La Vedette

Part 9

Chapter 93,720 wordsPublic domain

--Pourvu que ça s’articule bien, je me f... du sens! affirmait-il, non sans fierté; ce à quoi Mésange répondait doucement:

--Tout de même, mon chéri, il vaut mieux que ça veuille dire quelque chose!

--Peuh! crois-tu? concluait Fernand en pirouettant sur les talons.

Et de rire.

Mais cette préoccupation qu’avait la jeune femme des nuances littéraires des textes, fut cause qu’elle put indiquer, à tout propos, des intonations justes, des inflexions appropriées que l’illustre chanteur n’aurait jamais trouvées tout seul.

--Blanche! elle m’en remontrerait! proclamait parfois Fernand avec étonnement.

Et de fait, privée des moyens physiques de l’expression, munie d’une faible voix aigrelette et sans timbre, presque gauche en scène, malgré sa grâce naturelle à la ville, Blanche Mésange était, certes, dans son petit doigt rose plus artiste que le mélodieux Fernand dans tout son corps avec ses belles cordes vocales!

Elle était surtout, et de beaucoup, plus intelligente que lui, elle avait beaucoup lu, beaucoup appris, beaucoup compris, et les quelques aventures d’amour de sa vie l’avaient toujours mise en contact avec des gens plus que moyennement instruits, auprès desquels elle avait appris à distinguer les différences, les modalités des mille choses de la vie; il en résultait une petite science d’observation, une habitude de spécifier, de classer, de mettre de l’ordre dans sa compréhension.--Elle ne faisait rien sans le besoin absolu de comprendre et ne se contentait pas des à-peu-près.

Aussi quelle ressource pour l’ancien ouvrier tailleur, sorti de l’école à onze ans et réfractaire aux cours du soir, d’une ignorance relative, qui rendait forcément son cerveau malingre! Il comprenait mal qu’une femme comme Mésange pût lui expliquer le sens du mot: «Saphique», qui se trouvait dans un couplet de Grandsec.

«J’assiste aux amours saphiques,» disait le poète.

Et gentiment Mésange expliqua que cela signifiait des amours illustrées par Sapho, une courtisane de l’antiquité qui avait les mêmes mœurs que Paulina du _Colorado_...

Mais Fernand, méfiant soudain, insinua, sournois, que c’était tout de même bizarre que Mésange sût la signification de «mots pareils,» des mots qu’on ne prononce pas tous les jours...

--Saphiques! répétait Fernand... Saphiques! comment peux-tu, toi, savoir ce mot-là!

--Ah! mais dis donc, sursauta Mésange, tu as l’air de dire que j’en suis aussi, de la corporation des Sapho!

--Tu en as peut-être été... sonda Fernand...

Du coup Mésange, honteuse et furieuse, fondit en larmes! Et Fernand, gêné de son ignorance et de sa brutalité, la prit tendrement dans ses bras, et la consola avec des tas de baisers!

Les études reprirent de plus belle.

Et cette femme qui paraissait bébête sur les planches, dont le répertoire faisait hurler les gens sains d’esprit, savait, de très exacte façon, donner un semblant de raffinement, d’élégance élevée, et presque littéraire, à des données de chansons piteuses à la lecture.

Elle savait comprendre, elle utilisait les effets et les indiquait à Fernand, élève soumis et zélé; mais elle aurait été incapable de les faire valoir elle-même.

Sans moyens d’exécution, elle était pourtant un professeur remarquable, et Fernand, ainsi préparé, seriné, remis de ses chagrins et de ses fatigues, fut prêt à débuter une seconde fois «dans ses œuvres», mentait l’affiche.

XVI

Il débuta! et cette fois empoigna la salle, et le succès.

Ça y était! Et cette fois, c’était la bonne! rien ne vint troubler sa joie glorieuse. La même salle le revint voir; les cocottes, les snobs, les journalistes, le populo, la mère Langlet, Lourbillon et Antonin Mariol, tous, tous, crièrent bravo! Tous venaient de lui ouvrir la voie de la Fortune.

Et pendant des semaines, des mois et des saisons, Fernand allait ne pas se fatiguer des interviews, des journalistes prenant d’assaut sa loge, faisant la nuit travailler les protes à célébrer sa gloire.

Des messieurs âgés et graves s’installaient, silencieux, sous les lampes sinistres des rédactions, pour rédiger avec soin les paroles relatives à des questions saugrenues auxquelles il avait consenti à répondre entre deux changements de gilets de flanelle...

La transpiration du succès...

La sueur de la gloire serait relatée elle aussi... N’était-elle pas la résultante de ses gestes?

Et les gestes d’un cabot auréolé comptent et font partie de ses attitudes.

Des années on verrait son nom s’étaler sur des savons, sur des bretelles, sur des cravates; une liqueur Fernand, un quinquina Fernand seraient lancés,--des commerçants, qui n’auraient pas fait le plus petit cadeau à leurs proches, combleraient Fernand d’envois de toutes sortes: Fernand partout et toujours.--Fernand grand conquérant de Paris, la ville la plus spirituelle du monde! de Paris, qu’il avait à ses pieds de cabot ignorant, pâle reflet d’une petite Mésange frisée. Paris, la ville attendue, souhaitée par des milliers de cerveaux savants, en ébullition constante pour la conquérir; Paris vers qui tous les efforts se tendent, tous les désirs aspirent; Paris-Reine, Paris-Madone vers qui tant de milliers de mains se joignent; Paris joyeux, Paris triste, Paris d’Art, Paris de Travail, Tout Paris était à lui! Il en était le Maître, l’Idole et le Roi.

Et quand sa liberté, emprisonnée par un contrat sérieux et étrangleur, serait dégagée de ses entraves, d’autres millions de gens, fournis par l’Amérique, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Autriche et tous les autres coins du monde, accouraient battre des mains. Oui, on pouvait le blaguer, n’empêche que les faits étaient là, et qu’on le voulût ou non, que les jaloux fussent ou non décidés à reconnaître «son importance», elle existait! Et ce ne serait pas une des moindres joies de Mésange, de constater toutes les polémiques que Fernand susciterait, toutes les légendes idiotes qu’on ferait circuler sur son compte, toutes les lubies baroques de cabot hautain qu’on lui attribuerait: autant de mensonges, d’inventions malveillantes. Et Mésange, du haut de son bon sens, ferait voir à Fernand le grotesque des dessous de son succès... Quels rires à l’arrivée des lettres anonymes! Ce qu’on s’esclafferait! C’était la preuve irréfutable du succès, toutes ces rosseries sournoises, faites par des gens qui ne se payaient même pas le luxe de les avouer!

Mais la joie du succès était telle, si intense, si grisante, et l’argent qui en découlerait servirait à s’offrir tant de bien-être, de luxe et de plaisirs! Qu’il ferait bon vivre et chanter! Qu’il serait bon d’arriver toujours chez Mésange, les mains, les poches pleines de petits présents qui feraient rougir Mésange de plaisir!

Et des gens pourraient trouver cela excessif, des journalistes pourraient crier au ridicule, et blaguer le chanteur et l’engouement du public, les camarades pourraient déclarer que c’était un succès de passage... Fernand, qui saurait à peu près tout ce qu’on écrirait et raconterait de lui (car il comptait se tenir très au courant), dirait, calme, très souriant: «Laissez faire. N’empêche que des masses d’individus se sont dérangés pour m’entendre... que des foules prennent des dispositions pour arriver à l’heure où je parais... que des dîners se précipitent... que des gens s’endimanchent, que des femmes se font belles, pour venir le soir me fêter... que des cochers sont hélés, et frappent leurs chevaux pour les faire arriver à temps au _Colorado_... que huit jours à l’avance se projettent, entre amis, des parties du soir pour aller en groupes m’applaudir... que des milliers d’ouvriers lâchent leur travail de meilleure heure, que des aristocrates pressent leurs larbins de les servir.

C’était vrai! Toute la bureaucratie lâchait ses brasseries pour lui, les boutiquiers fermaient plus tôt; tout cela, additionné depuis quatre années, représentait des millions d’êtres, pétrisseurs de sa gloire, enthousiastes de sa personne et de son talent! Que ceux qui le blaguaient essayent un peu pour voir... Il n’était pas breveté... que les autres en fassent autant!

Ah! qu’ils étaient loin ces ciseaux de culottier d’il y a quatre ans! Et Fernand, gonflé, ivre de joie, promènerait Mésange, bijoutée et habillée comme une duchesse, et le soir, après chaque représentation où la foule l’acclamerait joyeusement, Fernand presserait Mésange dans ses bras, disant: «Tiens, écoute-les... Es-tu contente?»

Et comme, déjà, il le lui demandait ce soir...

--Bien sûr, répliqua Mésange, étonnée qu’il ne calmât pas son enthousiasme du succès. Bien sûr, que je suis heureuse!...

Mais elle ne disait pas la vérité vraie... Quelque chose d’obscur... un petit goût d’amertume lui montait aux lèvres... Non, non, Mésange n’était pas heureuse!

XVII

Lourbillon s’était mué en gentleman. Il se vêtait de costumes d’un anglicanisme et d’une coupe à faire pâlir notre Le Bargy national. Le vieux comique avait enfin trouvé sa voie: ne rien faire en s’agitant beaucoup. Il virevoltait, comme une guêpe enfermée de l’aube au soir, il filait par les rues, s’occupant de son protégé et de ses affaires d’intérêt. Rendons-lui cette justice: Fernand aurait trouvé difficilement ami plus dévoué et plus désintéressé. Il marchait dans le sillage du jeune triomphateur avec une modestie et un dévouement de postulant au prix Montyon. Il aurait pu s’engager comme trompette dans la fanfare de la Renommée. A lui seul il faisait plus de publicité effective au débutant que tous les réclamistes de la presse parisienne.

Lourbillon allait clamant la gloire de son ami par les cafés et brasseries métropolitains. Son éloquence chaude mobilisait chaque jour plus de spectateurs pour le _Colorado_ que l’apposition sur les colonnes Morris de deux cents quadruples colombiers.

En sus, il était malin comme un ouistiti et de bon conseil. Il savait dénicher les cachets supplémentaires rémunérateurs. Fernand avait du pain cuit d’avance; grâce à l’ex-comique, on le sollicitait au faubourg Saint-Honoré pour chanter ses œuvres, dans les soirées mondaines.

Ce fut au cours d’une de ces soirées chez la vieille et ancienne professionnal beauty duchesse de X***, habitant un élégant entresol de l’avenue du Bois, que Fernand vit tomber en miettes les nombreuses illusions qu’il avait sur «le monde,» le vrai, le grand!

La duchesse recevait le gratin de Paris, ce soir-là, et quelques artistes en vogue avaient été priés de venir assister la maîtresse de maison à distraire un troupeau élégant, ô combien! de gens cérémonieux et de coupe irréprochable, mais dont les conversations devaient avoir si peu de saveur, qu’on en était réduit, quand on les avait chez soi, à demander du secours à quelques amuseurs professionnels... afin sans doute de combler les silences, ou de pourvoir à la facilité des échanges de banalités.

C’est beaucoup demander à des gens qui n’en ont point l’habitude de se suffire à eux-mêmes; aussi, ce soir-là, était-il venu quelques masques hilarants de la Comédie-Française, une série de chansonniers montmartrois suivis de Gilette Norbert (une vieille amie de l’auteur de ce livre), grande femme maigre, assez laide de visage et de forme, dont le chignon rouge sembla ravir l’auditoire.

A son entrée, un murmure reconnaissant l’accueillit, les femmes se trémoussèrent, les hommes se calèrent, attentifs... et Fernand, lui aussi, constata que cette chanteuse, car c’en était une, était attendue et désirée. Que chantait-elle donc? Qu’interprétait-elle? Des auteurs anciens? De grands et nobles poètes? Quelle hauteur avait donc le frisson d’art qu’elle allait donner pour que toutes ces femmes d’un monde fermé, aux relations «d’exception,» de distinction pincée, de tenue hostile, fussent détendues, épanouies à l’avance, pour que tous ces hommes, leurs maris, leurs amants, les vieux, les jeunes, les engageassent par de petits signes des yeux, des gestes, du coude, à bien ouvrir leurs oreilles... leurs nobles oreilles!

Mais la chanteuse, après avoir pris tout son temps, toutes ses aises, s’accota au piano... gainée d’une longue robe de satin vert Nil, couleur voulue, étudiée, pour composer son ensemble à l’instar des affiches gueulardes que sa manie de la réclame quand même avait inspiré à Cab, le dessinateur des «Cent mille Albums».

D’un petit geste souriant, elle fit signe au pianiste qu’il pouvait tapoter...

Un regard circulaire très lent, sur l’auditoire, fixa le choix du répertoire qu’elle allait leur servir... et du fouet de ses vilains petits yeux, de la blague de sa grande bouche, du flegme de ses longs bras croisés, noirs et tranquilles sur son ventre plat, elle nasilla, follement amusée, les gestes de caricature des «Vernis,» «Leurs adultères,» «Sainte Galette».

--Je terminerai par la satire bien parisienne du ménage à trois. Et elle annonça: «Les P’tits Cochons!»

Alors ce fut du délire: «Encore! Encore! Bravo Gilette!» Mais elle avait à filer ailleurs, dit-elle... On l’attendait chez la comtesse de Blaguapart... La vérité c’est qu’elle allait tout bêtement se coucher et n’avait nulle envie de s’éreinter le larynx!

Et ce fut au milieu d’un brouhaha flatteur que la grande femme laide et maigre traversa les salons de la vieille duchesse de X***, rieuse et farceuse, comme enchantée d’en avoir fait une bien bonne!

Après le départ de la chanteuse, un entr’acte de quelques minutes permit au noble faubourg d’aller se rafraîchir au buffet somptueusement servi.

Une ambassadrice, jolie comme un cœur, blaguait en un argot exquis des vieilles dames qui se faisaient remarquer par des chairs flicflottantes et rouges, arrivées en retard irréparablement décolletées, enguirlandées de pierreries, de fleurs, de plumes d’autruche, dont les frisottages des faux toupets de ces douairières étaient hérissés!

Ah! les horreurs molles, étalées, ballottées sous les lustres féroces, que leur vieille impudeur exposait aux quolibets des hommes, aux grossièretés de mâles!

Était-ce par élégance qu’elles exhibaient ces nudités pitoyables, devenues impudiques par la laideur? Est-ce là «la distinction mondaine?» Zut alors!

Puis venaient les jeunes femmes, poupées de salons que l’oisiveté déprave, luttant d’une façon attristante avec les cocottes qui leur chipent leurs maris, ayant le même couturier que ces joyeuses,--et la même lingère surtout... Procédés sournois d’une galanterie inavouée, si misérable, si pitoyable! Et ces maris si vains, si naïvement heureux des airs équivoques de leurs femmes, de la tentation qu’elles aiguisent autour d’elles et qui leur donne, à eux, des airs de parer la jument pour qu’un autre l’entraîne.

Toutes ces femmes bien nées, aux lèvres de courtisanes... qu’un bâton de fard fait tentantes et parées pour l’amour.

Pour qui tous ces frais? Pour la joie de plaire? A qui? à leurs maris? Rien qu’à leurs maris?

Hum!

--Il y a des façons moins vulgaires de soigner sa beauté, et on peut rester une femme appétissante, soignée et jolie, sans employer les trucs raccrocheurs des demoiselles tarifées, pensait Fernand, stupéfié de tout ce laisser-aller élégamment pervers.

Alors, c’était ça, le grrrand monde?

Fernand sortit de cette maison absolument épaté!

Le lendemain Lourbillon intriguait pour que son ami fût prié au ministère de l’Agriculture, où allait se donner une grande fête officielle. Son rêve était de faire entendre Fernand entre Coquelin Cadet et Moreno. D’ailleurs, il ne doutait pas que «son poulain» n’en bouchât une surface copieuse à Son Excellence et à ses invités.

Et, qui sait?--Lourbillon avait toutes les audaces,--le ministre remarquerait peut-être que la boutonnière du poète-musicien-interprète était vierge encore de tout ruban violet. Les palmes académiques hallucinaient, bien que discréditées, l’excellent homme.

Peu de jours après qu’il eut conquis le public, l’ancien tailleur socialiste fut averti par son Mentor qu’il allait recevoir, dans la journée même, la visite de Pluvieux, le plus roublard des éditeurs du café-concert.

Ça, c’était la consécration définitive. Pluvieux n’avait pas pour habitude de se déranger pour rien. Il fallait qu’il fût bien certain de l’avenir du débutant pour tenter une démarche. Il n’aimait pas à faire les premiers pas. On allait à lui, humblement, car c’était un lanceur habile. Au moins en avait-il la réputation.

Il arriva sur le coup de cinq heures chez Blanche Mésange, où Fernand continuait d’élire domicile.

Pluvieux était un petit bonhomme dans la banlieue de la quarantaine. Il était blond, pâlot, effacé, avec des yeux de porcelaine de Sèvres. Il donnait la sensation d’avoir macéré dans l’eau du fleuve Seine pendant de longues heures. Il avait l’air humide des personnages silhouettés par Ibsen. Son cheveu était pauvre et décoloré; les vêtements, qui flottaient sur sa chétive carcasse, semblaient émaner de quelque Temple, costumier de la misère faubourienne. Pluvieux suait la déveine et pourtant, à tout coup, il mettait dans le mille du succès. Pluvieux avait l’air stupide et il était très sondeur; il avait l’air pauvre et était riche. Pluvieux était la contradiction faite homme. Il était retors et fourbe. Il était timoré à l’excès et passait pour un hardi compère. Il affectait la franchise et mentait à bouche que veux-tu. Il était avare sordidement, ce qui ne l’empêchait pas, dans des coups de générosité fous, d’acheter très cher des refrains qu’il enterrait dans ses cartons. Il achetait de la musique pas toujours pour en tirer profit, le plus souvent pour qu’un confrère ne profitât pas de l’aubaine. C’était un drôle de coco que l’olibrius dénommé Pluvieux.

La réussite complète, trop brusque, a pour propriété de troubler les cerveaux les mieux aménagés. Fernand payait son tribut à la vanité. Fermement il s’imaginait être l’auteur des machines qu’il chantait. On commence à mentir aux autres et un jour, pris au trébuchet, on se ment à soi-même, on trompe sa conscience comme une femme qu’on aime encore.

Aussi est-ce au piano que Pluvieux trouva le triomphateur. Fernand eut été fort empêtré si on lui avait demandé de jouer _Au Clair de la Lune_ ou _J’ai du bon Tabac_, mais s’imaginait que cela faisait bien d’avoir l’air de malaxer l’ivoire.

L’éditeur, malgré ses apparences de noyé, était fin comme du papier à cigarettes ambré. Il devina la pose et le mensonge.

--Toi, mon gaillard, tu veux m’épater; ça ne prend pas, tu sais. Tu connais la musique comme moi le sanscrit. Fais-tu les paroles de tes chansons? voilà ce qu’il faudrait savoir.

Il sut très vite.

--Vraiment, mon cher auteur, ce serait un peu puéril de vous faire des compliments; toutes les feuilles publiques débordent d’éloges mérités.

C’est ainsi qu’il préambula.

Fernand prit un air modeste, il eut un sourire idiot, avec la bouche plissée et serrée comme une bourse de roulier.

--Oh! protesta-t-il, la presse exagère et mon talent et mon succès.

--Mais non, mais non. Surtout gardez-vous bien de dire cela à l’éditeur que je suis: la canaille de Pluvieux, comme ont accoutumé de dire vos charmants confrères en chansons.

--Croyez, monsieur...

--Arrivons au fait. Vous n’avez pas besoin d’argent, heureux veinard?

--Je ne saisis pas très bien...

--Hypothèse née de ce que je sais que vous n’avez, depuis vos débuts, fait aucun effort pour placer votre marchandise.

--Ma marchandise? questionna Fernand littéralement abasourdi.

--Pardon, vos œuvres! rectifia en souriant Pluvieux. Dans la corporation nous ne sommes pas très respectueux.

--Et vous désirez?

--Acheter votre répertoire, simplement.

--C’est que j’ignore tout de ce genre d’opérations, balbutia le jeune homme.

--Moi, je m’y entends un peu, insinua Lourbillon. C’est pourquoi j’ai prié M. Pluvieux de venir te voir. Pour que tes créations deviennent populaires, il faut qu’elles soient éditées.

--Voilà qui est parier d’or. Maintenant, parlons d’argent. Combien voulez-vous?

--Vous me prenez sans vert, protesta Fernand.

--Je l’espère bien, si je vous laissais à vos réflexions et aux conseils de vos intimes, demain vous me réclameriez le Pactole; et j’avoue en toute humilité que je ne le porte pas sur moi ni dans ma caisse. J’ai peu de temps à perdre, réglons ça vite et bien.

--Mais encore...

--Voilà, je considère que vous serez de vente pendant trois ans.

--Vous dites?

--Je veux dire, tout au moins, que votre succès a pour trois ans de vitalité dans le ventre et qu’il faut en tirer profit dans ce délai.

Fernand était mortifié, il renacla.

--Je suis tout jeune.

--Heureusement. Dans trois ans, vous aurez certainement plus de talent, si c’est possible, vous posséderez plus d’acquis, mais Paris vous aura assez vu. Vous serez le joujou dont l’enfant est las. Partez de ce principe: le spectateur est un gosse, un sale gosse; aujourd’hui, il vous fait risette; demain, il pleurnichera rien qu’à vous voir.

--Vous n’êtes guère réconfortant, protesta avec un peu de tristesse Fernand.

--Pluvieux est un malin, rigola Lourbillon, et qui ne ne veut pas s’engager pour l’éternité.

--Vous l’avez dit, sympathique comique. Résumons-nous. Aucun éditeur ne vous a fait d’offres fermes.

--Non.

--Mes confrères sont des crétins. Pour l’instant, vous êtes l’auteur dont les couplets se vendraient comme des petits pains. Nous avons déjà perdu beaucoup de temps. J’étais à la campagne, malade. C’est ce qui explique ma visite un peu tardive. Enfin, il n’y a pas encore de temps perdu; à l’ouvrage!

Fernand avait les méninges brouillées par la faconde de ce petit bonhomme à mine éteinte qui vibrait, s’agitait comme écureuil en cage.

--Combien avez-vous de créations jusqu’à ce jour? demanda Pluvieux.

Le chanteur se remémora des titres.

--Une douzaine environ.

--Bon. Tout le paquet doit être en vente dans deux jours.

--Mais vous n’y songez pas, insinua timidement Lourbillon, le temps de graver les planches, de dessiner les couvertures, de tirer les petits et les grands formats, cela m’apparaît comme impossible.

Le vieux cabot n’était pas fâché de faire parade de ses connaissances techniques. Il étonnait Fernand et lui prouvait qu’il pouvait utilement défendre ses intérêts, et il se proposait de discuter ultérieurement la question gros sous avec Pluvieux.

Sec comme un ressort qui se brise, l’éditeur déclara:

--Après-demain, vos douze chansons seront appendues aux vitrines des libraires. Les illustrations seront faites par des maîtres dessinateurs. Vous serez bien servi, comptez sur moi. J’ai fait d’autres tours de force que celui-là. Pour ce qui est de la question pécuniaire, pour qu’elle ne puisse pas nous entraver, voilà ce que j’ai à vous proposer. Voici un traité par lequel vous vous engagez à me céder vos œuvres pendant trois ans consécutifs. Le prix?

--Dame!

--Je ne veux pas vous ficher dedans; nous allons introduire une clause restrictive dans le papier qui vous laissera libre de reprendre votre signature et votre parole si je ne vous donne pas la somme qu’on vous offrira par ailleurs. Est-ce entendu?

Pluvieux, en cette minute, parlait avec la décision d’un généralissime. Il avait un peu l’air d’un Napoléon subalterne, dictant un plan de bataille à son état-major--d’un Napoléon qui aurait été exposé pendant quelques jours sur une dalle de la Morgue, par exemple.

Fernand ne trouvait rien à objecter à la proposition de Pluvieux qui semblait, a priori, fort honorable. Il consulta du regard le fidèle Lourbillon qui, avec une extrême discrétion, opina du chef.

Qu’est-ce qu’on risquait!

Oh! peu de chose; être roulé comme un vulgaire chapeau d’auvergnat. Pluvieux possédait plus d’un tour dans son sac. Il avait le génie du traité, des bons petits traités qui ne montrent pas de fissure, qui semblent faits entièrement au profit du bienheureux auteur, charmé, reconnaissant envers ce petit manteau bleu des doubles-croches qui se dépouille, comme un généreux saint Martin, pour enrichir rimeurs et croque-notes.

Mais toujours, dans un paragraphe obscur, se glissait une clause de rien du tout, semblable au ver dans un fruit, qui permettait au financier Pluvieux de se dérober, si tel était son intérêt.

Il savait «y faire», comme on dit à Pantruche-sur-Seine.