Part 3
M. Premierdi, en effet, directeur de l’_Étoile des Concerts_, organe hebdomadaire de l’art lyrique et, concurremment, de l’Agence la _Sécurité_, n’est pas un bonhomme ordinaire. M. Premierdi fut jadis un journaliste de haut vol, propriétaire d’un grand quotidien, habitué des premières, membre de plusieurs cercles, homme politique presque éligible et homme de lettres presque décoré. Depuis, il a eu des malheurs, qui n’ont pas abattu sa fierté, mais qui lui ont interdit bien des ambitions. Pris la main dans le sac dans une affaire de chantage et condamné par la justice de son pays, il a dû renoncer aux longs espoirs et aux larges pensées! Mais, merci, mon Dieu! il n’y a pas que cela dans la vie!... et sitôt sorti du logement ombreux et gratuit que pour un an les tribunaux lui avaient assigné pour domicile, il a su se retourner et, plus avisé que Jérôme Paturot, trouver très vite une position sociale. Il s’est intronisé bienfaiteur des arts, providence des débutants, distributeur de réclame et marchand de gloire! Et son petit commerce, à part quelques accrocs, marche très bien.
Justement, cet après-midi, il se présentait un accroc. Lourbillon et Fernand, en pénétrant dans le sanctuaire, dénoncés par la sonnette qui tintait à chaque ouverture de l’huis, en perçurent, tout de suite, une vague idée.
Ils se trouvaient dans une petite pièce carrée, lugubre, encombrée de casiers pleins de brochures, sentant la pipe et la vieille poussière et qui servait d’antichambre au bureau de M. le directeur.--Pas de meubles; aux murs, des affiches aux tons gueulards, aux dessins inhabiles représentant les faces et même les piles des chanteuses en vogue, des comiques en vedette, aguichant le public des rues par des œillades, des gestes, des poses engageantes, appels continuels à la foule, qui donnent aux murailles des airs de faire la retape...
Le piano s’était tu et l’on n’entendait plus que le manifeste chambard d’une discussion plutôt orageuse, déchaînée de l’autre côté de la cloison.
Des voix gutturales, colères, sauvages, alternaient avec une autre voix, onctueuse et papelarde. Et de brusques coups de poing appliqués sur des meubles scandaient la conversation.
--Zut! dit Lourbillon, il nous embête! Entrons tout de même!
Dans le bureau de M. le Directeur, la scène était épique. Dix Arabes, en burnous, leurs poignets bistrés menaçants hors des linges blancs, vitupéraient, en sabir, Premierdi, lequel, réfugié derrière sa table, s’essoufflait en explications plutôt confuses.
--Tiens! les Beni-Ben-Mouctar! s’exclama Lourbillon. Et il expliqua à Fernand:
--Ce sont des acrobates tunisiens que Premierdi a fait venir de là-bas. Ils n’ont pas fait le sou à Paris, et il est probable que Premierdi a mangé la grenouille et n’a plus l’argent pour les rapatrier! Sale histoire! C’est qu’ils n’ont pas l’air commode!
Le chef des Beni-Ben-Mouctar, en effet, un énorme hercule, dans toute la vigueur de la quarantaine, aux yeux sanglants dans sa figure brune, vociférait, en désignant d’un doigt maigre le coffre-fort:
--Toi pris à nous argent pour retour! Dans caisse-là argent! Toi, rendre, voilà et nous partir!
Les neuf autres Beni-Ben-Mouctar, appuyèrent énergiquement d’une approbation du menton l’ultimatum du chef. Ils étaient d’âges différents. Deux avaient trente ans à peu près, trois autres de vingt à vingt-cinq ans, puis c’étaient deux adolescents d’une quinzaine d’années et deux garçonnets de dix ans. Mais, tous, avec les mêmes regards noirs, fusillaient l’infortuné directeur de la _Sécurité_, agence de tout repos.
Et Premierdi était dans ses petits souliers.
En effet, cet argent, il l’avait touché, parbleu! Il l’avait soigneusement retenu sur les premières recettes, médiocres pourtant, hélas! des Beni-Ben-Mouctar. C’était, disait-il, dans leur intérêt, par mesure de précaution, et pour leur assurer un rapatriement facile. Mais il devait être loin, cet argent-là, s’il courait toujours!
--Patron, j’ai une idée! articula soudain, entre haut et bas, une espèce de colosse blond, qui venait, comme d’une trappe, de surgir de derrière une portière, drapée au fond de la pièce.
--Ah bien! c’est une chance. Dites vite! suffoqua M. le Directeur de la _Sécurité_, qui épongeait son front chauve avec une visible inquiétude.
Le colosse blond, le premier commis de la boîte, un Américain du Nord, nommé Smith, cligna de l’œil et répondit:
--Laissez-moi faire!
Et avec une insolence de planteur domptant des nègres, roulant ses larges épaules, et abattant sur la table deux poings gros comme des melons ordinaires, il commanda:
--Un peu de silence, la tribu! Tâchez de vous coller le long des murs et d’attendre tranquillement. On va s’occuper de vous!
Matés, les indigènes reculèrent, selon l’ordre donné. Lourbillon et Fernand, adossés, eux aussi, à la cloison, ne pipaient plus.
Et Smith, entraînant Premierdi dans l’angle le plus sourd du bureau directorial, explique de bouche à oreille:
--Voici. Il s’agit de se débarrasser de ce paquet-là, au plus juste prix. C’est très simple. Vous allez d’abord expédier les chefs de famille, le vieux-là qui est méchant et qui a appris à parler français, ce qui est fâcheux, et les deux autres gaillards qui en savent peut-être plus qu’ils n’en disent. Trois voyages, quoi! Ces trois raseurs liquidés, on sèmera les autres, facilement. Que le diable m’étouffe si les boys livrés à eux-mêmes sont capables de s’y reconnaître! S’ils nous embêtent, une fois les hommes partis, il y a le Dépôt, by God!
--Parfaitement! parfaitement! acquiesça Premierdi qui souriait béatement.
--Seulement, Smith, mon vieux,--objecta-t-il--vous oubliez que le prix de ces trois voyages, nous ne l’avons pas en caisse! Si on ouvrait en même temps le coffre-fort et la porte, ça ferait un courant d’air!
--Bah! fit Smith, la mère des poires n’est pas morte! Tenez, qu’est-ce que je disais!
Au seuil du bureau, apparaissait en ce moment, glabre et maigre, un jeune homme qui, d’une voix peu assurée, demanda:
--Monsieur Premierdi, s’il vous plaît?
--C’est moi, monsieur.
--Le Directeur de l’_Étoile des Concerts_?
--En personne! répondit Premierdi à qui Smith venait de pousser le coude avec allégresse.
--Monsieur, je suis Clodomir, de l’_Européen_, et je viens vous demander la faveur d’une insertion, annonçant mes débuts dans un genre nouveau pour moi. Je vais créer une pantomime et je désirerais vivement...
--Oh! oh! une insertion à l’_Étoile_! comme vous y allez! s’exclama Premierdi. C’est que nous sommes pleins, vous savez! Il n’y a plus une ligne à donner.
--Je serais prêt--déclara le jeune Clodomir avec anxiété--à payer ce qu’il faudrait.
--On pourrait peut-être, interjeta Smith, faire sauter l’article sur Polin, cette fois-ci. Mais dame! vous comprenez, ça vaut ce que ça vaut!
--Ça vaudra ce que ça vaudra! déclara héroïquement Clodomir.
--Smith! commanda Premierdi, emmenez Monsieur à la caisse et arrangez-vous avec lui. Monsieur, c’est bien une faveur que je vous fais et parce que toutes les tentatives artistiques m’intéressent! déclama-t-il, pendant que l’Américain entraînait le mime de _l’Européen_ derrière la portière du fond.
Les Beni-Ben-Mouctar, impassibles le long des murs, attendaient avec fatalisme. Ce qui est écrit est écrit!--il était bien «écrit» sur leurs engagements qu’une somme de... leur serait payée et l’argent n’était pas venu... Mais à cela près, n’empêchait qu’Allah était Allah! et que Mohammed était son prophète...
Premierdi aperçut tout à coup Lourbillon et Fernand, et, cordial:
--Tiens! Lourbillon, par quel hasard! s’écria-t-il.
--Je suis venu, cher ami, exposa Lourbillon en s’avançant, vous présenter un jeune camarade à moi, pour que vous l’entendiez, et je suis sûr qu’après l’audition, vous me remercierez de vous avoir amené un numéro de cet acabit.
Premierdi jaugea Fernand d’un coup d’œil de maquignon. Puis, très bref:
--Un comique?
--Non. Un romancier!
--C’est bien raplapla...
--Une voix délicieuse!
--Monsieur!--jeta Premierdi à Fernand, c’est vingt francs qu’il faut que vous déposiez!
--Vingt francs! sursauta Lourbillon.
Fernand se reculait déjà, l’air gêné. Mais Lourbillon le rattrapa par la manche.
--C’est à prendre ou à laisser! prononça Premierdi avec flegme.
Lourbillon tira un louis de sa poche.
--Je prends!--dit-il,--ou plutôt vous prenez! C’est égal, vous en avez une santé, mon père Premierdi!
--Laisse donc, tu me revaudras ça plus tard! souffla-t-il à Fernand.--Il ne sera pas dit que, faute d’un louis, on aura mis la lumière sous le boisseau!
Sous la portière soulevée réapparaissaient Smith et Clodomir. Clodomir, le chapeau à la main, retraversa le bureau, s’inclina et disparut. Smith chuchota, ricanant, à Premierdi:
--Il a payé l’insertion: 50 francs! plus un abonnement à _l’Étoile_ que je lui ai collé d’autorité: 25 francs. Ça marche!
--Ça marche! oui! mais pas encore suffisamment. Il faudrait un appoint sérieux.
Smith se frappa le front:
--Patron! l’appoint, je l’ai! seulement, il faut que je vous fasse un aveu pénible.
--Un aveu, Smith?
--Une confession. Voilà, voilà bien deux ans que je n’ai pas expédié le service de _l’Étoile des Concerts_!
Premierdi bondit. Les voleurs n’aiment pas être volés. Il foudroya Smith de ses yeux furibonds.
--Bénissez le Seigneur notre Dieu, patron! car c’est cette circonstance qui vous sauve. Du reste, vous n’avez rien perdu. Les abonnés de _l’Étoile_ ont trop le trac de s’y voir éreintés pour protester. Ils achètent le journal, voilà tout. Et c’est encore un bénéfice! Mais cela n’est rien. L’important, c’est que, n’ayant pas envoyé tout ce papier, je l’ai conservé chez moi! Et il y en a bien douze mille kilos! Depuis deux ans, songez donc! Ça représente de la galette, douze mille kilos de papier! Paper is money! C’est le voyage de nos trois Arbicos! Patron, remerciez-moi.
Premierdi suffoquait. Mais il ne protesta que faiblement. Il dit:
--Positivement, Smith, vous m’épatez! Enfin, ce qui est fait est fait!
Ce dialogue édifiant n’avait pas été sans estomaquer Fernand quelque peu, mais Lourbillon le réconforta. Et d’ailleurs, quoi! la sagesse était de ne s’étonner de rien! et c’est pourquoi, quelques instants plus tard, tandis que Smith emmenait les Beni-Ben-Mouctar, après leur avoir expliqué à sa manière l’ingénieuse combinaison qui les concernait--le jeune homme, accompagné au piano par l’universel Premierdi (cet honorable industriel possédait tous les talents!) roucoula, de sa voix la plus suave, les meilleures mélodies de son répertoire. L’épreuve réussit à souhait, et, séance tenante, le vieux crocodile lui fit signer un engagement au concert des _Bateaux-Fleuris_ (Auteuil-Point-du-Jour). Dans trois jours, il débuterait.
Ce n’était pas encore les _Ambassadeurs_! mais tout vient à point à qui sait attendre... dit-on. Les cent paliers de la gloire se montent marche par marche... et les phénomènes sont rares qui peuvent enjamber plusieurs étages à la fois--si ce n’est pour les descendre!
IV
La berge de la rive droite de la Seine, au Point-du-Jour, sous le viaduc d’Auteuil, n’est peut-être pas un rendez-vous de noble compagnie; mais elle est, toutes proportions gardées, un charmant séjour, quand même, pour une foule de gens qui, tout comme les gentilshommes de l’auberge du Pré-aux-Clercs, doucement y passent la vie, à célébrer le litre à seize et l’amour!
Ce paysage nautique et excentrique, Trouville des purotins, plage d’été pour bourses plates, est égayé de mille attractions diverses.
L’odeur des pommes de terre frites, l’arôme vespéral des absinthes, les rugissements des orgues tournants des manèges de chevaux de bois, le grincement, sous les portiques des gymnases en plein vent, des anneaux où se balancent les trapèzes et les escarpolettes, la cloche des bateaux-mouches, le sifflet des trains de ceinture, tout cela se mêle et se conjugue en un charivari de fracas et de senteurs d’une originalité brutale.
Et puis, il y a les «concerts»!
Ce sont, juste au débarcadère de la ligne Pont-d’Austerlitz-Auteuil, des séries de bâtisses aux prétentions de chalets, munies chacune d’une salle de spectacle et d’une scène comportant, s’il vous plaît, rideau, décors, portants, manteau d’Arlequin, à l’instar de la Capitale, et des rangées de fauteuils d’où l’on peut, tout aussi bien qu’ailleurs, applaudir aux inepties en vogue et aux chahuts les plus nouveaux.
Le concert des _Bateaux-Fleuris_ n’est pas le moindre de ces sanctuaires artistiques; et, ce lundi-là, jour de gouape et de flemme, de balade et de rigolade pour le Parisien des ateliers, toutes les travées en étaient bondées, du parterre aux galeries!
Fernand, casé en cet établissement par l’astucieux Premierdi, n’avait, en somme, pas trop à se plaindre pour ses débuts. On ne l’avait pas déporté dans un désert.
Aussi, son trac était-il carabiné! et, en attendant son tour de paraître, regrettait-il déjà, dans la coulisse poussiéreuse, son établi de tailleur et ses grands ciseaux à étoffes...
Pourtant, l’excellent Lourbillon, qui, afin de se trouver là, avait renoncé à un beau cachet pour Mantes (sept francs et le voyage), le réconfortait de tout son zèle et lui prodiguait les encouragements de son autorité. Peines perdues! Fernand se sentait les mains moites dans ses gants blancs tout neufs.
--Il me semble, confessait-il piteusement au comique, que je ne pourrai même pas ouvrir la bouche! J’ai les mâchoires serrées, là, au milieu des joues.
Mais Lourbillon, haussant les épaules, supérieur:
--C’est la fièvre d’avant les victoires, parbleu! Henri IV était comme cela, les matins de bataille! Seulement, lui, ce n’était pas resserrement, au contraire! Ah! Ah! (on est comique... ou on ne l’est pas!)
Mais Fernand ne se déridait pas aux facéties... historiques du camarade. Tout à coup, drrring! drrring! une sonnerie tinta, la voix de l’avertisseur cria: «A vous, Fernand!» et légèrement poussé en avant, avec un affectueux: «Vas-y et épate-les!» le débutant se trouva devant le trou du souffleur, face aux trois cents faces du public, et vit brusquement se lever vers lui, comme pour le battre, le bâton du chef d’orchestre: «Un! Deux! Trois! Partez!»
Derrière la scène, et les yeux collés à des déchirures de la toile de fond ou aux interstices des châssis du décor, les cabots de la maison, hommes et femmes, guettaient leur nouveau compagnon avec la sympathique attention d’une bande de chats pour une souris égarée dans leur grenier.
Pauvre souris! Pauvre Fernand! Avec quelle allégresse eût été accueillie la moindre note fausse! Mais cette joie fut refusée à ces messieurs et à ces dames. A la fin du premier morceau, une tempête d’applaudissements éclata dans la salle, tempête à laquelle se mêla, de la coulisse, le tonitruant bravo de Lourbillon ravi.
--Qu’est-ce qu’il a, celui-là? Il est fou! grogna l’actuel «romancier» de la troupe, en se retournant avec mauvaise humeur. Ce cabot se faisait la tête de Polin, parce qu’il s’appelait Polas, anagramme de son vrai nom qui était Salop, tout bonnement; et le succès de l’intrus n’était pas sans lui inspirer quelque inquiétude au sujet de la sécurité de sa situation.
Car, au concert comme ailleurs, ce n’est pas le talent qu’on jalouse... c’est la place et l’argent qu’on prend. La sympathie va plus volontiers à un grand artiste pauvre qu’à un grand artiste riche... et pas par compensation ou générosité! Non! au contraire! Il est des gens qui ne peuvent plus dire du bien d’un artiste dès qu’ils savent qu’il devient riche! Ce sont de piteux caractères, n’est-ce pas? Mais les hommes se méfient tellement les uns des autres qu’ils ont inventé des lois et des règlements de police pour se protéger contre leurs réciproques vulgarités; ils se savent de petites âmes, de petits cœurs et de petits cerveaux, alors ils ont fait des juges, des commissaires, des huissiers et des sergents de ville! Quel aveu!
Mademoiselle Azemia, la «fine diseuse» (qui confond toujours alibi avec contretemps et épargne avec épave...), grande fille si plate, si longue, qu’on l’appelle la «chanteuse à rallonge», répondit d’une voix pointue comme ses coudes:
--Tais-toi donc! Tu vois bien que ce monsieur est de la claque!
--Et toi, de la clique, Bébé! riposta Lourbillon qui avait entendu.
Mais Fernand avait recommencé à chanter et un «chut!» du régisseur, gros de menaces d’amende, interrompit ce colloque au verjus.
Encore une fois le public trépigna d’enthousiasme. Les cannes s’en mêlèrent. Deux, trois rappels! Il n’y avait pas à dire mon bel ami, la tape n’était pas accordée!
Parmi les spectateurs, au cinquième rang, et très emmitouflée dans une voilette mystère à grands dessins, une dame, dont tout ce qu’on pouvait affirmer, c’est qu’elle était blonde et potelée, poussait de véritables cris d’extase et avait retiré ses gants pour produire plus de fracas avec ses mains nues. Du délire, quoi!
L’heureux Fernand ne distinguait point ces détails, enivré qu’il était de sa réussite et les yeux brouillés d’émotion.
Quand il rentra dans la coulisse, la froideur glaciale des autres «artistes» put le renseigner, mieux encore que la chaleur du public, sur l’authenticité de sa victoire. Par contre Lourbillon lui ouvrit ses bras, comme un père noble à la grande scène de réconciliation, et le régisseur, le tumulte continuant dans la salle, malgré le rideau tombé, dut venir annoncer que M. Fernand aurait un deuxième tour de chant, à la fin de la seconde partie du concert.
Bravo! bravo! bravo! Rideau! nom de Dieu!
--Hein? mon fils! la goûtes-tu, la gloire? la goûtes-tu bien? s’emballa Lourbillon, tout larmoyant.
Le baryton Polas s’était contenté jusqu’ici de sourire d’un petit air dédaigneux; mais l’annonce du régisseur sembla soudain l’inciter à une détermination farouche. Il cracha violemment sur le plancher, et après avoir presque bousculé Lourbillon et son élève, il s’élança au dehors, en marmonnant:
--Attends un peu! J’te vas en fiche, moi, un second tour de chant!
Car la musique n’adoucit pas toujours les mœurs. Le baryton Polas, avant de charmer les oreilles des hommes, sur les bords fleuris qu’arrose la Seine, avait mené la viande aux abattoirs de la Villette. Il avait, avant l’habit noir et le plastron blanc, porté la veste bleue et le tablier rouge, et s’était connu boucher avant qu’on le connût chanteur.
Il avait gardé de nombreuses relations dans son ancien monde, et malgré l’élégance acquise de ses manières et la parfaite aristocratie de son langage d’aujourd’hui, il était encore mieux à l’aise avec Bubu de Montparnasse qu’avec le comte d’Haussonville et préférait le largonji des loucherbèmes au vain papotage des salons... où les duchesses étaient des poires... dont il n’aurait pas voulu se payer les pommes!... (O virtuosité de la langue française!!) Justement, beaucoup de ses amis--il disait «poteaux» dans l’intimité--exerçaient, à deux pas des _Bateaux-Fleuris_, sur la berge, une foule de métiers modestes, quoique lucratifs: le bonneteau, la passe anglaise, la rouge et la noire!
D’autres camarades à lui, trop beaux pour faire quelque chose, venaient souvent, le lundi, et les autres jours aussi, du reste, villégiaturer dans ces parages. Et Polas songeait que ces messieurs n’avaient pas leurs pareils pour organiser un boucan, souffler dans des clefs forées, et chiper aux pattes une réputation naissante.
--Ça sera rare--marmonnait l’ulcéré gentleman, longeant le fleuve, en sifflet, tube et escarpins--si je ne dégote pas par là le gros Victor et sa tierce!
Le gros Victor et sa tierce, c’est-à-dire cinq ou six de ses copains, étaient en effet, non loin du viaduc, dans le fossé des fortifications, allongés le ventre dans l’herbe et la cravate lâche, se laissant vivre!
--Tiens! ce vieux Salop!
--Polas!
--De cœur!
--Il passe, et repasse!
--Et le voilà!
Le baryton des _Bateaux-Fleuris_ expliqua sans plus tarder «ce qui l’amenait». Il y avait un sale petit _type_, avec une voix de grenouille, qui voulait lui soulever sa place au concert. Il fallait, dare dare, aller lui faire ramasser la pipe--lui, Polas, se chargeait de placer les frères mirontons!--et chuter ce Fernand de malheur, de façon à lui ôter pour toute sa vie l’idée et le goût de montrer sa viande sur les planches!
C’est ainsi (tout se recommence!) que les amis de Pradon montèrent jadis une cabale contre la _Phèdre_ de Racine.
Dix minutes après, les amis de Polas étaient à leur poste, assis en rang d’oignons sur des chaises supplémentaires. La pancarte, à droite de l’orchestre, glissée dans sa rainure par la main experte du contrebassiste, annonça: Fernand! et un murmure flatteur courut dans l’auditoire.
Fernand parut, on applaudit.
Mais alors, le gros Victor émit tout haut cette appréciation:
--Oh! la! la! c’tte gueule!
Et derrière lui, la tierce approuva en chœur:
--C’qu’il est moche, c’t’outil-là!
--Assez! taisez-vous! la ferme! protestèrent cependant plusieurs spectateurs furieux et scandalisés.
Mais la plus furieuse et la plus scandalisée, c’était la dame blonde et potelée du cinquième rang des fauteuils. Elle avait brusquement relevé sa voilette mystère, et foudroyait de ses yeux bleus (les yeux bleus de Blanche Mésange en personne) l’impertinent gros Victor.
Et comme celui-ci, roulant les épaules, demandait en goguenardant à ses interpellateurs:
--Quelle ferme?
--La vôtre, espèce de barbeau! glapit, exaspérée et toutes griffes en avant, l’admiratrice de Fernand.
Dès lors, ce fut réglé. Si le baryton Polas avait grandi à la Villette, la divette Blanche Mésange avait poussé à Charonne, Aussi le gros Victor en prit pour son grade. Soutenue et encouragée par la salle tout entière, la douce enfant lui vida sur la tête une hottée d’épithètes choisies. Et la ritournelle de la chanson de Fernand n’était pas encore terminée, que les cabaleurs, expulsés par l’indignation générale et la menace universelle, étaient obligés de décamper, non sans avoir encaissé quelques bourrades. A la porte! à la porte! les marlous!
Et Fernand chanta, n’ayant perçu de cette exécution sommaire, qu’un léger brouhaha et sans avoir vu--l’ingrat!--la vaillante paludine, championne de sa gloire!
En revanche, le gros Victor, lui, l’avait bien regardée, pour la reconnaître au besoin, et le besoin s’en faisait sentir! On allait y secouer les puces, à cette paillasse-là! A-t-on jamais vu une morue pareille! Et dessalée, oui! avec ses belles fringues! Attends un peu!
Ce langage, pour n’être pas celui des cours, est indiscutablement celui des Ponts...
Aussi, quand le concert prit fin et que Blanche Mésange, discrètement, se dirigea vers l’embarcadère, car il n’entrait pas dans son plan de se faire reconnaître par Fernand,--elle était venue là, est-ce qu’elle savait seulement pourquoi? et si elle s’en doutait, se l’avouait-elle? Non, bien sûr!--il y eut tout à coup une poussée dans la foule, et la chanteuse se trouva instantanément entourée par une dizaine de voyous en tricots marrons, bouchers le jour et rôdeurs la nuit, de filles en cheveux, dont la coiffure à la chien ne varie en rien, qu’elles soient du White Chapel de Londres, du Bowery de New-York, ou des Fortifs parisiennes--pour quelle raison se coiffent-elles toutes semblablement...? Est-ce une enseigne internationale?--gigolettes et gigolos, dont les propos grossiers, cyniques, s’abattirent sur elle, dru comme grêlons.
Éperdue, Blanche tournait sur elle-même, tentant vainement de forcer le cercle de ses persécuteurs. Et déjà les mains devenaient brutales, les yeux mauvais et les mots plus boueux, quand soudainement, à droite, à gauche! pan! pan! deux coups de poing providentiels abattirent deux des malandrins; Blanche fut débloquée et vit à ses côtés, s’escrimant vaillamment du biceps et du jarret, Fernand et Lourbillon.