La montée aux enfers

Part 8

Chapter 83,955 wordsPublic domain

Je sais qu’auprès de toi ma raison tremble et dort, Mais tu m’as pris la main et tu m’as fait descendre Au pays souterrain où sont les fleuves morts Et les plus beaux palais qui sont bâtis de cendres...

Je sais qu’auprès de toi je risque d’être impur, Mais, dans tes bras couché, j’ai compris le mystère. Je sais combien on est aveuglé par l’azur Et qu’il faut par en bas regarder cette terre.

Alors, on lit enfin les antiques secrets Sur le revers obscur de la médaille humaine, Pour la première fois les yeux voient le ciel vrai Où tourne un seul soleil, fait d’amour et de haine.

LA MALÉDICTION

La ville dormira comme à son ordinaire Et parmi les quartiers rien ne fera prévoir Que le signe fatal a paru sur la terre, Sauf la lune montant, verdâtre, dans le soir...

Les marchands gravement fermeront leur boutique, Des femmes en marchant feront saillir leurs seins, Dans les cafés mourront doucement les musiques, Les bons et les mauvais iront vers leur destin...

Et ce sera d’abord une bizarre empreinte Sur un mur et dont nul ne comprendra le sens, Un feu jaune éclairant une vitrine éteinte, Un trottoir sans raison maculé par du sang...

Puis, devant une église, un prêtre voulant faire Le signe de la croix et se touchant le front, Retirera son doigt mouillé par un ulcère... Toutes seules alors les cloches sonneront...

Des lézardes soudain partageront les rues. Un homme passera jouant du violon. Derrière les carreaux, les têtes apparues Porteront des grosseurs, des déformations...

Un vieil hôtel tordra sa porte comme un membre Et dans la cour allongera son escalier. Deux amants paraissant sur le seuil de leur chambre Se verront des sabots de chevaux à leurs pieds.

Et d’autres se plieront comme des acrobates, Auront l’air de passer à travers des cerceaux. Ils aboieront comme des chiens à quatre pattes, Se rouleront comme des vers dans les ruisseaux.

Des musiciens bouffons marcheront en cortège. Leurs instruments ne feront qu’un avec leur corps. Les lèvres en piston cracheront les arpèges Et les tambours seront des peaux de ventres morts, Des nonnes, d’un couvent sortiront demi-nues; Des poils drus sur leur corps se mettront à pousser; Des mufles remplaçant leurs faces ingénues, Aux bassins des jardins elles iront lamper.

Les rires casseront les dents comme du verre, Les larmes brûleront comme du vitriol, Les yeux dans un bruit mou tomberont des paupières, Des goitres monstrueux traîneront sur le sol.

Les monuments vivront et vibreront de râles, Ils se pénétreront entre eux avec fureur. Les piliers fouilleront au fond des cathédrales, Le ventre de la voûte et le sexe du chœur.

Des casernes éclateront comme des bulles. On entendra craquer les échines des ponts. Les usines perdront par d’énormes fistules L’amas liquéfié de leurs productions.

L’air s’empoisonnera de mille pourritures. Des gaz exploseront au-dessus des charniers. Les eaux de la rivière auront des boursouflures, S’épaissiront, seront un afflux de fumier.

Puis la ville, séchant comme une chrysalide Périra d’une étrange ossification, Les fenêtres seront de grands orbites vides Dans les têtes de mort branlantes des maisons.

Les clochers auront l’air de fémurs fantastiques, Les tours, de tibias déformés et géants. Sur l’immense squelette aux vertèbres de briques, Les soirs épais mettront le souffle du néant.

Et dix mille ans après, venus des antipodes, Deux enfants nus s’assiéront là, feront du feu Dans les amas ensevelis où le vent rôde... Ils auront la cité maudite au fond des yeux.

Et ne comprenant pas la chute et le mystère, Ils riront et se montreront avec la main Des rats géants, de loin, dans les couloirs des pierres, Qui, tristes, les suivront avec des yeux humains.

LE VOYAGE FANTASTIQUE

LA DIVINE ENCHAINÉE

Je traversai, conduit par l’homme au capuchon, Les quartiers où l’on vend le fer et les chiffons. Ensuite les maisons étaient noires et basses. On percevait des grouillements dans les impasses, On voyait à des soupiraux des yeux hagards. Et j’atteignis enfin près des anciens remparts Le quartier des déchus et des êtres sordides... Je suivis l’homme au fond d’une boutique vide. Et là sur le plancher pourri, je vis le corps D’une beauté parfaite avec une peau d’or, Un visage divin, des jambes translucides. Une chaîne de fer tenait le cou splendide Et l’homme qui riait prit un bâton pointu Et se mit à piquer le sein, le ventre nu. Faisant en gémissant se tordre la divine. Et des êtres aux corps ravagés de famine, Des visages affreux où ne vivait qu’un œil, Des nains, des déformés ricanaient sur le seuil... Comme son capuchon lui découvrait la tête, Je vis que l’homme avait la face de la Bête...

LA VALLÉE DES LARVES

Les monstres vagissants enfantés par la femme Étaient amoncelés sur les rochers crayeux... Certains ouvraient des yeux énormes et sans flammes, De frêles cous pliaient sous des crânes laiteux.

Et d’autres éclataient de sang pâle et de glaire, Riaient avec un rire édenté de vieillard. Des corps mous et bouffis sortaient du sol calcaire, Semblaient en s’étalant de vivants nénufars.

Un vent froid remuait ce peuple en cartilages, Ces larves sans contour, ces germes suintants Et la vallée avec ces blanchâtres visages Ressemblait la sanie et le pus du printemps.

La Parque descendait près de moi la colline. Elle était belle et triste en le déclin du jour Et vers le sol vivant courbant sa grande échine Elle touchait du doigt les monstres tour à tour.

Et tout le mal inscrit au livre des ténèbres Pénétrait ces cerveaux corrompus en naissant, Il dessinait les traits, durcissait les vertèbres, S’infiltrait dans leurs nerfs et coulait dans leur sang.

De sorte que ces crânes mous en apparence Renfermaient cependant la pierre de l’orgueil, La colère de marbre et les fureurs immenses Qui devaient déchaîner les douleurs et les deuils.

Les visages réduits prenaient des bouffissures De haine, devenaient tout à coup malfaisants. Ces fœtus irrités dans des caricatures De combats, essayaient leurs gencives sans dents.

Ils se dressaient grotesquement sur les chevilles Et tentaient de leurs mains sans ongles de frapper, Ou rampant sur le ventre ainsi que des chenilles Ils se pressaient avec effort pour s’étouffer.

Mais la Parque toujours touchait les petits êtres Et tranquille marchait vers le soleil couchant Et toujours par milliers ceux qui venaient de naître Affluaient à ses pieds comme l’herbe des champs.

Et je lui dis: «Ceci n’est qu’ortie et qu’ivraie: Dans cet endroit maudit pourquoi porter tes pas Puisque l’enfance humaine est une grande plaie Qui coule et s’agrandit et ne guérira pas?»

Et la déesse alors au fond de la vallée S’arrêtant, me montra dans un entassement Effroyable, au milieu des formes emmêlées, Un visage, rien qu’un, mais sensible et charmant...

Et le soleil mourant sur cette maladie De la terre éclaira dans l’humus qui poussait Un œil déjà bleuté par la naissante vie, Un tremblotant éclat d’âme qui paraissait.

Et la Parque me dit: «Tout le mal de la terre Est payé par un seul, s’il est vraiment humain.» Et je la vis partir tranquille et solitaire Parmi le flot montant des monstres enfantins.

LA RÉGION DES ÉTANGS

J’atteignis vers le soir la plaine des étangs. Un vent glacé soufflait parmi les vastitudes, Mes pieds s’enchevêtraient aux herbages flottants. J’allais vite et j’étais ivre de solitude.

De longs roseaux vivants cherchaient à me saisir. Des plantes se collaient avec leurs fleurs gluantes. Vers moi de toutes parts comme un vaste soupir Montait la fade odeur des choses croupissantes.

Un souffle gras sortait de ces stagnations, Une buée épaisse, animée, une haleine Qui semblait le ferment des putréfactions Millénaires, dormant sous ces mares malsaines.

Et j’entendis, venant d’en bas, parler la voix Et je vis émerger la face aux gros yeux glauques: «L’escalier spongieux, dit-elle, est près de toi. Descends parmi la vase et les eaux équivoques.

«Viens dormir avec nous au fond des lits tourbeux Dans l’émanation des poisons délétères. Viens rejoindre ce soir les hommes sans cheveux Qui sont jusqu’à mi-corps enfoncés dans la terre.

«Avec les serpents d’eaux, les vers et les têtards Tu joueras dans les végétaux des marécages, Oubliant parmi les parfums des nénufars Qu’il est un ciel immense où passent les nuages.

«Tu nous seras pareil, sans espoir, sans amour, Tu connaîtras, vautré dans la vase éternelle, Le bonheur de l’aveugle et l’ivresse du sourd Et tu ne sauras plus les choses qui sont belles.»

Alors je vis des bras tendus pour me saisir Et des milliers de blancs visages apathiques. Et le peuple de ceux qui n’ont plus de désir Sortait de l’eau couvert de plantes aquatiques.

Et j’avais déjà mis le pied sur l’escalier Qui plongeait en tournant dans une boue épaisse, Je voyais des palais informes, des piliers Parmi les joncs sans sève et les herbes sans sexe,

Lorsqu’un grand vent passant à travers les marais Me souffla des odeurs de forêts aux narines Et je m’enfuis vers l’horizon où je voyais Des sapins s’accrochant au ciel sur des collines...

LES ESCLAVES

Je les voyais marcher, enchaînés, deux par deux, S’arrêtant quelquefois pour manger des écorces. Alors, un cavalier courait à côté d’eux Et d’un grand coup de fouet leur déchirait le torse.

Ils étaient las, pelés, exsangues et spectraux. Les femmes les suivaient, à des bêtes semblables. Comme un long bêlement humain et lamentable, Une plainte montait de ce triste troupeau.

Les enfants suspendus aux mamelles taries De leurs mères, tombaient au milieu des cailloux Et les gardiens, riant de leur propre furie, Les traversaient avec leur lance d’un seul coup.

Et quand le lieu devint comme un chaos de laves Et de rocs, où croissaient quelques palmiers roussis, L’homme au turban rayé, le conducteur d’esclaves Arrêta le cortège et cria: «C’est ici.

«Vous ne sortirez plus de cet enfer calcaire. Le ciel vous roulera ses simouns sablonneux. Vous n’aurez pour boisson que les sucs de la pierre, D’implacables soleils vous brûleront les yeux.

«Vous vous dessécherez comme des chrysalides. L’éternel manque d’eau vous plissera le corps. Vous ne verrez passer dans les azurs torrides Que les corbeaux venant pour dévorer les morts.

«Nous placerons sur vos échines excédées Des fardeaux écrasants, des blocs cyclopéens. Et vos filles seront devant vous possédées, Serviront de jouet lubrique à vos gardiens.»

Et moi sur la hauteur d’où je voyais la scène Je criai: «Vous seriez, esclaves, les vainqueurs. Que ne lapidez-vous ces tourmenteurs obscènes? Faites-leur expier votre sang et vos pleurs.»

Et le maître éclata de rire. Les esclaves A quatre pattes accouraient baiser ses pieds. Et lui négligemment parmi ces faces hâves Promenait comme un soc ses éperons d’acier.

Et le vent, agitant les palmiers squelettiques, Soulevait par moments son burnous de couleur, Le faisait ressembler sur le soir désertique A quelque grand oiseau de proie et de malheur.

LE PALAIS DES ROIS

Le seuil de cuivre feu avait cent trente marches Et dix mille guerriers levaient leurs sabres plats. La porte était immense et s’ouvrait comme une arche Et les rois revêtus d’or safran étaient là.

Des chœurs retentissaient comme pour des obsèques, Les bannières claquant comme des oiseaux fous, On voyait flamboyer les mitres des évêques Et les juges avaient des visages de loups.

Et derrière ondulaient sous la géante abside Des rivières de cavaliers aux flots profonds. Des rayons s’échappaient des armures splendides, Les cuirasses luisaient sur les caparaçons.

Et les clefs et les sceaux et les mains de justice Damasquinés de talismans et de bijoux, Reposaient sur la pourpre à côté des calices Portés par des hérauts chevelus, à genoux.

Et les chevaux piaffaient sur l’or des mosaïques Et devant la splendeur d’un si grand appareil Les pauvres un à un venaient, microscopiques, Jusqu’au palais de feu beau comme le soleil.

Et les bourreaux joyeux avec leurs longues armes Coupaient les têtes à grands coups sur l’escalier, Et les rois quelquefois s’esclaffaient jusqu’aux larmes Et les rires faisaient cogner les cavaliers.

Les membres confondus et les têtes coupées Élevaient jusqu’au ciel leur amoncellement, Les évêques parfois avec leurs mains trempées D’eau bénite, aspergeaient le monceau gravement.

Et mon cœur soulevait mon étroite poitrine De terreur en marchant vers le seuil à mon tour, Je me sentais devant ces puissances divines Plus frêle qu’un oiseau, moins qu’une plume lourd.

Devant les cavaliers et les rois formidables, Les juges monstrueux et les bourreaux géants, Je n’étais, moi porteur d’une âme pitoyable, Que fragment de poussière et reflet de néant.

Je ramassai pourtant un caillou, ma sagesse M’enseignant de lutter jusqu’au dernier moment, Et je le lançai loin, de toute ma faiblesse, Vers le palais des rois recouvert d’ornement.

Et voilà que soudain du monument de gloire Il ne resta plus rien au choc de mon caillou Qu’un coin de chapiteau, que l’os d’une mâchoire, Qu’une mitre d’évêque avec tous ses bijoux.

Et j’ai craché sur ces débris et ces poussières Et j’ai d’un coup de pied lancé la mitre aux cieux, Car l’homme pauvre et seul et qui porte une pierre Est plus fort que les rois et plus puissant que Dieu.

L’INVASION DES INSECTES

J’arrivai dans la ville où régnait la paresse... D’étonnantes chaleurs tombèrent des cieux lourds. Le soleil sur le port fit vautrer les pauvresses. On ne versa plus d’eau sur les dalles des cours.

Les végétations brusquement se séchèrent. Les bouches des égouts empoisonnèrent l’air. Les femmes dans les lits parfumés s’enfoncèrent Sous la possession des forces de la chair.

Elles n’allèrent plus dans le quartier des bouges Offrant leurs peignoirs de couleurs et leurs bas bleus, Mais elles étalaient par terre leur corps rouge Qu’humectait le désir et que gonflait le feu.

Et ce fut tout à coup une étrange naissance D’insectes, dans le linge et les bois pourrissant, Mille pullulements d’une vermine immense, La vaste éclosion d’êtres buveurs de sang.

Les dormeurs épuisés eurent au crépuscule Le grouillement d’un peuple gris parmi leurs draps. On entendit le crissement des mandibules Qui hérissaient les poils, pliaient les cheveux gras.

Des suçoirs aspiraient dans les poches rougeâtres Le suc des hommes las qui ne résistaient plus. Quelques-uns essayaient en vain de se débattre, Les insectes sur eux montaient ainsi qu’un flux.

Les élytres vibraient dans les barbes vivantes, Les œufs multipliés éclataient sur les corps. Les dards aigus vrillaient les prunelles démentes Et les germes actifs remuaient dans les morts.

Toute la ville fut pompée et dévorée... Des hommes en fuyant coururent dans la mer. Alors, un remuement obscur, une marée De vase, les rendit à l’océan des vers.

Cela n’avait été prédit par nul prophète... Les soleils infernaux ne se couchèrent pas... Tout se passa sans cri, sans tocsins et sans glas... Le peuple en ce temps-là fut mangé par les bêtes...

L’ÊTRE MAIGRE AUX MAINS IMMENSES

Et j’ai vu l’être maigre avec des mains immenses. Il était recouvert d’écailles de poisson, Il était étendu dans le sable d’une anse Et le trou d’un rocher lui servait de maison.

Il m’a dit: Vois mon corps qu’un mal affreux dévaste. Mon cœur atrophié ne bat plus sous mon sein. Si mes mains à ce point sont ouvertes et vastes C’est qu’un siècle durant je les tendis en vain.

Si mes yeux sont couverts d’une peau membraneuse C’est que j’ai répandu des milliers de pleurs. J’écoute la marée, éternelle berceuse, Refrain toujours nouveau de la vieille douleur.

Elle vient vers celui qui n’a pas vu sur terre La face du pardon et du soulagement, Elle connaît le mal, son sens et son mystère Et monte comme lui quotidiennement.

Et j’entends dans sa voix la voix des mauvais hommes, De ceux que si longtemps jadis j’ai suppliés. A présent le sel pur et les algues m’embaument... Malheur, malheur à ceux qui n’ont pas eu pitié!...

Malheur aux durs, aux furieux, aux égoïstes, A ceux qui font semblant d’être aveugles et sourds, A ceux qui m’ont tendu le morceau de pain triste, Malheur aux généreux qui donnaient sans amour.

J’ai trouvé près des mers ton sentier, solitude, Bordé de corail rouge et de pétoncles clairs, Et mon corps rabougri par les vicissitudes Mange le coquillage et s’enivre de l’air.

Mais, ni mon lit marin rempli de zoophytes, Les vents de l’au-delà lourds d’aromes puissants, Ni ma grotte verdâtre avec ses stalactites, Ni les soleils du soir me transfusant leur sang, Ne pourront me donner l’aliment de mon âme, Ce que j’ai désiré, espéré, mendié, Le repos, la chaleur, le breuvage et la flamme... --Malheur, malheur à ceux qui n’ont pas eu pitié!...

L’AGNEAU DÉSESPÉRÉ

L’agneau sur le rocher semblait un bloc de laine. A côté les torrents descendaient vers les plaines Et les forêts roulaient leurs vagues vers les monts. Et je vis l’hippogriffe à tête de lion Qui bondissait dans la lumière violette... Et l’agneau se dressa, divin, devant la bête, Il la prit par les reins, la tordit puissamment, Puis, ayant labouré sa gorge avec ses dents, Malgré la gueule en flamme et le dard de la queue, Au loin la projeta dans un lac dont l’eau bleue Éclaboussa d’azur les couloirs de rochers. Mais quand l’agneau neigeux voulut se recoucher Il tachait les cailloux de sa laine sanglante. Il courut vainement parmi les jeunes plantes, Les traces ne faisaient que s’étendre, le sang Était sur lui plus clair et plus éblouissant. Et dans le soir qui devenait couleur de soufre, Je vis sur l’horizon, courant au bord des gouffres, Franchissant les lacs morts et les puits de granit Comme pour se baigner aux ondes de la nuit, L’agneau rouge, l’agneau dément, l’agneau de flamme, L’agneau désespéré par le sang, ô mon âme!

LA RENCONTRE DU SQUELETTE

Sous les figuiers géants, au fond de la vallée, Parmi les flots de sable et les roches gelées, Le puits me regardait, glauque et prodigieux, Ainsi qu’un œil dans un visage de lépreux. Sur l’antique margelle expirait le soir morne. On était sous le signe froid du Capricorne. Par des traces de pas j’avais été conduit Et ces traces de pas s’arrêtaient à ce puits. Et je savais qu’au loin mouraient les caravanes... Il n’était ni fagot, ni vase, ni cabane, Rien d’humain où mon âme aurait mis son espoir Et je posai mon front sur la pierre pour voir... Alors je vis sortir du puits un long squelette Qui se tint devant moi, triste, branlant la tête Et montrant ses os nus comme la vérité. Il ressemblait un dieu du monde inhabité. Des herbes lui faisaient une couronne noire, Et voilà qu’une dent tomba de sa mâchoire, Les phalanges se détachèrent de la main, Le fémur se plia sous le poids du bassin, Il se désagrégea, devint de la poussière... Et l’ombre vint dans la montagne solitaire. «Ah! que ne suis-je encor avec mes compagnons! Quelqu’un m’appellerait peut-être par mon nom, J’aurais un peu de vin au fond d’une outre, encore De la chaleur sous un burnous multicolore... Au moins je serais mort au chant des chameliers!» La nuit morte gelait les branches des figuiers Et je vis que la trace à peine saisissable Des pas, allait plus loin dans la nuit, dans le sable...

LA MONTAGNE DES BÊTES

De partout, près de moi, sur les monts fabuleux, Les loups pelés montaient par les rochers galeux. Je voyais sur le bord des crânes plats et chauves Bouger comme du sang la flamme des yeux fauves, Je touchais les poils durs et les dents de métal, Pesant la solitude et la peur et le mal Et l’amour de la nuit qui possèdent les bêtes. Sur un tronc dépouillé pleurait une chouette. Près d’un trou d’eau verdi, dans le creux du ravin, Un crapaud regardait avec ses yeux éteints. Des scorpions tendaient le crochet de leur queue Et des vers déroulaient leur dos d’écailles bleues. Des milliers de fourmis sortaient des fourmilières. Des vipères posaient leur front triangulaire Sur mes pieds, des têtards dansaient dans mes cheveux Et des germes sans forme éclataient hors des œufs. «Je veux vivre avec vous, ô frères taciturnes, Pleurer vos morts, compter vos naissances nocturnes, Participer, moi, l’homme, à l’obscur idéal Que verse la nature au cœur de l’animal. Donnez-moi vos chaleurs, vos bontés et les lampes De vos yeux, animaux, peuples de ceux qui rampent, Car venant de plus loin, d’un plus triste chemin, Vous voyez dans la nuit mieux que les yeux humains... Vous êtes le sel noir mais de pure substance Et la rédemption des choses, le silence Qui doit parler et la beauté qui doit surgir. Voici venir le temps, bêtes, de repartir. Puisque l’homme a failli, vous êtes la jeunesse, Il faut recommencer la course de l’espèce...»

LE NAGEUR

Pour aller jusqu’à l’île où sont les fleurs géantes Et les cigognes d’or dans les arbustes nains, Où les magnolias ont l’air d’adolescentes, Où dans le port étroit dorment les brigantins,

J’ai nagé à travers les courants et les barres, Enivré par l’écume et nourri par le sel; L’épave m’a cogné, j’ai heurté des gabarres Et vu les cachalots jouer dans l’archipel.

La mousse et le lichen m’ont couvert d’une robe, Le crabe m’a mordu, l’espadon m’a piqué. Suivi par les requins j’ai vu monter les aubes, De nacre et de corail j’étais le soir casqué.

J’ai frôlé des pontons qui servaient à des bagnes Et les forçats de loin m’ont lancé leur boulet. J’ai troué des typhons hauts comme des montagnes Et les vents furieux m’ont donné des soufflets.

Quand j’ai passé le long de leurs coques énormes Les vaisseaux de haut bord ont tiré le canon. Empoignant les cheveux d’herbages équivoques J’ai saisi des noyés mangés par les poissons.

Je me suis débattu parmi les pieuvres bleues Qui me fixaient avec mille yeux surnaturels, Et les baleines du battement de leur queue M’ont projeté dans leur jet d’eau plein d’arc-en-ciel.

Mais toujours je fendais allégrement la lame, Sûr que je ne serais ni noyé, ni mangé, Et porté sur les flots par la force de l’âme L’infini de la mer me semblait sans danger.

Et lorsque j’émergeai couvert de coquillages Et d’algues et pareil à quelque crustacé Sur l’île merveilleuse et le divin rivage, Mon corps marin par l’air terrestre fut glacé.

Et mes yeux n’avaient vu jamais de paysage Plus désolé. Le sol était pauvre et crayeux. Les grandes fleurs semblaient faites de cartilages Et leur exhalaison était un souffle affreux.

Des squelettes de pélicans sur des eaux ternes Claquaient du bec, non loin d’un cratère fumant. Un soleil jaune ainsi qu’une horrible lanterne Se balançait sur des collines d’ossements.

Alors j’ai dit: J’ai fui les grottes et les criques Pour cela! Trahison de l’idéal humain! J’aurais pu m’endormir sur les eaux magnétiques, Chevaucher l’hippocampe ainsi qu’un roi marin.

Que le poulpe m’aspire et le crabe me ronge! Je descends dans l’azur des abîmes profonds Pour dormir à jamais dans un linceul d’éponges Auprès de la méduse aveugle des bas-fonds...

LA DESCENTE AU PARADIS

LA DESCENTE AU PARADIS

Le lac miraculeux brillait dans les couloirs De galets bleus et de rochers météoriques. Des monts de fin du monde au loin fermaient le soir Et je suis descendu dans l’abîme conique.

Des gerbes de mica jaillissaient par milliers, Près de moi s’éployaient des arbres de porphyre, Le soufre et le salpêtre humectaient l’escalier, Je voyais aux parois des laves froides luire.

Et tout au fond du gouffre, au cœur des minéraux, Parmi les champs de houille et les forêts de schiste, Sous l’ardoise pareille à d’aveugles vitraux, La porte d’or massif était splendide et triste.

Elle tourna pour moi silencieusement. Je me remémorai le regard de ma mère. Je vis les rochers noirs et leurs entassements Et quittai le chaos fraternel de la terre.

--Que d’azur! j’en étais entièrement baigné. C’était un printemps clair, éternel, immuable, De parterres taillés, de sources ineffables Et tout était choisi, sans défaut, ordonné.

Et les roses semblaient des citrouilles parfaites Par la dimension et l’absence d’éclat Et le parfum de ces énormes cassolettes Était comme un parfum de tisane et d’orgeat.