a une santé!

--De fer!

--Et une gueule!

--De bois!

--Bravo! Grandsec! continue! Tu nous intéresses!

Grandsec déposa sur le piano son immuable chapeau haut de forme, agita sa crinière de lion, et poursuivit:

--Ce jeune homme que vous voyez à ma droite (fais risette à ce troupeau, mon fils; c’est lui que tu tondras demain!) ce jeune homme s’appelle Fernand. Il a vingt ans, toutes ses dents et du talent comme j’en voudrais avoir si mon génie ne me suffisait pas!

Bâillements de femmes, ricanements d’hommes, tout un tumulte roula vers Grandsec.

--A la bonne heure!

--Voilà qui est grave!

--Tu ne te mouches pas du pied!

--Veux-tu mon épingle à chapeau pour te piquer?

--Viens boire un verre de champagne! Tu dois avoir la pépie!

--Tu parles, Charles!

Grandsec attrapa au vol une bouteille de champagne, l’entonna comme on embouche une trompette et répondit:

--Ce soir, il ne s’agit pas de bagatelle. Il s’agit de grand art. Vous allez entendre mon merle brun. Il est poète comme Hugo, musicien comme Wagner, chanteur comme M. Jean de Reszké. La totalisation des délices et des orgues, en un mot!

--Et des amours?

--Demandez-le lui!

Fernand commençait, lui personnellement, à se demander si son nouvel ami n’était pas un abominable mystificateur à froid, occupé à le couvrir de ridicule.

Mais non. Grandsec lui passa tout à coup un papier:

--Tu sais lire la musique, pas? Déchiffre ça en douce. Dans un quart d’heure, tu vas leur dégoiser les trois couplets, paroles et musique; tu peux y aller carrément, c’est complètement inconnu. Je l’ai fait cet après-midi. Et tu peux être tranquille. Ça leur en bouchera un coin! C’est des fleurs de mon jardin secret, et je l’aurais gardé pour moi, si ta gueule ne m’était pas revenue.

Et, face au public, il annonça:

--Mon ami Fernand, moi et cet autre cabot qui nous accompagne nous allons vider une tasse! après quoi, vous pourrez ouvrir vos esgourdes. Garçon, trois demis!

Et il s’assit avec majesté!

Il n’y eut pas à le nier, le public attendit.

Et il fit silence quand Fernand commença.

C’était une mélopée bohème, au rythme moqueur, aux paroles douloureuses, l’automoquerie de la misère et de la mort.

Et, au martèlement des grands accords dont l’accompagnait Grandsec, l’effet était étrange et frissonnant.

On applaudit avec frénésie. Fernand lui-même, emballé par la nouveauté originale de l’œuvre, vibrait comme une chanterelle. Il se laissa retomber sur sa chaise, ému, et tous les nerfs secoués... Ce fils du peuple avait la fibre sensible et distinguée comme s’il avait eu cent aïeux glorieux en art.

Mais dans l’auditoire, quelqu’un surtout manifestait par une pantomime délirante la qualité de son admiration.

C’était, placée précisément à la table la plus proche du piano, une femme d’allure et d’aspect bizarres.

Rousse, mais d’un roux qui dédaignait d’imiter la nature, car ses cheveux ne disaient pas: «Voyez comme nous sommes d’une jolie nuance!» ils clamaient: «voyez comme nous sommes teints d’une façon extraordinaire!» rouge vif plutôt et coiffée en bandeaux qui cachaient les oreilles, après s’être--selon le rite esthétique de saint Botticelli--incarnés sur le front en deux volutes, cette créature, d’une pâleur de linge, ouvrait sous cette crinière pourpre et dans cette face livide, deux énormes yeux bleus d’un éclat mourant, d’un charme délicat, attendris, profonds, délicieux, inoubliables. Un Rossetti, pour établissements de nuit, une Béatrice de brasserie... Elle était barbarement vêtue d’un mélange de somptuosité et de désordre. Des bagues à tous les doigts, et un collet déchiré; un chapeau merveilleux et des franges au bas de la jupe. En sorte qu’il était malaisé de prononcer si elle était ridicule ou splendide, séduisante ou haïssable, poupée articulée ou personnalité exceptionnelle!

Si l’on ajoute qu’elle était seule, farouchement seule, à sa table et buvait de l’absinthe, de l’absinthe blanche à deux heures du matin, ce dernier trait ne fera qu’élargir le champ des hypothèses troublantes et inquiétantes.

La façon dont elle accueillit la chanson de Fernand ne laissa pas non plus que d’être peu banale.

Dès les premières notes, on la put voir tomber sur la table, tout le buste aplati sur la nappe et les bras étendus, et ainsi elle demeura immobile, comme en hypnose, sa tête aux yeux immenses obstinément dardée vers le chanteur, sinistrement belle et terrible.

Des sourires amusés coururent de bouche en bouche et un chuchotement léger se moqua. Mais discrètement! Montmartre respecte ses phénomènes. Il les soigne et les multiplie afin d’entretenir la particularité de sa population.

Elle, d’ailleurs, n’avait cure de l’entourage. Et elle émettait sourdement une sorte de râle rauque et doux, comme les chattes qu’on caresse à leur gré et qui s’immobilisent sous le plaisir...

Quand Fernand se tut, elle se redressa, s’adossa à la cloison, alluma une cigarette et sembla se perdre dans un double nuage de fumée et de songerie.

Cependant l’heure passait. Si noctambules que soient les gens, ils se couchent pourtant quelquefois.

Fernand songeait que Mésange devait être inquiète. Elle avait pris la mauvaise habitude de l’attendre à la fenêtre. Déjà, d’ailleurs, beaucoup de messieurs atteignaient leurs chapeaux aux patères et demandaient les additions.

--Garçon! payez-vous! héla Grandsec qui vit le désir de son jeune ami, et de qui la seule voix pouvait déchirer le vacarme grandissant.

Ils se levaient. Mais à ce moment, glissant, preste comme une anguille, entre Lourbillon et le musicien, l’admiratrice rousse s’élança vers Fernand, se pressa contre sa poitrine et l’irradiant subitement d’un regard qui fut un véritable accent de volupté et une prière ardente d’amour brutal et de tous risques:

--Je vous en prie. Demain. Deux heures. Je vous attendrai... Je vous en prie... chuchota-t-elle d’un accent de fièvre. Et elle lui mettait, presque de force, une carte dans la main. Puis, pft! plus rien! elle avait bondi vers l’escalier, et disparu.

Dans la rue:

--Tu la connais!... vous la connaissez, cette femme? demanda à Grandsec Fernand qui avait, à la lueur d’un bec de gaz, déchiffré ce nom sur la carte et cette adresse:

LILITH JOCELYN

_30, Boulevard de Clichy._

--Oh! fils! tu peux me tutoyer! clama Grandsec. Si je la connais Lilith? la belle madame Jocelyn? Certainement.

--Qu’est-ce qu’elle fait?

--Tout! l’amour, de la littérature et de la sculpture, le trottoir et les salons! La Belle et la Bête! L’ange et le démon, le bien, le mal et le reste! Un original qui n’est peut-être qu’une copie! un type qui n’est peut-être qu’une rengaine. On ne sait pas, je ne sais pas, personne ne sait!

--Alors?

--Alors? si elle a un béguin pour toi, vas-y! Marche! mais ne t’arrête pas! Prends-la comme elle te prendra, par curiosité, comme on croque un fruit rare et savoureux, comme on boit une coupe, mais si elle ne t’offre pas une seconde tournée, n’insiste pas. Ne marche plus, cours! fiche le camp; fuis!

--Elle est si dangereuse que cela? sourit Fernand incrédule.

--Je l’ignore et le veux ignorer. Mais elle a à moitié rendu louphoques plusieurs braves garçons qui, sans elle, auraient pu faire quelque chose! C’est une allumeuse... une dangereuse...

--Mais encore?

--Encore? rien. C’est tout. Elle vaut l’expérimentation! Essaye. Tu es encore assez jeune pour te tirer des pattes si tu sens la glu te prendre, comme le papier-à-mouches les mouches. Au revoir. Me voici chez moi...

Lourbillon et Fernand redescendaient la côte des Martyrs. Et Lourbillon s’enquit:

--Est-ce que tu iras?

--Où ça?

--Chez cette Lilith?

--Si on te le demande, Lourbillon, tu répondras que tu n’es pas renseigné.

--Écoute, mon petit, veux-tu un conseil?

--Non. Du tout.

--Tu l’auras pourtant. N’y va pas. Ces femmes-là, ça ne vaut rien pour toi. Tu es tout neuf.

--Un neuf frais! pouffa Fernand.

--Et Mésange!

--Si tu ne lui racontes rien, elle sera heureuse, ne connaissant pas l’histoire!

--Tu as tort de rigoler, moi je ne rigole pas!

--Ce n’est pas toi, non plus, qu’on a invité à la rigolade! Allons, vieux, je t’offre un dernier verre chez Pousset et bonne nuit!

Il est des arguments auxquels on ne résiste pas. Cette fois-là Lourbillon ne discuta point plus avant.

XII

Un peu gauchement, Fernand demandait à la concierge:

--Madame Jocelyn?

--Au cintième, la porte en face. Au fait, il n’y en à qu’une de porte!

Fernand, muni des renseignements, était déjà arrivé à la hauteur du deuxième palier quand une voix le héla de la loge:

--Mossieur! eh! Mossieur!

Il s’arrêta, se pencha sur la rampe et tout en bas, distingua la concierge qui brandissait un carré de papier.

--Qu’y a-t-il?

--C’est-il pas vous qui vous appelez Fernand?

--Oui.

--Alors, redescendez! J’ai une lettre pour vous!

Fernand redescendit.