La Vedette

Part 5

Chapter 53,522 wordsPublic domain

Sous le jour faux qui tombait du plafond et des cintres, les yeux avaient besoin de s’acclimater pour distinguer quelque chose. Partout, des coins d’ombre, des renfoncements pareils à des cavernes; aux balcons des galeries, de grandes nippes pendaient, housses qui semblaient guenilles; et le vaste désert de l’orchestre, sous la toile blanche couvrant les fauteuils, avait l’air d’un champ enseveli sous la neige, avec les bosses des dossiers produisant des renflements d’aspect sinistre; l’aspect des steppes glacées, pendant la retraite de Russie, ou d’un décor au théâtre de Montmartre, représentant les vagues d’un océan fantaisiste.

Là-bas, sur la scène, éclairée louchement par une des herses abaissées au milieu du décor, plusieurs silhouettes gesticulaient, hommes et femmes, en chapeaux, et les collets relevés, car un pernicieux courant d’air se faisait sentir, venu des vasistas de ventilation grands ouverts.

Fernand et Blanche Mésange s’assirent, chacun sur le bras d’un fauteuil. Ils n’étaient pas de la pièce. Dans la pénombre, ça et là, clairsemés de rangée en rangée, des visages apparaissaient, fantômatiques. Et un chuchotement vague sortait de tous côtés, des ténèbres. Une porte de loge claqua avec bruit.

--Silence! nom de Dieu! on ne s’entend pas! hurla tout à coup un gros petit homme, assis dans l’orchestre des musiciens, devant un piano et qui tapait à tour de bras sur le bois sonore de la boîte du souffleur.

--Mademoiselle Blanc! allons, c’est à vous! C’est-il pour aujourd’hui? Où est-elle, cette grue-là? Mademoiselle Blanc! s’époumonna-t-il. C’était le père Beuriet, le chef d’orchestre, un musicien qui n’avait jamais écrit la moindre musique, et dont toute la réussite venait de ce qu’on croyait, et qu’il laissait croire, à sa parenté très proche avec un académicien.

--Mademoiselle Blanc! mademoiselle Blanc!

A droite, à gauche, sur la scène, avec leurs ombres dégingandées derrière eux, des gens couraient. Le père Beuriet continuait à marteler du poing la boîte du souffleur. Enfin, une grande fille, blonde, l’air très calme, arriva sans se presser et dit:

--Eh ben, quoi? me v’là! Qu’est-ce qu’y a?

--Votre couplet! vite! Vous le savez! allez!

Et le plaquement d’un accord retentit sur le clavier.

La grande fille ouvrit une bouche innocente et entonna à plein gosier:

Moi! je suis Émapinondas!...

Elle allait poursuivre, mais le père Beuriet interrompit net son accompagnement:

--Pas: Émapinondas! Épaminondas!

--Oui, monsieur, dit la grande fille avec soumission.

--Allez! reprenez.

Elle reprit, sereine:

Moi! je suis Émapinondas!

Le père Beuriet cria:

--Assez, répétez comme moi: É-pa!

--Épa-

--Mi-non!

--Mi-non!

--Das!

--Das!

--Épaminondas!

--É-pa-mi-non-das!

--C’est très bien. Allez, maintenant!

La grande fille reprit haleine, sourit et chanta:

Moi! je suis Émapinondas!

--Est-ce que vous vous foutez du monde, à la fin? vociféra le père Beuriet exaspéré, en élevant vers les cieux des mains frémissantes.

--Oh! non, monsieur.

--Allons! encore une fois! reprenez! É-pa-mi-non-das!

La grande fille repartit:

Moi, je suis Émapinondas!

Et tout à coup, éclatant en sanglots, elle se cacha la figure de son bras replié, et tout en s’essuyant les yeux avec son coude, gémit:

--Je ne peux pas, là! Je ne sais pas prononcer l’anglais!

Trépignante de désespoir, elle s’enfuit dans la coulisse. On riait. Soudain, du fond d’une loge d’avant-scène, complètement obscure, une voix coupante s’éleva:

--Vous rayerez mademoiselle Blanc de la distribution, n’est-pas, Prosper? Nous avons assez des grues sans les dindes!

--Oui, monsieur Mariol! répondit le régisseur en s’inclinant.

--A une autre! et activons, monsieur Beuriet! commanda Mariol avec impatience.

--Mademoiselle Chérie Chéron, c’est à vous, pour le rondeau de la Réclame!

--Je viens!

Et une très jolie femme, admirablement mise, bracelets aux poignets, brillants aux oreilles, bagues aux doigts, se leva dans la salle et gagna la scène. Chérie Chéron était une des étoiles du lieu. Les journaux retentissaient de sa gloire et on ne lui confiait que des rôles importants. Ses meilleures amies prétendaient bien qu’elle payait ses directeurs pour ses rôles et quelques journalistes pour sa gloire, mais le monde est si méchant! Et puis comme si c’était facile! Et la preuve qu’elle ne payait pas les journalistes pour dire du bien d’elle, c’est qu’ils en disaient souvent du mal.

Chérie Chéron terminait son rondeau au milieu d’un murmure flatteur,--car elle avait la main large avec ses camarades et n’est-ce pas, un service est toujours bon à demander--quand un monsieur coiffé d’un haut de forme incliné sur l’oreille, qui se promenait de long en large sur le plateau derrière les artistes, s’arrêta brusquement et demanda:

--Pardon, Chéron; mais j’ai écrit:

Je vends, je vante et j’invente, Menteuse savante!

Or, vous prononcez, et depuis hier seulement, je l’ai remarqué:

Je vends, je chante et j’invente!

Pourquoi changer le texte?

Chérie Chéron regarda l’auteur, puis baissant les yeux d’un air de petite fille qui va lâcher une énormité, elle dit:

--«Je vante!» je ne peux pas chanter ça.

--Comment! vous ne pouvez pas chanter ça! A cause?

--Pour sûr que non! qu’est-ce que diraient mes amis des cercles? Je vante!

--Eh bien, quoi? vous vantez! ça veut dire: vous louangez! vous célébrez! vous...

Chérie Chéron murmura, comme un souffle:

--Oh! ce n’est pas cela que mes amis comprendraient. Ils comprendraient: «Je vente!» v-e-n-t-e, vous sentez!

Cette fois le rire fut général. Cette pauvre Chéron! Ah! Ah! Elle vente! Et l’auteur dut accepter la modification.

--Je le replacerai! Il vaut le jus! fit-il simplement.

Fernand, dans l’ombre de la salle, perché sur son bras de fauteuil, glissa à Blanche Mésange:

--A la bonne heure! elle en a une couche, celle-là! C’est ça, le café-concert!... C’est ça, leur étoile!

Blanche regarda autour d’elle avec précaution et répondit:

--Tais-toi... c’est la maîtresse de Mariol.

A ce moment, Fernand sentit une main se poser sur son épaule, et une voix murmura à son oreille:

--Viens! j’ai à te parler.

C’était Lourbillon.

Car Lourbillon, généreusement, avait consenti à renouer avec la Capitale. Il était engagé dans un beuglant du faubourg Saint-Martin et avait renoncé aux tournées en province, la nourriture des hôtels le dégoûtant, prétendait-il, et il voulait bien donner la préférence à la cuisine de ses amis Fernand.

Car Blanche Mésange et Fernand, pour lui, c’était désormais le ménage Fernand. Fernand tout seul! dans un fauteuil! Blanche, quoi? une petite cabotine, un lever de rideau! tandis que Fernand! peste! matin! maugrebleu! une future vedette! à la bonne heure!

Ainsi tout doucement la nébuleuse Blanche Mésange disparaissait dans le rayonnement d’astre du flamboyant Fernand. Et cela n’était pas sans lui faire un peu mal au cœur. Enfin!

--Tu permets, Mésange, que je te l’enlève une minute. Tu viendras nous retrouver chez Zimmer! acheva très vite Lourbillon en emmenant «son» Fernand, comme une proie.

Et Blanche, restée seule devant les grossières banalités de la répétition qui continuait, seule dans le noir, l’odeur de poussière, dans l’ânonnement des scies du jour, le tapotage du piano et les éclats brefs des observations brutales de Mariol, éclatant d’instants en instants comme des coups de revolver, Blanche eut une crise d’angoisse et songea:

--Il n’est encore rien. Il n’a pas encore vraiment débuté, et je n’existe déjà plus près de lui. Est-ce juste?

VIII

--Mon vieux, j’ai eu une idée mirobolante pour toi! déclara Lourbillon, qui entraînait Fernand sous le bras et qui, royal, sitôt sur le trottoir, arrêta: «Cocher! psst!...» une voiture.

--Chez Zimmer! et au trot!

Lourbillon s’était intronisé, d’autorité, le directeur de conscience, le conseiller d’existence, le mentor, l’ange gardien, le commissionnaire et le chevalier de Fernand. «Tu n’es pas imaginatif,» avait-il pris l’habitude de lui répéter, «et moi je le suis. Tu n’as pas d’idées, j’en suis plein; tu ne connais pas le monde où tu vas évoluer; moi, non seulement je le connais, mais encore, je le pratique. Laisse-toi conduire.» Et Fernand, assez mou de caractère, un peu dénué de volonté, caressé d’ailleurs dans sa vanité par les éloges enthousiastes que lui versait, à pleine bouche et continuellement, le vieux cabot, ravi d’avoir trouvé une machine à faire de l’argent sans se fatiguer lui-même, Fernand s’abandonnait complètement à la merci de son compagnon. D’ailleurs il n’avait point à se plaindre de la combinaison. Lourbillon choyait son trésor.

--Où allons-nous? interrogea Fernand.

Le cocher, flatté de conduire des «acteurs», avait enveloppé sa bête--qui souffrit de la faveur grande--d’un coup de fouet plein de fierté.

--Tu vas voir. Tu me remercieras.

Et sitôt le fiacre arrêté devant la brasserie et les voyageurs descendus:

--Monsieur Solness! présenta Lourbillon, voici mon ami Fernand dont je vous ai parlé, et à qui vous voulez bien faire la magnifique surprise en question!

Fernand considéra le généreux inconnu qui s’occupait de lui préparer une surprise magnifique. C’était un grand garçon blond, à la bouche hermétique et aux yeux bridés, complètement rasé et dont la figure, en cet instant, considérablement riante, épanouie et cordiale, devait au repos paraître rusée, close et inquiète.

--Solness, le peintre! expliqua Lourbillon avec feu;--tu sais bien! celui qui fait toutes les grandes affiches qu’on voit sur les colonnes Morris! et qui veut faire la tienne, pour tes débuts! hein, mon vieux!

Et il tapa, d’allégresse, sur les cuisses de Fernand, en extase.

Son affiche! une affiche! énorme! coloriée! qui serait son portrait, son image à lui, dans la rue! sur les murs!

Toujours lui! lui partout!

--Oh! monsieur!

--Oui!--confia Solness, d’une voix circonspecte--j’ai entendu parler de vous par M. Lourbillon, et par d’autres personnes aussi, du reste, (ceci fut dit légèrement, en passant, car Solness aurait été fort embarrassé de nommer les dites personnes, et pour cause!)--Il paraît que vous allez, d’ici à quelques jours, révolutionner le concert et faire courir tout Paris. Et je serais vraiment heureux d’être le premier à vous présenter à la foule, dans une épreuve avant la lettre, si j’ose dire, avant le grand tirage de la célébrité!

Il ajouta:

--Maintenant que vous vous appartenez encore, on peut causer avec vous! Plus tard, demain, quand vous appartiendrez au monde entier, on ne pourra plus. Il faudra vous demander audience.

--Oh! monsieur, jamais! protesta naïvement Fernand, projeté au septième ciel, et qui se sentait pousser des ailes.

--Oui, oui, on dit ça; on le croit même! et puis, quand la gloire est venue!...

Solness articula cela sans rire, avec un sérieux mélancolique, en homme qui a sondé l’ingratitude humaine et qui sait combien l’ascension du Capitole change les meilleures natures.

--Et ce serait une grande affiche, monsieur? interrogea Fernand haletant, et donnant libre cours à son unique préoccupation.

--Immense! hurla Lourbillon, et étendant aussi loin que possible l’envergure de ses longs bras maigres:

--Plus grande que ça!

--Un double colombier! glissa Solness; un placard qui tiendrait tout un côté de la colonne! Et puis, on la ferait balader par les hommes sandwichs et par les voitures réclames!

Fernand ne respirait plus. Pourtant, un moment, le sentiment logique que ce monsieur, si aimable, ne devait pas travailler pour rien, traversa son cerveau, et timidement:

--Mais, monsieur, cela doit vous coûter des frais!

Mais Solness eut le geste d’Hippocrate repoussant les présents d’Artaxercès.

--Monsieur Fernand, je vous prie! dit-il, entre artistes, on doit s’entr’aider. Je suis trop heureux de pouvoir, en quelque sorte, être un de vos parrains. C’est gracieusement que je ferai ma maquette, et mon exécution grandeur nature.

Maintenant, n’est-ce pas? pour les tirages et les éditions successives, vous vous arrangerez avec l’imprimeur. Cela ne me regarde pas. Mais, de grâce, de moi à vous, pas de question d’argent!

Et un tel désintéressement éclatait sur sa face rasée, que Fernand se sentit pénétré de reconnaissance et d’orgueil.

Ioris-Karl Solness, Danois d’origine, mais Pantinois renforcé, dessinateur, peintre et homme d’affaires, obligé de gagner sa vie et celle des siens, avait, un beau jour, tout comme un chercheur d’or, trouvé une mine.

Cela ne lui était pas venu en entendant chanter le rossignol, mais bien en écoutant chanter les mentons bleus des cafés-concerts. La naïveté enfantine de ces gambilleurs de flons-flons, amateurs de clinquant et de vacarme, collectionneurs de palmes en papier, de coupures de journaux et de portraits phototypiques, lui était apparue comme un terrain riche en minerai pour un exploiteur adroit et assez actif pour cataloguer toutes leurs vanités et en faire son profit. Et il avait su être cet exploiteur adroit.

Flatteur, insinuant et retors, sachant donner à sa physionomie les expressions de l’admiration la plus fervente ou de l’émotion la plus profonde devant n’importe quelle singerie du premier pitre venu, il avait pénétré derrière le rideau des music-halls et autres tréteaux. Il y avait récolté des commandes et moissonné une gerbe de documents hilarants.

Caricaturiste de talent, chargeant sans vergogne ses modèles,--toujours honorés et satisfaits, pourvu qu’on vît leurs traits sur les murs--il faisait à la fois sa réputation et sa fortune. Ses albums de croquis des célébrités du concert étaient comme autant de musées des horreurs; mais aucune de ces célébrités qui n’eût payé gros l’honneur de se voir, telle quelle, dans l’apothéose de l’affiche!

Les originaux de Solness se vendaient fort cher. De temps en temps, il organisait une exposition où la collection de ses victimes occupait plusieurs pans de murs, à la Bodinière ou en quelque autre galerie selected. Et les dites victimes, gommeuses aux épaules creusées de salières offensantes, ténors aux doubles mentons outrageusement soulignés, n’étaient pas les dernières à se payer, à beaux deniers comptants, leurs effigies, comme à plaisir déformées.

I.-K. Solness, à la suite de ces ventes, s’en allait à la mer, avec sa famille, en se tordant de rire.

Ainsi Fernand allait avoir son affiche par Solness!

Hors de lui, de joie et d’ivresse, et se figurant déjà--à regarder la Morris bigarrée de réclames de spectacles, plantée devant la terrasse de Zimmer--y voir sa tête resplendir, sa tête à lui, Fernand, avec ses yeux, ses oreilles et sa coupe de barbe (car il ne se faucherait jamais la moustache, c’était juré! Il n’était pas de ces cabots ordinaires qu’on emploie à toutes sauces!) enivré, donc, et joyeux, il éprouva quelque étonnement à constater la froideur avec laquelle Blanche Mésange accueillit la triomphale nouvelle!

Elle arrivait d’un pas calme, l’air plutôt attristé, dans son auréole de blondeur douce, dorée encore par le soleil qui demeure assez tardivement à cet angle du boulevard, et quand Fernand avec exaltation se précipita vers elle, la saisit par les mains, l’amena à la table et la présenta à Solness, en criant presque:

--Voilà M. Solness, le célèbre peintre, qui va faire une affiche pour moi!

Elle se contenta d’une brève inclination de tête et commanda au garçon un vermouth-grenadine, le bout du petit doigt appuyé sur le pommeau de son ombrelle, exactement comme s’il ne se préparait pas, sous la calotte des cieux, cette grande chose, cet événement de marque: une affiche de Fernand par I.-K. Solness!

Au reste, l’attitude de Solness vis-à-vis de Blanche fut dénuée de tout emballement, et quand Fernand et Lourbillon nommèrent leur compagne, «vous savez bien! qui était aux _Ambassadeurs_!» le peintre répondit:

--Ah! oui, parfaitement! avec un visage qui indiquait profondément que jamais le nom de l’amie de Fernand n’avait frappé son oreille.

Aussi Blanche éprouva-t-elle assez vite les prurits d’un appétit qui n’était peut-être pas aussi violent qu’elle voulait bien l’affirmer, et manifesta-t-elle le désir d’aller dîner.

Et comme Fernand, par politesse, et d’ailleurs enchanté de voir en face de lui le visage de son futur glorificateur, ne semblait pas aussi pressé de regagner la maison, elle émit un:

--Reste avec tes amis, si tu veux, moi je rentre! qui n’était plus d’une lune de miel.

--Du tout! du tout! rentrons!

Fernand se levait, serrait la main de Solness comme il eût étreint celle d’un père.

--Vous savez, les femmes!

--Mais oui, mais oui, parfaitement!

--Alors, à quand?

--Mais à demain! Si vous pouvez. Venez à mon atelier, rue Lepic, 10. Il faut que je vous croque sérieusement. Vos débuts sont tout prochains, je crois.

--Dans quinze jours.

--Raison de plus. Demain, à deux heures de relevée à cause de la lumière. Vous avez des méplats intéressants, là, dans les joues, que je ne voudrais pas rater. Madame!...

Solness, debout, s’inclinait, très correct. Le salut de Mésange au départ fut ce qu’avait le salut de Mésange, à l’arrivée, très court, très sec.

Et Lourbillon ne fut pas invité à dîner.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Minuit. L’heure des crimes ou des baisers!

Blanche et Fernand, couchés depuis un quart de minute, se regardaient autrement que de coutume. D’ordinaire, cet échange des yeux préludait à une naturelle et charmante ruée de ces deux jeunesses l’une vers l’autre.

Ce soir, Fernand dit:

--Comme tu as été désagréable pour Solness?

Et Mésange, les mains jointes sous son chignon, nettement étendue sur le dos, et nullement penchée vers son ami, répondit, les yeux maintenant au plafond:

--Est-ce que je connais ce monsieur?

--Mais il te connaît, lui!

--Ah! oui! drôlement! Est-ce que j’existe, moi? D’ailleurs il n’y a que toi, tu le sais bien!

--Pour toi, oui, j’espère! insinua Fernand, qui pressentant vaguement l’imminence d’une scène, coupait au court en insinuant son bras sous la taille nue de Blanche.

Cette manœuvre insidieuse obtint un plein succès. Blanche tressaillit toute et jeta brusquement ses bras autour du cou de son amant. Et bien des griefs furent oubliés.

Pourtant, une heure après, la lampe éteinte, cette simple et triste phrase sonna dans la nuit:

--Tu as de la chance, toi! on te fait des affiches!

IX

Le grand jour était arrivé.

Celui des débuts «sensationnels» de l’illustre Fernand aux soirées classiques du _Colorado_.

Car, désormais, Fernand était illustre!

Avant de s’être illustré lui-même, d’ailleurs. D’autres s’étaient chargés de ce soin.

L’affiche illuminante de Solness, dont les couleurs pétaradaient sur les colonnes Morris comme les mille fusées d’un bouquet de feu d’artifice, exhibait depuis une quinzaine, aux Parisiens éblouis, le portrait en pied de l’imminent triomphateur.

Bien cambré dans un habit bleu azur, à boutons d’argent, culotte amarante, bas de même et escarpins à boucles, Fernand, moustaches en croc, mèche ondulée et œil en amande, était présenté à l’admiration des foules par le bon faiseur. Il y avait déjà des cocottes à huit-ressorts qui rêvaient de lui.

Car l’affiche n’était pas seule à célébrer sa gloire. Des notes insidieuses, payées cher par la mère Langlet aux courtiers de publicité spéciale, racontaient dans les journaux des histoires attendrissantes.

Et tout un roman, de cape et d’épée, d’amour et d’honneur, courait les rues:

«Fernand, disaient les feuilles, n’était pas un cabot vulgaire, le baryton professionnel, l’ordinaire numéro des music-halls.--Dernier-né d’une grande famille, noble comme les Montmorency, mais pauvre comme Job, les siens ayant été affligés par des revers de fortune, Fernand,--ce nom cachait un nom devant lequel s’incline tout l’armorial de France!--était une fois, comme dans les contes de fées, tombé amoureux d’une princesse belle comme le jour...

»Trop fier pour accepter le rôle d’un coureur de dot, et jouer le personnage du jeune homme pauvre de Feuillet lui semblant d’une littérature un peu périmée, il avait résolu de ne devoir rien qu’à lui-même, et, comme dans les romans de chevalerie, de conquérir son amante à la pointe de son gosier! et dzim et boum!!

»Héroïquement, il avait rompu avec son monde, brisé toutes ses relations, fui les salons où l’occasion de rencontrer celle qu’il adorait lui était offerte. Prétextant un exode aux lointains pays, à la recherche de la Toison d’or, il avait disparu, sans hésitation, sinon sans souffrance... (Allons, tant mieux!...)

»Doué,--narraient toujours les gazettes,--d’une voix admirable et d’un talent musical hors ligne, il s’était en réalité décidé (l’art a ses paladins comme la guerre!) à vaincre l’adversité sur ce terrain du théâtre, si parisien et si moderne!»... Plan! plan! ra! ta! plan! fermez le ban!

La réclame avait été prestigieusement faite. C’est Antonin Mariol qui s’en était chargé. Et avec quel zèle, Seigneur! Et d’autant plus de joie que cela fournissait une occasion unique et plausible au démolissage en douce de Petrus, l’étoile masculine de la troupe actuelle--dont le succès énorme et le talent spécial, goûté du public, commençaient à agacer fortement la direction, qui rageusement se voyait dans l’obligation d’avoir pour lui des obligations et des égards... (ce qui est une source inépuisable de rancunes pour un directeur qui se respecte!) Quelle joie pour la mère Langlet et Antonin Mariol, de pouvoir, si Fernand avait du succès, asticoter, vexer, humilier et faire trembler le célèbre Petrus qui, depuis huit belles années, leur rapportait environ 80,000 francs de rente! On allait lui faire voir aussi, à celui-là, s’il était le seul et l’unique; est-ce qu’il allait les obliger encore longtemps à lui être reconnaissants?... Ces cabots ont tous les toupets! On avait engagé Fernand, il était là... tout nouveau, tout beau, tout neuf et tout frais. A lui nos cœurs. On allait voir ce qu’il avait dans le ventre... (S’il était creux... sait-on jamais?... ce brave Petrus serait encore salué dans la maison); mais si le nouvel arrivé, «l’Espoir», avait du succès, oh! alors, mon pauvre Petrus, attends-toi à tout! Pendant toute une saison, on négligera ta publicité, on fera le silence autour de toi, ta vedette maigrira, de petites lettres de rien du tout remplaceront les belles majuscules de jadis! La claque recevra des ordres formels... tu chanteras à 8 heures et demie, à l’heure solennelle des salles vides... on te défendra de bisser tes couplets... les programmes seront toujours trop longs; le régisseur, pour prendre l’air de la maison, deviendra insolent; le chef d’orchestre, par esprit d’imitation, sera maussade, tes camarades seront contents... Bref, on te fera «tomber». Ce qui en argot de théâtre signifie «étouffer un succès». Puis on te mettra le marché en main: partir ou rester à meilleur compte!