Part 13
C’est la lutte finale! Groupons-nous, et demain, L’Internationale Sera le genre humain!
Le refrain, repris en chœur par le public, donnait à la chanson une énergie sauvage et vraiment belle.
Un ouragan d’enthousiasme, tonna, rugit!
--Vive Fernand!
--Merci, camarade!
--A bientôt!
--A la prochaine!
Fernand, remorqué par Galigant, gagna la sortie, serrant des mains sur son passage. Mais Galigant rentrait pour la tombola:
--Au revoir, vieux!
--A ton service.
--Merci.
Boulevard Rochechouart, Fernand, plus bourgeoisement, prit un fiacre. Dans les cahots de la voiture, malgré lui, il fredonnait encore:
C’est la lutte finale! Groupons-nous, et demain, L’Internationale Sera le genre humain!
Mais son exaltation tombait bientôt. Et il murmura, rencoigné dans son véhicule, glacé par cette nuit de décembre:
--C’est égal, maintenant, il va falloir que je me débrouille.
XXIV
Si les desseins de la Providence sont impénétrables, les voies de la nature sont régulières. Ce qui devait arriver chez les Fernand arriva à la date prévue. Et ce fut un gros petit garçon, d’un poids normal; tout rouge comme s’il se fût, depuis neuf mois, impatienté d’avoir tant attendu son exeat, et les yeux hermétiquement clos cependant, comme s’il eût fait vœu de ne point voir le jour!
Tel qu’il était, chauve, édenté et fripé de mille rides comme un octogénaire en réduction, Fernand le trouva superbe et délicieux, et le premier cri qu’il poussa, enroué et chevrotant, gonfla d’orgueil le cœur de ce père enchanté de son ouvrage!
--Hein? en a-t-il déjà, une voix! clama-t-il à Lourbillon, qui admiratif, approuva:
--C’est un gaillard!
Le gaillard fut, comme la plupart des gaillards de son espèce, à ce moment de leur carrière, confié aux bras d’une nourrice qu’il sembla parfaitement connaître depuis beau temps, car il se jeta immédiatement sur son corsage et avec une familiarité qui paraissait dénoter des relations antérieures, lui empoigna le sein, devant tout le monde.
La semaine qui suivit fut une suite d’émerveillements quotidiens autour du berceau. Le gaillard n’était pas seulement un gaillard de par la vigueur de son organe. Il était également un gaillard de par la finesse et la vivacité de son esprit. Là-dessus, il n’aurait pas fallu démentir Fernand. Il vous eût, à l’instant même, tenu pour le plus marécageux des imbéciles! Le moindre froncement du front, la plus petite grimace de la bouche, étaient immédiatement interprétés comme les signes d’une volonté bien arrêtée et les indices d’une intelligence déjà avisée.
Lourbillon, d’ailleurs, partageait cette opinion. Il s’était intronisé l’oncle et la bonne d’enfant, tout ensemble, du poupon. Il le dorlotait, le promenait par les chambres et lui racontait même des monologues où il prodiguait ses effets les plus sûrs! En pure perte, du reste, car le gaillard ne daignait pas marquer qu’il s’intéressât encore à l’art du théâtre.
Enfin, la paix conjugale, avec la délivrance de Blanche, était revenue dans la maison. Pâle et faible, la jeune mère, d’un tendre sourire las et d’une pression de main reconnaissante, avait obtenu l’oubli de toutes ses méchancetés involontaires et ce bon moment avait effacé tous les fichus quarts d’heure. Blanche n’avait pas enlaidi, au contraire! et quand elle put se lever, elle constata qu’elle agraferait sans peine son corset au même écran qu’avant l’événement. Ces certitudes-là remettent du baume au cœur des femmes les plus éprouvées!
Un mois après, ce fut la grande question du baptême. Mésange demanda à Chérie Chéron, du _Colorado_, d’être la marraine, et celle-ci accepta très gentiment, encore que Mariol et les Langlet, ses directeurs, pussent voir cette complaisance d’un mauvais œil, mais tant pis s’ils se fâchaient! Elle, Chérie Chéron, s’en fichait pas mal! Elle avait sa position faite et elle «enquiquinait les patrons».
Quant au parrain, Lourbillon eût envoyé des témoins à quiconque aurait voulu lui disputer ce titre!
Tous ces arrangements pris, il ne restait plus qu’à fixer le jour, à commander les dragées et à lancer des invitations et les faire-part. Mésange, rayonnante, s’occupa de ces détails, avec un zèle éperdu.
Quoique ce fût un peu loin--mais on louerait des voitures--il fut décidé que la cérémonie aurait lieu à Saint-Laurent, pour que le même curé, qui avait marié les parents, pût baptiser l’enfant, qui s’appellerait Robert comme son parrain. Lourbillon, en effet, se prénommait Robert, «comme le duc de Chartres!» spécifiait-il. La date choisie fut le 2 février.
Mais Mésange, et Fernand non moins qu’elle, malgré qu’il s’en cachât, eurent une déception très sensible. Ils avaient, comme pour leur noce, invité la plupart des artistes des concerts de Paris, amis, camarades et connaissances. Le plus grand nombre s’excusa, prétextant cent et cent raisons, répétitions, maladies, absences. On les «plaquait» tout doucement. On coupait la corde. Blanche en pleura.
En sorte qu’à la dernière heure, tout fut décommandé, et que le père et la mère, le parrain, la marraine, la nourrice et le bébé se rendirent simplement, et sans nul cortège, à l’église.
--Et les dragées, qu’en ferons-nous? avait soupiré Mésange.
Chérie Chéron répondit en riant:
--Nous les croquerons nous-mêmes, donc! Crois-tu que nous ne les mangerons pas aussi bien que ces mufles-là!
A la sortie, Fernand ne put s’empêcher de comparer cette journée à celle de son mariage! Alors, le soleil d’avril égayait les arbres du boulevard, le ciel bleu semblait lui promettre tout un avenir de félicités. Il était riche, notoire, célèbre, sollicité partout. A présent, sans engagement, presque oublié, bientôt dans la gêne, il regardait sous le ciel gris de février s’amonceler les nuages de neige. Et il avait suffi de onze mois à peine pour une telle métamorphose!
Rentré au logis, Fernand eut une crise de colère:
--Ah! gronda-t-il à Lourbillon consterné. Je sais bien ce qu’il faudrait pour les ramener tous, l’échine basse, le chapeau à la main, plats comme des chiens couchants qui lèchent le fouet du maître! Si j’étais seulement monsieur le Directeur, ils empliraient mon antichambre, là, à côté, et en cireraient le parquet avec leurs semelles, à force de révérences! Tous, tu entends, Lourbillon, tous! ils viendraient mendier ma signature au bas d’un traité! Si j’étais monsieur le Directeur! Et au fait, pourquoi pas?
--Oui, fit Lourbillon, pourquoi pas?
--Parce que je n’ai pas le sou, parbleu! Que me reste-t-il? une vingtaine de mille francs pour tout potage. A peine de quoi payer mon électricité! Ah! si je trouvais un commanditaire, je ne dis pas!
--Ça se trouve.
--Quand on cherche! Et je ne veux pas chercher! Tout ce monde-là me dégoûte!
--Bon, bon! calme-toi. Ça se passera.
Lourbillon, sondeur, avait son idée. Il le fit bien voir, une quinzaine plus tard.
Un matin que Fernand rejoignait Mésange dans la chambre de la nourrice, où elle était allée regarder débarbouiller le jeune Robert, il trouva sa femme en grande conversation avec Chérie Chéron.
Celle-ci, en lui tendant la main, lui dit, à brûle-pourpoint:
--Qu’est-ce donc qu’est venu me raconter Lourbillon, cher ami? que vous auriez le désir de devenir directeur?
--Lourbillon est fou! Donnez-moi de l’argent... répondit Fernand en riant franchement--et j’ouvre demain!
--En ce cas, c’est une affaire faite. Commandez vos décors.
--Vous dites?
--Je dis: Ouvrez demain, vous avez l’argent!
--Elle est bonne!
--N’est-ce pas?
--Non; mais voyons--reprit Fernand sérieusement--vous blaguez?
--Mais pas le moins du monde!
--Vous m’avez découvert un commanditaire?
--Parfaitement!... et je n’ai pas eu besoin de courir bien loin. Il était chez moi!
--Ah! c’est...
--Oui, monsieur, c’est... justement! avoua la belle-fille, en pouffant de gaîté et dans un salut révérencieux.
Ce n’était un secret pour personne que Chérie Chéron, depuis nombre d’années, était entretenue richement: M. Oscar Grindot, propriétaire des moulins de la Meuse, s’était attaché à cette maîtresse élégante et décorative, il lui servait une pension royale et tenait sa maison sur un très grand pied, car c’est chez elle qu’il recevait, et à sa table qu’il donnait ses dîners d’affaires. C’est cette situation bien définie et parfaitement assurée, qui permettait à Chérie Chéron son indépendance vis-à-vis des Mariol, des Langlet et autres «singes».
--Voilà! exposa-t-elle. J’ai dit à Oscar: «J’en ai assez de m’égosiller chez les autres. Je voudrais chanter dans une maison où je serais chez moi. Et je crois que l’occasion se présente!» Oscar a perdu l’habitude de me refuser quoi que ce soit. Seulement, il demande des éclaircissements. Je lui en ai fourni. Je lui ai expliqué qu’un de mes camarades, Fernand (d’ailleurs il vous connaît parfaitement, il vous a entendu et il vous gobe beaucoup!) désirait prendre la direction d’un concert; que ce Fernand était décidé à placer dans cette entreprise toute sa propre galette, mais que cette galette était trop courte! J’ai ajouté qu’il me serait personnellement agréable à moi, Chérie, de parfaire la somme qu’il faudra; (avec l’agent d’Oscar, comme de juste), que par ce moyen, je deviendrais co-propriétaire, co-directrice, etc., etc. Il est bien entendu, mon petit Fernand, que tout ce dernier arrangement, c’est de la frime! J’ai dit ça à Oscar, parce qu’Oscar, qui casquera pour moi, ne casquerait pas pour vous! Le vrai, c’est que vous palperez et que vous marcherez tant que ça ira. Si tout va bien, tant mieux! si tout va mal, tant pis! Après tout, ce n’est pas de mes économies! Pourvu que vous me mettiez en grande vedette! ça, par exemple, c’est sacré! Sans ça, Oscar débinerait le truc!
Elle pirouetta, embrassa Mésange et sortit, en jetant à Fernand:
--Demain, à midi; vous déjeunez chez moi avec Oscar. Vous avez bien saisi l’ordre et la marche? A demain!
Chérie Chéron habitait rue d’Offémont, à deux pas du parc Monceau, un hôtel somptueux, à balcons de pierre, rez-de-chaussée et deux étages. Au coup de sonnette de Fernand, un domestique en bas et culotte courte vint ouvrir, et sans un mot, conduisit le visiteur au salon.
Ce salon, qui en réalité en formait deux, un grand et un petit, séparés l’un de l’autre par une sorte de portique mauresque, était meublé de façon composite, chaque pièce étant de style différent, et choisie parmi ce que ces styles avaient de plus pur. Un goût parfait avait présidé au choix et à l’arrangement de ce musée d’art, qui était en même temps un lieu confortable.
Chérie Chéron arriva presque aussitôt, entortillée dans un peignoir flottant, satin rouge et dentelles noires, suivie d’un monsieur en redingote, décoré, à qui elle présenta immédiatement son invité.
--Mon ami! monsieur Fernand, mon camarade du _Colorado_, dont je t’ai parlé.
Puis, à Fernand:
--Monsieur Oscar Grindot.
Les deux hommes se saluèrent. M. Oscar Grindot tendit la main à Fernand et très aimable:
--Enchanté, monsieur! Je serais le seul être au monde à ne point vous connaître; mais je vous connais et je vous apprécie infiniment!
M. Oscar Grindot, bien qu’ami sérieux et payant cher ses plaisirs, n’avait rien d’un Dandin ou d’un Sganarelle. C’était un gros homme, ventru, ayant passé la cinquantaine, à la physionomie un peu vulgaire et un peu dure, brun avec une forte barbe noire. L’acuité un peu gênante du regard était corrigée par le sourire nettement lippu d’une bouche affable et sensuelle.--On sentait qu’il savait assez compter pour pouvoir dépenser beaucoup, sans mécompte, et se montrer très généreux sans déséquilibrer son budget.
--Nous causerons mieux les pieds sous la table! Le déjeuner doit être prêt, ma chère enfant?
--Il n’attend que nous, mon ami.
--Eh bien, allons!
Il offrit son bras à sa maîtresse, avec les grâces les plus correctes, et l’on passa dans la salle à manger.
Le service était dirigé par un maître d’hôtel impeccable. Fernand, malgré son désir de paraître acclimaté à toutes les mondanités, se sentait influencé. Mâtin! il avait eu, lui aussi, des larbins, mais comme celui-là, jamais! Elle se mettait bien, Chérie Chéron!
--Monsieur, déclara enfin le seigneur et maître de cette beauté si bien lotie, après que la conversation eut épuisé les banalités préliminaires--je mets à la disposition de mademoiselle Chéron, qui les consacre à commanditer votre affaire, cent mille francs. Votre apport personnel est de...
--Vingt mille! balbutia Fernand, honteux de la modicité de la somme. Mais M. Grindot ne sourcilla pas; il poursuivit:
--Vous fournissez, en outre, votre talent, votre expérience, votre notoriété, et la quantité considérable de travail et d’effort que vous aurez à produire dans cette lourde tâche qu’est une direction effective.
--Tout mon zèle, monsieur...
--Bien! Je vous enverrai donc, dès demain, mon notaire, afin que soient débattues et posées les bases des statuts de la Société que vous allez constituer. Et maintenant, ne parlons plus de chiffres. Votre verre, je vous prie. Un doigt de Tokay. Celui-là, je le verse moi-même. Les domestiques n’y touchent pas!
XXV
«C’est décidément samedi prochain, 26 septembre, qu’ouvrira le _Nouveau Concert_, dans la coquette salle du faubourg Poissonnière, entièrement modifiée et remise à neuf. Le programme, très varié, promet d’être des plus brillants. La troupe, en tête de laquelle marche Fernand lui-même, artiste en même temps que directeur, a été triée sur le volet. Gageons que le _Nouveau Concert_ sera, cet hiver, le rendez-vous favori du Tout-Paris qui s’amuse!»
Cette note tendancieuse, parue le même jour dans tous les quotidiens, était due, l’on n’en doute point, à la plume de Fernand en personne, qui cependant ne pouvait se lasser de la relire dans chaque papier public qui lui tombait sous la main.
Depuis cinq mois qu’il avait touché l’argent de sa commandite et qu’il travaillait à mettre debout sa maison, ces quelques lignes, bien plates, étaient pour lui comme la montagne du haut de laquelle Moïse entrevit la terre promise.
Enfin, ça y était!
Et ça n’avait pas été sans peine!
Le choix d’un local, d’abord, avait été une grosse affaire. Il fallait un quartier central, une voie fréquentée, un immeuble bien en façade. On ne va pas chercher un théâtre au fond d’une cour, dans un cul-de-sac. C’est alors qu’il avait songé à l’ancien Alcazar, désaffecté maintenant, mais qu’il serait certainement facile de rendre à sa destination primitive.
Le prix du loyer, lors des pourparlers avec le propriétaire, ébouriffa Fernand. Soixante-cinq mille francs! plus de la moitié de sa mise de fonds! mais il réfléchit qu’en somme, il n’allait pas payer les quatre termes à la fois; et une diminution de cinq mille ayant été consentie, il se décida.
Les travaux d’aménagement et d’appropriation commencèrent aussitôt. Fernand voulait être prêt pour la rentrée. On maçonna, on menuisa, on tapissa de jour et de nuit. En sorte que dans la première semaine de juillet, le nouveau directeur put s’asseoir devant sa table directoriale, sur son fauteuil directorial, dans son cabinet directorial.
Excellent Fernand! La première après-midi qu’il passa dans ce sanctuaire, il sentit lui remonter à la tête des bouffées de mégalomanie, et ce fut d’un geste à la César qu’il appuya sur le bouton de la sonnette électrique pour appeler son garçon de bureau.
Sa joie d’être «quelque chose» après avoir été «quelqu’un» avait dissipé en lui toute rancune contre quiconque; et certes, à cette heure, il ne se souvenait plus qu’il avait désiré son trône de cuir uniquement pour tenir sous son sceptre vengeur, en qualité de sujets humiliés, les lyriques de tout poil et de tout sexe de qui les mauvais procédés l’avaient offensé.
Ils pouvaient venir désormais, hommes et femmes, comiques et romanciers, gommeuses et diseuses, il les recevrait à bras ouverts, heureux de se montrer dans sa gloire!
Ils et elles ne s’en firent pas faute. Et ce fut bientôt, faubourg Poissonnière, un défilé de tous les mentons bleus et de tous les museaux roses en disponibilité. Si Fernand avait tenu encore à savourer l’aplatissement des camarades, il aurait eu de quoi être largement satisfait.
--Tu sais, mon vieux, faut pas m’en vouloir, si je n’ai pas été au baptême de ton gosse! Sérieusement, j’étais grippé, à ne pas pouvoir quitter la chambre!
--Tu connais ce chameau de Mariol! Si on manque une répétition, v’lan, vingt francs d’amende! Et avec ce que la mère Langlet nous paye!
--Oui, oui, c’est bon, ça va bien! approuvait Fernand épanoui.
Quant au côté des dames, c’étaient chatteries sur gentillesses.
--Donnez-moi donc votre adresse, Fernand! Je voudrais tant envoyer un joujou à votre petit Robert! car il s’appelle Robert, n’est-ce pas?
--Je monterai l’embrasser, cet amour! Et cette bonne Mésange, donc! Elle ne m’a pas trop oubliée, au moins?
Et patati, et patata, ce n’était que sucre et que miel, baise-main, et tout ce que Fernand aurait voulu!
Le bruit s’était répandu, en effet, que le _Nouveau Concert_ se montait avec une galette énorme. Le chiffre d’un million se chuchotait carrément dans tous les cafés littéraires ou artistiques. Lourbillon, que ses habitudes de vieux noctambule exposaient à être rencontré par un tas de gens, n’avait pas peu contribué à propager cette légende dorée. Chaque fois qu’on essayait, à ce propos, de lui tirer les vers du nez, il répondait avec flegme:
--Je ne sais pas au juste. J’ai bien vu la somme écrite sur le papier que Fernand a signé chez le notaire, mais je n’ai pas eu le temps de la lire. Il y avait trop de zéros!
Aussi l’effervescence grandissait-elle dans le monde où l’on se grime. Le _Nouveau Concert_, c’était la boîte dont il fallait être.
Fernand, tout olympiens que fussent les airs qu’il se donnait, n’était qu’un homme et un homme faible. Il ne sut pas résister à la ruée qui l’assaillait, et engagea des rossignols qui l’étaient aux deux significations du mot. Des journalistes lui présentèrent d’infâmes petites grues, qu’il agréa dans l’espoir que cette complaisance--un service en vaut un autre--lui serait plus tard payée en publicité reconnaissante. Ces jeunes personnes, d’ailleurs, réclamaient des appointements plus sérieux qu’elles-mêmes; et, sans complètement obtempérer à leurs exigences fantastiques, Fernand dut toutefois alourdir sa troupe et grever son budget de toutes ces «inutilités» protégées par la presse.
Mais le pire, c’est que Chérie Chéron, malgré sa promesse formelle de ne se mêler de rien, intervint au contraire, et tyranniquement, sur le point spécial des engagements de femmes. Fernand, pour rehausser la médiocrité de son personnel, médiocrité dont il se rendait parfaitement compte, avait entamé des pourparlers avec Anna Bithaud, la divette des établissements Langlet; et celle-ci, séduite par les avantages offerts, et d’autre part point mécontente de jouer un tour à la mère Langlet qui, depuis des années, l’exploitait avec sérénité, la bernant toujours d’un espoir d’augmentation qui ne se réalisait jamais, allait se décider à quitter le _Colorado_ pour le _Nouveau Concert_,--acquisition excellente, car Anna Bithaud avait son public qui l’aurait suivie--quand Chérie Chéron, avertie de cet exode, se mit furieusement en travers:
--Si cette femme-là entre ici, moi, j’en sors! déclara-t-elle à Fernand. Elle ou moi, choisissez, mais je doute qu’elle puisse vous rendre les mêmes services que moi!
C’est en vain que l’infortuné directeur essaya de soutenir qu’il avait cependant besoin de quelques sujets de premier ordre, Chérie Chéron riposta:
--Eh bien! et moi?
Par politesse elle ajouta, sans grande conviction:
--Et vous?
Au fond, la crainte de ne plus être la seule et unique étoile du lieu, lui faisait grincer les dents, la nuit.
Anna Bithaud resta donc au _Colorado_.
Une autre plaie d’Égypte, et dont Fernand ne sut pas se garantir, ce fut, chaque jour, l’assaut à sa caisse mené par ses pensionnaires, lesquels, sous le prétexte de costumes à commander, de dédits à payer et autres balançoires, venaient lui soutirer des avances.
--Tu comprends, mon vieux, si tu étais un mufle comme les autres, on ne te demanderait rien. Mais comme tu es un chic type et que tu es douillard comme un Crésus!...
Fernand, touché et flatté du même coup, ne résistait pas à de si honnêtes paroles. Et dans son coffre, à la place des billets bleus, s’entassaient les reçus blancs, qui représentaient, sans les remplacer, des sommes déjà importantes.
Enfin, vaille que vaille, le moment de l’ouverture approchait. On avait répété! Lourbillon, régisseur et directeur de la scène, se proclamait encore fourbu de la peine et du tracas qu’il avait à apprendre leur métier à toutes ces mazettes «qui ne savent même pas marcher!» Il n’y avait plus qu’à faire faire un peu de tamtam autour du _Nouveau Concert_, et en route!
Fernand alla trouver ses bons amis, les journalistes dont il avait assumé les gigolettes, les priant de lui prêter quelque publicité pour subsister. Mais ces messieurs ne sont pas prêteurs, c’est là leur moindre défaut. Dans toutes les rédactions, la réponse fut la même:
--Nous ne demanderions pas mieux, cher ami, que de vous ficher toute la réclame possible, mais ça ne passerait pas! Le journal n’insère que les notes des concerts qui ont des traités avec l’administration. Allez donc vous entendre avec l’administrateur!
Cette tournée dans les journaux allégea sensiblement le portefeuille directorial, et Fernand perdit quelques illusions qui lui restaient encore sur la gratitude et le désintéressement de la gent plumigère.
En revanche, ainsi qu’on l’a vu, la presse annonça avec ensemble et en termes cordiaux la naissance du _Nouveau Concert_. C’était bien le moins!
Pauvre Fernand, il les connut toutes, les belles âmes qui font le chantage au billet de faveur. Ils étaient toute une flopée, menaçante au refus d’un fauteuil d’orchestre ou d’une loge: le plus infime écrivaillon arrivait chez lui, dans sa propre maison, l’air agressif, quand le contrôleur trouvait vraiment excessif cet assaut d’un théâtre, dont les frais étaient payés par un seul répondant, qui avait le devoir de faire le plus d’argent possible--pour faire honneur à ses affaires.
--Jamais ces bougres-là ne venaient quand il y avait un four... mais seulement, au moment où l’on avait besoin de toute sa salle pour rattraper les mauvaises passes, grognait la buraliste!
Ah! on pouvait attendre, si l’on comptait sur leur discrétion! Il fallait leur donner tout ce qu’ils demandaient, sans cela gare la casse!!!
Sans compter les rancunes des journalistes-auteurs, auxquels on refuse soit une revue, soit sa petite femme, soit un petit acte... Ah! c’en était une exigence... Quel abus!
Sans compter que dans les mêmes journaux payés, pour lesquels Fernand se ruinait en traités, annonces, comptes rendus, etc., etc., se trouvait journellement un monsieur qui démolissait en première page par une chronique de deux colonnes ce qu’avec les efforts de sa publicité payée il avait édifié à la quatrième.
Et Fernand n’avait aucun recours contre le journal malhonnête qui trahissait les intérêts desquels il payait la défense.
Fernand comptait avec effroi qu’on le mettrait en demeure de donner pour le moins 200 francs de places chaque soir! Les demandes arrivaient sans cesse d’un tas de rédactions de journaux qu’il avait ignorés jusqu’ici. Des feuilles, qu’on reçoit comme prospectus, demandaient un service de première, etc., etc... «Bref, disait Fernand, deux cents francs par jour font six mille balles par mois, soit soixante mille francs pendant les dix mois qu’on joue!...»
C’était fou, inadmissible, monstrueux! il se renseignerait et verrait si tous ses confrères étaient aussi dupés que lui...
Hélas! c’était partout le même abus, et il apprit des histoires d’argent sur Pierre et sur Paul, rédacteurs ici et là-bas, qui lui ouvrirent les yeux...
Mais alors, quoi?... Eh bien! mon Dieu, il fallait se laisser faire comme les autres! Zut, c’était tout de même une sale histoire.