La Vedette

Part 6

Chapter 63,811 wordsPublic domain

Et toi, grande bonne bête de cabot, tu pleureras, ton chagrin deviendra de la révolte pendant cinq minutes... et le soir, après avoir été la dupe et le joujou de gens retors, roublards et malhonnêtes, tu chanteras la bouche en cœur, les pouces dans les entournures de ton gilet, le chapeau sur l’oreille, l’air d’un homme heureux, car tu auras signé tout ce qu’on aura voulu pour rester là... sur ces vieilles planches que tu aimes, ce vieux trou du souffleur dont pendant tes huit plus belles années tes guiboles ont ressenti les courants d’air glacés. Tu tiens à ta scène, comme d’autres à leur petite maison, à leurs vieux arbres, et l’idée de partir, d’aller ailleurs, fait que tu t’attendris... Non, mais es-tu assez bête mon pauvre vieux!... Si au moins tu avais secoué fortement la caisse de tes patrons, et t’étais enrichi avec eux! Mais non, tu as cru être d’une exigence terrifiante en te faisant payer de façon à leur rapporter quatre cents pour cent!!! Fallait compter, vieil ami, et tirer d’eux le possible et l’impossible! fallait compter!! et escompter toutes les rosseries, les ingratitudes et les oublis des lendemains de gloire ou des veilles de danger. On ne t’a donc rien dit?... rien raconté?... Comment n’as-tu pas deviné?... Mais laissons débuter Fernand.

La salle était fort brillante. Le public habituel de ces sortes d’inaugurations était accouru. Il y avait là des chapeaux coûtant plus cher que les femmes qu’ils coiffaient, des bagues dont les prix avaient fait faire un tas de bêtises à celles qui les portaient et auraient suffi à nourrir une famille pendant un an, des souliers et des tubes si luisants qu’on ne savait si c’étaient les souliers qui étaient en soie ou les tubes qui étaient vernis. La critique était même représentée par quelques «soiristes,» ces entraîneurs des étoiles, et tous les «courriéristes» que la belle Antonia appelait «les valets de cœur»... parce qu’ils ne coûtent rien... et vous servent! Pour trente lignes de publicité qu’on lui faisait par mois, Antonia ne refusait rien!

Dans les avant-scènes des rez-de-chaussée, les hétaïres notoires de la capitale, la belle Puchera, Lucienne de Nemours, Liane de Sancy, hostiles lune à l’autre chacune, et chacune entourée de sa bande spéciale d’«amis», hauts sur col, plastronnés de blanc et couverts de noir, comme les pies, s’accoudaient nonchalamment sur le velours rouge du rebord des loges, lorgnant de faces-à-main dédaigneux le menu peuple des hommes à un louis et le fretin des minces ondulées qui ne vont qu’en fiacre.

Au fond de la salle, face à la scène, et debout derrière le dernier rang de fauteuils, Antonin Mariol, intéressé et fiévreux, attendait le lever du rideau.

Une explosion de cuivres, de tambours et de grosse caisse, ouverture et introduction, charivari et ritournelle, annonça tout à coup le commencement des réjouissances. Le rideau s’envola jusqu’au cintre, et dans un décor violemment éclairé, un monsieur vêtu d’un complet groseille apparut, ouvrit la bouche comme s’il eût voulu avaler l’auditoire, et froidement polka, valsa les délices d’être garçon d’honneur, le tout mêlé d’une histoire de camembert remplaçant la fleur d’oranger fripatouillée sous la table, et d’un ruban arraché traditionnellement sous forme de la «Jarretière de la mariée»! Qu’est-ce que ce fromage venait faire là-dessous? N’empêche que la chanson s’était vendue à 50,000 exemplaires, ce qui est le dernier cri littéraire du concert. C’était la première chanson du programme.

Un grand gaillard vint affirmer les sympathies du peuple français pour le peuple ru-u-sse! Enfant de chœur dans sa jeunesse, puis cordonnier, son premier prix de chant de la «Société Chorale de Champigny» lui valut de signer un engagement de cinq ans dans les établissements d’été, et de plein air, à la recherche des coups de gueule capables de couvrir le bruit des pluies sur la toiture, le roulement des voitures, et la sirène des bateaux passant sur la Seine. Tout ça pour 10 francs par soirée!

Ce stentor levait les rideaux des établissements Langlet, du mois d’octobre à fin avril.

Après lui vint un ivrogne fictif, détaillant les hoquets, les haut-le-cœur, et titubant des chevilles--le nez et les pommettes fleuries, le chapeau défoncé sur l’oreille et les pouces accrochés aux poches d’un gilet à guirlandes, ses bredouillages mouillés rythmés par une musique gaie.--Puis ce furent les «Gommeuses,» surmontées de coiffures dont le sommet de plumes époussetait les frises. Une très jeune personne vint, bras nus, jambes nues, gorge nue, et qui, d’un mouvement habile au cours d’un refrain, trouva moyen de faire glisser l’épaulette de son presque pas de corsage, en sorte qu’on put voir son sein gauche qui était rond, rose, petit et joli (espérons pour l’autre qu’il était pareil!) Elle chanta qu’elle voulait: «Un p’tit vieux bien pro-o-pe,» et le répéta deux fois... ce qu’elle n’aurait pu faire si elle avait demandé un p’tit vieux bien sa-a-le... Car la censure, qui s’y connaît aux nuances, le lui aurait sévèrement refusé.

Mais la prétention, très légitime après tout, de la jolie fille laissa le public froid comme glace. Ce public n’était pas un public ordinaire! C’était le public des premières, celui qui la connaît et que rien n’épate, et qui ne se chauffe point à du bois déjà brûlé! ah! mais! Et il attendait Fernand, ce public. Et nul autre! Et on eût pu lui montrer la lune à un mètre, et vivante! qu’il n’eût point bronché!

Il y eut cependant un dégel.

Inattendue, cette détente, mais réelle! Il s’entr’ouvrit des sourires çà et là, sur des lèvres peintes, des plastrons se penchèrent vers des corsages avec approbation. La belle Puchera daigna choquer l’une contre l’autre ses mains ruisselantes de diamants, et un applaudissement assez vif crépita aux petites places.

--Qu’est-ce que c’est que cette gosse-là?

--Elle est gentille?

--D’un joli blond, n’est-ce pas?

--On en mettrait sur son lit!

Ces propos, en brouhaha flatteur, bruirent assez distinctement de l’orchestre aux loges.

Et on rappela la débutante. Parfaitement! sans nulle rancune pour l’acidulé de sa voix et le léger bafouillis de sa prononciation. Bafouillis? Bah! gazouillis, un joujou nouveau! Bravo!

Et, comme l’indiquait le refrain de sa chanson, elle avait:

Charmé les lapins, Les p’tits lapins doux et câlins... Avec une plum’ de paon, J’leur chatouill’ le tympan!

avait chanté la jolie fille.--Et sa joliesse avait captivé les yeux si fortement qu’elle en avait bouché les oreilles.

Et les bravos de partir!

Blanche Mésange, charmée, mais point trop surprise (car enfin, n’est-il pas vrai qu’on peut être modeste et avoir pourtant conscience de sa valeur?...) revint saluer et envoyer des baisers reconnaissants, toute émue, toute rose de la réception faite par ce public «de première»,... ma chère, celui qui s’y connaît! Car c’était Blanche Mésange qui remportait ce succès d’un soir. Un vrai succès, sur le moment! ses cheveux mousseux, son sourire de bébé, la douceur de ses yeux, tout cela inattendu, inédit et non préparé, avait brusquement allumé le feu de paille.

C’est un axiome au concert, démenti parfois, justifié souvent, qu’un «numéro» qui réussit _fiche par terre_ le numéro suivant. Les gens sont si paresseux qu’ils ne trouvent pas en eux-mêmes la force de deux enthousiasmes en une seule séance. La veulerie de nos contemporains va des actes aux gestes.

De fait, après la petite ovation accordée à Blanche Mésange, le public redevint froid comme une banquise. Le célèbre équilibriste Tom Jack lança vainement par les airs des bouteilles, des guéridons, des poids de dix kilos et des œufs à la coque. Chérie Chéron, elle-même, égrena dans l’indifférence bruyante et la plus absolue les perles de son répertoire. «Et quand on pense qu’il faut respecter le Public, grogna-t-elle! Ah! zut alors!»

On attendait désormais Fernand.

Mais, avouons-le, on l’attendait comme, au coin d’un bois, des détrousseurs espèrent l’imprudent inconnu. Le Tout-Paris des premières ne peut pas s’emballer deux fois! Voyons! il faut être juste. Et puis c’est fatigant de se faire une opinion, et difficile! Demain, quand on aura lu les comptes rendus des journaux, ce sera plus commode...

Et ce furent des bâillements, des conversations particulières, des remuements de petites cuillères dans les verres et une recrudescence de fumées de cigares, tout le temps que défilèrent hommes et femmes, les «types déjà assez vus» du _Colorado_.

Tout à coup le silence se rétablit: le nom de Fernand venait d’être affiché, tandis que stridait la sonnerie de l’avertisseur. On allait entendre le rossignol annoncé à la porte! et dans les avant-scènes en vue, la belle Puchera, Liane de Sancy et Lucienne de Nemours daignèrent abandonner les colloques qu’elles entretenaient avec leurs entreteneurs, et se retourner du côté de la rampe, avec des claquements secs d’éventails brusquement fermés.--Une loge restée vide jusque-là fut tout à coup occupée par trois hommes très chics, dont le plus gros était l’amant connu de Chérie Chéron, marié et père de grands enfants; cela ne l’empêchait pas de courir avec sa maîtresse tous les éditeurs de musique et de l’accompagner dans sa course aux chansons, de surveiller son affichage qu’il payait sans compter, louant les kiosques, les pans de murailles libres pour y faire coller l’affiche coloriée de Chérie Chéron, payant ses leçons de diction, ses couturiers, et se précipitant chez le coiffeur quand les frisettes étaient en retard: homme de bourse, il avait de constantes relations avec la haute banque de Paris, pour laquelle il louait des fauteuils qu’il offrait à chaque début de Chérie Chéron.--Ce soir-là, inquiet, nerveux, agité, il attendait, anxieux, le résultat du début de Fernand... Clou d’avenir qui pouvait faire aussi pâlir l’étoile de son amie: un clou chasse l’autre, dit le proverbe, qui ne fut jamais si vrai! Petrus comme homme, Chérie Chéron comme femme, pouvaient être démolis du coup, si ce Fernand prenait tout pour lui, si la direction mettait sur lui seul ses soins de publicité! Et déjà il échafaudait tout un plan de défense... des toilettes folles, des bijoux nouveaux et des dîners chers offerts largement à ceux qui la serviraient dans les journaux; des villégiatures offertes aux auteurs et mille autres sornettes de combat.--Enfin Fernand parut!

Il était, comme sur son affiche, en habit azur à boutons d’argent, culotte amarante, bas et escarpins.

--Tiens! jeta assez haut Liane de Sancy, j’habillerai mon domestique comme cela!

--Lou mien, il l’est déjà! riposta la belle Puchera, de la loge voisine.

Fernand avait entendu ces aimables paroles, le plateau de la scène étant à deux pas, et il sentit tout à coup, en même temps que de la colère, un trac énorme l’envahir. A peine entré, déjà la proie passive de tous ces êtres, en nombre, contre lui tout seul.

Mais déjà le bâton du chef d’orchestre lui donnait le signal. Il s’agissait de vaincre ou de mourir, et il s’élança dans sa chanson comme à Waterloo la garde impériale entra dans la fournaise.

Baryton adoré de la _Fauvette_ de Ménilmontant, demeuré très faubourg populaire, sans relations dans le monde spécial des fabricants pour concerts, et d’ailleurs devenu un peu fat dans le bain d’admiration où le plongeaient du soir au matin et du matin au soir Blanche Mésange et Lourbillon, Fernand ne s’était pas donné la peine de s’en donner. Confiant dans le timbre de sa voix, et assuré de ses agréments physiques par le culte passionné que leur rendait dans l’intimité sa bonne amie, il avait simplement choisi, comme morceau de début, une de ces romances goualantes, son triomphe autrefois, une de ces bêleries de rue que les ouvrières, à l’heure du déjeuner, accompagnent, massées en cercle autour d’un violoneux, qui la vend dix centimes, deux sous!

Il s’était dit que ce serait du nouveau pour les music-halls, ce genre de production ne s’y étant jamais fait entendre, propriété exclusive des virtuoses du pavé.

Il se trompait fortement, car une partie de la salle--si nombreuse qu’elle fût!--s’amusa à reprendre le refrain en chœur.

A Paris, la scie a plus de vogue que la symphonie. Et la rengaine des carrefours pénètre dans les salons, ne fût-ce que par l’escalier de service--(et comme certains salons n’en ont pas d’autre...) Seul, l’organe véritablement charmant de débutant arrêta les rires prêts à éclater. Même, certains, plus sceptiques, voulurent bien croire à une charge préméditée.

--Il se paye notre tête!

Mais le public ne montra pas une mauvaise humeur excessive, pourtant.

Et on applaudit, mollement; juste ce qu’il fallait pour laisser au nommé Fernand le prétexte de «repiquer au truc», pour montrer ce qu’il avait «dans le ventre».

Il y avait les _Bœufs_! L’infortuné! les _Bœufs_ de Pierre Dupont et la _Tour-Saint-Jacques_ de Darcier! Des chefs-d’œuvre, à ce public de demoiselles de parade, coûteuses et joyeuses, à ces femmes du monde en mal de piments, à ces gentilshommes impatients de retroussés et de littérature au vitriol.

Ce fut une stupeur. Ainsi le Fernand n’était pas un fumiste! c’était pour de vrai! nulle galéjade. Un troubadour sincère! Le Tout-Paris des premières, de fauteuil à fauteuil, de loge à loge, se regarda mutuellement dans les yeux.

Il y eut un instant terrible et drôle, un de ces instants baroques qui tuent ou qui font vivre une réputation entre l’Opéra et le faubourg Saint-Martin. Allait-on siffler? C’était au bord, comme on dit.

Mais on ne siffla pas! Ce diable d’organe, prenant, vibrant, délicieux, paralysa les exécuteurs. On ne siffla pas. On se tut. Même, quelques applaudissements, là-haut, aux galeries, se risquèrent. La poésie de Pierre Dupont, la verve de Darcier réjouissaient encore quelques âmes simples. Et Fernand put saluer et se retirer à reculons, comme un dompteur pas très sûr de ses bêtes... sans encombre et sans trop de honte.

C’est égal! la chute était rude! Disparue la vision odieuse, de toutes ces rangées de visages figés, hostiles, impassibles, muets, Fernand dans la coulisse se sentit pâlir de lassitude, de désespoir et de dégoût. Il s’appuya à un portant. Ses jambes flageolaient sous lui. Pas un rappel! Ah! pour une tape!... C’était cela, ce public «si bon, si indulgent! si encourageant!» Des phrases, des blagues écrites dans les journaux par des cabots adroits et roublards.

Ainsi, c’est là qu’aboutissaient tous ses espoirs de fortune, tous ses orgueils, toute sa sottise! s’avoua-t-il en une seconde de vérité.

Le vide autour de lui. Le personnel s’empressait pour l’entrée de Charlin, le tourlourou fantaisiste et pittoresque, idole fêtée du parterre. Seul, le pompier de service, attentif sous son casque de cuivre, dans sa petite logette, assistait, sans y prendre garde du reste, à cette agonie d’une vanité bébête.

Fernand se dirigea à pas chancelants vers l’escalier des loges d’artistes. Pantin désarticulé, vêtu de bleu clair et d’amarante, il poussa la porte du réduit où une heure auparavant il avait endossé ces oripeaux joyeux.

Une femme, Blanche Mésange, en robe de ville, était assise sur une chaise, à côté de la planche à maquillage. Elle se leva, quand il entra, bondit vers lui avec un visage d’allégresse et cria:

--Hein? ça a bien marché! J’en ai eu un succès!

Il la regarda d’un œil morne. Sans s’apercevoir de cette attitude, Blanche enivrée continua:

--Deux rappels! mon chéri! Tu vois, ta petite femme, deux rappels!

Comme il se taisait toujours:

--Figure-toi! je suis désolée. Il est venu tant de messieurs dans ma loge, avec des fleurs! Des journalistes, tu sais! et puis des hommes chics, et les camarades, et tout le monde; et ils sont gentils ici! ce n’est pas comme aux _Bateaux Fleuris_! Je n’ai pas eu le temps d’ôter mon costume et de me rhabiller assez vite pour venir t’applaudir! Ah! mon chou! je suis contente!

Et elle se précipita pour l’embrasser.

Alors, seulement, Fernand recouvra l’usage de la parole. Il repoussa Blanche, et, d’une voix creuse, avec une amertume infinie, il dit:

--M’applaudir!

--Bien sûr!

--Tu aurais été la seule!

--Qu’est-ce que tu chantes? suffoqua Blanche en arrondissant ses yeux.

--Je chante! jeta Fernand avec violence, je chante que j’aurais mieux fait de ne jamais chanter de ma vie! Où est Lourbillon?

Blanche demeurait effarée. Elle balbutia:

--Lourbillon? mais il est dans la salle! il va venir!

--Lui? ah! oui, comptes-y! D’ailleurs il vaut mieux qu’il ne se mette pas sous ma patte! Qu’est-ce que je lui conterais, à celui-là! C’est de sa faute, tout ça! de la tienne aussi, d’ailleurs!

--Mais qu’est-ce qu’il y a? que s’est-il passé? Tu es fou! gémit Blanche en joignant les mains. Dans sa jolie figure tout en bonheur, deux grosses larmes commençaient à poindre, aux coins des paupières.

--Il y a, cria Fernand exaspéré, que je viens de ramasser la bûche! mais là, la vraie! celle de Noël! Et que c’est à vous deux, à Lourbillon et à toi, que je dois ça! car sans vous, le diable m’emporte si je serais jamais monté sur vos sales planches, me faire charrier par votre sale public!

--Toc! toc! on peut entrer? fit à ce moment une voix aimable. Et Antonin Mariol, jeune, souriant et tranquille, apparut au seuil de la loge.

--Ah! monsieur Mariol! je suis un homme perdu! Je vais me jeter à l’eau! Et quand je pense que vous avez signé avec moi! hoqueta Fernand qui se mit à sangloter, à bout de nerfs, effondré comme un petit enfant.

--Mais, fit Mariol avec affabilité, je suis enchanté, mon cher ami, d’avoir signé avec vous, ou du moins,--il se reprit--d’avoir fait signer madame Langlet! Que vous arrive-t-il? vous êtes indisposé?

Fernand le regarda, stupide d’effarement:

--Mais... ma tape de ce soir?

--Votre tape? Où prenez-vous une tape? Vous n’avez peut-être pas décroché tout le succès auquel on pouvait s’attendre. Mais voilà tout. C’est à recommencer simplement. Vous avez été applaudi en somme!

--Oh! par qui?

--Par les gens d’en haut! Ceux qui font durables les carrières d’artistes! Rassurez-vous! je vous ai entendu. C’était très bien! Les petites places vous gobent. Tout est là! Les autres, ça ira tout seul. On paiera les journalistes qui feront payer les gens du monde!

--Oh! monsieur Mariol.

--Seulement, vous avez eu tort de ne pas suivre mon conseil. Il faut vous créer un répertoire et un genre à vous! Que diable! les auteurs et les musiciens ne manquent pas! Allez les voir. Montez à Montmartre. C’est le pays qui en produit le plus! Ces gens-là vous fabriqueront sur mesure des machines originales et c’est vous qui en récolterez tout le bénéfice, la publicité et la galette!

Il s’en allait. Il ajouta:

--Surtout plus de rengaines! de ponts neufs! Dégoisez de l’inédit, fût-il stupide! Ça portera avec votre voix... Voyez Sufreid à Montmartre; ses chansons passent pour spirituelles, elles sont au-dessous de tout: le tout est de s’imposer. Nous vous imposerons.

Il n’était déjà plus là, le suave Antonin Mariol, quand Blanche, s’approchant de Fernand, le réconforta un peu:

--Des auteurs? mon chéri. J’en connais des bottes! Je t’en indiquerai qui sont épatants, si tu veux! proposa-t-elle en l’aidant à dégager son bras de la manche du bel habit azur à boutons d’argent, qui venait d’aller à la peine sans être à l’honneur. Habit de polichinelle cassé et démantibulé, habit confident des troubles et des peines, des espoirs et des défaillances, qui semblez brillant ou piteux selon que vous avez été à la gloire ou à la défaite, quand vous serez fané et jeté dans un coin, si vous pouviez alors nous raconter l’histoire de vos espoirs déçus, quelle leçon pour nos vanités!

X

Le cabaret de la _Tarentule montmartroise_ n’occupait pas, en façade, un espace énorme sur le boulevard Rochechouart, mais il possédait des profondeurs.

Une simple boutique, en vérité, vue du trottoir... un temple! sitôt le seuil passé.

Bistro, café. Puis le sanctuaire. C’est bien là l’impression que Fernand ressentit quand Lourbillon l’amena en ce lieu.

Car Lourbillon s’était ressaisi. Consterné, déconfit, prostré après la défaite de son disciple, à la première soirée classique du _Colorado_, il avait virilement, ce soir-là, soir de tristesse et de doute, pris la résolution de ne plus connaître Fernand. Et, négligeant de lui apporter en sa loge des condoléances oiseuses, il était parti, à l’anglaise, avec le public.

Mais, deux jours après, Lourbillon avait appris que la «tape» était considérée comme nulle et non avenue par l’administration, et que son poulain gardait encore des chances, outsider tiré sans doute et réservé pour un grand prix futur!

Aussi, la bouche en cœur, et sincèrement, somme toute,--car, au fond, qui saura jamais ce qu’il peut entrer de délicatesse invisible dans une muflerie patente, et si ce n’était pas par timidité d’amitié souffrante que Lourbillon avait salement lâché Fernand dans le malheur?--sincèrement, donc, et tous les sourires aux lèvres, le vieux comique revint déjeuner chez son ami; la cuisine était excellente, au reste.

Et aujourd’hui, Lourbillon emmenait son petit Fernand à la _Tarentule_, pour lui «dégoter» un auteur!

Bistro, café, sanctuaire.

Tel s’offrait, en effet, l’établissement.

A la terrasse, quelques guéridons, autour desquels stagnaient, fumant leurs pipes, au-dessus de bocks sans faux-cols, plusieurs citoyens en chapeaux mous.

A l’intérieur, sitôt entrés, Lourbillon dit à Fernand de stopper un peu dans la salle réservée aux buveurs; on entrerait plus tard dans celle consacrée aux auditions des poètes de la Butte.

* * * * *

Tous deux regardent les habitués de l’endroit. Près d’une petite femme en rouge, c’était Lafoire, le dessinateur connu, qui d’une cravache sûre et cinglante profilait les culbutes morales et physiques de ses contemporains.--On s’arrachait les ventres de ses banquiers et les maigreurs de ses danseuses. A côté de lui c’était le célèbre Will, le Pierrot glabre, Watteau de sacristie, artiste délicieux d’une élégance «interne» et cérébrale. Il causait à un petit homme qui disparaissait presque sous la table, et dont les jambes, quand il était assis, étaient à cinquante centimètres du sol! De sa hauteur totale de 1 mètre 20, celui-là toisait drôlement l’humanité, et la déformait et la défigurait, avec talent du reste. Tous ses modèles devenaient des monstres, gesticulant à l’envers, des êtres de cauchemar, épileptiques et fous.

Toute sa rancune inconsciente de petit nain lui remontait dans l’œil, qui voyait inexorablement la déformation quand même et pour tous! On racontait que ce talentueux artiste demandait, durant de longs mois d’hiver, l’hospitalité de nuit, la table et les plaisirs du soir à certaines demeures chastement closes... et qu’il vivait là, faisant des études de mœurs fort intéressantes, en camarade, en ami, conseiller gratuit des tempêtes sentimentales qui s’élèvent parfois dans les cœurs bas tombés des amoureuses pensionnaires de ces garnis d’amour.

Plus loin un homme jeune crépu, noir, un peu nègre de type. C’est Maurice Prenais, les lèvres épaisses, les dents grosses et longues, les yeux blagueurs (collez-lui une couronne de pampres sur la tête et une peau de bête en guise de _redingue_... il aura l’air d’un fêtard de la suite de Bacchus). C’est un poète celui-là, le meilleur de la bande, qui dira peut-être ses «Vieux Marcheurs» tout à l’heure...

Le vieux à barbe blanche là-bas, c’est un peintre; l’autre à côté c’est un graveur très connu; et voici de Gyvry, pianiste et compositeur d’un talent réel, noyé dans l’absinthe; il a été l’ami de Verlaine dont il sait les œuvres par cœur, et le soir, là, après la fermeture, entre eux, toutes ces illustrations déclament et Verlaine et Baudelaire.

Goudeau, Delmet et d’autres se joignent à eux et les enthousiasmes se partagent entre les morts et les vivants.

A ce moment, Fernand et Lourbillon ayant vidé leurs bocks se déplacèrent afin d’entendre les fameux chanteurs de la Butte!