La Vedette

Part 2

Chapter 23,644 wordsPublic domain

Blanche Mésange fit la lippe, oh! une mignonne lippe d’enfant boudeur, et elle murmura, en tapotant des doigts une valse vague sur le marbre de la table:

--C’est dommage!

--Pourquoi?

--Pour rien! si vous êtes heureux comme cela...

--Heureux! sursauta Fernand qui s’enflamma tout d’un coup: je ne dis pas que je suis heureux! Est-ce que nous autres, les travailleurs à gages, nous pouvons être heureux? Toujours à la merci de la sottise des patrons qui nous font payer leurs gaffes commerciales et rognent sur nos salaires quand, par leur faute, leur clientèle diminue! Heureux! Est-ce qu’on peut être heureux dans une société où l’injustice règne et où les petits sont éternellement mangés par les gros!

Il s’animait en parlant, le sentimental «romancier» de tout à l’heure. Ses yeux noirs s’aiguisaient de pensée, et sa moustache frémissait sur la ciselure délicate de sa lèvre supérieure.

--Jeune homme! prononça Lourbillon avec autorité, vous faites de la politique!

--Ah! ouiche, j’en ai fait, mais ça m’a passé, et ça n’est pas près de me reprendre!

Il donna un coup de poing sur le guéridon.

--Les hommes sont trop bêtes, aussi! Vous savez... non, vous ne savez pas, mais enfin vous pourriez savoir qu’il y a eu, voici huit mois à peu près, une grève des ouvriers tailleurs. A la fin, ces exploités se révoltaient. Ils demandaient une garantie, leurs places assurées, un minimum de travail et l’abolition du marchandage! Je peux dire que j’ai été l’organisateur du mouvement et le porte-parole de tous mes camarades. Ah! bien, oui! ils m’ont tous lâché au bon moment! et c’est à grand peine que j’ai pu trouver à me caser, après! Aussi, ni, ni, c’est fini! J’ai soupé de l’apostolat!

Blanche Mésange ouvrait sur l’orateur des yeux bleus énormes. C’est qu’il était épatant, ce garçon-là!

--Madame, messieurs, il est l’heure. On ferme! vint annoncer le garçon rompant le charme.

--Bon, bon! on s’en va! Laissez! fit Fernand, en arrêtant la main de l’incomparable comique qui se préparait à payer. Il continua:

--Je suis trop content de ne pas vous avoir trop ennuyé avec mes chansons pour ne pas vous demander de me laisser en plus le plaisir de vous offrir quelque chose!

Sur le pas de la porte, Fernand serra les mains de Lourbillon et de Blanche. Un fiacre passait à vide. La jeune femme l’arrêta.

--Au revoir, monsieur Fernand! jeta-t-elle en montant en voiture. Mais rappelez-vous ce que je vous prédis. Vous serez peut-être un jour notre camarade à nous! Où veux-tu que je te dépose, toi, Lourbillon? Allons! grimpe! Au revoir, monsieur;... et les yeux accrochés sur le sourire éclairé des trente-deux dents blanches de Fernand, Mésange prit dans sa menotte dodue et lisse la main souple et fine du jeune homme qui tressaillit au contact de cette gaîne de chair moite et chaude.

Fernand resté seul regagna vite son logement. Il était une heure du matin, sapristi! et il lui fallait se lever à six heures.

Dans le fiacre qui emportait les deux «principaux artistes de music-hall,» Lourbillon, goguenard, glissa à Blanche Mésange, en allumant sa cigarette:

--Hé! hé! dis donc! est-ce que ce ne serait pas le fin pépin qui pousse... tu l’as beaucoup regardé, ce Fernand?

--Tu es fou! protesta Blanche. Moi? Tu sais bien qu’il n’y a rien à faire pour personne!

--Il ne faut pas dire: «Fontaine...»

--Tiens, tu m’assommes. Tais-toi. Je dors!

Elle se rencoigna, en effet, dans le fond du coupé. Mais elle ne dormit pas. Elle rêva.

II

Boulevard Saint-Denis, presque au coin du faubourg, à deux pas de la porte Ludovico Magno, c’est le Café de la _Chartreuse_.

Un café? Sans doute! puisque des garçons en tablier blanc y servent, quand on les leur commande--rarement!--des consommations; puisqu’on y voit une caisse et une caissière, des tables, des chaises, des banquettes et un gérant.

Mais surtout, c’est la petite Bourse des cabots, le dock de la miseloque, la halle aux mentons bleus!

Faces blêmes, aux nez pincés, aux lèvres glabres, bouches molles grimaçantes, yeux éraillés, pâleurs et maigreurs, angoisse et famine, odeurs d’estomacs creux et vides, foulards sales cachant du linge usé et douteux, ce sont les joyeux comiques sans emploi, les rigolos sur le pavé, les chanteurs, les diseurs et les danseurs excentriques, tous ceux qui le soir, aux lumières, demain peut-être, en quelque bouiboui, dispenseront le rire et la joie à un public qui les croit heureux et qui les envie...! Pitres malades, paillasses moribonds, faites les beaux, vous aurez du sucre...! Cabriolez sans cesse et recabriolez... c’est vous la gaîté qui passe!

Et ils viennent là, chaque jour, à la _Chartreuse_, en quête d’un engagement possible, à l’affût de l’imprésario providentiel qui entre dans la boîte, en coup de vent, ayant besoin pour Calais, pour Saintes ou pour Brive-la-Gaillarde, d’un monologuiste, d’un romancier ou d’une gommeuse.

Car il y a les femmes, aussi.

Pauvres filles!

Livides, dans la cruauté du grand jour, le sourire comme obligatoire, fugitif ou figé, rougi au raisin, blafardes de poudre de riz à bon marché, les paupières bleuies, les yeux en lunettes noircies au crayon, elles attendent, elles aussi, debout sur le trottoir, le bon plaisir du barnum qui voudra bien utiliser les restes d’une jeunesse qui file et d’une voix qui s’éteint.

En plein hiver couvertes à peine de maigres corsages ou de chemisettes claires, au cœur de l’été étouffant sous des manteaux de vieilles fourrures, souvenirs de jours plus prospères, mais toujours casquées de chapeaux ronds, à plumes tumultueuses ou à rubans ébouriffants, posés sur des cheveux sauvagement frisottés et brûlés par le fer; parées d’une bijouterie puérile et désolante!

Des petits ronds de porcelaine bleue, entourés d’une verroterie blanche, leur donnent l’illusion d’avoir les oreilles égayées de turquoises et cerclées de diamants!... Enfantillages!

Toute cette série de flèches, de losanges, de cœurs Lère-Cathelain s’étale triste et terne sur les poitrines. Les croissants surtout, les croissants sont en faveur... Pauvres croissants de toutes ces Dianes revenues bredouilles et désolées de toutes les chasses, dont l’homme est bien le dernier gibier!

Qu’une extrême et méticuleuse simplicité leur irait mieux que tous ces faux miroirs auxquels ne se prennent plus les alouettes!...

Leurs teints, couleur de dragée violettement rosée, ne cachent pas sous les fards les petits sillons creux de leurs soucis, de leur angoisse des lendemains: leur maquillage, hélas! ne sait tromper personne, il n’est que la voilette de leurs peines, il n’en est pas le masque.

Et tous ces fiers efforts de dissimulation stigmatisent sur leurs bouches vermillonnées la pudeur de la souffrance... et c’est pour cette pudeur-là, qu’il faut les estimer et les aimer, les braves cabots, et ne point blaguer aigrement leurs naïves vanités, leurs puérils orgueils, dans lesquels ils se forgent des compensations!

Écoutons-les, sans ironie méchante au coin de la lèvre, sans hochements de tête et sans haussements d’épaules, raconter, fièvreux, leurs prouesses, imaginer des conquêtes et des triomphes!

Qu’ils parlent d’eux, qu’ils croient surtout, qu’ils croient longtemps, longtemps, à leur gloire, à leur talent, et surtout au bonheur inestimable du succès... Quand ils en auront, ils n’y croiront plus!

Et tout ce monde, serré à n’y pas laisser tomber une épingle, encombre le trottoir devant la terrasse du café de la _Chartreuse_. Et ce sont des rires, des papotages et des histoires!

Car, ni eux ni elles n’avoueraient pour rien au monde leur détresse, et tel qui n’a pas mangé depuis la veille midi, narre avec force détails un souper dont il fut, soi-disant, le boute-en-train, hier, cette nuit, à l’Américain. Avec des femmes! à la roue! Tandis qu’une énorme brune, aux chairs croulantes, aux yeux ternes, toute la figure abominablement lassée et triste, raconte, dans un groupe, qu’elle a refusé, pas plus tard que ce matin, cinq louis à un vieux dégoûtant qui voulait l’embrasser en pleine rue:

--«Tu comprends! je n’en suis pas encore à cinq louis près, heureusement!» Et patati et patata...

Mais les conversations ralentissent et tout à coup, une femme crie: «Tiens! Stellaire qui passe! on répète à l’_Eldorado_!» et toutes de courir et de regarder, ah! de quels yeux brillants! les heureuses, les veinardes de la corporation, calées dans leurs victorias, en grand tra la la de toilette tapageuse, et qui, payées à raison de 40 à 50 fr. par jour, dépensent 100,000 par an!

...--En a-t-elle, hein? de la chance, cette Stellaire! Avec sa figure sabrée, au milieu, d’une fente énorme qui lui sert de bouche, ses yeux fins, longs et étroits d’angora qui guette.--Une tête de jeune chatte égyptienne qui aurait quitté les gouttières d’Égypte pour celles de Montmartre!--Une Cléopâtre de bastringue!--Elle a l’air dégringolée d’une pyramide et de poser «le profil» pour illustrations de sarcophages! Piges-tu, dans cent ans, quelle momie!--Les quolibets s’arrêtent là, car si Stellaire a des envieuses, elle n’a pas d’ennemies, on la sait gentille et bonne camarade.

Seule, la mère Cégain ronchonne, elle pense qu’avec l’argent d’une seule robe de Stellaire, elle aurait tout une garde-robe propre et à la mode qui aiderait bigrement à son placement dans une bonne petite boîte... au lieu de cela, elle se crève dans le jour à ses cartonnages, des boîtes à coller à vingt-cinq sous la douzaine.

Heureuse encore de les avoir! car, lorsque le carton chôme, les gosses manquent de tabliers et de bottines; c’est pas ses cachets de 8 à 15 francs qu’elle attrape tous les dimanches dans la banlieue de Paris qui peuvent faire face à tout! Son mari, petit employé, ne gagne pas 10,000 francs par an... et, dame, elle est bigrement contente de toucher tous les samedis les 25 ou 30 francs de ses petits cubes.--Le dimanche soir, après la lessive faite du linge d’eux tous, elle file vers les Asnières, ou les Raincy, débiter, avec succès ma foi, les chansons mises à la mode par une paire de gants noirs 6 ¾ chevreau glacé de la Scala. Une vraie brave femme, cette mère Cégain, bûchant, trimant, élevant ses quatre gosses avec joie et gaîté, la parole leste et gauloise, une Madame Sans-Gêne alerte, courageuse et vivante comme le faubourg qu’elle personnifie de si amusante façon. Ah! la digne et brave petite femme! Elle attendait ce jour-là un arrangeur de concert qui ne vint pas! Six heures sonnaient à la bedaine du nègre.

Lourbillon, étendu nonchalamment sur trois chaises,--le derrière sur l’une, le pied allongé sur l’autre et le bras étreignant amoureusement le dossier de la troisième,--Lourbillon voyait la vie en rose, à travers l’absinthe-grenadine de nuance fraise écrasée que le garçon venait de poser devant lui.

Lourbillon, du reste, était beau. Beau comme un symbole.

Mal rasé, en sorte que sa barbe, assez forte, lui sortait de tous les coins du visage en petites pointes bleues et offensives, la face remuée et plissée incessamment d’une infinie quantité de tics, qui donnaient à son masque la perpétuelle agitation d’une figure de singe, il était chaussé d’espadrilles, et coiffé d’un chapeau haut de forme à bords plats, cavalièrement incliné sur l’oreille.

Une énorme cravate écossaise égayait follement son complet beige à grands damiers. Et, de moment en moment, il laissait de son avaloire édentée tomber quelques récits et apophtegmes que recueillaient d’autres privilégiés, mais de moindre importance apparemment, installés dans ses environs.

--Monsieur!--proférait-il, en s’adressant à un vieux personnage tout décrépit, qui se trouvait à sa droite et qui, d’ailleurs, semblait sourd, car il écoutait béatement sans manifester la moindre approbation ni la plus petite opposition,--monsieur! quand je chante! c’est un silence: en entendrait pousser le gazon!

--Tenez! un soir, à Tours, des jeunes gens,--mon Dieu! je ne leur en veux pas à ces gamins, ils avaient peut-être bu, et puis, sans doute, ils ne savaient pas que c’était moi qui chantais...--Bref! des jeunes gens avaient fait quelque bruit pendant que j’étais en scène. Monsieur, on a voulu les jeter à la Loire!

Il fit une pause et ajouta:

--C’est comme cela que se font les révolutions!

Mais, tout à coup, cette fois sans s’arrêter à considérer quel effet son récit avait pu produire sur l’apathique vieillard, Lourbillon se dressa sur ses espadrilles et d’un moulinet double de ses deux grands bras, il imita le télégraphe optique, à l’adresse d’un jeune homme, qui, à ce moment, passait sur le boulevard.

--Eh! Fernand! Monsieur Fernand! hurlait-il, en même temps, de cette criarde voix, dont, à l’entendre, il eût entraîné le peuple à des destinées meilleures.

Le jeune homme se retourna à ce fracas, reconnut Lourbillon, sourit, et se dirigea vers le café. C’était bien le Fernand de la Fauvette de Ménilmontant.

Toujours svelte, élégant, avec sa fine tête brune. Seulement, il portait le bras droit en écharpe.

--Qu’es à co? s’enquit Lourbillon en lui faisant une place à son côté.

--Peuh! rien! expliqua Fernand, un bras démis, ça n’est pas grave!

--Mais, cher ami, vous ne pouvez pas travailler avec ça!

--C’est justement ce qui m’embête, car ce sera encore long à se remettre, m’a dit le médecin. Et dame! vous pensez, mon patron n’a pas attendu au lendemain pour me rendre à ma belle liberté! Quand un outil est cassé, on le jette, pas vrai? Je suis jeté! Et voilà!

Fernand parlait avec amertume. Il poursuivit:

--Vous avez de la chance, vous autres! Un bras démis n’empêche pas de chanter! Moi, c’est la dèche d’ici quelques jours! Et la noire, vous savez! Allez donc tenir les ciseaux de la main gauche!

Lourbillon l’interrompit:

--Avant de vous désespérer, il faudrait voir à voir, jeune homme! Il n’y a pas que les ciseaux dans le monde, que diable! Vous rappelez-vous ce que nous disions, Mésange et moi, le mois dernier, à la soirée de la Fauvette, là-bas, à Ménilmontant?

Au nom de la chanteuse, Fernand avait légèrement tressailli... Il frisotta, de sa main libre, sa moustache, comme pour cacher un sourire involontaire, et répondit:

--Bah! c’était une plaisanterie!

Mais Lourbillon s’emballait:

--Une plaisanterie? Du tout, mon petit! Une voix comme la vôtre, ça ne se trouve pas facilement! Et tenez! je vais vous faire un aveu. Moi, Lourbillon! quand je vous ai entendu, j’ai été jaloux de vous! Ah! ça vous la coupe, ça!

Et il mit ses pouces dans les entournures de son gilet. Il est certain que l’argument était décisif! Car on n’en ramassait pas à la pelle, des artistes dignes d’exciter, ne fût-ce qu’une minute, la jalousie de Lourbillon!

Fernand, toutefois, demeurait sceptique. Il avait de la modestie. Et ses triomphes d’amateur ne lui avaient pas monté la tête.

Devant trois pelées et six tondus, oui, il pouvait briller, mais devant un public nombreux, sur une vraie scène, dans une grande salle illuminée, du haut jusqu’en bas, il sentait bien qu’il perdrait tous ses moyens. On le chuterait, on le sifflerait, et alors, il ne répondait plus de lui, il avait le crâne près du bonnet, ça ferait du vilain!

C’est ce qu’il expliqua tout à trac à l’incomparable comique, avec beaucoup de franchise.

--Des bêtises!... riposta celui-ci. Les sifflets qui vous siffleront ne sont pas encore fondus, cher ami! Eh! mais, en croirai-je mes yeux! s’interrompit Lourbillon, en se dressant, le chapeau au bout du bras, agité comme un pavillon.

Une urbaine aux roues caoutchoutées, drelin-drelinant du grelot de son cheval, venait de halter devant la Chartreuse, et il en descendait, empanachée d’un chapeau mirobolant et gaînée de soie claire sous un collet fanfreluché de dentelles, mademoiselle Blanche Mésange, des _Ambassadeurs_.

La jeune femme, qui n’avait encore regardé ni à droite, ni à gauche, traversa vivement avec des «pardon, monsieur!» et des «pardon, madame!»--qui provoquèrent d’ailleurs quelques réflexions désobligeantes (soyez donc polie!)--la foule des pauvres cabots qui vont à pied, et aborda, comme jadis au palais de Salomon la reine de Saba, au seuil de la terrasse.

Alors seulement, elle aperçut le chapeau de Lourbillon et Lourbillon lui-même, et très vite, sans prêter attention au compagnon de son vieux camarade:

--Tu n’as pas vu Garrigou, le compositeur?

--Garrigou? Non. Il est peut-être à l’intérieur!

--Je viens lui demander de faire la musique d’une chanson qu’on m’a apportée. Je vais voir s’il est là!

Légère, elle pénétra dans le café, eut un bref colloque avec la caissière et revint:

--Il n’est pas arrivé, cet idiot-là! J’ai soif, mon petit Lourbillon. Je boirais bien quelque chose.

Et elle s’assit, en tapant sur le guéridon du pommeau d’or de son ombrelle.

--Dis donc, Blanche... fit alors Lourbillon, en clignant les yeux, ce qui, croyait-il, lui donnait l’air particulièrement malicieux.

--Quoi!

--Tu ne dis pas bonjour à monsieur!

--Quel monsieur? Ah! pardon, monsieur!... monsieur Fernand! s’empressa la chanteuse qui devint toute rose. Et elle tendit la main au jeune homme.

--Mademoiselle! balbutia celui-ci charmé. Et ils n’en dirent pas plus long ni l’un ni l’autre.

L’astucieux Lourbillon savoura un instant ce silence bébête et joli. Puis il dit:

--Tu ne sais pas ce que j’étais en train de conseiller à notre jeune ami?

Blanche haussa doucement les épaules en signe d’ignorance et regardant Fernand qui la regardait.

--Oh! vous êtes blessé? s’enquit-elle avec vivacité.

--Justement! poursuivit Lourbillon. Il a le bras démis. Son patron l’a scié. Il va connaître les joies amères de la purée noire et je m’exterminais le tempérament à lui persuader de lâcher son sale truc pour le nôtre!

--Oh, oui! Monsieur Fernand, dites! s’écria Blanche Mésange en sautant sur sa chaise et en tapant des mains. Et, vibrante d’enthousiasme:

--Ce serait si gentil! Vous les mettrez dans votre poche, vous verrez!

--Mademoiselle, vous me tentez!

La résistance de Fernand mollissait en effet sous le feu des grands yeux bleus amusés et suppliants.

--Ah! si... s’exclama-t-il; mais il s’arrêta dans sa phrase en plein élan.

--Si quoi?

--Si je pouvais être engagé dans le même établissement que vous!

--Là! cria Lourbillon triomphant en se frappant violemment sur les genoux, le voilà poussé, le fin pépin! qu’est-ce que je disais?

--Est-il bête, hein? monsieur Fernand? minauda Blanche qui n’en pensait pas un mot.

--Je veux dire... se troubla Fernand qui cherchait à rattraper son audace.

Du coup, Lourbillon le tutoya. Il sentait la partie gagnée. L’amour, petit dieu malin, a eu raison de bien d’autres obstacles que la faible volonté d’un homme. Et il déclama majestueusement:

--Tu veux dire ce que tu as dit et ce que nous avons tous compris! Et puis, en voilà assez! Enlevez, c’est pesé! Enfant, tu es des nôtres! Garçon! à boire!

Fernand put s’assurer d’un coup d’œil, pendant que l’on remplissait les verres, que sa franchise ne déplaisait point.

Blanche Mésange ne parlait plus, et demeurait pensive, la tête un peu baissée sous son grand chapeau fleuri. Un dernier rayon de soleil attardé vint caresser un instant la blondeur de sa nuque inclinée, et Fernand sentit que le sort en était jeté, et qu’il devenait «artiste lyrique»!

Pourtant, quelques objections pratiques se présentaient encore à son esprit. Il confia à Lourbillon:

--C’est que, cher ami, je n’ai pas d’habit pour débuter, si je débute. Je possède ce costume-ci et un vieux! Et je n’ai pas d’argent! plus un rond!

--Si ce n’est que cela, moi, je... interjeta passionnément Blanche, dans un sursaut adorable d’offrande. Elle avait relevé le front et, sous ses cheveux dorés, ses yeux brillaient, heureux. Mais elle n’insista pas et se mordit les lèvres, très confuse, car Fernand, avec un recul de protestation, s’effarouchait:

--Non, mademoiselle, je vous en prie. Pas cela!

--Poire! professa Lourbillon qui ajouta:

--Ce détail n’a aucune importance. Si tu es engagé quelque part, ce qui est inévitable, tu trouveras tout de suite le crédit nécessaire pour te nipper comme un prince du sang, si c’est ta fantaisie. Ainsi, c’est entendu, demain...

Tous trois se levaient, l’heure du repas sonnait au Nègre.

Les miseloqueux s’étaient peu à peu clairsemés, le boulevard redevenait praticable devant la _Chartreuse_.

Blanche Mésange, le bout d’une bottine sur le marche-pied de sa voiture, s’attardait à serrer la main de Fernand... Ah! le devoir avant tout! mais le devoir a des tristesses, il fallait se quitter.

Et Lourbillon poursuivit:

--Demain, rendez-vous ici, à trois heures de relevée. Tu ne chantes pas le même genre que moi. Il s’ensuit que l’intérêt personnel n’entrave en rien mon admiration pour toi, et que je veux être ton parrain dans la noble carrière des arts!

--Quel bavard! soupira Blanche. Mais elle ne se plaignait pas trop, car, durant tout ce discours, elle tenait la main de Fernand dans la sienne. Une petite femme si raisonnable! Fiez-vous donc aux antécédents!

--Je te mènerai--poursuivait Lourbillon--chez un agent lyrique de ma connaissance, Premierdi, faubourg Saint-Martin, à qui tu en boucheras un coin en lui donnant une audition et qui te fera subito, j’en mettrais mes dix doigts au feu, engager dans un endroit chic!

Blanche s’était enfin résignée à monter dans sa victoria caoutchoutée. Le cocher rendit la main à sa bête. Drelindrelin, fit le grelot.

--Tâche que ce soit aux _Ambassadeurs_! insista Fernand, prenant congé.

--Oui! tâche! cria, de loin déjà, Blanche Mésange emportée--drelin, drelin--au trot de sa belle situation.

Et Lourbillon, abandonné sur le rebord du trottoir, bon vieux cabot indulgent, revenu de tant de choses, rigola complaisamment:

--Ah! les petites canailles!

III

Faubourg Saint-Martin, une maison louche, étroite, haute, de ces maisons à deux fenêtres en façade qui semblent écrasées entre leurs voisines et dont la porte, à un seul battant, s’ouvre sur un couloir lépreux, où s’amorce un escalier humide et sombre aux rampes gluantes, empuanti de l’odeur des plombs.

Au troisième étage, une pancarte de cuir noir, tenue par des clous, porte en lettres blanches cette double enseigne:

L’ÉTOILE DES CONCERTS ADMINISTRATION ET RÉDACTION

_La Sécurité_ Agence lyrique.

A travers les murs de torchis, des tumultes étranges sortent de ce repaire, assourdissant parfois la maison, du rez-de-chaussée aux combles.

Mais la concierge est philosophe et n’en a cure.

Ce sont des hululements pointus de voix de femmes, modulant les notes de quelque scie en vogue, des tonnerres de basses masculines, roulant, comme des cailloux qui tombent d’une charrette, les sonorités d’un grand air d’opéra, et, tout le temps, un pianotage essoufflé, incohérent, sans cesse interrompu, sans trêve repris.

Ce sont, aussi, des fracas de querelles, des cris, des hurlements, des plaintes. Et la dégringolade brusque jusqu’à la rue de gens qui mâchonnent des injures, tendent le poing, donnent de la canne aux murs du corridor.

Mais la concierge ferme les yeux et se bouche les oreilles. M. Premierdi paye exactement son terme...