Part 12
--Je te dis que nous mettrons tous les Grandsec dans notre poche quand il te plaira!
--Mais la musique? Je ne sais pas écrire la musique, moi?
--Mais, moi, je sais! J’ai étudié mon solfège, moi! J’ai des diplômes! Tu me fredonneras tes airs ou tu me les joueras avec le pouce sur le piano, et je les écrirai sous ta dictée. Crois-tu que les Belmot, que les Naquet et tous les maîtres du concert écrivent leur musique eux-mêmes?
Les choses bien convenues ainsi, le couple examina la situation que lui faisait le malheur des temps. Il s’agissait de prendre des mesures pour vivre sans trop déchoir jusqu’à la rentrée.
Elle n’était point trop brillante, la situation! Habitué à laisser couler sans compter l’argent dont la source paraissait inépuisable, Fernand n’avait pas retenu un sol des sommes qui avaient passé dans la maison. Lourbillon, appelé en conseil, indiqua la solution la plus raisonnable.
--Mes petits enfants, puisque vous avez perdu, il faut payer. Vendez la voiture, vendez les chevaux, donnez congé de l’hôtel et louez un appartement dans un quartier pas trop cher! Quant aux domestiques et aux invités, voici assez longtemps qu’ils volent leurs gages et piquent vos assiettes! Du balai! du balai! Vous me garderez seulement mon rond de serviette à moi, qui suis un vieux camarade, dont vous auriez mieux fait d’écouter la voix prophétique que les flagorneries de tous vos olibrius qui vous ont rendus à moitié fous!
Lourbillon était devenu grognon, et non sans cause. C’est en vain que durant les trois années d’apothéose, lorsque Fernand planait au firmament des étoiles, il avait, de plus en plus édenté, prodigué les avertissements. Fernand, qui ne touchait plus la terre, ne l’entendait pas, et Mésange, entraînée dans l’orbe du triomphateur, avait, elle aussi, un peu perdu le juste sentiment de la proportion des choses, des êtres et des faits.
L’idée adoptée par Fernand de continuer à chanter des œuvres de lui, n’eut pas l’heur de sourire à Lourbillon.
--Pourquoi toujours vouloir sortir de son métier! ronchonna-t-il. Est-ce qu’un bon ténor ne vaut pas mille fois un mauvais poète? Tu vas encore te faire emboîter!
Mais Fernand, pris d’enthousiasme et saisi du «sacré délire,» avait acheté un traité de prosodie française, et rimait à tour de bras--le tout, corrigé par Mésange!
L’hôtel trouva facilement un acquéreur de la suite du bail, et la liquidation des écuries et du mobilier produisit de quoi largement assurer, pour un an ou deux, la tranquillité du ménage.
Fernand et Mésange s’installèrent, boulevard Poissonnière, dans un appartement de 2,000 francs, au quatrième sur le devant. Ils n’avaient conservé qu’une cuisinière et une femme de chambre, la nécessité prochaine d’une nourrice s’imposant... Pour cette même raison, il avait été décidé que Blanche ne chercherait pas d’engagement cette année, le futur citoyen qu’elle allait offrir à la France lui arrondissant déjà visiblement la taille.
Cependant, le mois d’août touchait à sa fin. Fernand reçut un matin une lettre des frères Yselo, directeurs des deux grands music-halls, _Luteciana_ et _Adelphia_, qui le mandaient à leur cabinet.
Ces messieurs lui demandèrent s’il était dégagé de tout traité avec les établissements Langlet, et, sur sa réponse affirmative, lui proposèrent de signer chez eux, pour une série de trente soirées, renouvelable en cas de réussite.
Les conditions pécuniaires étaient bien meilleures encore qu’au _Colorado_ (huit cents francs par jour!) et Fernand, enchanté, se mit à bûcher son nouveau répertoire.
Il était certain du succès. Des journalistes, qu’il avait vus, lui avaient affirmé que nul ne songeait plus à sa mésaventure. En outre, et sentant bien, à présent que le vertige de l’amour-propre l’éblouissait moins, que le plus sûr atout de son jeu était sa voix, simplement, il avait résolu de n’intercaler qu’avec modération ses romances à lui, entre d’autres numéros demandés aux fournisseurs les plus en vogue.
Toutefois, il eut une légère déception, lorsque quelques jours avant l’ouverture de l’_Adelphia_, communiquant son programme aux frères Yselo, il constata de quelle façon ses nouveaux directeurs accueillaient sa prétention d’interpréter quelques-unes de ses œuvres personnelles.
Ces deux messieurs eurent simultanément et parallèlement le même haussement d’épaules et des sourcils et déclarèrent ensemble:
--Oui, l’auteur-chanteur! c’est bien usé. Et qui est-ce qui vous fabrique vos machines, cette fois-ci?
Ils n’y mettaient point la moindre méchanceté, les frères Yselo; ils parlaient, d’après une conviction faite, inébranlable. Fernand se cabra:
--Mais messieurs, cette fois-ci, comme vous dites, c’est bien moi qui serai le véritable et unique auteur de ce que je présenterai sous mon nom!
--C’est entendu, concéda Yselo l’aîné; c’est entendu! D’ailleurs nous n’avons pas à entrer dans ce détail. Mais êtes-vous bien sûr que, désormais, il n’y aura plus d’indiscrétion commise?
--Mais par qui voulez-vous?... puisque je vous répète...
--Bon! bon! enfin, c’est votre affaire! l’interrompit Yselo cadet, de l’air de quelqu’un qui préfère ne pas laisser un interlocuteur s’empêtrer dans une imposture.
Fernand les quitta furieux.
C’est qu’elles n’étaient pas loin d’être tout à fait charmantes, ces œuvrettes dont il était vraiment le père, et qu’il allait, ce coup-ci, en toute authenticité, jeter au jugement de la foule. D’où sa rage contre les sceptiques.
Il s’était, l’ancien ouvrier socialiste, rédacteur de manifestes de grève, retrouvé un bout de plume élégant, et telle de ses inspirations intitulée: _Feu de paille_, et qui commençait par ces vers:
Ton amour est feu de paille, Tôt allumé, vite éteint...
dépassait certainement la moyenne des poésies de salons littéraires. Et les mélodies, bien à sa voix, valaient, et au-delà, les plus soignés spécimens du genre.
_L’Adelphia_ rouvrait le 1er octobre. Des notes fort élogieuses annonçaient dans les feuilles l’engagement de Fernand, et son nom, de nouveau, éclatait en lettres énormes sur les affiches. Pourtant Lourbillon ne se déridait pas. Cassandre incorrigible, il gardait le front plissé d’angoisses. Le matin de la première représentation, il dit à Fernand avec autorité:
--Donne-moi de l’argent.
--Pourquoi?
--Parce que je vais m’occuper de te faire soigner ton entrée en scène. Aide-toi, le ciel t’aidera, c’est un proverbe. Et un peu de claque fait grand bien!
C’est ainsi que le soir, l’apparition de Fernand à la rampe fut saluée d’une salve de bravos d’une énergie toute romaine.
Il commença par chanter, en prenant la précaution de proclamer à l’avance les noms des divers auteurs, trois mélodies inédites.
Les bravos redoublèrent. Peu à peu la salle partait. Le charme vocal opérait.
C’était le tour du quatrième morceau, le dernier. Fernand annonça:
«Feu de paille!» paroles et musique de _moi_.
Il s’inclinait. Alors un imperceptible murmure bourdonna et tout à coup, d’un fauteuil d’orchestre, cette exclamation jaillit:
--Ah non! faut pas nous la faire!
Des rires pouffèrent. Mais le silence se rétablit assez vite. On écoutait. En somme, nulle hostilité. Un égaiement plutôt. Hilarité contenue. Ce n’était pas vilain, ce _Feu de paille_! Mais quelle santé ils ont, ces cabots!
A la fin, quelques applaudissements se risquèrent, peu nombreux. Seulement, comme à la sortie de Fernand la claque reprenait son exercice de battoir, plusieurs spectateurs se fâchèrent et crièrent: «Chut!»
Énigme des destinées! Les trois quarts des gens qui étaient là avaient oublié l’anicroche de Fernand ou ne l’avaient pas connue. Fernand était en pleine forme et n’avait jamais été meilleur, S’il avait jamais mérité les acclamations de jadis, c’était bien maintenant. Et rien! Faut-il croire qu’en toute la vie humaine, une heure sonne où la chance tourne.
L’engagement de Fernand, le mois fini, ne fut pas renouvelé par les frères Yselo.
XXIII
--Laisse-moi tranquille! Va te promener. Ça m’agace de te voir tournailler sans rien faire de tes dix doigts. Descends au café, puisqu’il n’y a que là que tu t’amuses!
--C’est bon! Parfait! Pas besoin de t’énerver, ma chère. J’y cours!
Fernand se dirigeait vers l’antichambre. La main sur le loquet de la porte, il cria:
--Si je ne rentre pas dîner, ne m’attends pas! C’est agaçant, à la fin! La vie n’est plus tenable!
Le ménage passait en effet par une crise. L’échec de _l’Adelphia_ n’avait pas été sans aigrir le caractère du ténor en disponibilité; d’un autre côté, l’état de grossesse de Blanche Mésange rendait celle-ci agressive, grincheuse et exigeante, Elle avait sans cesse les «nerfs en pelote,» comme disait Lourbillon, rabroué, lui aussi, plus souvent qu’à son tour. L’ennui de se voir devenir laide, le corps déformé, la démarche lourde, la claustration forcée, le régime imposé transformaient momentanément la plus douce des épouses en la plus intraitable des mégères. Chaque jour amenait sa scène de reproches ou de jalousie, terminée invariablement, et noyée dans un flot de larmes charriant pêle-mêle des excuses et des baisers de repentir.
--Ce n’est pas de ma faute si je suis comme cela. C’est plus fort que moi! hoquetait Mésange après trois heures de férocité déchaînée.
--Et on appelle ça une position intéressante! philosophait Lourbillon.
Fernand, chassé de chez lui par cette atmosphère continuelle de tempête, avait, en désespoir de cause, pris l’habitude de sortir le plus possible, et pour tuer le temps, il usait ses journées à changer de cafés, enfilant des chapelets de bocks jusqu’à l’heure de l’absinthe, l’heure verte où
Vénus S’allume dans le ciel vert-pâle,
De sorte qu’il rentrait généralement juste pour se mettre à table, sinon gris, au moins très surexcité. Et les querelles recommençaient aussitôt, à propos de tout et de rien, pour la soupe trop froide ou le café trop chaud. Là-dessus, mauvaises paroles, cris, menaces, bris de vaisselle. Un enfer!
Ce jour-là, Fernand dégringola son escalier, au pas de charge, quatre à quatre et bouillant de colère.
Il avait des désirs d’aller loin, loin, au bout du monde, presque à Asnières! Quelle existence, bon Dieu de bon Dieu!
Il prit le faubourg Montmartre, la rue Notre-Dame-de-Lorette, la rue Fontaine. Il montait, montait toujours, pour fatiguer son exaspération, mâchonnant de vagues récriminations, sans regarder personne.
Comme il débouchait place Blanche, il tomba tout à coup dans les bras d’un individu qui marchait en sens inverse et dont il venait, tête baissée, de heurter la large poitrine.
--Eh bien quoi! camarade Fernand! on veut défoncer les amis, à présent! tonna une grosse voix gaie.
--Tiens! ce vieux Galigant! Ah! par exemple! depuis le temps qu’on ne s’est vu! s’exclama Fernand, cordialement.
Galigant était un ancien compagnon de travail du ténor, au temps où ils étaient ouvriers tailleurs.
Socialiste et grand liseur de brochures révolutionnaires, il avait été, autrefois, le plus dévoué des militants, lors de la fameuse grève; et, à le retrouver, en ce moment d’exacerbation et de rancune, Fernand sentit se réveiller en lui tous ses premiers instincts de révolte, endormis depuis par le bien-être et l’opulence égoïstes.
Galigant était un grand diable, aux épaules hautes, à la figure joviale, où se remarquaient deux yeux noirs malins et une bouche éloquente. Il portait des cheveux longs sous un feutre mou aux vastes bords.
Fernand lui prit le bras et lui demanda:
--Qu’est-ce que tu deviens?
--Je deviens, déclama Galigant, je deviens un danger pour cette Société pourrie, et un réconfort pour tous ceux qu’elle exploite! Je ne coupe plus d’habits! je tranche dans le vif! En un mot comme en cent, mon cher, je fais des tournées de conférences, et je porte partout, de villes en villages, de bourgs en hameaux, la bonne parole libertaire par qui lèvera un jour la moisson de la rénovation sociale, fille des grains de vérité que que je sème sur ma route! Allons boire quelque chose, s’interrompit-il, car j’ai soif. Et toi?
--Moi aussi, tu m’altères! confessa Fernand en riant. Comme ils s’étaient attablés devant deux chopes de bière, Galigant, la moustache blanche de mousse, se frappa soudain le front.
--Tu peux rendre un signalé service à la cause, mon petit Fernand! Ce soir, à la _Maison du Peuple_, nous organisons une grande soirée familiale, au profit du _Groupe révolutionnaire des gars de la Seine et d’ailleurs_: Causerie par un camarade, partie de concert, chants et récits, suivie d’une tombola gratuite; nombreux lots. Entrée: 30 centimes. Les compagnes et leurs enfants ne paieront pas. C’est ça qui serait chic si tu voulais venir nous dégoiser quelque chose?
--Ce soir?
--Oui. Ah! dame! c’est à l’œil, et nous ne te donnerons pas huit cents balles pour ton cachet, mais pense ce qu’ils seront contents! Fernand du _Colorado_ et de _l’Adelphia_! Tout le quartier va monter chez nous!
--Moi, je veux bien! dit Fernand, flatté et ému à la fois. Ainsi, ses anciens camarades ne le considéraient pas comme un cabot vidé, un plagiaire éventé! Pour eux il était encore quelqu’un dont le dérangement vaut quelque chose! Et il se promit de leur en jeter, pour rien, plus et mieux qu’il n’en avait jamais fourni, pour leur galette, aux bourgeois, ces gourdes!
--Viens dîner avec moi, proposa brusquement Galigant. Je connais un bistro de cochers avenue Trudaine où le ragoût de mouton est parfait! Ça te changera des restaurants de la haute! car, ce que tu dois en becqueter, de ces fins morceaux, espèce d’homme arrivé?
--Oh! arrivé! je ne sais pas si je suis arrivé, mais je crois bien que je m’en retourne! soupira Fernand, avec une amertume subite.
De fait, une grosse rancœur le poignait, en la compagnie de ce robuste et allègre garçon, resté prolétaire et remueur d’idées généreuses. Qu’était-il devenu, lui? un pantin richement costumé, un guignol à la mode d’une ou deux saisons, un article de Paris, l’amusement des enfants, la tranquillité des parents, la machine à chanter que les richards se payent pour quelques louis, comme ils commandent des bottes d’asperges chez Potel et Chabot.
De quelle utilité humaine, ou simplement publique était-il? Pour le bénéfice de quelle grande cause, avait-il utilisé ses forces de mâle solide? Vers quels buts progressifs et utiles s’étaient tendues ses ambitions?
Quelle coopération avait-il apportée dans la lutte généreuse de la défense des petits contre les gros?
De quelles idées nobles avait été assailli son cerveau depuis ces quatre années de pitreries?
Est-ce qu’il était suffisant, pour faire son devoir, d’épouser sa maîtresse, de la rendre mère, de se coller des costumes de singe, de barbouiller sa face de rouge, et de donner tout son temps à un métier inférieur d’amuseur public, payé pour égayer la grossièreté des foules?
Allons donc! S’enrichir soi et les siens n’était pas la fonction unique et principale de l’«Être».
Et cela avait été à lui, Fernand, sa seule pensée depuis quatre ans...
Était-ce possible qu’il fut convaincu d’avoir été un «homme»!
Un bon mari, un bon père, un bon cabot, soit, mais ce n’était point tout ce qu’il fallait être!
Et le souvenir de ce qu’il était, quand, pauvre, obscur et râpé, il prêchait la résistance aux patrons, et se redressait, dans sa libre misère, contre les iniquités du capital, lui rendit douloureuse, l’espace d’une seconde, la sensation très nette de sa dignité abdiquée pour l’argent fugace et la gloriole vaine.
Galigant et Fernand, après le ragoût de mouton annoncé--et en vérité, les pommes de terre en étaient farineuses à souhait et onctueuse la sauce!--se dirigèrent, chacun un cigare au bec--oh! point de havanes, mais de simples deux soustados crapularès!--vers la Maison du Peuple.
La Maison du Peuple, c’est, au fond de l’impasse Pers qui donne sur la rue Ramey, au versant de la butte Montmartre, une sorte d’énorme hangar. A gauche, sitôt la porte franchie, une boutique de marchand de vins, avec son comptoir de zinc, ses tables de bois et ses escabeaux. Tout droit devant vous, en entrant, derrière une seconde porte, la salle de spectacle, blanchie à la chaux, nue comme un temple protestant, garnie de bancs.
Au fond de la salle, la scène, surélevée d’un mètre à peu près. Des drapeaux rouges tendus aux murs sont la seule décoration du lieu.
Quand Galigant et Fernand arrivèrent (il était neuf heures environ) le public était déjà compact, et des nuages de fumée s’échevelaient vers le plafond lambrissé.
Des hommes, des femmes, des enfants, garçons et filles, des blouses et des redingotes, des casquettes et des chapeaux, tout un monde s’entassait, assis et debout, tantôt bruyant, tantôt silencieux.
Sur la scène, installé derrière une table, mais se levant souvent et arpentant l’étroite estrade, un orateur parlait avec des gestes brefs et coupants.
--C’est le camarade Karikine, un Russe! chuchota Galigant.
La voix, sèche et claire, avait des éclats aigus interrompus par:
--Des blagues!
--Vive la Commune!
--Vive la Sociale!
Ces interjections éclataient, rugies de différents coins de la salle. L’orateur poursuivit:
--L’histoire, l’économie politique, le simple bon sens...
--A bas Jaurès!! Vive Jaurès!! et le tumulte devint tel que la voix de l’orateur se perdit...
Mais avant de descendre de la tribune, Karikine termina sa harangue par un souhait ironique de les voir un jour heureux, riches, quoi! les égaux de la bourgeoisie!
Un tonnerre d’applaudissements se déchaîna.
Une femme cria:
--Nous n’y coupons pas non plus!!!
Dans un coin, un chœur de voix sourdes entonna:
Dansons la carmagnole! Vive le son, vive le son, Dansons la carmagnole, Vive le son du canon!!
--Chut!
--Silence!
Au milieu des claquements de mains, des cris d’enthousiasme et des roulements de cannes sur le plancher, le camarade Karikine, un homme maigre, à la fois chauve et chevelu, par le front dégarni et la longueur de boucles brunes couvrant sa nuque, descendit de la scène et vint s’asseoir sur un banc de la salle, où l’on se serra pour lui faire place.
Mais déjà des voix nombreuses réclamaient le concert. Une femme apparut sur le théâtre.
--C’est Zulma Porret, une fidèle!
--Je la connais. Elle a chanté chez nous! répondit Fernand.
Zulma Porret, ancienne étoile des Bouffes du Nord, plus très jeune, mais agréable encore, avec de beaux yeux meurtris et des dents magnifiques, chanta, d’une voix rauque et passionnée, la _Revanche des Gueux_, sorte de poème brutal où elle mettait une force de haine extraordinaire. Un piano où manquaient des cordes accompagnait rageusement.
Puis ce fut un long et pâle poète à barbe noire qui rythma, d’une diction lente et sombrée, les stupeurs du Christ revenu sur terre et jugeant les modernes chrétiens.
Ce singulier poète s’appelait: Pierre Larmus; il était long, long et d’une maigreur qu’il soignait d’un régime éternel, pour garder sa saveur «Purotine» indispensable à l’évocation des «Ventres Creux», ses héros.
Il était si long et si plat, et si pâle qu’on voyait en lui l’image exacte de toutes les famines! Non seulement celles de l’estomac, mais celles aussi de tous les organes...
Il s’apitoyait sur lui-même, en gémissant sur les autres lamentablement, et d’une voix désolée d’appel à la pitié.
Lui aussi, il avait connu les nuits sans asile, les jours sans pain, les hivers sans feu et sans logis, où les mises au bloc ou à l’hôpital sont autant de bonnes heures... les meilleures.
Lui aussi, comme ceux qu’il aimait à dépeindre, et sur lesquels il appelait, à grands cris douloureux, l’amour du prochain, lui aussi, il avait connu les liquettes en guenilles, les ribouis percés qui font clapoter les gros orteils dans les boues glacées... lui aussi il les avait fuis, les yeux féroces des boutiquiers, marchands de comestibles attablés en famille en des coins de leurs boutiques pleines de bonnes victuailles, qui le chassaient avec des menaces d’agents...
Ah! le bon plaisir qu’il aurait eu à défoncer toutes ces boîtes de haricots verts et de viandes de conserve... en attente... à cambrioler leur cave... à chatouiller leurs filles!
On l’applaudit ferme, celui-là! Quel succès! Après lui vinrent d’autres artistes et tandis qu’ils se succédaient, plusieurs petites filles, de bancs en bancs, faufilant leurs silhouettes fluettes, distribuaient les billets de la tombola.
--Camarades! vociféra tout à coup Galigant, nous avons ici un ami, le camarade Fernand du _Colorado_ et de _l’Adelphia_, qui veut bien nous apporter le concours de sa bonne volonté et de sa belle voix!
--Bravo! bravo!
--A la tribune!
--Où qu’il est?
Le tumulte fut considérable. Les uns se haussaient sur la pointe des pieds pour découvrir l’artiste! les autres se retournaient sur leurs sièges. Toutes les femmes étaient debout. A grand’peine, Fernand se fraya un chemin jusqu’à l’estrade. Il s’y hissa. On applaudit.
On applaudit bien davantage encore après qu’il eût chanté. Tout le monde criait. C’était le chaud auditoire des jadis périmés:
--Bis! bis!
--Encore!
--Une autre!
Il s’exécuta. Une fois. Deux fois. Lui, Fernand, qui pour or, ni pour argent, n’aurait, au concert, ajouté une broque à son programme, il se sentait, ce soir, infatigable. Cette pensée l’exaltait: Je chante pour le peuple! je chante pour mes frères!
Mais la chaleur était si intense, l’odeur de cette foule si suffocante, qu’il demanda dix minutes de repos, promettant de leur chanter encore, après, tout ce qu’on voudrait.
On hurla de joie: Bravo! Bravo!
Et l’entr’acte permettant d’aller se rafraîchir, il y eut un branle-bas de chaises, de bancs, une bousculade vers une sorte de buffet improvisé.
A ce moment, un petit homme sec, nerveux, l’œil sondeur, finement scrutateur, s’avança vers Fernand et à brûle-pourpoint lui déclara:
--C’est d’une très véritable amabilité, monsieur, d’être venu parmi nous, et surtout d’avoir mis à votre répertoire de ce soir cette chanson d’Eugène Pottier: «Ce que dit le pain.» Un artiste riche, fêté par les bourgeois et l’aristocratie et qui vient ici... chanter avec nous... Demain, certains journaux vous accuseront d’ingratitude envers ceux qui ont fait votre fortune... Vous n’avez pas peur qu’on interprète mal votre geste?
--Comment, bondit Fernand, parce que j’ai le ventre plein, je ne dois pas m’apitoyer sur ceux qui crèvent de faim! parce que j’ai de l’argent en poche, je dois ignorer les misères d’autrui! on peut tout de même devenir riche, sans devenir mufle.
--C’est bien difficile, ricana l’homme nerveux et maigre... Il est vrai, continua-t-il, qu’un artiste n’a pas d’opinions... et j’ai lu dernièrement que vous alliez un jour charmer «Les Petits Chapeaux,» «Les Œillets Blancs,» et, le lendemain et les jours suivants, qu’on vous applaudissait chez Drumont, chez les francs-maçons, chez Deschanel... Ce sont les petites courbettes du métier, n’est-ce pas?
--Oui, grogna Fernand, tout cabot est un peu le valet du public; nous n’allons pas partout de bon cœur, mais parce que c’est notre fonction.
--Et ce soir? interrogea le petit vieux.
--Ce soir? ah! ce soir, je me sens heureux! heureux, monsieur, moi qui suis du peuple, comme vous, de me sentir en communion d’idées avec vous tous qui luttez... je sens que je ne suis pas tout à fait gâté... et que mon départ des milieux populaires n’a pas étouffé en moi, les germes des généreuses révoltes--je me sens toujours des vôtres!
A ce moment, un murmure unanime et grandissant s’éleva. A droite, à gauche, des premiers rangs aux derniers, une même demande convergea vers l’homme à la belle voix:
--L’Internationale! l’Internationale!
La salle entière exigeait l’hymne de Pottier, la Marseillaise du prolétariat. Et Fernand, vibrant et convaincu, entonna le couplet:
Debout! les damnés de la terre! Debout! les forçats de la faim! La raison tonne en son cratère, C’est l’éruption de la fin. Du passé, faisons table rase Foule esclave, debout! debout! Le monde va changer de base, Nous ne sommes rien! soyons tout!
_Refrain._