Part 1
YVETTE GUILBERT
La Vedette
ROMAN
Tout exemplaire est numéroté au verso du faux-titre.
PARIS H. SIMONIS EMPIS, ÉDITEUR 21, RUE DES PETITS-CHAMPS, 21
1902
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark. S’adresser, pour traiter, à M. H. Simonis Empis.
ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-ET-M.)
Il a été tiré de cet ouvrage:
Trente exemplaires sur papier du Japon numérotés de I à XXX.
Ces exemplaires sur papier du Japon ont été souscrits par M. A. FERROUD (Librairie des Amateurs), 127, boulevard Saint-Germain.
Soixante-dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 70.
AVANT-PROPOS
Le Parisien du boulevard, client de passage ou habitué de la Scala, de l’Eldorado, de l’Olympia et des Folies-Bergère ne connaît guère, avec la Cigale, le Concert Européen et le Divan Japonais où l’on grimpe parfois, d’autres établissements où la chanson fait florès.
Il ignore que dans les quartiers excentriques, des petites salles de bal, de conférences, de banquets, des sous-sols de cafés et de troquets s’ouvrent à tous les amateurs, chanteurs, ouvriers, petits employés venant là chercher entre eux un semblant de petite gloire.
Les arrondissements lointains sont remplis de guinguettes joyeuses, pourvues d’une clientèle assidue, et plus d’un chanteur connu a commencé sa carrière et pris goût aux bravos dans une de ces petites cases... encouragé par les camarades à lâcher le burin ou le marteau pour les joies du tremplin qui les fait rêver tous! A Paris, tout le populo chante--mécontents et satisfaits.
Je me souviens, quand j’étais petite fille, il y a de cela vingt-huit ans! (Tu vieillis, ma chère...) avoir demeuré dans une maison voisine d’un café, où, le soir, les gens du quartier se réunissaient et chantaient les romances en vogue, accompagnées au piano par un M. Petit, qui, du temps de Renard à l’Eldorado, faisait répéter et chanter les artistes.
Ce monsieur Petit était un personnage. Pensez donc, il musiquait pour Amiati! et ses conseils étaient d’or: il chantait d’une façon très correcte, avec méthode, très simplement, et d’une belle voix de baryton, et je me souviens que mon père, amateur de chansons, comme beaucoup d’hommes de son temps, aimait à lui entendre dire le _Violoneux_...
Que ces temps sont loin, mon Dieu! Ai-je assez travaillé depuis!!! Qui sait? j’ai peut-être bien cent ans...
Boulevard du Temple... Café Augeol, en face la rue Saintonge... j’avais à peine huit ans, mais comme ces souvenirs sont précis à ma mémoire!... une grande salle, avec un piano à gauche, papa assis avec deux médecins amis, écoutant ravis M. Petit chanter son _Violoneux_ et les _Bœufs_ de Dupont.
Et mademoiselle Marguerite Walin! La belle blonde à la peau mate, aux yeux clairs, qui ravageait les cœurs, de la Place de la République aux Filles du Calvaire!
(Une ouvrière lingère fatiguée de coudre).
Celle-là chantait: _La Fille d’Auberge_, d’une voix voilée, d’un charme étrange. On m’a conté que Petit la fit entrer tout de go à l’Eldorado: le quartier en aurait illuminé de joie! Malheureusement Amiati avait une place dans le cœur du public, et Marguerite Walin, qui ne savait que la copier, dut se retirer et partir dans des Russies plus ou moins honnêtes--où la phtisie la prit à ses admirateurs... Pauvre belle Walin!
Près du cirque, était un autre temple de la chanson, encore un café où le dimanche se retrouvaient les mêmes personnes. Jamais je n’oublierai un ouvrier ferblantier qui montait sur l’estrade, et grinçait d’une voix qui semblait être un tambourin sur lequel on fait sauter des trousseaux de clefs! une de ces voix de métal, qu’on obtient en mettant du fer et du papier dans les intérieurs de pianos... pour faire danser les Belle-Fatma. Il avait avec cela une horreur de tête... Une chimère chinoise! (ou japonaise) je ne sais au juste, des yeux qui sortaient comme pour sauter par terre... un nez énorme, large, avec des trous noirs et poilus... une bouche en fente de broc, bref, une telle tête de massacre, que papa, ignorant son nom, l’avait surnommé «Massacro,» et le nom lui resta!
Celui-là, grimacier et comique, chantait:
J’avais dû mou... J’avais dû mou...rir pour Charlotte!
Je me le rappelle comme si c’était hier!
Dieu! le vilain ferblantier de chanteur! Que j’aimais mieux le coiffeur, peigné à la Rochefort, avec son toupet carotte, sa figure de porcelaine, ses yeux éteints, d’un bleu fané sale, comme en ont les pastels sur lesquels on a passé la manche: il me semblait du dernier bien!... et puis il chantait la tyrolienne! et la tyrolienne était mes amours!!! Ah les troulalaïtou de ma jeunesse! Lebassy! Qui se souvient de Lebassy?
«Lise, rentrez dans votre mi-i-i-i...se»... et les troulalaïtou à n’en plus finir! C’était superbe! Qu’est-il devenu? Et Massacro? Et mon coiffeur? Que tout cela est loin, mon Dieu!
Mon coiffeur et Massacro n’ont jamais dû dépasser le périmètre de leur quartier; d’autres, mieux doués, se sont envolés vers des horizons plus lointains, mais que de haltes, que de parcours lents et nombreux, avant d’arriver à figurer sur l’affiche d’un établissement, je ne dirai pas connu, mais simplement pas tout à fait ignoré!
Aussi quel soupir de joie quand l’un de ces braves gens arrive enfin au but de ses voyages, à son entrée dans un «Grand Concert»! Dame! c’est pour lui l’avenir assuré, c’est-à-dire la province ouverte sur toute la ligne... la France en long et en large à ses pieds, quelquefois même l’étranger! et pas besoin d’être pour cela une vedette en vogue, non, il suffit--mais cela est indispensable--d’être de la Scala, de l’Eldorado, ou de l’Olympia, ou des Folies-Bergère, c’est l’étiquette passe-partout!
C’est beaucoup de travail, de peines, pour une croûte de pain au bout de la vie... et encore pas toujours!... c’est même rare...
Le public parisien ne se doute pas que le monsieur et la dame qu’il trouve embêtants, et n’écoute même pas, entre huit heures et neuf heures du soir, deviennent, dès qu’ils se déplacent, l’étoile et le favori de toute une population qui les fête, à Lyon, à Marseille ou à Bordeaux. Pensez donc! ce sont des «artistes» de Paris, et de la Scala encore!!! Et ce bon accueil réchauffe leur zèle et console ces pauvres gens de ces Parigots de malheur qui n’ont de sourires que pour leurs favoris... Ah! si on n’avait pas la Province! on finirait par croire qu’on n’a pas de talent! Mais, Dieu merci! les départements sont là qui prouvent le contraire.
Bonne province!!! Bons petits cabots piocheurs, et si souvent découragés, allez, roulez, trottez sur les routes, chantez et ramassez, là où on vous les donne, les bravos que vous quêtez.
Si quatre-vingt-six départements vous font la risette, contre un seul qui vous boude, consolez-vous!...--et dites-vous que déjà du temps d’Henri IV, Paris ne valait qu’une messe! et que ce sont les quatre-vingt-six départements qui ont raison--et zut pour le reste!
Y. G.
LA VEDETTE
I
--Mademoiselle Edmée va vous chanter les «Coccinelles!»
Parmi le brouhaha des conversations, le grincement des chaises remuées, le cliquetis des verres sur le marbre des tables, cette annonce ne produisit qu’un silence relatif.
Cependant, émergeant du nuage de fumée qui fanait les papillons des becs de gaz dont s’éclairait la salle, mademoiselle Edmée se hissait déjà sur la caisse d’emballage retournée, figurant la scène, et les premiers accords de la romance de Massenet vagissaient sur le clavier du piano étique accoté à l’estrade.
Et ceci se passait, rue Julien-Lacroix, dans le sous-sol d’une boutique de marchand de vins, temple lyrique, ce dimanche soir comme tous les autres dimanches, de la société musicale «La Fauvette de Ménilmontant».
Ce sous-sol était une sorte de carré long, au plafond bas, où l’on accédait par un escalier en colimaçon, sans cesse encombré par les montées et les descentes du garçon qui, irrespectueux du grand art, ne se gênait point pour couper les meilleurs effets des monologues, et les plus brillants traits des chansons, par des retentissants «une grenadine au kirsch! ça fait deux!» ou «un litre de blanc! ça fait trois,» lesquels suivis immanquablement des «chut!» et des «à la porte!», vociférés par les auditeurs mélomanes, déchaînaient un charivari plutôt impropre à la parfaite exécution des chefs-d’œuvre...
Mais, n’est-ce pas? tout le monde ne peut pas louer la salle de l’Opéra, et les virtuoses de la Fauvette de Ménilmontant, heureux de faire apprécier leurs belles voix, n’y regardaient pas de si près. Qu’est-ce que ça faisait, pourvu qu’on chante!
C’étaient pour la plupart des petits employés, des ouvriers, des commis de magasins; quelques jeunes filles aussi, qui domptaient leurs timidités et jetaient éperdument à la figure du public tous les chats qu’elles nichaient dans la gorge.
Les familles de ces demoiselles et les copains de ces messieurs venaient assister à leurs triomphes, en sirotant des demi-setiers, des canettes et des liqueurs à l’eau, laissant après leur absorption des petits ronds poisseux sur les guéridons de fer, jamais nettoyés--ou si peu!...
Mais ce soir, peste! c’était bien une autre paire de manches que les soirs ordinaires... Des pancartes, suspendues aux colonnes, proclamaient que le prix des consommations serait, par exception, majoré de dix centimes et qu’une quête serait faite à la fin du concert. C’était au bénéfice d’une infortune que la Fauvette, aujourd’hui, donnait de tout son gosier!
Même, outre les sociétaires habituels, _des artistes des principaux music-halls de Paris_ avaient consenti à prêter leur concours! On entendrait, dans leur répertoire, l’incomparable comique Lourbillon et la délicieuse Blanche Mésange, des _Ambassadeurs_!
Et ce programme n’était pas un leurre! Ces deux illustrations n’avaient pas fait faux bond. Chacun pouvait les voir, en chair et en os, Blanche Mésange surtout en chair et Lourbillon plutôt en os, assis, non loin du piano, à un petit guéridon, et buvant chacun un bock, comme de simples mortels!
A ne rien céler, l’incomparable comique Lourbillon, depuis longtemps, ne daignait plus faire à la capitale l’aumône de son prestigieux génie... et, seuls, les modestes beuglants de province avaient le bonheur et l’honneur de le posséder sur leurs planches.
Quant à Blanche Mésange, les fauteuils vides et les banquettes désertes des levers de rideau avaient été jusqu’ici, aux _Ambassadeurs_, son unique auditoire.
Ce qui, au fond, était injuste, car elle était vraiment jeune, fraîche et jolie, blonde et grasse, et si elle n’avait point chanté, elle eût été sans défaut.
Mais allez donc faire comprendre à une femme qui fait «_mal_» du théâtre qu’elle ferait «_mieux_» du commerce, ou un métier quelconque! jamais elle ne vous croira! Ce lui semblera impossible de fabriquer de la lingerie ou des modes, alors qu’il lui paraît si simple de faire la petite oie sur les planches!
Blanche Mésange et Lourbillon étaient les points de mire de cent regards admirateurs, et vers eux la reconnaissance de tout un quartier montait en murmure ému.
Mademoiselle Edmée, une brunisseuse, coiffée d’un canotier de paille noire, d’une voix suraiguë et d’un geste sans réplique, affirma:
--Les coccinelles sont couché-é-es, et sauta du perchoir du haut duquel elle avait sévi.
--Une autre! une autre! cria-t-on soudain dans un coin.
--La ferme! fut-il répondu d’un antre angle de la salle.
Quelques applaudissements assez maigres et des «chut!» plus énergiques se croisèrent.
Les bravos partaient surtout d’une table où siégeaient une vieille dame, qui dégustait une groseille au vin, et un galopin d’une douzaine d’années qui fouillait dans son nez d’un air pensif. Quant à la personne qui, impoliment, avait réclamé «la ferme!» c’était une grande bringue en cheveux, à peu près de l’âge de mademoiselle Edmée, dix-huit ans, et à qui celle-ci, sans nul doute, avait vendu des pois qui ne voulaient pas cuire.
Mademoiselle Edmée, d’ailleurs, ne pipa point. Elle se contenta de grincer entre ses dents un mot que seul, le pianiste put entendre: mot qui évoquait tout le Sahara...
Puis elle déclara:
--Je ne sais plus rien! et revint s’asseoir sous l’aile de sa mère à côté de son jeune frère, et tous trois entrèrent en conversation vive et animée avec des haussements d’épaules méprisants. Fit-elle pas mieux que de se battre?
Au reste, la guerre évitée en cette partie de l’assistance éclatait brusquement dans une autre.
--Notre camarade Paquet va nous chanter... avait commencé le régisseur.
--... La peau! c’est pas son tour! hurla tout à coup une voix furieuse. Et une bagarre eut lieu, au pied de l’estrade, subitement.
Le camarade Paquet, un gigolo aux grâces boutiquières, en veston court, col droit et cravate Lavallière, venait de se lever à l’appel de son nom, mais une grosse main s’abattit sur son épaule et l’obligea à se rasseoir.
--C’est à mon tour, à moi, Florent dit «Bat d’Af»! et, ici, c’est chacun son tour, comme au guichet de la poste!
Et l’ivrogne--car Florent, dit «Bat d’Af,» était ivre à rouler--se mit à tonitruer, sans nulle autorisation préalable:
V’là l’Bat d’Af qui passe! Ohé! ceux d’la classe!
C’était un grand diable de polisseur aux biceps comme des gigots de mouton. Et c’était en vain que le régisseur tapait sur le bois du piano pour le faire taire:
Qui qui rigol’ra Quand la classe, Quand la classe, Qui qui rigol’ra Quand la classe partira!
continuait-il avec entrain et férocité.
Blanche Mésange, très effrayée, s’était dressée, toute prête à prendre ses jupes et la fuite. Lourbillon n’en menait pas plus large, mais on est un homme, n’est-ce pas? il conservait sa place; seulement il était devenu vert.
Cette double attitude illumina d’une inspiration le cerveau affolé du régisseur. Comme Florent, dit «Bat d’Af», renversait les chaises en la pantomime échevelée dont il accompagnait son refrain:
--Regarde, Florent! tu fais peur aux dames! Nos invités vont prendre une drôle d’opinion de la Fauvette.
Ces paroles du régisseur calmèrent soudainement l’ivrogne. Il se tut, tira sa casquette et s’avançant vers la jeune femme, il bredouilla:
--Respect au sexe! On boucle sa boîte. Seulement, je ne veux pas que Paquet chante! Si il chante, je le crève!
--Bon! bon, c’est entendu. Paquet ne chantera pas! Assieds-toi!
--Je ne tiens pas à chanter, moi! se soumit le camarade Paquet qui tentait, mais en vain, de redresser son faux-col écrasé.
--Mesdames et messieurs! dit alors le régisseur, qui s’essuyait le front avec soulagement,--la parole est à notre camarade Fernand!
Une triple salve de bravos retentit brusquement, à cette annonce. L’enthousiasme était unanime et Florent, dit «Bat d’Af», lui-même, rugit:
--Oui, oui! Fernand! Fernand!
Ce fut si spontané, si vif, si emballé que l’incomparable comique Lourbillon en eut une crispation vexée du menton, et chuchota à Blanche Mésange:
--Mâtin! c’est une étoile, ce Fernand!
--Il est gentil! répondit Blanche.
Il était gentil, en effet, ce Fernand qui venait d’apparaître sur la scène minuscule et s’y tenait debout, droit et svelte, sans embarras et sans pose. Vingt ans, brun, une moustache légère retroussée sur une bouche saine et bien meublée, l’œil intelligent, le geste aisé, il n’avait pas encore commencé que déjà tout le monde avait fait silence. Il n’y avait pas à dire, c’était la coqueluche du patelin! Le garçon lui-même, arrêtant ses clameurs barbares, attendait, bouche bée, et sa serviette sous le bras, au bas de l’escalier.
Ce qu’il fut tout de suite impossible de nier à Lourbillon, c’est que cet amateur chantait avec une méthode instinctive et une justesse d’organe naturelle, que lui eussent enviées et que lui enviaient déjà, là, à l’instant même, des «artistes professionnels». L’incomparable comique, au reste, ne cacha pas son impression à sa compagne:
--Il nous jette de la grille, ce crapaud-là! ronchonna-t-il.
Blanche Mésange lui fit signe de se taire:
--Laisse-moi écouter!
Le fait est que c’était un charme d’écouter ce Fernand.
Ce qu’il chantait? des machines quelconques, _Petits Pavés_, _Petits Chagrins_, et autres balançoires vibrant, au sortir de ses lèvres, d’une émotion fine et contagieuse.--Sa voix tendre et prenante enrichissait de tous les trésors de l’expression la mollasserie des rimes et l’anémie des mélodies. Quand il eut terminé sa première romance, les applaudissements claquèrent, et Lourbillon, en personne, élevant très haut dans les airs ses deux mains compétentes, les choqua l’une contre l’autre, ostensiblement.
L’ovation ne fit que grandir, de morceau en morceau; Lourbillon élevait chaque fois ses mains, mais, à la vérité, il ne produisait pas un effrayant vacarme en les rapprochant... et ce n’était pas elles qu’on entendait le mieux: son geste faisait «semblant» de rapporter quelque chose... il avait le bravo feutré... Les plus grands hommes ont de ces petitesses!
Blanche Mésange, elle, prise dans l’enthousiasme universel, criait franchement «bravo!» et «bis!» et comme Lourbillon, à un moment, esquissait une moue de supériorité et sifflait:
--Tout de-même, dix chansons, cela commence à compter!
Elle lui rétorqua, toute rose d’indignation et tressautante de conviction:
--Mon vieux, j’aimerais mieux l’entendre toute la nuit que toi un quart d’heure!
Ah! mais!...
C’était la meilleure des bonnes filles, cette Mésange. Et la plus honnête! Qu’on n’entende point, par là, cette honnêteté physique dont se targuent maintes femmes, qui, du reste, n’ont que celle-là: vieilles filles moisies dans le célibat, à qui leur virginité coriace confère, croient-elles, le droit d’être méchantes, improbes, criminelles au besoin; mégères apprivoisées dont la fierté est de n’avoir aimé personne et de haïr tout le monde.
De ces femmes dont les âmes sont si vulgaires qu’elles ne considèrent l’acte d’amour que comme une obscénité, et dont les cerveaux sont d’une impureté telle, que leur pudeur n’est continuellement mise en éveil que pour les indécences qu’elles imaginent dans les gestes les plus bellement humains!
De ces pauvres femmes honnêtes, fidèles scrupuleusement à leurs maris, non par tendresse amoureuse où par devoir et conscience, mais à cause de l’horreur, du dégoût, ou de l’ignorance (et cela est encore pis!) d’une volupté qu’elles ne ressentent et ne partagent point... Chattes échaudées craignant l’eau chaude...
Non, Blanche Mésange n’était pas honnête de cette façon-là, mais elle était loyale, fidèle et bonne, et si sûre en amitié!
Et gobeuse!
Certes, elle aurait plutôt pu aspirer au prix Montyon qu’à la blanche couronne des rosières; mais, exerçant un métier où la fleur d’oranger n’est pas de rigueur, elle était de celles dont on dit: «Elle aime avec Un Tel. Rien à faire.»
Et il n’y avait rien à faire, en effet. Très largement aidée par «un ami», le comte Du Puy, sénateur par hasard et marié idem, elle ne trompait jamais cet heureux législateur, plus généreux d’ailleurs qu’exigeant.
Et puis, s’il faut tout dire, tant de vertu n’impliquait pas chez elle un grand mérite. Grasse, à vingt ans, comme une grosse caille, elle était paresseuse avec délices, et les béguins, c’est si fatigant! C’est des tas de tracas, de préoccupations, de pas et de démarches, de précautions à prendre, de lettres à écrire! Non, décidément, le jeu n’en valait pas la chandelle. Et Blanche Mésange était très sage.--Pourtant, en applaudissant le jeune Fernand, quand celui-ci se décida, enfin, à quitter le tréteau, elle le considéra avec des yeux de sommeil... ou d’amour; si lourds de Qui sait!... et de Peut-être... et où il y avait un peu moins de sagesse que d’ordinaire.
Le vrai, c’est que leurs regards, à tous deux, s’étaient rencontrés, et qu’elle ressentait tout à coup comme un vif picotement dans le creux du dos, et qu’elle rougit...
C’était d’ailleurs à elle de chanter. Elle escalada l’estrade, et envoya quelques-unes de ses gaudrioles ordinaires: _La Puce; Dis-moi où ça m’démange_, et obtint un immense remerciement de politesse. On la rappela, on la redemanda, et elle fut ravie! car, parfaite cabotine, malgré une certaine intelligence et toutes ses qualités, elle croyait fermement en son talent de cantatrice et de comédienne et en attendait la Gloire! O naïve bonne petite Mésange aveugle!
En fait, elle avait assez de vinaigre dans la voix pour assaisonner les salades de toute une saison, et articulait à la façon ingénue du phoque.
Mais elle était des _Ambassadeurs_ (vous pensez!) et avait bien voulu se déranger pour la Fauvette de Ménilmontant! La Fauvette de Ménilmontant fit un gros succès à son bon cœur et à sa jolie figure.
C’était au tour de Lourbillon. L’incomparable comique, encore que tout ulcéré par le souvenir gênant de son jeune émule, voulut montrer à ce public ignorant la différence qu’il y a entre un blanc-bec et un maître! Et, ma foi, comme il avait du métier, et qu’aucune ficelle ne lui était étrangère, depuis les années et les années qu’il promenait son bâton de rouge et son blanc gras de Carpentras à Lille et de Brest à Nancy, il décrocha, avec son menton bleu, sa bouche sinueuse et lippue, ses grimaces traditionnelles, la timbale, lui aussi, et _enleva_, dans la gaîté, un triomphe égal à celui que Fernand avait remporté dans le sentiment.
Acclamations, fous rires, trépignements, toute la série des symptômes nerveux, observés, les jours d’orage, à Bicêtre, à Charenton, et autres asiles de louphoquerie humaine.
Et les cuillères choquées contre les verres! et les soucoupes heurtées en cadence! Ah! bon Dieu! «M’as-tu vu à Ménilmontant?»
Et comme Lourbillon avait l’âme grande, dès cet instant, il pardonna en son cœur à Fernand!
Bien plus! il lui vint la fantaisie de le connaître, et, comme la salle se vidait petit à petit, le concert étant fini (car, naturellement, n’est-ce pas? c’était lui, Lourbillon, dernier numéro, qui l’avait clôturé), comme les sociétaires de la Fauvette fermaient le piano, roulaient leur musique et réglaient leurs consommations, l’incomparable comique avisa le jeune amateur qui, demeuré assis dans un coin, semblait le contempler de tous ses yeux.
Lourbillon prit pour lui cette contemplation qui, de vrai, s’adressait à Blanche Mésange, en train de mettre son collet devant la glace du fond, et flatté:
--Eh bien, monsieur Fernand! tous mes compliments, vous savez! lui cria-t-il, avec un signe de la main plein d’une auguste cordialité! Et il ajouta:
--Montez donc prendre un verre avec nous. On étouffe ici!
Dans ce sous-sol où vingt pipes, et combien de mauvais cigares, sans compter les cigarettes, avaient fait rage, l’atmosphère était d’une épaisseur redoutable. Le garçon, d’ailleurs, éteignait les becs de gaz.
--Volontiers! acquiesça Fernand, en se levant.
Tous trois s’engagèrent dans l’escalier en colimaçon.
--Quelle jolie voix vous avez, monsieur! dit Blanche Mésange qui montait la première, en se retournant vers Fernand qui la suivait. Les cheveux blonds mousseux, la bouche rose aux lèvres grasses bien ourlées sur les dents claires et les grands yeux bleus, très doux, caressèrent de leur grâce vivante la pensée du jeune homme, vision rapide dans la pénombre de cette ascension tournante.
Trois bocks servis, l’instant d’après:
--Et, avec une voix pareille, qu’est-ce que vous faites dans la vie, jeune homme? interrogea Lourbillon affable.
--Sûr! que vous réussiriez au concert! et même au théâtre! appuya Blanche Mésange avec âme.
Fernand sourit à la chanteuse. Il haussa légèrement les épaules et répondit:
--A la vôtre! Oui, peut-être, si j’étais plus jeune et que j’aie le temps d’apprendre. Ça m’aurait plu vraiment! Il est trop tard à présent! Chacun son métier!
--Et quel est le vôtre, sans indiscrétion?
--Oh! il n’a rien d’artistique, mon boulot! Je suis tailleur, ouvrier tailleur, pour être plus exact. Je coupe des culottes, des redingotes et des jaquettes. A votre service, si vous avez besoin d’un veston, cher monsieur.