Part 7
«Quand elle se repose elle a l’air d’une vierge. C’est une courtisane au premier mouvement Et sa gorge à minuit de la chemise émerge Comme une pulpe d’or où vivent des ferments.
«Dans un demi-sommeil impudique et candide, Elle se pâme en m’attendant, vivante croix. Suivez-moi. Vous verrez que son corps est splendide, Qu’elle a la jambe longue avec le buste étroit...»
Et l’avide troupeau qu’une flamme ensorcelle Suivit le possédé que j’étais devenu. Il faisait une nuit d’orage chaude et belle... Dans les nuages se tordaient des êtres nus...
Les restaurants vibraient d’orchestres érotiques, Des spasmes cadencés secouaient les maisons, La ville tressaillait d’un rythme fantastique Où se mêlait l’étreinte avec la pâmoison.
«Il est tard... Que fais-tu... C’est moi, ma bien-aimée... Les meubles, les tapis me soufflaient son odeur... Quand ma main se posa sur la portée fermée Je défaillis d’espoir, de désir et d’horreur.
Je la pris par le corps et j’allumai la chambre, Et j’arrachai le linge et les draps. La voilà! Un parfum de cheveux, de femme blonde et d’ambre M’enivrait. Allez donc, les bêtes, prenez-la...
Et sur l’être charmant qui criait d’épouvante Dont j’avais adoré le cœur et la beauté, Qui me tendait ses mains blanches et suppliantes, Les trois fauves aux groins affreux se sont jetés.
Plus tard j’ai ramassé les roses écrasées Qui faisaient sur les draps de grands cercles de sang. Maîtrisant mon dégoût et domptant ma nausée, J’ai recouvert de fleurs le corps éblouissant.
Elle pleurait à grands sanglots, vaincue et lasse, Et grelottait dans le lit creux sous les draps froids. «O splendide, ai-je dit, tu peux me rendre grâce, Car je t’aimerai mieux, souillée ainsi trois fois.
«Tu m’humiliais avec une fausse noblesse. Désormais, en cherchant le soir la volupté, Nous serons tous les deux égaux dans les caresses: Nous avons renié l’infâme pureté...»
LE MASQUE DE LA BEAUTÉ PERDUE
LE MASQUE DU SAMOURAÏ
Ce soir, la bien-aimée avait mis l’affreux masque Japonais et mimait une danse fantasque, Me montrant en riant, comme un épouvantail, Le désespoir en laque feu du Samouraï. Elle faisait voler son peignoir sur sa tête, Dévoilait les beautés et les lignes secrètes De ses genoux étroits, de son buste nerveux Que surmontait bizarrement le masque affreux. Mais quand elle voulut l’ôter, la laque en flamme Ne faisait qu’un avec son visage de femme. Ses ongles vainement labouraient cette horreur Collée à elle, pour toujours sur la splendeur Du bel ovale pur, vivait comme une plaie La grimace du mal et de la laideur vraie. Beauté! malheur à qui t’oublie un seul instant! La bien-aimée hurlait d’effroi, se débattant, Et sa voix devenait éloignée et démente Sous les longs poils de soie et la laque éclatante.
LE TEMPLE BRÛLÉ
La flamme a ravagé les tombeaux, les symboles, Mangé les portes d’or, détruit le péribole. Sur les murs calcinés du temple, j’ai voulu Retrouver le dessin, la beauté qui n’est plus, A grands coups de pinceau restaurer les vestiges Des rêves, recréer l’image et ses prestiges... Comme un bon ouvrier, dès l’aurore au travail, J’ai dressé mon échelle et refait le portail, J’ai repeint la cella, repeint le péristyle, Cherchant chaque contour et sa ligne fragile, Redonnant de la vie aux visages des Dieux. Et quand, longtemps après, avec un cœur pieux, J’eus remis tous les bleus, tous les ors sur les fresques, Je vis autour de moi mille formes burlesques, La pitié s’accouplant partout avec le mal, Les luxures tournant en un étrange bal, Des animaux mêlés aux belles créatures... J’avais à mon insu contrefait les peintures! J’ai repris la palette et trempé le pinceau. Mais j’erre vainement sous l’ombre des arceaux, J’ai perdu la beauté que tu brûlas, ô flamme! Sur les murs calcinés du temple de mon âme...
LA BONTÉ
Je ne crois pas qu’un dieu, dans de justes balances, Pèse mon poids de bien et ma valeur de mal. Nul jugement dernier ne rompra le silence. La terre donnera de son grand rythme égal Sans souci de pardon comme de récompense Sa richesse féconde et son pouvoir vital, Je suis un homme seul avec l’homme en présence.
Or je vois le vieux champ terrestre ensemencé De sang humain; des laboureurs de trépassés Retournent les sillons pour un blé mortuaire. L’ivresse des clairons dans l’aurore a passé Et la fleur des drapeaux rougeoie à la lumière... Et pourtant dans mon cœur je ne puis renoncer A la loi de bonté que m’enseigna mon père.
C’était jusqu’à ce jour ma seule vérité, Le bâton de ma vie et l’appui de mon âme. Je savais dans le mal et dans l’adversité Qu’il était quelque part un refuge écarté Sur la bonne colline, où brûlait cette flamme. J’y trouvais plus d’amour, même plus de beauté Qu’en l’amour du soleil et l’amour de la femme,
Comment renoncerais-je à ma part d’héritage? Je l’ai reçu si pur d’une si pure main! Celui dont je le tiens le tenait en partage D’un vieil homme blanchi, semblable de visage, Et ce don est venu des temps les plus lointains. Je garde ce dépôt du mal et de l’outrage. Je veux transmettre aussi mon héritage humain.
Qui donc le recevra de la plus jeune race De ces hommes marqués par une croix de sang? Les cœurs sont plus mauvais, la lumière est plus basse. C’est un soleil de mort qui dans le ciel descend... Sur la vallée où sont les êtres gémissants Qui poussera le cri du monde renaissant? Quel héros juvénile osera crier grâce?
Par la nativité de la vigne et du pain, Par le commencement des rites géorgiques, Par le pollen, par le bourgeon, par le levain. Par l’art premier, profond comme un chant liturgique, Par le geste d’accueil que faisait l’hôte antique, Par le creux de son lit et l’offre de son vin, Je n’abjurerai pas la croyance organique.
Je bâtirai tout seul le temple sans colonnes, Je ferai la muraille avec mes souvenirs, Sculpterai le portail de l’espoir qui pardonne, Je creuserai la voûte avec l’âme à venir, Je l’illuminerai des cierges du désir Pour placer sous la dalle où ne viendra personne L’invisible trésor qui ne doit pas périr.
VIEILLESSE
Tel je serai. Dans un vieux corps une jeune âme, Dans un visage replâtré des yeux repeints. Car j’aurai jusqu’au bout le besoin de la femme, Elle fut mon alcool, mon tabac et mon pain...
J’userai du crayon, du fard, du cosmétique, Ma peau ruissellera de rouge délayé Et je m’effondrerai dans les boudoirs antiques, Cherchant les frissons morts, les parfums oubliés.
Éblouissant de bleu, de kohl, de calamistre, J’irai comme un tableau peint sur du parchemin. Chacun contemplera sur ce vainqueur sinistre Les poches de mes yeux et les nœuds de mes mains.
Je serai l’automate à ressorts, au teint jaune, Le mannequin vivant, le maigre épouvantail Et l’on chuchotera les surnoms qu’on me donne: Le cadavre au bouquet, le spectre à l’éventail.
Je serai la ruine en parfums que délabre Le poison de l’acide et le suc de l’onguent, Le galantin fardé, le cavalier macabre Qui se cambre et sourit dans un bruit d’ossements.
--O pouvoir qui détruis et fais naître, ô nature! Fais-moi mourir avec des cheveux et des dents, Des possibilités d’amour sur ma figure Et des lèvres pouvant embrasser en mordant...
Fais-moi mourir ce soir si la moindre faiblesse Dans mon sang et mes nerfs doit se faire sentir, Drapé dans ce soleil couchant de ma jeunesse Qui me donne un regain plus puissant de désir!
LE NOUVEL ORPHELINAT
Nous n’avions ni bâton, ni coiffe, ni bouteille... Par les trous de la robe on voyait notre corps. Nous courûmes longtemps sur des routes vermeilles Et pour nous voir passer se soulevaient les morts...
Nous ne comprenions pas pourquoi la maison blanche, Le dortoir peint de chaux, les longs couloirs dallés, Et la chapelle avec les cloches du dimanche Et le cloître et la cour, tout s’était écroulé.
Des hommes qu’on croisait nous disaient: Fuyez vite! Dans un canal tomba la plus grande de nous. Nous avions faim, nos pieds saignaient, la plus petite Se coucha pour mourir sur un tas de cailloux.
Un air de flamme avait brûlé les fruits des haies. Nous ne pouvions dormir, la nuit, sur les talus. Le mal était si grand que les cœurs se fermaient... Le mal était si grand que Christ n’entendait plus...
Et bien plus tard, sous une lanterne, une dame, Comme nous traversions un faubourg, eut pitié. Elle nous dit: entrez... Nous avons dit: madame... Il y avait tant de lits que nous avons pleuré.
Elle nous a donné des robes colorées, Un salon merveilleux avec un piano, Elle a lavé nos mains tendres et déchirées Elle nous a donné du vin et des anneaux...
Elle a peigné nos chevelures défleuries, Fait plus souples nos corps et nos yeux plus hardis. Et nous avons pensé: C’est la Vierge Marie Qui nous ouvre, ce soir, un coin du paradis.
Et c’est depuis ce temps qu’à des soldats, nos frères, Nous nous donnons avec des rires et des chants. Le parfum du tabac est moins lourd que l’encens Et le baiser de l’homme est le plus grand mystère.
Jésus nous a conduit dans ce lieu: Hosannah! Avec le même cœur nous vivons pour sa gloire. C’est un autre dortoir, un autre réfectoire: Nous avons simplement changé d’orphelinat...
L’AMITIÉ DES FEMMES
Je descendrai le fleuve au son des instruments Sans voir les caïmans et les hippopotames, Les marais vénéneux où rôdent les flamants, Sur ce bateau de fleurs qu’est l’amitié des femmes.
Je ne m’entretiendrai que de subtilités, Aspirant les fraîcheurs sous le mât qui s’allonge Et, nourri de sorbets et de vapeurs de thé, Les bambous bruissant me donneront des songes.
La lanterne du pont sera de papier peint Et ne reflétera qu’une clarté trop vague, Pour qu’on voit la tribu se partager le pain Et la pirogue et son rameur aux mains sans bagues.
Le lit sera suave et les manceniliers Rouleront leurs parfums sous la tente de soie. Je poserai mon front sur des seins familiers, Me plongerai parmi des cheveux qui châtoient.
Et quand j’arriverai dans l’éternelle mer, J’aurai pour affronter le sel et la bruine, Sous la lune trop vive et le vent trop amer, L’éventail, le sachet, la rose et les pralines...
LE PLAISIR
O danseur, aux doigts longs, aux yeux peints, aux bas roses, Dont les reins sont creusés, le torse languissant, Avec le tambourin, le citron et la rose, T’en vas-tu chez la vierge ou chez l’adolescent?
Je te suis à travers les lumières tremblantes De la rue et tu mets sur un portail fermé Le contour imprécis d’une femme charmante Qui tend en souriant son manchon parfumé.
Je monte un escalier sur tes pas. Tu t’arrêtes, Oh! l’intime chaleur de cet appartement! Le coussin à trois fleurs, la lampe violette, L’éventail cramoisi, la femme au diamant!
Mais toujours, compagnon léger, tu te dérobes. Près du souper servi, s’accoude un beau bras d’or. Avant que le vin coule ou que s’ouvre la robe, Je t’entends fuir parmi le froid du corridor.
Danseur enfant, danseur fardé aux mains perverses, La chambre ici sent le tabac et le charbon... Dans tous les bras tendus vers toi, tu te renverses, Tous les cœurs te sont chauds, tous les seins te sont bons.
Tu cours les carnavals tenant au bras les masques, Étreignant leurs brocarts, leurs armes, leurs sequins Et le prisme tournant de ton plaisir fantasque A plus de feux que l’arc-en-ciel des arlequins.
Sur le seuil des villas parfois tu te reposes, Les grands magnolias t’abritent un instant, Avant qu’on t’ait porté le sorbet et la rose Tu repars, ô subtil, délicat, inconstant!...
Tu voles un baiser sous un pilier d’église, Tu mens avec amour au confessionnal... Vers quel jardin fermé, quelle terre promise Cours-tu pour boire aux fruits le lait verdi du mal?
Qu’espères-tu du soir, danseur aux jambes fines, De la chaleur des lits que tu ne connais pas, Du damas sous les fleurs ruisselant d’étamines, Vers quels miracles d’yeux vas-tu rêver là-bas?
Ah! Comme j’ai souffert d’avoir voulu te suivre, D’avoir pris pour ami, pour compagnon du soir Un danseur équivoque, un adolescent ivre Dont les yeux d’un bleu pur parfois deviennent noirs.
Pour toi, pour la beauté que ta forme révèle Je n’ai pas voulu voir ceux qui tendaient les bras, J’ai négligé les bons, oublié les fidèles, Tu m’as fait plus ingrat encor que les ingrats.
J’ai bu le vin qui fait que l’âme devient folle, J’ai joué mon bonheur sur un seul coup de dés, Pour tourner un instant avec ta farandole Pour respirer l’odeur de ton mouchoir brodé.
Pour toi j’ai tout laissé, l’étude, la tendresse; J’ai cherché mes amis dans un monde vénal; Je me suis dépouillé de toute ma richesse; J’ai déchu volontiers, même j’ai fait du mal.
J’ai vieilli, j’ai cassé mes dents en voulant mordre; Mes yeux se sont brûlés en pleurant de dégoût; Mes traits se sont creusés des tares du désordre; Sur la croix du désir on m’a percé de clous.
Mais tu m’as fui. Jamais ma soif n’a pu s’éteindre Et mes sens ont toujours brûlé, te désirant; Je n’ai jamais saisi quand je voulais t’étreindre Que le reflet du vide et l’ombre du néant.
Et pourtant, quel que soit le mensonge et la chute, Plaisir, quelle que soit la tristesse du joug, Je n’abdiquerai pas la gloire de la lutte, J’irai derrière toi, même sur les genoux.
J’userai ma puissance et mes dernières fièvres Sous les derniers reflets qui tombent du flambeau Pour atteindre le fard vénéneux de tes lèvres, O subtil, ô pervers, par qui le monde est beau!
LE PAUVRE PÊCHEUR
Près du quai désert, près du pont qui s’arque, Près de l’hôpital, près de l’entrepôt. Moi, pauvre pêcheur assis dans ma barque, Avec mon filet, avec mon falot. J’ai vu des reflets qui sortaient de l’eau Et sur les galets qui faisaient des marques, De rouges reflets qui tachaient ma barque.
Le fleuve fécond, le fleuve puissant, Avec son limon engraissant la terre, Passant éternel, ami millénaire Qui protège l’homme en le nourrissant, Le bon fleuve bleu qui baigne les pierres De son frôlement régulier, puissant. Le fleuve au grand cœur charriait du sang.
J’ai pris le falot, j’ai lâché la rame, Je me suis penché sur le flot sanglant, Des caillots épais coulaient dans les lames Et l’air peu à peu devenait brûlant. L’écume rougeâtre ainsi qu’une flamme, Me chauffait la face en m’éclaboussant, La barque roulait sur le flot sanglant...
Et j’ai vu passer de terribles formes... Des membres coupés heurtèrent mon bord, Je vis de longs bras, des visages morts Et, gonflés par l’eau, des ventres énormes. Et de glauques yeux aux lobes informes Me fixaient, chargés d’un affreux remords... Le fleuve sanglant charriait des morts.
Et je vis aussi des formes étreintes Avec cet amour que la mort raidit. Je vis passer ceux qui portaient l’empreinte De l’espoir déçu, du mal, de la crainte. Je vis les vaincus, je vis les maudits, J’entendis monter une grande plainte Et par la pitié mon cœur se fendit.
Le fleuve croissait, atteignait la ville Et le flot de sang grossissait toujours. Il battait les murs, il battait les tours, Du vieux pont arqué dépassait les piles, Enlaçait l’église et le carrefour Et le quartier haut n’était plus qu’une île. Parmi les noyés je voguais toujours...
Sur la terre au loin qu’ont donc fait les hommes? Ai-je atteint ce soir le rouge royaume? Je sens se dresser les poils de ma chair. Des crânes sans yeux entonnent des psaumes. J’entends m’appeler l’ange Lucifer... Moi, pauvre pêcheur allant vers la mer, Puis-je racheter ce qu’ont fait les hommes?...
Sur un Golgotha mille fois plus haut, Une croix de soufre et des clous de flamme!... Apportez la lance avec le marteau! Que je sois cloué mille fois s’il faut! Je veux racheter, moi, l’homme à la rame, Les corps malheureux et les pauvres âmes Sur un Golgotha mille fois plus haut.
Je travaillerai durant mille siècles, Les humbles paieront la dette de sang, Je ferai sortir les blés et les seigles Du sol envahi par les ossements, Je travaillerai si terriblement Que, plus haut encor que le vol des aigles, Jailliront les tours de mes monuments.
O grand fleuve bleu qui viens des montagnes, Tu recouleras aussi pur qu’avant, Ensemencé d’herbe, imprégné de vent. Tu mettras ta force au cœur des campagnes Et dans le bateau du pêcheur errant, Et tu changeras les morts en vivants, O grand fleuve bleu qui viens des montagnes...
LE CHATEAU DES MASQUES
Les sept rois noirs masqués vivaient dans le palais Au milieu des danseurs, des nains, des bayadères, Derrière des remparts sculptés, de bronze épais, Et le soir ils dormaient dans sept chambres de pierre.
Chacun devait porter un masque devant eux... Ceux des nains étaient bleus et ceux des femmes roses. Certains étaient charmants, d’autres étaient affreux Et certains imitaient la coquille ou la rose.
Les gardes laissaient voir des dents couleur de feu Et des barbes de sang sous la boucle des casques. Des figures de cire étaient presque sans yeux Et des yeux verts gemmaient la pourpre d’autres masques.
Et le palais couleur de rubis ruisselait Des trésors amassés par les guerres des hommes, Mais les masques toujours devaient cacher leurs traits Que ce soit dans les bals, les festins ou les sommes.
Car il ne fallait pas que le prince enfantin Sous son corselet d’or et son masque de soie Dans les blancs escaliers croise un visage humain, Voie aux lampes safran la tristesse ou la joie.
En vain il épiait les joueurs d’instruments Et les nègres avec leurs cimeterres courbes, Ou sous les longs jets d’eau les femmes se baignant... Les corps nus même au bain gardaient les masques fourbes.
Mais un soir une vierge en peignant ses cheveux, Peut-être exprès fit choir le loup de sa figure Et le prince un instant vit de loin de grands yeux, L’ovale délicat d’une chose très pure.
Le châtiment eut lieu dans la plus grande cour. La jeune fille fut par sept fois flagellée. On scella sur son crâne un masque de plomb lourd Avec deux trous sanglants, les prunelles crevées.
Depuis le petit prince entendit, certains soirs, Courir des pas muets dans le palais splendide. Il fut souvent suivi de couloir en couloir Par cette tête en plomb avec ses deux trous vides.
Était-ce la laideur, était-ce le remords Qui lui cachaient la vie, ou bien des choses pires?... Ah! pouvoir une fois ôter les crochets d’or Des fronts vermillonnés et des mentons de cire.
Mais une nuit, hanté par l’espoir et l’effroi, Seul vivant éveillé parmi les ombres mortes, Des chambres où dormaient ses parents, les sept rois, Lui le prince malade alla tâter les portes.
Il entra, grelottant de peur, mais voulant voir. Les sept rois reposaient entre les murs de pierre, Ils avaient pour dormir gardé leur masque noir... Les chandeliers jetaient de tremblantes lumières...
Il se pencha sur eux, écartant doucement Le métal qui cachait la face de ses pères. Il vit sous chaque masque, immobile et dormant Une tête de mort sans lèvres ni paupières...
Alors, il s’en alla sur la pointe des pieds, Il gravit l’escalier, atteignit la terrasse, Leva ses petits bras ainsi que pour prier Disant: «Est-ce mon sang, Seigneur, est-ce ma race?
«Je sais pourquoi mes os deviennent plus saillants, Je sais pourquoi mes mains se durcissent aux paumes, Mon front qui s’ossifie a des yeux moins brillants... Que je voudrais avoir un vrai visage d’homme...»
Du palais dont les murs n’avaient pas de miroir Il franchit les remparts de bronze. A son passage Les gardiens sur le seuil hochèrent pour le voir La laque affreusement luisante des visages.
La ville des mendiants grouillait non loin de là Avec ses toits tassés et ses balcons difformes, Et l’aurore en naissant baignait d’un vague éclat La petite cité sous le palais énorme.
Il arracha la soie attachée à son front Et se pencha sur l’eau verdâtre d’une mare. Alors il vit très loin dans la vase et les joncs Une triste momie, une larve bizarre.
Quand le soleil parut et que sur le chemin Des enfants en haillons, des femmes apparurent, Il connut les cheveux, les lèvres de carmin, Le riche mouvement du sang des créatures.
Mais il ne comprit pas la couleur de la chair, Le charme rayonnant émané des figures... «Quoi! la terre, dit-il, produit ces êtres clairs... Les masques sont plus beaux que ces caricatures.
«Les sept rois effrayants ont des têtes de morts Mais le peuple a pour moi des faces trop vivantes. Je suis l’enfant déjà séché, marqué du sort, Le squelette futur des royautés sanglantes.»
Il revint à pas lents au palais sans miroir... Les gardes agitaient au vent leurs barbes peintes. Les sept rois l’attendaient avec leur masque noir Et de leurs sept mains d’os il sentit les étreintes.
Les salles rayonnaient sous les lampes de safran, Les danseuses tournaient dans des robes splendides Et les bouffons avaient un rire déchirant... Seul un masque de plomb pleurait de ses yeux vides...
LA FILLE DE LUCIFER
J’aime Sabbahalla, fille de Lucifer, La même qui jadis près d’un lac de Syrie, Riait aux chameliers qui venaient du désert Et leur montrait sa peau par la flamme fleurie.
Elle avait eu pour mère une chèvre aux poils blancs. Elle rendait dément par un reflet de bague Et tuait les enfants en les écartelant. Ses reins étaient creusés et ses veux longs et vagues.
D’impudiques démons aux visages bronzés L’aidaient à torturer le soir des jeunes filles. Quand un adolescent buvait à son baiser, Elle lui traversait le cerveau d’une aiguille.
Elle vint une fois dans mon appartement Avec ses bijoux verts, en robe de soirée. Elle avait sur l’épaule une goutte de sang Et le sable du lac dans sa jupe dorée.
Elle ôta ses gants blancs d’un geste familier Et tout en fredonnant une valse tzigane, Elle défit sa robe et jeta ses souliers Et je vis dans ses yeux l’ombre des caravanes.
Depuis elle sommeille et fume et me sourit, Étendue à demi sur le tapis orange. Elle prend le plaisir de l’amour par l’esprit, Non par les sens, et sait des caresses étranges.
Chez moi, certaines nuits entrent ses compagnons. Ils passent par les murs comme par des nuages. Elle les fait asseoir, elle me dit leur nom: «Voici Samaël blanc avec ses deux visages.
«Celui-ci c’est Enoch, l’ange à l’esprit borné, Le stupide, au front dur, à la mâchoire d’âne, Voici Mammon déformateur des nouveau-nés, Voici l’incestueux père des courtisanes...
«Voici l’ange sans sexe au visage fardé Avec des jambes d’homme et des hanches de femme, Et voici le démon animal, possédé Par la bête qui hurle, aboie, glapit et brame.
«Ce cornu, c’est Emin, l’orgueilleux, le paré, Au ventre énorme, lourd de saphirs et d’opales, Et ce fourchu, c’est Astaroth, le désiré Pour ses membres velus et sa puissance mâle.
«Voici le paresseux, amant des lits profonds, Celui qui se souvient des sabbats priapiques, Des crapauds baptisés en des rites bouffons Et du grand bouc royal dans les nuits impudiques.
«Voici le tentateur au bouquet, l’ingénu, Bélial dont la bouche est faite de babines Et celui qui ressemble à quelque arbre chenu Et dont les pieds au sol tiennent par des racines.
«De sa gorge, ce ténébreux crache la nuit Et ce blême verse la peur et le silence. Le triste qui se tait et qui pense est celui Qui mangea les fruits noirs de l’arbre de science...»
C’était un grouillement de faces, de contours, Qui semblaient tout d’abord effrayants. L’épouvante Me faisait des os grelottants, un crâne lourd, Mais je vis derrière eux deux formes étonnantes.
Une clarté venant de ces formes, montrait Des fiertés sans espoir, des grandeurs imprévues. Des visages affreux masquaient de beaux secrets, Reflétaient des douleurs humaines jamais vues.
Le démon qui parlait par des cris d’animaux Avait dans ses appels la misère des bêtes. Les souffrances naissant de la haine et des maux Sortaient des corps velus et des grosseurs des têtes.
La splendeur du désir harmonisait les dos Des accouplés, de ceux que brûlaient les luxures. La pitié, la beauté baignaient les infernaux, Les révoltés, toutes les pauvres créatures.
--Brune Sabbahalla, fille de Lucifer, Je t’aime pour les nuits sur le tapis orange, Pour ton baiser sans flamme et pourtant si pervers Et l’immortel désir de tes frères, les Anges...