Part 17
Taupin était «en bombe» depuis près d’une semaine. Cette fois, ce n’était pas seulement à aimer qu’il cherchait dehors, c’était à manger aussi, car c’est surtout de faim qu’était mort Lourbillon, et là où il n’y a rien, les chats perdent leurs droits, tout comme les rois.
Il y avait une heure à peu près que Fernand et Mésange étaient arrivés--trop tard--et qu’ils veillaient, à la lueur funèbre de la bougie, le corps inanimé qui se refroidissait là, quand tout à coup sur la vitre du châssis de la fenêtre, un bruit grinça, acharné et volontaire. On eût dit des ongles qui travaillaient à déblayer la couche de neige entassée sur le carreau. Et, en effet, Mésange, ayant levé les yeux, aperçut bientôt deux pattes noires et entre elles deux points verts, flamboyants. C’était Taupin qui travaillait pour rentrer chez lui.
On lui ouvrit, et il se précipita sur le plancher--le plancher de briques--où il demeura immobile un instant, comme surpris de l’étrangeté de la réception, de la présence de ces intrus, et d’un il ne savait quoi d’inaccoutumé dans la couleur et l’odeur des choses.
Mais ayant aperçu sur le lit le profil rigide de son maître et s’étant rendu compte que ces inconnus n’étaient point des inconnus dangereux, il sauta sur la poitrine de Lourbillon et ronronna tendrement, non sans lui détacher sur le visage de petits coups de patte de velours affectueux.
Toute la nuit, il resta ainsi. De temps en temps, comme inquiet vaguement, il se dressait sur ses quatre pattes, s’étirait, érigeant en bosse son dos souple, et venait flairer de tout près le nez de Lourbillon, contre lequel il poussait d’amicaux coups de tête. Et son regard, avant qu’il se recouchât, était soupçonneux, vers Fernand et Mésange, ces deux étrangers installés là. On lui avait changé son patron, si sensible jusqu’ici à ses caresses et si froid maintenant. Mais oui, si froid! Comme il avait froid!
--Laisse-le! avait dit Mésange à Fernand, il ne fait pas de mal.
Au matin, quand le médecin des morts arriva pour constater le décès, le chat dérangé gronda, puis se cacha sous le lit, hostile; mais quand les sombres emballeurs des pompes funèbres, avec leurs chapeaux de cuir bouilli, leurs habits et leurs plaques, prétendirent mettre en bière le cadavre, l’antienne changea. L’animal devint comme fou, bondissant d’un coin à l’autre du taudis, avec un lamento de gorge qui était un sanglot et un rugissement. Les hommes noirs en avaient peur.
--Enfermez votre sale matou! grogna l’un. Et Mésange put réussir à attraper le pauvre Taupin et à le garder, serré sur sa gorge. Il n’avait plus qu’un grand frisson de tout son corps et un petit gémissement, très doux. Il regardait, regardait.
Et quand le cercueil fut cloué, il vint se coucher tout au long et lécha le bois.
C’est pourquoi Mésange, quand on partit pour Saint-Ouen, l’emporta dans ses bras, jusqu’au cimetière.
L’enfouissement de Lourbillon fut une chose rondement conduite. Pas de prières sur la tombe, puisque c’était un enterrement civil. Guère de pourboires à attendre pour la gent nécrophore. En deux temps, trois mouvements, «oh! hisse! attention! là!... enlevez!» ce fut pesé! la bière était au fond, on retira la corde, quelques manœuvres tendirent des mains quémandeuses de menue monnaie; Fernand et Mésange--le corbillard parti, cahotant dans les ornières et les flaques,--se trouvèrent seuls, comme en un désert, en face de ce trou.
La neige tombait toujours, molle et lente. Les pieds s’engluaient dans un terrain de glaise délayée. A côté de lui, Mésange, le chapeau trempé, la jupe fripée, pleurait à hoquets convulsifs. Et Fernand songea, tout grelottant sous son pardessus de demi-saison (un dernier luxe) et son costume d’été, que c’était l’homme qui reposait là, entre quatre planches, le bon bohème au menton bleu et aux illusions roses, qui certes était responsable de l’heur et du malheur de son destin, à lui Fernand! Oui! Lourbillon avait donné le coup de barre orientant vers les vanités de l’art la vie du modeste ouvrier! Avait-il à remercier, avait-il à maudire le timonier? Fernand, dans un éclair, récapitula son existence. Le passé avait été resplendissant, le présent était terne; qu’allait être l’avenir? Hélas, il constata la jeunesse enfuie, le courage aveuli, l’espoir déclinant. On ne pouvait être et avoir été. Non, Lourbillon n’avait pas joué les bons génies, et décidément les conseilleurs ne sont pas les payeurs! Mais il lui pardonnait, ah! de tout cœur! A quoi bon se plaindre et réclamer?
--Tu viens, Blanche? dit-il doucement. Elle prit son bras.
Le chat Taupin, las de chagrin, dormait sous le collet.
--Enfin!--marmotta Fernand comme s’il se parlait à lui-même, nous, au moins, nous gagnons encore de quoi manger!
--Demain, il faudra aller chez Drulom, observa vivement Mésange, qu’il nous envoie dans une ville quelconque! Et tout de suite! notre voyage de Péronne ici, et la couronne pour Lourbillon ont dévoré toutes nos économies. Je suis à sec!
--Nous irons demain, ma chérie! c’est bien le diable si nous ne sommes pas casés immédiatement!
--Dieu t’entende! soupira Blanche. Fernand haussa les épaules. Il devenait irritable et nerveux, et tout manque de confiance le souffletait comme une insulte. En tout cas, demain n’était pas loin; on allait bien voir!
Ce fut vu--assez vite.
La répétition des élèves et interprètes de Drulom battait son plein, quand Fernand et Mésange poussèrent la porte.
Et ce n’était pas un spectacle banal.
Assises sur des chaises, tout autour des quatre cloisons d’une pièce étroite, et comme hypnotisées par le piano où le maître serinait à celle de leurs congénères «dont c’était le tour» la chanson du répertoire patronal qu’elle aurait à promener de l’Est à l’Ouest, et du Midi au Septentrion, une dizaine de pauvres demoiselles, quelques-unes jolies, mais toutes vêtues et chapeautées selon une apparence ou pour, au moins, un désir de chic, attendaient, les mains croisées sur des rouleaux de cuir.
Les rouleaux des jeunes filles sont en cuir, a observé Franc-Nohain, poète subtil.
En face des jeunes femmes, étaient groupés, en des poses avachies de voyous disloqués, trois gamins de 17 à 20 ans, d’une mise devant son élégance au Temple, et dont les cravates rouges accentuaient d’une note criarde la vulgarité de l’ensemble.
Tous trois avaient les cheveux noirs gras, et luisants d’une pommade qui aidait la frange infâme de cheveux coupés à la chien à se maintenir en ordre au-dessus des sourcils, où elle arrivait, coupée et peignée, en ligne nette et précise.
Cette coiffure féminine, surmontée d’un chapeau melon posé en arrière, donnait aux faces de gouapes de ces trois hommes une apparence terriblement indicatrice... précisée par une poudre de riz déposée sur leurs visages de fils soumis.
D’une voix, ou plutôt de trois voix traînardes, grasseyantes de Parigots de Belleville, ils répétaient de tout leur cœur un couplet où les gestes surtout avaient de l’importance, car «leur genre», à ceux-là, était de chanter à l’unisson, et de gesticuler de même, tous trois levaient et baissaient ensemble bras ou jambes: c’était le «Trio Gambilleur».
Drulom leur serinait depuis trente minutes les vingt-quatre mesures d’un refrain, qu’ils dansaient avec des mouvements d’une grâce... toute «Moulin de la Galette». Leurs bouches édentées, aux lèvres molles, laissaient passer les paroles, sans les arrêter au passage afin de les formuler; c’était une débandade de mots inintelligibles, de tons de gosiers gargarisés d’alcools, de grimaces de voyous de barrière, de gestes aux grosses mains sales, aux ongles carrés et noirs, aux pieds énormes, lourds et laids. Mais Drulom les faisait se ganter et se chausser d’escarpins vernis, et le soir, aux lumières, dans leurs trois complets de satin mauve, avec leur haut de forme lilas, leurs trois cannes pareilles, ils entraient en scène, souriant, fardés, frisés, pommadés, des dentelles à leurs poignets d’anciens garçons de café, et chantaient avec des gestes de marionnettes:
Nous sommes les petits Chéris, Petits chéris, petits chéris, De la Vill’ de Paris!
Et sortaient de scène sur un pas de danse dont la dernière mesure laissait aux trois horribles têtes le temps de saluer, d’un geste brusque et cassé de pantins désignés à la guillotine.
Drulom les avait trouvés chez un troquet du quartier: les deux plus jeunes servaient sur le zinc, et le troisième était «plongeur», c’est-à-dire laveur de vaisselle: ce dernier rinçait les verres et les bouteilles et, connaissant Drulom il avait recommandé ses camarades au maître qui, en 15 jours, avait fait du trio une attraction pour Paris et la Province--et allez donc! ce n’est pas plus difficile que cela! et 900 francs par mois!
Ça valait mieux que de sécher les litres, vous savez... et moins long à apprendre!
Trente francs par soirée! Mazette! Drulom était épatant!
Après que le «Trio Gambilleur» eut bien en tête l’air de sa chanson, ce fut le tour des dames.
Elles vinrent se placer autour du piano; toutes celles réunies à cette heure-là étaient des «Romancières;» et Drulom attaqua:
Au bois de Meudon, Un jour avec Blaise.
Il battait la mesure sur le plancher avec une énorme canne, et le rythme, scandé de telle façon, aidait les pauvres femmes à mieux retenir une musique qu’elles ne pouvaient apprendre autrement qu’avec de la mémoire!
Aucune d’elles n’avait de piano et ne savait solfier une note! Toutes ignoraient la plus petite règle musicale. On leur rabâchait l’air pendant une semaine ou deux, et, quand elles savaient les paroles par cœur, en route pour la scène!...
Parmi celles qui ce jour-là faisaient partie du troupeau docile, était une jeune fille de 16 ans à peine.
Un jour qu’elle regardait les affiches manuscrites collées sur les vitres d’une crèmerie de la rue du Temple, afin de trouver une patronne en quête de «petites mains,» elle fut abordée par un monsieur qui stationnait là, depuis un bon bout de temps, dévisageant toutes les jeunes filles venant en nombre chercher des adresses d’ateliers ayant besoin d’ouvrières.
Le monsieur attendit qu’elle eût traversé la chaussée et, lui tapant sur l’épaule, lui demanda combien elle désirait gagner par jour.
--Deux francs comme toujours.
--Je vous offre cinq francs, mademoiselle!
--Pour quoi faire, monsieur?
--Pour chanter au café-concert!
--Mais, monsieur, fit timidement la petite, je ne sais pas, je ne saurai jamais!
--Je vous apprendrai...
--Je n’oserai pas, j’aurais trop peur...
--Essayez, vous verrez comme c’est simple, mon enfant... et puis, pensez donc, c’est cent cinquante francs par mois, pour commencer, puis vous gagnerez trois cents!! cinq cents francs!! Vous serez «artiste».
--Je réfléchirai, monsieur...
Elle partit bouleversée, lisant, pour la dixième fois, la petite carte laissée entre ses jolis doigts de petite fée.
MONSIEUR DRULOM,
_Agent lyrique des grands concerts de Paris, Marseille, Bordeaux, Bruxelles._
14, rue de Paradis-Poissonnière.
Deux jours après, elle arrivait, émue, chez Drulom.
Un mois après on lui avait appris quatre chansons de «Gommeuse». Drulom ayant constaté, paternellement, que ses jambes valaient la peine d’être vues, avait choisi pour elle, et cela sans hésiter, la tenue qui mettrait le plus en valeur la jeunesse et les beautés de la petite...
--Gommeuse!! C’est-à-dire épaules nues, bras nus, seins nus, jambes nues... on cacherait juste ce qu’on ne pouvait, hélas! pas montrer...
Drulom lui vendit son premier costume... des bas jusqu’au grand chapeau... pour le prix de six mois de ses appointements!!!
Mais comme il était un brave homme... il lui laisserait la facilité de le payer à raison de 75 francs par mois... il resterait donc à la fillette 75 autres francs pour son entretien, blanchissage, nourriture et son logement!!!
C’était maigre, la petite en resta toute bouleversée! Mais elle avait signé... Monsieur Drulom avait d’elle un grand papier... et puis, ce n’était que six mois à patienter; une fois les premiers frais payés, ça irait mieux... Mais dans six mois, le costume serait fané, il en faudrait un autre, et alors?
Elle alla, toute inquiète, chez la couturière qui fabriquait les commandes des protégées de Drulom, et lui demanda si elle ne pourrait pas, en cas de besoin, lui faire une jolie robe pour beaucoup moins cher... Pensez donc, neuf cents francs pour un costume!
--Je vous donnerai le même pour deux cents, mademoiselle, lui dit la couturière narquoise et renseignée...
--Deux cents francs! alors, pourquoi est-ce neuf cents, cette fois-ci?
--Je ne sais pas... moi, je le vends à Drulom deux cents voilà tout...
Alors elle comprit!
Drulom gagnait sur tout et sur toutes. Mais la petite ouvrière s’imagina que pour le payer et s’en débarrasser plus vite, il lui serait peut-être facile d’augmenter ses ressources... Elle allait être au «théâtre,» elle serait jolie dans cette tunique de soie écarlate toute brillante de paillettes... elle était jeune... qui sait?... Ben oui, quoi!
Elle ne serait pas la première, ni la dernière.
Et comme Drulom la fit partir dans un caboulot de province, elle fut, la petite malheureuse, la proie du premier gigolo de l’endroit, pris sans amour, sans joie, pour la simple impossibilité de manger, de boire, et de dormir dans du linge propre, avec deux francs cinquante par jour...
Le temple de l’Amour devait à Drulom beaucoup de ses prêtresses.
A l’entrée de Fernand et de Mésange, le maître se leva. Non par respect, certes, mais par colère.
Il était furieux, le maître! et avant que ni l’un ni l’autre des arrivants n’eût eu le loisir d’ouvrir la bouche, il éclata en paroles grossières et comminatoires:
--Ah! vous voilà! vous! eh bien! vous en avez fait du propre!
--Pardon, Drulom, fit Fernand... Je voudrais...
--Je me moque pas mal de vos pardons et de ce que vous voulez!
Drulom, la main gauche appuyée sur son piano, brandissait férocement dans l’air son poing droit. Les élèves l’admiraient en sa rage. L’exécutante de l’instant en gardait la bouche ouverte de stupeur. Il poursuivit:
--Ah! vous croyez qu’on lâche comme cela un directeur! qu’on se bat l’œil des clauses d’un engagement signé! qu’on prend le train le matin quand on doit travailler le soir! et qu’on fiche tout le monde dans les choux pour des raisons qui n’existent pas!
--Mais... hasarda Mésange.
--Ah! je vous conseille de parler! vous, la grosse! Vous êtes jolie! et vous avez du talent! oui! comme mon...
Il dit le mot!
--C’est par charité! vous entendez! uniquement par charité! que je m’occupais encore de vous, vous personnellement, la toujours enceinte! pauvre buveuse d’absinthe? c’est un vers! c’en est même deux! et de Rollinat encore! Et vos jumeaux de l’année dernière, ils vont bien?
--Vous savez bien qu’ils sont morts! répondit Mésange, sombre.
Mais un tel détail n’était pas pour troubler Drulom. Il continua. Il s’exaspérait à mesure:
--En tout cas, vous deux! c’est fini! Vous pouvez crever maintenant. Ce n’est pas moi qui vous sortirai de la mouise!
Il se croisa les bras:
--On vous a sifflés à Tours! on vous a sifflés à Bordeaux! on vous a sifflés à Bayonne! Vous n’êtes plus possibles dans les grandes villes! Et vous vous permettez, par surcroît, de ne pas remplir les conditions que j’ai acceptées pour vous! Monsieur et madame laissent tout en plan! Un ami mourant! Ce n’est pas celui-là qui vous paiera vos cachets, n’est-ce pas? Ni moi, non plus, du reste, j’en ai assez.
Fernand avança d’un pas et dit:
--Monsieur, vous abusez peut-être de ma patience!
--Moi? ah! ah! ah! elle est bien bonne!
--Et celle-ci, comment la trouvez-vous?
Le fracas d’une gifle retentissante venait d’éclater sur la joue blême du mercanti.
Fernand restait en défense, dans l’attente d’une riposte, mais la riposte ne vint pas.
Alors il articula froidement:
--Monsieur, je suis à vos ordres.
Drulom, qui se frottait la joue, répondit avec dignité:
--Mais moi, monsieur, je ne suis pas aux vôtres!
Il fit un pas de maître de ballet, ouvrit la porte et prononça:
--Après ce qui s’est passé, j’espère, monsieur Fernand, ne jamais vous revoir!
Fernand et Mésange sortirent.
Encore une branche qui craquait.
XXXIII
La branche était sèche, Et l’oiseau tomba.
Les petites filles piaillent cette cantilène, en tournant leurs rondes. Il y est question, dans cette cantilène, d’une catastrophe et d’un malheur; mais les petites filles sont gaies. Elles poursuivent:
Mon petit oiseau-au, T’es-tu fait du mal?
Et le petit oiseau répond, dans la chanson:
Je m’suis cassé l’aile Et tordu le cou!...
L’histoire lamentable du petit oiseau était celle de Fernand et de Mésange. Ils s’étaient cassé l’aile et tordu le cou.
En vain, ils tentèrent, l’un ou l’autre, un mois durant, de retrouver un engagement quelconque pour une ville possible. Les agents lyriques ne voulaient plus entendre parler d’eux:
--Oui! pour que vous fichiez le camp le jour où la recette est assurée! Plus souvent! On vous connaît maintenant.
Ils durent retourner à la _Chartreuse_, ce hâvre des épaves, cette hotte aux débris, et quémander ce cachet piteux, la tournée de misère.
Ils firent des soirées à Mantes, des matinées à Coulommiers. D’appartement en logement, de logement en chambre, ils avaient dégringolé, degré à degré, d’année en année, vendant à mesure ce qui devenait un surplus de mobilier. Finalement, le dernier lit porté chez un brocanteur, ils logeaient en garni. Pourquoi garder un domicile à Paris, puisqu’ils couraient continuellement la province?
Une consolation, qui était une charge de plus, mais qu’ils bénissaient, car elle était désormais l’unique sourire de leur existence, était la présence entre eux de Robert, leur fils, «le présomptif», disait Fernand, aux rares instants où un peu de gaieté lui remontait aux lèvres.
Robert, cahin-caha, à travers les anicroches de la débine, les jours et les nuits blanches, la mistoufle et la purée, grandissait, pauvre graine chétive aux pousses pâlies.
Ah! le maigriot gamin souffreteux--qui dînait et soupait en même temps, plus souvent qu’à son tour, d’un sandwich au jambon et d’un fond de bock, dans une brasserie où le garçon consentait à faire crédit--ne se pouvait guère douter qu’il avait été, dans sa première enfance, un poupon riche, couvert de dentelles, aux bras d’une nourrice somptueuse, aux rubans immenses tombant jusqu’à terre.
Brun de cheveux comme son père, Robert avait les yeux bleus et la bouche tendre de sa mère. Des yeux profonds, fiévreux et brillants, cernés d’une ombre délicate. Tout mignard, et ne parlant encore presque pas, il avait appris, tout seul, à jouer du violon, sur un violon-joujou que son parrain Lourbillon lui avait donné pour ses étrennes. C’était au moment où l’horizon s’assombrissait pour Fernand et où l’argent plus rare rendait les cadeaux à bébé moins fréquents. Ce violon avait été le dernier bonheur, en somme, de Robert. Aussi était-il devenu bien cher à l’enfant qui, doué d’un instinct musical remarquable, avait très rapidement acquis une virtuosité surprenante.
A cinq ans, cet artiste en réduction, à croquer avec ses longs cheveux noirs bouclés et ses regards trop expressifs, tant y brûlait une précocité quasi morbide d’intelligence, déchiffrait du premier coup des concertos et des sonates de Beethoven et de Mendelssohn.
Si bien que lorsque Fernand et Mésange, la dureté des temps s’aggravant, durent partir extra muros, chercher leur pitance, dans les chefs-lieux et les sous-préfectures, loin du boulevard et de ce ruisseau de la rue du Bac que tant regrettait madame de Staël, ils emmenèrent avec eux ce rejeton-prodige, qui obtenait, haut comme la botte d’un gendarme, des succès pyramidaux, avec son archet puéril.
Robert adorait sa mère, d’une adoration passionnée et jalouse. Il lui arrivait, si, quelque soir, Mésange, tracassée par les embarras d’argent, oubliait de l’embrasser en le mettant au lit, de pleurer toute la nuit, à petit bruit, pour ne réveiller personne, mais à grands sanglots muets qui le laissaient le lendemain, épuisé, blanc comme un mort, vidé de force et de larmes.
D’une sensibilité extrême, il joignait les mains quand Fernand chantait, se gorgeait de musique à s’en rendre malade. Il avait des perceptions spéciales, certains airs lui paraissaient dégager de certains parfums.
--N’est-ce pas, mon papa, disait-il, que la _Symphonie pastorale_ sent la violette?
Conçu en des jours de prospérité, il était né, certainement, robuste et râblé, avec des reins et des jarrets de jeune lièvre; mais cette belle santé s’était rapidement flétrie, au souffle de la misère, et au désarroi de la vie errante. Mal nourri, de gargotes en gargotes, sans cesse secoué dans des trains, couché tard, intoxiqué par l’atmosphère surchauffée des coulisses, il avait, pour ainsi dire, vieilli sans croître. Et, pâle d’une pâleur nacrée, avec son sourire déjà triste et ses prunelles dilatées, il était comme un tout petit homme que rien n’étonne plus et qu’a d’avance modelé la douleur.
--Ah! si nous ne t’avions pas!... lui avait crié, un soir de détresse et d’amertume, Fernand abîmé sur un banc de promenade publique, en un Quimper-Corentin quelconque.
--Eh bien! que feriez-vous, si vous ne m’aviez pas? avait interrogé Robert.
Il avait sept ans à cette époque.
Fernand répondit:
--Nous nous tuerions, ta maman et moi! C’est ce que nous aurions de mieux à faire!
Alors, l’enfant, passant ses deux bras frêles autour du cou de son père, avait murmuré bien bas:
--Oh! mon papa, je sais bien qu’on n’est pas heureux, nous trois. Je ne veux pas vous empêcher, si vous avez envie de mourir. Seulement, vous me tuerez avant, dis, n’est-ce pas?
Robert atteignait à sa dixième année, quand une sorte d’agent marron qui recrutait des troupes lyriques pour les concerts de quarante-neuvième ordre, boîtes à soldats et goguettes de barrières, l’entendit--ce fut l’expression de cet homme distingué--«s’expliquer avec son violon».
Tout de suite, il embaucha la famille, en bloc. «Le dab, la daronne et le salé, trois thunes l’un dans l’autre». Quinze francs par jour. Fernand accepta. Robert gagnait sa vie avant de vivre.
XXXIV
Le café Jeanne d’Arc, à Compiègne, petite ville abondamment garnisonnée, estaminet banal pendant le jour, se transformait, le soir, en concert beuglant, à l’usage et à la disposition de messieurs les militaires.
Un piano brèche-dents et une estrade dressée au fond de la salle, entre la porte de la cuisine et celle du closet, suffisaient à effectuer cette métamorphose.
Sur l’estrade, sitôt le gaz allumé, venaient s’asseoir, sur des chaises de paille, trois ou quatre dames chanteuses, bras nus et décolletées autant qu’on peut l’être. Le petit troupier français aime la chair, chacun sait ça!
Vers six heures, une heure après la sonnerie de la soupe, dans les casernes, l’établissement se remplissait brusquement. Fantassins et dragons, par deux, par trois, par bandes, entraient en foule, casques mêlés aux képis, sabres et épées-baïonnettes, tout un fracas de ferraille martiale. Et tout cela s’entassait; sous-offs, simples cavaliers et biffins vulgaires, brigadiers et caporaux, tuniques et dolmans, sur les banquettes de cuir râpé, devant des mazagrans un peu plus corsés que le jus de chapeau du réveil, ou des bocks plus mousseux que les bières de la cantine.
Et c’était de table à table, avant que l’accompagnateur, un vieux bossu, chauve et glabre, n’eût plaqué les premiers accords de la soirée sur son instrument décrépit, un échange de vociférations professionnelles, dans le heurt des soucoupes, le cliquetis des armes, et la fumée nauséabonde des pipes de mauvais tabac, vite épanouie en nuage opaque au-dessus de cette agglomération de culottes rouges et de boutons de cuivre.
--Eh ben! mon pays? ça se tire!
--Encore quatre-vingt-quinze jours!
--La classe! bon Dieu! la classe!
Fernand, Mésange et le petit Robert avaient échoué, pour quinze jours, au café Jeanne d’Arc.