La Vedette

Part 14

Chapter 143,808 wordsPublic domain

Le premier mois, tout alla bien. Encore que le spectacle ne fût pas extraordinaire, ni les artistes stupéfiants, la soirée qu’on passait au _Nouveau Concert_ valait celles qu’on passait ailleurs. Sans emplir des salles, comme autrefois, le nom de Fernand avait encore une certaine influence sur la recette. Puis les habitants du quartier tenaient à se rendre compte de la nouvelle attraction qu’on leur apportait. Tous frais payés, ces premiers trente jours se soldèrent par un bénéfice.

La saison se poursuivit avec des fortunes diverses. On eut des demi-fours et des demi-succès. Rien de décisif. Toutefois, le second semestre du loyer fut perçu recta par le propriétaire. En somme, à la clôture, le résultat était nul. On avait vécu.

Mésange, Fernand et le petit Robert passèrent les vacances à la mer comme de bons bourgeois.

XXVI

La seconde saison allait ouvrir.

Or, un matin qu’il arrivait à son bureau, on lui remit une carte:

--«Madame Bonarien, Bruxelles,» disait le bristol.

Madame Bonarien! Serait-ce la femme ou la mère de Bonarien, le journaliste le plus craint de Belgique et que connaissaient tous les acteurs retour de là-bas?

Et Fernand, en bon cabot directeur qu’il était, la reçut avec force salutations, en raison des considérations dues... à son fils, car c’était sa mère.

L’aspect de cette femme était sympathique: l’œil était aimable, très fin; la bouche avait conservé, malgré l’âge, une dentition irréprochable, et toute la personne de cette petite vieille exhalait un parfum de propreté, de netteté méticuleuse qui séduisait très fort.

--Monsieur, vous pouvez me rendre un grand service, et comme je vous sais «aussi intelligent que bon...» vous allez me comprendre.

--Parlez, madame...

Et elle commença:

--J’ai 76 ans,--oui, je sais ne pas les paraître, mais je les ai tout de même.

»J’ai travaillé jusqu’à soixante-dix ans, sans m’arrêter, sans repos, pour subvenir aux besoins de mon fils et aux miens... J’ai perdu mon mari voilà cinquante ans, j’ai eu tous les malheurs... à vingt-trois ans, j’étais veuve, avec un enfant sur les bras. J’étais riche, je me suis ruinée... Bref, mon existence n’a été qu’une longue lutte pour deux vies: la mienne et celle de mon fils. J’ai passé des nuits à travailler pour payer son collège, ses études et il n’a pas même pu être reçu bachelier... Je l’ai poussé dans toutes les affaires, il a essayé de tout sans succès!

»Il a essayé du théâtre, personne n’a voulu lui recevoir même un acte! Il a écrit des milliers et des milliers de pages, essayé des chroniques, des romans, et aucun éditeur n’a trouvé son style assez bon pour se décider à le publier... Il a essayé d’apprendre la musique, il a dû y renoncer, il ne pouvait pas, il ne comprenait pas... Des amis de notre famille l’ont recommandé à de gros négociants qui le prenaient par amitié pour moi, et régulièrement, deux mois après, mon fils me revenait, remercié, renvoyé par ses patrons qui n’en pouvaient rien faire, son intelligence étant fermée à tout... Et, pendant ce temps-là, je travaillais toujours...

»Enfin, un beau jour, il eut l’idée,--à cinquante-deux ans!--de faire du journalisme. J’étais si découragée, si vieille, si fatiguée, que je ne m’intéressais plus à ses efforts qui, pour moi, étaient d’éternelles faillites... Bref, un soir, il sort ravi d’une représentation théâtrale de Liège. Un chef d’orchestre de Munich était venu conduire un opéra de Wagner, et la salle, électrisée, l’avait acclamé avec tout son orchestre. Mon fils, sous l’impression toute chaude de cette belle manifestation, écrivit six pages d’enthousiasme lyrique, et porta le tout dans le plus grand journal de la ville, certain qu’on allait lui prendre son article, pour lequel il ne demandait rien que le plaisir de le voir imprimé... Cette fois, le directeur du journal en question le fit venir et lui tint le langage que voici:

--Mon cher monsieur, vous m’avez apporté six pages de copie, qui sont d’un style à la portée de tout le monde... Mon Dieu! oui... C’est trop facile de s’enthousiasmer, de trouver du talent aux gens qui en ont... et de le dire et de le répéter... Cela porte d’une façon régulière, simple, sur le public, mais cela ne le bouleverse pas. Ça ne fait pas monter le tirage, et ne donne aucune personnalité au journal ni au journaliste auteur de l’article.

--Mais que faut-il donc faire, demanda mon fils, pour être une personnalité?

--Se créer une «spécialité,» répliqua le directeur. Savoir oser, monsieur, tout est là... Tenez, ajouta-t-il, vous êtes emballé sur le talent de M. X...? Eh bien, _démolissez-le_ avec la même sincérité que vous l’avez encensé, faites-moi un article de critique terrible, trouvez tout mauvais, tournez en ridicule et blaguez ferme!... On prendra cela pour de l’esprit, allez... essayez et revenez me voir...

--Mais c’est difficile, répliqua mon fils, écrire le contraire de ce que l’on pense!...

--C’est une affaire d’habitude, monsieur.

--Bref, monsieur, mon fils fit tant et si bien qu’il se créa en six ans une spécialité, comme dit son directeur. Mais une _spécialité_ telle, ajouta la vieille dame, qu’il lui serait aujourd’hui de toute impossibilité d’écrire deux lignes de vérité sur quelqu’un ou sur quelque chose. Il a pris une telle habitude du démolissage par principe, que, maintenant, il ne fait plus autre chose... et il nous gagne beaucoup d’argent.

--Mais, s’écria Fernand, votre fils, madame, me fait l’effet de faire un métier de petite crapule!

--Mais non, mais non, répliqua doucement la petite vieille. Vous ne savez pas... J’ai conservé sur lui une telle autorité que c’est moi qui règle sa ligne de conduite... Ainsi, tenez, je lui défends de s’attaquer à ceux qui sont en plein succès... à ceux qui jouissent de la faveur publique. Cela ne servirait à rien, d’ailleurs, et le ferait passer pour un sot. Mais, ceux dont la chance baisse... ceux dont la popularité diminue... ceux qui se débattent...

--Bref, vous êtes les assommeurs des gloires mourantes, c’est charmant, vous êtes une jolie paire d’âmes... Compliments!

La petite vieille se redressa et, tranquille, répondit:

--Oh! pas d’ironie, monsieur... On fait le métier qu’on peut... Il les a essayés tous... et il est incapable d’en faire un autre, mon pauvre enfant... C’est un malheur évidemment, de n’avoir qu’une habileté méchante à son service, et pour tout don... Le bon Dieu ne favorise pas tout le monde, monsieur... Remerciez-le de vous avoir donné une intelligence suffisamment forte pour vous permettre d’être bon, de vous faire aimer et de faire applaudir vos efforts par des centaines de mille individus, sans avoir besoin pour cela d’être un être offensif et inférieur; en un mot, remerciez Dieu de vous avoir doué de plusieurs intelligences, c’est-à-dire de plusieurs talents. Mon fils n’en a qu’un seul, lui: celui d’être méchant... Méchant... s’entend, au point de vue productif. S’il avait eu du talent, monsieur, il eût été le meilleur des hommes, alors qu’il n’est que le meilleur des fils... Et c’est pour lui, pour lui, que je viens vous prier de me rendre un immense service, monsieur Fernand! Vous avez beaucoup d’amis, faites entrer mon fils dans un journal parisien... Vous n’avez pas une spécialité, un journaliste comme mon fils, à Paris.

--Mais si, mais si, nous en avons, s’écria Fernand et plus d’un encore! Seulement, ils n’ont pas la notoriété de M. Bonarien, cela c’est vrai... En revanche, ils sont une bande de petits écrivaillons obscurs... toujours à l’affût..., rôdant dans le sillage des vrais journalistes, écoutant par ci, reportant par là... mentant, inventant, rédigeant des notes d’une méchanceté bête et plate, se faisant les commissionnaires des antipathies, des haines imbéciles, des jalousies, et soulageant leurs rancunes de ratés ou de guignards par des vengeances sournoises, souvent anonymes, écrites toujours dans la solitude... loin de tous risques, à la lueur de la lampe de nuit, complice de leurs vulgarités de pauvres hommes jaloux et malheureux, ou tout simplement bêtes...

--Ah! mais... pardon, interrompit madame Bonarien, si mon fils dit du mal de tout et de tout le monde, c’est parce que c’est beaucoup plus facile que d’en dire du bien... et que sa notoriété y gagne. Tandis que vos spécialistes parisiens ne sont guidés que par leur amertume personnelle... soit la jalousie de voir qu’ils restent inconnus quand d’autres deviennent célèbres, qu’ils stationnent quand d’autres montent en grade, et surtout qu’ils restent pauvres, alors que d’autres s’enrichissent... Alors, c’est la jalousie haineuse et basse... C’est tout autre chose que ce que fait mon fils!... Il y a une nuance qu’il faut sentir, monsieur... Et puis, dit-elle, la vie n’est pas une chose si sérieuse qu’on doive prendre souci du mal qu’on y fait...

Et, sur cette parole, qui n’est pas de l’Évangile, elle remit à Fernand le scénario d’une féerie «moderne et satirique», en lui disant:

--Si vous ne pouvez pas, monsieur, recommander mon fils à l’une de vos nombreuses relations dans la Presse, vous pouvez certainement prendre connaissance de ce livret et jouer: _Les trois Cheveux de Cadet Rousselle_ s’ils vous semblent dignes de votre scène...

--La mode est à la rosserie, dit Fernand en riant; M. Bonarien a, j’en suis certain, réussi à fouetter ses contemporains... je vais lire sa féerie satirique et vous ferai savoir le résultat de ma lecture.

La petite vieille salua, partit, lente et précise comme elle était venue.

Fernand lut le manuscrit laissé. Une joie, une surprise le saisit! cette petite vieille venait de lui apporter l’oiseau rare, les cent représentations du rêve! C’était épatant! Bien montée, la pièce tiendrait l’affiche tant qu’on voudrait! Ah! c’en était une veine!

XXVII

La saison commença très heureusement.

Une revuette d’un jeune auteur que Fernand n’avait reçue et montée qu’avec inquiétude, réussit brusquement et brilla d’un éclat très vif pendant quelques semaines. Tous les Parisiens vinrent voir «ça». Puis «ça» s’éteignit subitement, et plusieurs soirées durant, on joua devant les banquettes.

Mais Fernand n’en avait cure. Il tenait, croyait-il, le bon billet, et pas celui de La Châtre, celui du père Bidard! Avec son espèce de féerie satirique que Bonarien lui avait apportée et où lui-même Fernand abordant la comédie, jouait un rôle de cocu moderne qui le ravissait!

Pour cette pièce: _Les trois Cheveux de Cadet Rousselle_, la direction du _Nouveau Concert_ n’avait reculé devant aucun sacrifice. Costumes de Landolff, décors de Jambon, augmentation de l’orchestre, toute la lyre! Les frais étaient considérables, et Fernand ne se dissimulait point que si _Les trois Cheveux de Cadet Rousselle_ ramassaient une bûche, il n’avait plus qu’à mettre la clef sous la porte.

Mais,--déclarait-il à qui voulait l’entendre, avec le sourire du vainqueur--cela n’était pas à craindre!

C’est cela, pourtant, qui advint. Et jamais bûche ne fut aussi bûche. Cette féerie bouffe, que Fernand considérait débordante de gaîté et propre à dérider des populations entières, déclancha, dès les premières répliques, autant de bâillements qu’il y avait de bouches dans la salle. Il existait trois actes de cette œuvre géniale et pour leur faire place, on avait supprimé la partie concert. Avant la fin du premier, un bon tiers du public avait déjà pris la porte. A dix heures et quart, comme le rideau tombait sur la fin du deux:

--Est-ce qu’on ne pourrait pas couper le Trois? demanda un loustic, à haute et intelligible voix.

C’était le désastre, et c’était la fin.

Fernand le comprit. D’ailleurs, il eût fallu avoir les oreilles bouchées et les yeux crevés pour ne pas comprendre. Les journaux, si parcimonieux de leurs lignes quand il s’agissait de louanger, employèrent des colonnes complètes à exterminer _Les trois Cheveux de Cadet Rousselle_, «cette erreur d’un homme sans esprit». (A vous, Bonarien!)

Juste au-dessus de l’éreintement du _Nouveau Concert_, se lisait un paragraphe donnant des nouvelles de la santé de Gilette Norbert: la chanteuse avait été entre la vie et la mort pendant de longs mois et le journal annonçait que, hors de danger, et déjà en convalescence, l’artiste avait fait sa première sortie au Bois.--Aux souhaits de prompt rétablissement envoyés à Gilette se joignaient les vœux de la voir bientôt reparaître en public...

--Tiens! pensa Fernand, si je lui demandais de faire sa rentrée chez moi? Qui sait, si elle ne me ramènerait pas la chance?

Et Fernand, dare dare, écrivit à Gilette qu’elle voulût bien le recevoir le lendemain.

Fernand était décidé à risquer une dernière séance.

* * * * *

Il était onze heures du matin, quand on remit à Gilette Norbert la lettre implorante de Fernand.

--Si le médecin le permet, dit-elle, à la garde-malade, qui depuis des mois ne la quittait ni jour ni nuit, je me lèverai encore deux heures aujourd’hui... Cela me repose de cet abominable lit! En attendant, faites-moi une belle toilette, j’attends la visite d’un camarade.

Avec des précautions inouïes, la garde arrangea, bichonna sa malade, et le médecin étant arrivé au milieu de ces menus soins, permit la levée de Gilette, toute l’après-midi! «Chic! Chouette! Veine! clama-t-elle comme une vraie gosse. Dans quinze jours, docteur, je vous danse une gavotte!»

--En attendant, prenez vos béquilles, et faites-moi le tour de votre lit...

Haletante, toute en nage, les béquilles à portée de sa main, elle s’assit, la figure maigrie, grosse comme un poing, illuminée d’espoir joyeux.--Passez-moi mon peigne, Eugénie?--Et installée dans un fauteuil bas, avec, devant elle, une chaise encombrée de brosses et d’épingles, elle essaya, pour la première fois depuis des mois, de donner à ses cheveux deux sous d’élégance... Et comme elle était attentive à se peigner devant son miroir, elle aperçut deux petits reflets d’argent dans sa chevelure. Déjà!... soupira-t-elle en arrachant vite ces deux cheveux blancs, cause de son émoi; et elle se mit à rechercher dans sa mémoire toutes les circonstances, toutes les couleurs par lesquelles étaient passés ses pauvres cheveux de femme cahotée dans la vie.

Ses cheveux de fillette!... blond châtain avec mille reflets mordorés, si peu abondants, si maigres, si courts, sa petite natte si ridicule, si pauvre, malgré le gentil ruban qu’elle voulait pendant, très bas dans son dos, pour avoir la sensation d’une chevelure plus longue--que sa coquetterie précoce de déjà petite femme lui faisait parfois mélanger à de faux cheveux de sa mère, des papillotes de l’ancienne mode.

... Les cheveux des temps durs, ses cheveux de misère lissés à la hâte pour ne pas perdre le temps destiné au gain du pain. Ses cheveux de «trottin» parcourant d’un pas ferme les coins affairés de Paris, son grand carton «tambour» passé au bras.

Ses cheveux de fillette raisonnable et sage. Ses petits cheveux sans aucune onde, sans la plus petite frange «à la chien,» le plus innocent «accroche-cœur,» ses petits cheveux plats, serrés et sans parure, encadrant d’une ligne sèche et nette sa petite tête pas jolie, pâlotte et anémiée, sans autre séduction que deux yeux intelligents, une bouche fine, meublée de belles petites dents blanches de jeune chien.

Ses pauvres petits cheveux pauvres! coiffés de petits chapeaux pauvres, couchés sur de pauvres petits oreillers bien ordinaires, bien rudes... comme sa vie!

Puis la voilà poussée, grandie et jeune fille. Elle se rappelait ses cheveux d’alors. Un peu moins raides, un peu moins tirés, un peu plus brillants, un peu moins pauvres, mais d’un arrangement toujours simple et sage... Oh! si sage qu’elle en avait des allures de jeune miss, de sèche gouvernante anglaise; mais elle les soignait mieux, les brillantait d’une huile parfumée, les lavait, les séchait à l’eau de Cologne.

Les cheveux de l’aisance!... Dame, elle était employée dans une grande maison, quelques pièces de cent sous la faisaient riche. En a-t-elle versé de l’eau sédative sur sa tête pour avoir des reflets dorés comme sa «première», de ces reflets rouges, bruns, cuivre, comme elle en avait vus à certaines têtes de femmes dans les tableaux des musées. Elle se le rappelait, ce temps-là, où elle économisait ses appointements de trois mois pour s’acheter une robe convenable, qu’elle quittait en arrivant à la maison de couture, pour endosser la robe somptueuse de satin noir fournie par la maison aux jeunes filles dites «mannequins». Quel temps!... Quelle maison!... Quels patrons! L’homme et la femme, d’anciens employés parvenus, arrivés, durs, sévères, n’ayant jamais ni un sourire, ni un mot d’encouragement, n’étant préoccupés que de vendre beaucoup, toujours, et le plus cher possible. Elle se rappelait ce commissionnaire de New-York venant chaque année acheter des modèles qu’elle faisait valoir sur sa longue et mince personne et qui, un jour, faillit la recevoir sur ses genoux, évanouie de fatigue qu’elle était, montrant depuis deux heures sur ses épaules un manteau de fourrure... au mois de juillet!

Elle essayait bien, en ce temps-là, de frisotter un brin sa nuque, de poudrer son visage, mais, pour rentrer chez elle, avait soin de relisser ses cheveux et de bien essuyer sa figure. C’était le temps où les placiers lui faisaient la cour... Elle riait gaiement, ni trop libre, ni trop prude, en fille de Paris, qui sait déjà se tirer des difficultés, qui sait qu’elle doit se mettre en garde par sa tenue, mais qui tient aussi à ne point se faire d’ennemis dans sa carrière et, à cette époque, elle se figurait «rester dans la couture toute sa vie!»

Puis, tout à coup, surgit une période d’ennuis, de maladie: son père meurt, elle est anémique, elle est fatiguée, sans jamais de repos, ses jambes se refusent à rester debout, elle quitte sa maison de robes, patraque, fourbue, désolée, inquiète... Que faire?

* * * * *

Du théâtre! Et la voilà mettant sa tête au point, l’eau oxygénée fait son œuvre, les cheveux blonds d’autrefois s’éclairent, s’illuminent. C’est la période d’espoirs et de déceptions, la petite tête d’Anglaise a perdu de sa sagesse, elle est dans la fournaise.

Ondulée, frisottée, elle avait perdu de son charme triste et sérieux, et la poudre et le rouge aux lèvres lui donnaient un semblant de vie autant qu’un semblant de gaieté... tout s’en mêlait pour que tout son être ne fût qu’un maquillage extérieur. Elle avait conquis un brin de grâce, sa coquetterie la parait, mais ses cheveux étaient rongés par la décoloration, et les voilà qui tombaient en même temps que son cœur souffrait, que sa gaieté obligatoire maquillait son âme douloureuse...

Ah! comme elle avait souffert, comme elle avait pleuré, comme elle avait pris la vie en dégoût, en haine «pendant ses cheveux jaunes!» Et c’est pendant le temps de ses cheveux jaunes, ses cheveux de douleur, qu’elle eut le plus de courage, qu’elle prit la résolution subite et irrévocable de se donner deux années pour arriver à faire quelque chose, à être quelqu’un. Et voilà que petit à petit, de semaine en semaine, sa volonté fait merveille. On s’étonne de sa ténacité, que rien ne démonte: tout le monde lui tend les mains, on l’encourage. D’inquiète qu’elle était, la voilà rassurée. La chance vient à elle. Son courage redouble, elle sent la veine accourir et, petit à petit, de semaine en semaine, de jaunes qu’ils étaient, ses cheveux deviennent rutilants, roux, flamboyants; c’est une couronne d’or rouge sur sa tête. Ses cheveux pauvres, d’autrefois, comme ils sont loin! Les voilà bouffants, soyeux, brillants, ses cheveux de bonheur, ses cheveux de joie, ses cheveux de fortune, ses cheveux de succès, ses cheveux de gloire! Ils sont l’enseigne de sa vie heureuse, fêtée, de son bonheur conquis par le travail! Ses cheveux deviennent le drapeau de son œuvre et quelques hivers passent.

Puis, tout à coup, brutalement, férocement, la maladie la frappe: la réaction s’est faite... Et des semaines et des semaines se passent; elle va mourir... On l’annonce dans la ville... C’est fini d’elle, plus rien ne restera. Et un soir, toute souillée de sueur et de fièvre, elle demande qu’on la peigne... Et elle aperçoit ses cheveux redevenus brun sombre, ses cheveux de misère d’autrefois... Ah! comme ils sont revenus à l’heure précise!... Est-ce un avertissement final?...

Et elle pleure, pleure, tout doucement, et elle prie tout doucement, et, tout doucement, tout lentement, elle revient à la vie après des mois et des mois. Et voilà qu’étant guérie, elle s’est assise et s’est peignée devant son miroir... et qu’ayant vu deux cheveux blancs elle est restée muette et pensive... Sont-ils seulement la conséquence de la souffrance passée ou bien l’avertissement de quelque phase nouvelle, ces deux petits fils d’argent? Qui sait?

Et, dans sa joie de revivre et sa volonté d’être heureuse encore, elle se remet à fouetter son courage et son activité, et les projets marchent, et les espoirs s’échafaudent, l’assurance complète d’une ère nouvelle de bonheur se précise et s’affirme dans son cerveau, et rayonnante, rajeunie, elle se lève joyeuse en murmurant: «C’est bien, j’attends! J’ai la volonté du bonheur et pour quelque temps encore la vie en poche!!!» Povera donna.

Il était quatre heures quand Fernand fut introduit dans la chambre de Gilette qui, recouchée, l’attendait assise dans son lit.

--Mais, cher ami, c’est impossible! fut la première parole saluant l’entrée de Fernand. Je suis loin d’être d’aplomb... Je commence seulement à me lever! Votre lettre est absolument folle!

--Mais cette sortie au Bois?

--Des blagues, hélas! Des blagues de journalistes.

Fernand était atterré. Il sortit de chez Gilette, le cerveau vide, la figure décomposée et les yeux fous.

Quoi faire alors, quoi faire?

S’obstiner eût été folie ou improbité. Dès le surlendemain, les artistes étaient convoqués, faubourg Poissonnière, et Fernand leur exposait la situation. Il restait juste en caisse de quoi leur payer à tous leurs appointements du mois courant, et ceux du mois suivant, en guise d’indemnité. Après quoi, on pourrait retourner le coffre-fort, il n’en tomberait plus même un grain de poussière!

Ces braves gens, convaincus de la bonne foi du patron, n’hésitèrent point à donner décharge et Fernand allait les prier de se rendre dans son cabinet pour le règlement en solde de tout compte, quand Chérie Chéron, qui n’avait jusqu’à ce moment rien dit, s’avança vers lui et tout bas:

--Voyons, Fernand, vous êtes fou! N’est-ce qu’une question d’argent qui vous fait fermer boutique? Est-ce que M. Grindot n’est pas toujours là? Il arrosera, je vous l’affirme!

Chérie Chéron tenait dur comme fer à sa grande vedette et à son portrait sur les placards de l’entrée! Mais Fernand répondit fermement:

--Non, ma chère amie, c’est assez comme cela. J’ai été un sot, je ne veux pas être une canaille. J’ai déjà assez coûté à vous et à M. Grindot. Et puis, je suis découragé; je sens que je ne me relèverai plus. J’ai un remords que je ne tiens pas à augmenter!

Fernand faisait peine à voir. La figure décomposée, les lèvres tremblantes, les yeux chavirés, il était comme un naufragé qui se noie sans plus même appeler au secours. Il avait dépensé son dernier atome d’énergie dans son explication avec son personnel.

Mais Chérie Chéron n’avait pas l’esprit tourné à la miséricorde. Elle était furieuse, et elle cria de façon que nul n’en ignorât:

--Eh bien! vous êtes un paltoquet, voilà! Et puis, venez un peu encore me demander des services! Vous verrez comme vous serez reçu!

Et violente, sans daigner aller toucher ce qui lui revenait, elle sortit, dans un bruit de jupes terrible.

Deux larmes, impossibles à retenir, coulèrent le long des joues de Fernand. Muets, hébétés, indécis, les cabots demeuraient tassés devant lui.

--Veuillez me suivre! je vais vous régler, balbutia-t-il, en prenant le chemin de son bureau.

Il allait lui rester en tout soixante-douze francs et vingt centimes!

XXVIII