La Vedette

Part 16

Chapter 163,796 wordsPublic domain

--Pourquoi pas? Vous avez quelques machinettes qui ne sont pas mauvaises, puisqu’elles sont de vous, ajouta-t-il avec un sourire plein de sous-entendus. Si vous n’avez pas d’exigences outrées, nous nous entendrons, aisément. Combien avez-vous de chansons éditées?

--Quarante?

--Parues depuis combien?

--Trois mois.

--Et vous lâchez au moment de la répartition?

--On refuse mon admission à la société.

--Ah! oui, c’est vrai. Le statut obstructif qui exige cinquante chansons. Pourquoi ne pas publier les dix dernières? Vous seriez en règle.

--Je n’ai plus d’argent, avoua, non sans dignité, Fernand.--Ensuite en aurais-je--il avait pressenti le: on en trouve--je suis las, j’ai conscience de ne pas être taillé pour ce métier; je désire céder.

--Combien?

--Dix mille francs.

--Eh bien! mon petit, pour un garçon qui avoue de ne pas être organisé pour le commerce, vous ne vous embêtez pas.

--C’est ce que ça m’a coûté à publier.

--Mauvaise raison. Je vais vous donner cinq mille francs; et encore, parce que c’est vous!

Drulom fit le geste auguste du financier qui ouvre le tiroir de sa caisse pléthorique.

--Vous m’étranglez.

--Je vous comble. Nous signons demain. Mais en attendant, comme je connais la vie, que, parfois, vingt-quatre heures peuvent être désastreuses, voici votre argent; donnez-m’en décharge. Et, vous savez, je n’exige pas que vous m’ayez de la reconnaissance. Vous pourrez dire que je suis une immonde crapule à tout le monde, en sortant d’ici: voilà qui ne me gêne pas dans les entournures.

Fernand signa d’un paraphe nerveux, sans un mot de protestation. Il avait hâte d’en finir. Déjà l’argent en poche, il se retirait, après un salut court, quand Drulom l’arrêta:

--Et maintenant, qu’allez-vous faire?

--Mon métier, chanter.

--Où?

--Je trouverai.

--Hum! Ça sera dur. Voulez-vous faire un tour en province? Cela vous reposera. Et voyez comme aujourd’hui je suis de bonne composition, je vous engage pour trois mois; j’engage également votre femme, la petite Mésange.

--Les conditions?

--Huit cents francs par mois globalement, pour ménager les susceptibilités de chacune des parties.

Tout cela jovial, gai, qui aurait été d’un brave homme, sans le facies du criminel qui blague ses victimes.

Fernand ne discuta pas, il considérait cette offre comme une aubaine. Il partit réconforté!

Drulom valait décidément mieux que sa réputation.

L’auteur-compositeur-éditeur-usurier se malaxait les paumes en signe de joie. Il venait de faire une fructueuse affaire et de se donner les apparences d’un bienfaiteur. Cela lui arrivait souvent. Oh! ça n’était pas un paresseux, celui-là.

XXX

Et ce fut, d’abord, l’exode en province, là-bas, à Rouen.

Ce phénomène s’était produit, Fernand chantait toujours d’une façon charmante, phrasant à la perfection et ne détonnant jamais, mais sa voix ne passait plus la rampe, elle était comme «fanée». Et tout de suite, ce fut une grosse désillusion pour les habitués des Folies-Bergère et de l’Ile-Lacroix, que ce numéro parisien, qui devait être sensationnel et qui resta en grisaille.

Blanche, elle, semblait devoir passer inaperçue, comme toujours. Infortunée Mésange, c’était son destin. Au contraire, ce fut elle qui sauva la situation: si elle ne décrocha aucun bravo pour son talent, elle obtint un véritable triomphe de jolie femme. Elle atteignait alors sa trente-cinquième année--avouée--et la plénitude de son charme de blonde grasse. Le manager trouva donc, tout de suite, son profit dans la combinaison. Si la salle boudait aux roucoulements périmés de l’ex-irrésistible chanteur, la partie masculine de l’assistance s’enflammait fort passionnément devant le décolleté de la divette, savoureuse comme un fruit mûr à point.

Certains soirs, toute la jeunesse riche de Rouen traversait la Seine et venait applaudir Mésange. Pour tout factice que fût, cet enthousiasme de snobs, il ne laissa pas que d’être fort agréable à celle qui en était l’objet et qui avait rarement été à pareille fête. Ces applaudissements, au contraire, suppliciaient Fernand, qui n’en connaissait plus que de moins en moins la douceur pour lui-même.

Juste retour! Ce qu’autrefois Mésange souffrait dans sa vanité cabotine froissée, l’ancien triomphateur le subissait à présent, endolori à en crier; chacun son tour! Mais, lui, fut plus injuste, étant au fond moins aimant, plus gâté aussi, car il sied d’excuser bien des choses. Il se considéra comme ridicule et se sentit offensé. Des scènes éclatèrent. Le soir, il se plaignait avec fiel et amertume.

Mésange, vexée et blessée, répliquait non sans hauteur.

--Tu me fais jouer un rôle au moins bizarre! déclarait-il.

Elle ripostait:

--Je ne comprends pas bien.

--Tous ces olibrius qui tournent autour de toi, qui t’envoient des bouquets avec leurs cartes et des bonbons avec des billets doux, me donnent l’apparence d’un Sganarelle ou, ce qui est pire, d’un mari complaisant!

Mésange s’emportait:

--Ce que tu dis là est stupide! Est-ce que je suis cause du succès qui me vient?

--Sûrement, que tu n’en es pas cause! Et puis il est propre, ton succès! Si tu t’imagines, ma petite, que c’est ta voix qu’applaudissent ces imbéciles!

Les disputes allaient parfois très loin. Puis, la nuit, qui porte conseil, remettait la paix dans le ménage; mais le lendemain, dès les chandelles allumées, aux premières acclamations saluant le corsage de Mésange, Fernand, de nouveau, entrait dans des rages folles. Quand son tour de chant arrivait, la face bilieuse et méprisante, il jetait à l’orchestre des chansons violentes et récriminatives, des chansons de lui, ses chansons _pour l’Idée_, socialistes et libertaires, qui n’étaient pas au programme et où il déchargeait son âme! Les autres, l’ennemi, le public, les gens en habit se sentaient visés. Que diable! ils avaient payé pour s’amuser et non pour supporter un cours de collectivisme hostile! Et des scandales se déchaînaient:

--Hou! hou! autre chose!

Cependant les galeries supérieures rigolaient.

--Vive la Sociale! A bas les aristos!

--A la porte, l’anarchiste! ripostaient ceux des fauteuils.

Grabuge.

Le directeur dut bientôt redouter les conséquences des algarades de ce pensionnaire compromettant. Du commissariat central, il reçut des avertissements motivés! Le dénouement de tout ceci, fut que la saison suivante, l’engagement de Fernand et de Mésange ne fut pas renouvelé à Rouen.

Alors, l’existence, pour le couple, se continua pareille, d’année en année, de ville en ville. Pleurs et grincements de dents, décadence, en somme, lente encore, mais sûre. Les fréquentes réconciliations sur l’oreiller après les querelles dans la coulisse amenèrent, un vilain matin, un double résultat, désastreux dans le précaire de la situation: Mésange accoucha de deux jumeaux. Ce fut le commencement de la fin de sa beauté. Elle y perdit sa taille et son teint.

Ces jumeaux, au reste, ne vécurent point. Ils ne furent que de la douleur qui passa. La chose s’était produite à Lyon. Les deux petits êtres--qu’est-ce qu’ils étaient venus faire au monde, ceux-là?--furent enterrés au cimetière des Brotteaux, abandonnés là pour toujours.

Cependant, d’étape en étape, le caractère de Fernand s’aigrissait. Non que la province ne lui payât pas encore un bon prix ses vocalises. Mais tant de théories mal digérées lui restaient sur l’estomac. Il avait mal à son orgueil et la bile en mouvement. Une fois, à Lille, une grève des ouvriers du fer ayant éclaté, Fernand, sollicité d’aller «en pousser quelques-unes» dans les meetings, accepta avec frénésie, et au cours d’une manifestation, se fit arrêter, comme il portait le drapeau rouge, en tête d’une colonne de sans-travail.

Le petit Robert, sorti de chez des paysans où on l’avait gardé pendant quelque temps, suivait maintenant ses parents dans leurs pérégrinations, couché à la diable, nourri au hasard. Ce fut en l’amenant par la main--(pauvre mioche, marchant à peine)--au général commandant les troupes mobilisées pour la répression du mouvement émeutier, que Mésange obtint la mise en liberté de son mari, dont l’affaire pouvait se gâter tout à fait, car il y avait eu rébellion, injures aux agents, et toute la lyre!

Enfin, un jour, à Péronne, où ils étaient embauchés pour trois mois, un jour d’hiver, une lettre arriva tout à coup, à Fernand, une lettre dont l’adresse avait été tracée par une main défaillante et qui disait:

«Mon petit Fernand,

»Si toi et Mésange voulez me voir encore vivant pendant quelques minutes, prenez vite le train. Il n’est que temps. Car je meurs. Je vous embrasse. Votre vieux camarade.

»LOURBILLON.»

--Nous ne pouvons pas le laisser tout seul! s’écria Fernand.

--Non, bien sûr. Pauvre Lourbillon! s’éplora Blanche.

Le soir même, ils partirent pour Paris.

XXXI

C’était un 12 décembre, le matin, par un froid terrible, et le jour pas encore levé.

Le garçon de garde de l’hôtel Saint-Vincent, rue saint Vincent, à Montmartre, dormait encore, jeté tout habillé sur le lit pliant disposé dans le bureau d’entrée, quand des coups de poing précipités furent frappés, du corridor, sur le carreau crasseux de la porte vitrée.

--Qui est là? interrogea l’homme au tablier, réveillé en sursaut. Et sautant du lit, il atteignit, d’un geste machinal d’habitude, la bougie d’un bougeoir. Il bougonnait, debout avec peine, les yeux gros et brouillés du somme interrompu, saisi par la température glaciale; et tout en tâtonnant de l’allumette la mèche charbonneuse, il répéta:

--Qui est là?

--C’est moi, Gaselin, le balayeur, vous savez bien.

--Ah! bon, attendez, j’ouvre. Et qu’est-ce qu’il y a de cassé?

Le bruit d’une clef tourna dans la serrure. Le balayeur dit au garçon, apparu au seuil du bureau, la figure fantastiquement éclairée par les sursauts de sa lumière, qui dansait dans ses mains grelottantes, pendant qu’il claquait des dents:

--Il y a que le vieux du 37, mon voisin, doit être en train de passer. Il râle depuis minuit; j’ai eu beau taper dans le mur, il n’a pas répondu.

--Bon Dieu de bon Dieu! quelle tuile! Il ne manquait plus que ça! C’est le patron qui va faire une poire!

--Vous devriez y monter. Moi, vous comprenez, il faut que je parte à mon travail!

Le garçon haussa les épaules:

--Vous en avez de bonnes, vous! Qu’il attende! Tout à l’heure il fera clair.

--Enfin, vous voilà prévenu. La porte, s’il vous plaît.

Le cordon fut tiré, et, par l’huis ouvert, une cinglée de neige et de bise s’allongea dans le couloir.

--Brrr! fit le garçon, c’est pas un temps à aller chercher le médecin. Je vais finir ma nuit. Tant pis.

Il rentra dans son antre, se recoucha sur ses paillasses et souffla la bougie.

Vers sept heures et demie pourtant, comme une aube jaunâtre pâlissait à la croisée, le garçon se décida à grimper voir «de quoi il retournait». Justement le père Gaselin rentrait, sa besogne terminée, et les deux hommes gravirent de compagnie l’escalier gluant et fétide de l’hôtel.

--Alors, vous croyez que le vieux du 37 va perdre le goût du pain? demanda l’employé du garni. Le balayeur répondit:

--Je crois bien qu’il l’a perdu depuis beau temps. Voilà bien huit jours qu’il n’est pas sorti. Et qu’est-ce qu’il a mangé de la semaine? Il n’a pas un rond! C’est malheureux, tout de même!

--Qu’est-ce que vous voulez, mon père Gaselin, c’est comme ça. On vit de privations jusqu’à ce qu’on en crève.

--Et puis, vous savez, très fier avec ça! Avant-hier je suis entré dans sa chambre. Il était au pieu, avec la fièvre et des yeux d’affamé. Je lui ai demandé s’il avait besoin de quelque chose: «Oui, qu’il m’a dit, vous seriez bien chic de mettre cette lettre-là à la poste, puisque moi, je garde l’appartement!» Et il m’a tendu une enveloppe avec les trois sous pour le timbre. Comme je ne voulais pas des trois pétards--n’est-ce pas! je sentais que c’était le fond de sa bourse!--il a insisté: «Si, si, mais, eh bien! quoi donc? Je ne suis pas un mendigot, moi! j’ai des économies!»

--Et c’était pour qui, cette lettre?

--Pour un nommé Armand, Fernand, quelque chose comme ça, artiste lyrique!

--A Paris?

--Non; en province, je ne sais plus la ville; tout ce que je sais, c’est que c’est parti dans la boîte des départements.

Ils étaient arrivés tout en haut de l’immeuble, et s’arrêtaient devant une porte, la dernière au fond d’un boyau sombre et nauséabond.

--Entendez-vous? fit Gaselin en baissant la voix.

--Oui, mais on dirait qu’il cause! chuchota le garçon.

On percevait en effet, interrompant le rauque et sinistre soufflet du râle, des éclats de mots, des lambeaux de phrases... des ricanements même. Puis le râle recommençait.

--Il va peut-être mieux! hasarda le balayeur avec doute. La porte était fermée de l’intérieur, et nulle réponse ne fut faite quand on eut frappé. Mais le garçon avait une double clef. Il ouvrit et entra. Gaselin le suivit.

Le spectacle était lugubre. Un cabinet mansardé, éclairé par une fenêtre à tabatière dont le châssis en ce moment couvert de neige laissait à peine entrer la lumière; pour plancher, un carrelage, défoncé en dix endroits, et, pour cloisons, des murailles lépreuses le long desquelles l’humidité avait décollé les restes d’un papier qui retombait en lambeaux déchirés. Pour tout mobilier, une chaise, une malle défoncée et un pot à eau égueulé.

Au fond de ce cabinet, il y avait un lit de fer, et dans ce lit un homme, un vieillard, un mourant: Lourbillon!

Étendu sur le dos, la nuque sur un traversin sans oreiller, Lourbillon, les yeux grand ouverts et fixés au plafond, les mains allongées à plat, prononçait des paroles sans suite, avec une volubilité inconsciente. Il était d’une maigreur affreuse. Ses lèvres rentrées dans sa bouche sans dents, ses joues enfoncées entre les maxillaires décharnés, faisaient plus saillante l’arête du nez, aiguisé et comme transparent. Les rotules de ses genoux et le bout de ses orteils pointaient sous le drap élimé qui semblait recouvrir la rigidité d’un cadavre.

Le garçon et le balayeur s’étaient figés sur le seuil.

--Eh bien!--tonitrua tout à coup derrière eux une grosse voix cordiale et canaille--est-il transportable, le bonhomme?

C’était le patron du garni, M. Crampart, l’honorable et patenté propriétaire de l’«Hôtel Saint-Vincent». Il regarda un instant son locataire, haussa les épaules d’un air de mauvaise humeur, puis, prenant son parti, il dit avec la rondeur brutale, non exempte de sensibilité, de l’ancien commis boucher qu’il était:

--Pauvre vieux! mieux vaut pour lui claquer tranquillement ici que d’être trimballé à l’hôpital par le temps de chien qu’il fait! Auguste, va chercher un médecin, et au trot!

Le garçon grommela:

--Un médecin, pourquoi faire?

--Le fait est!...

--Ça serait comme un cautère sur une jambe de bois!

--Il est au bout du rouleau! appuya le balayeur qui s’était approché du grabat.

--Le médecin des morts suffira bien! conclut Auguste, ravi de la course épargnée.

Lourbillon, toujours immobile, s’était tu, et le râle reprit rythmique.

--Messieurs, déclara brusquement l’hôtelier, si vous aimez entendre ça, restez ici. Moi, je me tire.

Et M. Crampart prit la porte, suivi, du reste, immédiatement par Gaselin et Auguste.

Lourbillon, en agonie, resta seul.

Il y avait cinq ans à peu près que le malheureux logeait dans ce garni de dernier ordre, où sa situation, selon les déchéances successives de son destin, avait suivi, comme dans l’immortel roman de Balzac, la même voie descendante que le père Goriot à la pension Vauquer.

Descente qui était une montée en même temps, puisque, à mesure qu’il s’enfonçait d’un degré dans la misère, il gravissait, d’un étage, le calvaire puant qu’était en son ensemble l’«Hôtel Saint-Vincent».

Au commencement, Lourbillon, vivace encore, jovial et «rigolo», bien qu’attristé de la décadence de plus en plus stupide de la fortune des Fernand, avait loué la plus belle chambre de la maison. Il avait gardé des relations, trouvait de ci, de là, quelques cachets à faire, en banlieue, un camarade pour lui payer la bleue, chaque soir, au «Café Français», et le crédit pour la croustille, chez nombre de marchands de vins qu’égayaient sa verve cocasse, et ses souvenirs, et ses grimaces de vieux lutteur de la foire aux chansons.

Puis, Fernand et Mésange travaillaient en province, c’est vrai; mais dans la bonne province et chez des impresarios sérieux: Lyon, Bordeaux, Marseille, Montpellier, Toulouse, et n’oubliaient pas leur ami, les jours de paie. En sorte qu’assez régulièrement un mandat-poste venait égayer l’ancien comique, rapide à se précipiter au guichet pour en signer l’acquit.

Mais le temps coula. Les charges de Fernand, là-bas, aux quatre coins de la carte de France, augmentaient parallèlement à la diminution de ses ressources. Le ménage ne chantait plus que dans des villes moins importantes. De plus en plus rarement, il touchait barre à Paris. Les mandats-poste s’espacèrent, puis furent supprimés. Hélas! la vie devenait trop dure, et Lourbillon s’installa dans une chambre moins chère.

Il fallait cependant la payer, cette chambre-là. Et Lourbillon tenta des prodiges. Mais en vain. On le revit à la _Chartreuse_, implorant une matinée de quarante sous, de vingt sous, n’importe où. Personne ne lui tendit la perche. Voûté, catarrheux, édenté et presque chauve, il effrayait les courtiers marrons. Ce comique portait le diable en terre. Au bout de quelques mois, fatigué de n’être point payé, M. Crampart donna le choix à cette épave de l’art, ou d’être mis purement et simplement à la rue ou d’accepter sous les combles--et par charité--la sorte de cellule abjecte qui portait le nº 37. Lourbillon accepta.

Encore fallait-il solder le prix misérable de ce taudis, et manger quelquefois. Lourbillon fut celui qui, sous un chapeau cabossé, vêtu de loques et chaussé de trous, se présente devant les terrasses des cafés, concurremment aux hommes de bronze, aux camelots de cartes transparentes et aux acrobates du pavé; celui qui, d’un organe dont on ne sait si l’alcool ou la phtisie ont creusé les cavernes, annonce: «L’Éden-purée» et se hâte aussitôt, vite, vite, avant l’arrivée des sergents de ville, d’érailler une chanson qui lui confère le droit de tendre aux consommateurs, une coquille Saint-Jacques hospitalière aux gros sous.

Lourbillon fut celui qui, la nuit, soupe d’une soupe de dix centimes aux Halles, et déjeune--déjeuner dînatoire--à neuf heures du matin d’un restant de gamelle à la grille des casernes.

Mais la vieillesse implacable venait. Sa carcasse usée ne tenait plus sur ses jambes rompues, et un soir, il se coucha pour ne plus se relever. Il lui restait quinze centimes. Il les consacra à affranchir une lettre à Fernand, et ce fut son suprême acte conscient.

Et, à présent, seul, raidi sur sa couche crasseuse, dans la pénombre sale de ce bouge sans air, sous la neige étouffant sa vitre, le ventre creux, le cerveau vide, Lourbillon entrait en agonie.

Le râle s’arrêta tout à coup. Et très distinctement, cette phrase retentit:

--Mon rasoir! Voyons, mes enfants. Je ne peux pourtant pas chanter devant le Tsar avec une barbe de huit jours?

Ses doigts de squelette se promenèrent sur ses joues creuses, où, en effet, le poil avait poussé depuis peu, et d’un accent irrité le moribond reprit:

--Mon rasoir, voyons! ma petite Mésange. Vous savez bien que c’est une question d’avenir pour moi. Si je réussis, ça y est. Le Tsar m’emmène en Russie! Vive la joie et les pommes de terre frites! A nous les troïkas; mais il faut que je me rase. J’ai la barbe très forte, moi!

Il chanta:

O mon Fernand, tous les biens de la terre...

Il s’interrompit. Le râle siffla de nouveau dans sa gorge, puis il cria:

--Cette perruque-là! oui! celle-là, la noire! Elle va bien à mon genre de beauté. Mon rouge! bon Dieu, où est mon rouge? Lourbillon? c’est moi, parfaitement! Ah! c’est mon tour! c’est bon, c’est bon! on y va! La ritournelle, monsieur le chef d’orchestre, je vous en prie.

Le râle encore. Et soudain:

--Hein? ça marche ce soir! Un public en or, je vous dis!

Il s’était dressé sur son lit, les bras brusquement projetés en avant, un sourire crispé sur les lèvres violettes. Et ses deux mains, rigides, claquèrent tout à coup l’une contre l’autre, à plusieurs reprises.

Il clama:

--Oui! vous êtes bien gentils. Mais je ne sais plus rien! C’était la dernière... la... dernière!... Ah!...

C’était la dernière, en vérité. Le buste de Lourbillon eut un sursaut brusque, puis il retomba en arrière. Le cou frappa sur le fer du chevet qui vibra sous le choc. Les bras s’abattirent, et soudainement, dans un déclanchement hideux, la mâchoire inférieure s’affaissa, laissant la bouche béante. Les yeux écarquillés devinrent vitreux.

Le râle avait cessé.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vers six heures du soir, Fernand et Mésange, qui, au reçu de la lettre de leur vieux camarade, avaient pris le train, sans rien entendre, ni les objurgations de l’impresario, ni les menaces télégraphiées de l’agent lyrique, averti, descendirent de voiture à la porte de l’hôtel. Ils s’enquirent bouleversés:

--C’est au numéro 37. Montez, c’est tout en haut! Je ne vous accompagne pas, dit le garçon en leur donnant une lumière.

Oh! l’horreur ignoble du bouge et l’épouvantable bâillement du cadavre! Tout de même, pieusement, et avec des larmes sincères, Fernand et Mésange rabaissèrent sur les prunelles mortes les paupières de l’ami.

Et là, devant ce pauvre corps, un subtil et amer retour sur eux-mêmes emplit subitement leurs âmes. Et Mésange murmura:

--Lui, au moins, il aura eu quelqu’un pour lui fermer les yeux, mais nous?...

Fernand, comme un écho d’angoisse et de doute, répéta:

--Ah! nous!...

XXXII

Le lendemain, à la première heure possible, sous la neige fondue qui continuait à tomber du ciel sale sur le pavé gras, un misérable convoi, sordide et hâtif, prit le chemin du cimetière de Saint-Ouen. Avec les pauvres, les formalités ne sont pas longues! Un gueux de plus à la fosse commune, plus vite c’est enfoui, mieux cela vaut! et les sollicitudes sociales ne font pas de zèle pour si peu.

Derrière le corbillard misérable des indigents, Fernand et Mésange, à pied, suivaient seuls. Et le cocher du véhicule, pressé de terminer cette course peu lucrative, ne jugeait point--pour un mort sans importance--urgent ni nécessaire de marcher à pas comptés. En sorte que, pataugeant dans la boue, les deux derniers amis du trépassé, contraints, par moments, de presque courir, sentaient, malgré le froid vif, la sueur couler sur leurs visages que mouillaient déjà les larmes.

Seuls, Fernand et Mésange? Non, pourtant, pas tout à fait. Un troisième fidèle escortait Lourbillon, porté dans les bras de la jeune femme, hagard, plaintif, furieux et tout hérissé.

C’était Taupin, un simple chat! mais dont l’histoire passait en mérite celle de bien des hommes.

Taupin était un matou, tout noir, ras de poil et haut sur pattes, et d’une noblesse de gouttière incontestable. Il était pelé à la nuque, écorché au râble et quelque peu excorié, car son tempérament passionné lui avait valu de nombreuses batailles et maintes blessures au champ d’honneur et d’amour des toits parisiens.

Depuis des années, il partageait le vivre et le couvert, le logis et la table avec Lourbillon, et ne quittait son maître que lorsque le démon de la chair lui tressautait le long de l’échine.

Alors, par la fenêtre en tabatière, l’œil phosphorescent et la moustache en buisson de piques, il s’échappait et ne revenait qu’amaigri, ensanglanté, affamé, mais riche de quelques souvenirs de plus.

Des imbéciles, qui n’ont jamais observé les bêtes, prétendent que les chats n’ont ni attachement de cœur, ni reconnaissance des services rendus. Or, voici ce qu’avait fait Taupin, le jour où Lourbillon rendit au grand Tout son âme de cigale.