La démission de la morale

Part 13

Chapter 133,756 wordsPublic domain

Cet _art_ qui sera un art _rationnel_, se servant des données de la science des mœurs, comparera les mœurs entre elles, verra celles qui sont bonnes et celles qui sont meilleures, «modifiera, par des procédés rationnels, _la réalité morale donnée_, comme la mécanique et la médecine interviennent, en vue de ces mêmes intérêts, dans les phénomènes physiques et biologiques»; suscitera et imposera, au nom de la science sûre où elle s’appuiera, des améliorations diverses et constituera ainsi le progrès moral. «Un art rationnel sera substitué à des pratiques plus ou moins empiriques et illusoires.» Peut-on douter que si nous avions une connaissance scientifique de notre société, c’est-à-dire, d’une part des lois qui régissent les rapports entre les phénomènes, et d’autre part des conditions antérieures dont chacune des séries de phénomènes est le résultat, si nous en possédions en un mot les lois statiques et dynamiques; peut-on douter que cette science ne nous permît de résoudre la plupart des conflits de conscience et d’agir, de la façon la plus économique à la fois et la plus efficace sur la réalité sociale où nous serons plongés?... Et grâce à cet art rationnel, la réalité morale pourra être améliorée entre des limites qu’il est impossible de fixer d’avance.»

Par cet «art de la moralité» ajouté à la «science des mœurs», M. Lévy-Bruhl _remplit toute la place_ occupée autrefois par la morale théorique. Il a inventé d’abord une science morale qui par elle-même ne donnait rien, qui ne donnait rien qu’elle-même, c’est-à-dire une chose intéressante, mais sans aucune utilité pratique. Mais dès qu’il y ajoute l’art de la moralité, voilà que la morale théorique, avec tous les préceptes qu’elle tirait de ses axiomes, est remplacée, cette fois elle l’est; et _aussi_ la science sociale se trouve utilisable et utilisée par les données certaines, par les matériaux sûrs et riches qu’elle donnera à l’art de la moralité. La morale théorique n’a plus à arguer de son utilité pour vouloir rester dans la place. Elle est éliminée parce qu’elle est dûment remplacée; elle est éliminée parce que deux personnages prennent son office, le remplissent tout entier et le remplissent mieux. Grâce à cet auxiliaire qui s’appelle l’art de la moralité, la morale science-des-mœurs a bataille gagnée. Blücher apparaissant, de vaincu Wellington passe vainqueur.

A cela deux objections, la première de peu d’importance: Vous reconnaissez vous-même que la science des mœurs est encore à faire et qu’il se passera beaucoup de temps avant qu’elle soit à moitié faite. Vous reconnaissez d’autre part que l’art de la moralité ne peut entrer en fonctions que quand la science des mœurs sera faite, ou à très peu près. D’ici ce temps éloigné, quelle sera la règle des mœurs ou quelles seront les règles des mœurs? Nous voilà immobilisés en l’attente d’un Messie. Heureux seront nos neveux: ils sauront ce qu’ils doivent faire; malheureux nous sommes, qui savons seulement que d’autres sauront ce qu’ils doivent faire.

Réponse: Ce serait déjà très beau, peut dire M. Lévy-Bruhl, de savoir qu’en nous appliquant à la science des mœurs nous travaillons à permettre à l’art moral de naître, qu’en nous appliquant à la science des mœurs nous travaillons aux soubassements du «majestueux édifice moral», comme dit Kant. Ensuite vous avez pour vous conduire la morale telle qu’elle existe en ce moment et que l’on doit considérer comme une morale provisoire: «Là où la science ne peut pas encore diriger notre action et où la nécessité d’agir s’impose, il faut s’arrêter à la décision qui paraît aujourd’hui la plus raisonnable d’après l’expérience passée et l’ensemble de ce que nous savons... Nous ne vous disons pas: «Abstenez-vous tant que la science ne sera pas faite», nous vous disons: «Le mieux serait, ici comme ailleurs, de posséder la science de la nature pour intervenir dans les phénomènes à coup sûr, quand il le faut et dans la mesure où il faut; mais, jusqu’à ce que cet idéal soit atteint, s’il doit jamais l’être, que chacun agisse selon les règles provisoires les plus raisonnables possibles.»--Accordé.

Seconde objection: Nous sommes au XXXIIIe siècle. La science morale est constituée, l’art moral a commencé à fonctionner. La science des mœurs constate les mœurs, l’art moral les juge, les dirige et les améliore. Mais _comment_ les juge-t-il pour les diriger et les améliorer? Dans quel esprit? Avec quel critérium? Sur quel principe? Car la science des mœurs ne lui fournit ni principe, ni critérium, ni esprit. Elle ne connaît que des faits et des rapports entre les faits, et elle ne fournit à l’art de la moralité que des faits et des rapports entre des faits, absolument rien de plus. _Avec quoi_ l’art moral va-t-il juger les mœurs pour les diriger et les faire meilleures? Même, comment saura-t-il ce que c’est que le meilleur? Quel sens ce mot aura-t-il pour lui? Ce mot n’aura un sens que si l’art moral _a en lui-même_, puisée en lui-même, une notion du bon, du mauvais, du meilleur, du pire. Mais alors il _a lui-même_ un esprit, un critérium, un principe! Mais alors il est une morale théorique, tout simplement! Du moment que vous instituez un art de la moralité, c’est une morale théorique que vous instituez. Du moment que vous instituez _quelque chose_ qui estime, qui juge, qui préfère, qui décide de la valeur des actes, qui couronne les uns, qui condamne les autres, qui élimine les uns, qui conserve les autres et qui, par cet ensemble d’opérations, améliore l’état général des mœurs ou prétend l’améliorer, ce _quelque chose_, quelque nom que vous lui donniez, et vous avez beau l’appeler art et non dogme, est une morale théorique comme celle de Zénon ou d’Épicure, ou de Kant.

Et, comme la morale la plus authentiquement du monde morale théorique, ce quelque chose est forcé d’avoir son principe, son idée générale d’après laquelle il établit tous ses jugements particuliers, toutes ses leçons, tous ses préceptes.

--Il ne donnera ni leçons, ni préceptes!

--La belle affaire! Qu’importe? Il ne prescrira pas, mais il proscrira. Or proscrire c’est prescrire. Il ne dira pas: «il faut faire cela», mais il décidera que telle coutume est mauvaise; c’est prescrire l’autre, celle qui remplacera celle-là.

--Il y a pourtant une différence entre un art et un dogme, sans cela il n’y aurait pas deux mots. Notre art ne commandera pas; il n’intimera pas des ordres; il n’organisera pas autour de lui une religion ou quasi-religion, comme font toutes les morales qui réussissent, et même les autres; il procédera par lentes pressions sur l’opinion publique, par propagande, par exhortations et conseils...

--Autrement dit ce sera une morale persuasive et non une morale impérative, je le reconnais parfaitement; effaçons l’assimilation que j’en faisais à la morale de Kant; maintenons l’assimilation que j’en faisais à la morale de Zénon ou d’Épicure. Ce sera une morale persuasive; mais ce sera une morale théorique et elle ne pourra pas ne pas être une morale théorique. Art tant que l’on voudra; mais est-ce que les arts n’ont pas et ne sont pas obligés d’avoir leur théorie et leurs idées générales et leurs principes? Est-ce que la médecine, à laquelle vous comparez très souvent, et avec raison, votre art de la moralité, n’a pas ses théories et ses idées générales et ses principes? L’art moral sera une morale persuasive comme toutes les morales de l’antiquité, mais ce sera très bien et forcément une morale, toute une morale, avec son principe qu’elle aura tiré d’elle-même, tout comme le stoïcisme, sa voisine, la science des mœurs, étant absolument incapable de lui en fournir aucun.

Je dirai même que, quoique persuasive et ne pouvant pas être plus, cette morale sera amenée à, du moins, se donner des airs très normatifs, à cause de ce voisinage de la science des mœurs. La science des mœurs ne lui fournira point ses principes et ne pourra lui en fournir aucun; mais elle l’instruira, elle lui donnera des faits et des statistiques et, à cause de cela, l’art moral se déclarera scientifique, prétendra avoir reçu de la science son principe, ses idées directrices--le croira, du reste, très naturellement--et se déclarera scientifique elle-même, se nommera art-moral-scientifique et se donnera toute l’autorité un peu insolente que se donne tout ce qui est scientifique ou qui croit l’être. L’art moral ne sera pas impératif; mais pour rébarbatif, je gagerais qu’il le sera.

En tout cas, en appelant un art de moralité à la suite--et au secours--de la science des mœurs, c’est nécessairement une morale théorique que vous provoquez à naître.

M. Lévy-Bruhl a prévu cette objection, comme il les a prévues toutes, et y répond très fortement, comme toujours: «Améliorer les mœurs, me dira-t-on? Quel sens peut avoir ce terme dans une doctrine telle que la vôtre? Vous jugez donc de la valeur des règles d’action au nom d’un principe qui leur est extérieur et supérieur? Vous revenez donc au point de vue de ceux qui, au nom de _la morale_, distinguent de ce qui est ce qui doit être?--Point du tout... On conçoit très bien que la réalité donnée puisse être _améliorée_ sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un idéal absolu... Le sociologue peut constater dans la réalité sociale actuelle telle ou telle «_imperfection_» sans recourir pour cela à aucun principe indépendant de l’expérience. Il lui suffit de montrer que telle croyance par exemple ou telle institution sont surannées, hors d’usage et de véritables _impedimenta_ pour la vie sociale... Prenons, par exemple, la répression des actes criminels. Il y a cinquante ans, la théorie la plus répandue voyait dans la peine surtout une réparation du dommage apporté à l’ordre social. Aujourd’hui les théories utilitaires prédominent. Mais supposons que les sciences de la réalité sociale aient fait des progrès suffisants et que nous connaissions d’une façon positive les conditions physiologiques, psychologiques et sociales des différentes sortes de délits et crimes: cette connaissance ne fournira-t-elle pas des moyens rationnels et qui ne seront plus en discussion, non pas, sans doute, de faire disparaître les crimes, mais de prendre les mesures, soit répressives, soit préventives, les plus propres à les réduire à leur minimum?...»

Voilà qui est raisonné, si bien que j’apporterai un autre exemple à l’appui de ce raisonnement. L’esclavage aurait pu être aboli sans aucune considération morale. Il aurait suffi qu’un économiste démontrât aux propriétaires d’esclaves, ou que les propriétaires d’esclaves comprissent d’eux-mêmes, que le travail libre rapporte plus et coûte moins que le travail esclave, ce qui est la vérité même et ce qui est chose où n’entre pas un atome de moralité et ce qui est chose qui, même, contient une immoralité de premier ordre. Et par parenthèse un historien me montrerait que c’est précisément sur des considérations de ce genre qu’en réalité l’esclavage a été aboli, que je n’en serais pas autrement surpris. L’intelligence d’un mieux matériel, amenée par des statistiques et par une interprétation sensée des statistiques, suffit donc pour réaliser une amélioration matérielle, je le reconnais, et une amélioration matérielle qui peut coïncider et se confondre avec une amélioration morale, je le reconnais encore.

Mais une amélioration purement morale, celle-ci par exemple: se sacrifier pour son pays; celle-ci par exemple, moins ambitieuse: préférer sa dignité à son bénéfice; celle-ci par exemple: dire, avec risques, ce qu’on croit vrai; celle-ci par exemple: préférer n’avoir pas une place que la devoir à l’intrigue; je voudrais bien savoir quelles statistiques très bien faites et très intelligemment interprétées pourront l’inspirer à l’art de la moralité. Absolument aucune. Les statistiques intelligemment interprétées inspireront à l’art moral rationnel des vérités sociologiques et des améliorations sociologiques, des vérités de bonne police et des améliorations de bonne police; des vérités morales jamais, des améliorations morales, jamais; ou du moins elles lui inspireront les vérités morales _déjà pratiquées_; mais des vérités morales nouvelles, jamais, et par conséquent des améliorations morales, jamais.

Par exemple elles lui enseigneront très bien qu’il ne faut pas tuer son père et sa mère; car le nombre des gens qui tuent leur père et leur mère est sensiblement moins grand que celui des gens qui ne les tuent pas, et voilà de la statistique qui, intelligemment interprétée, peut amener à ce précepte: ne tuez ni votre père ni votre mère.

Mais les statistiques de la science des mœurs n’enseigneront jamais à l’art moral rationnel de recommander de se sacrifier pour la vérité ou pour l’honneur; car le nombre des gens qui ne se sacrifient point pour telles choses est un peu supérieur à celui des gens qui se sacrifient pour elles.

L’erreur de M. Lévy-Bruhl, qu’il a parfaitement aperçue, n’en doutez pas, est d’avoir confondu les améliorations sociologiques, lesquelles peuvent être parfaitement réalisées par science et intelligence, par savoir et comprendre, avec les améliorations morales qui ne peuvent pas être _dictées_ par les faits, qui ne peuvent être _qu’éclairées_ par les faits et l’intelligence des faits.

Voilà pourquoi il a raison dans ses exemples qu’il choisit dans l’ordre des faits sociologiques, et même dans le mien que je choisis dans l’ordre des faits économiques, et tort cependant dans ses raisonnements. Il dit: «la réalité donnée peut être améliorée sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un idéal absolu...» Un idéal absolu, non; mais un idéal, si, et absolument; car la réalité donnée ne porte pas en soi son amélioration et de rien on ne tire rien. Il faut bien, quand il s’agit, non de la valeur économique de quelque chose, mais de sa valeur morale, le comparer, non à lui, qui ne donne rien, mais à _un autre quelque chose_ qui le dépasse ou que nous trouvons qui le dépasse: idéal, non pas idéal absolu, mais idéal; pensée qui est pensée à propos des faits, mais par delà les faits.

«Le sociologue peut constater dans la réalité sociale actuelle telle ou telle imperfection, sans recourir pour cela à aucun principe indépendant de l’expérience.»--«Imperfection.» Alors votre sociologue reconnaîtra une imperfection sans avoir idée du parfait? Comment fera-t-il? Sans avoir l’idée du meilleur, qui ne lui est pas, sans doute, suggéré par la chose à améliorer? Comment fera-t-il?--«Aucun principe indépendant de l’expérience.» Comment prendra-t-il dans l’expérience un principe destiné à surmonter l’expérience et capable de la surmonter? En vérité, je ne comprends plus du tout.--«Il lui suffira de montrer que telle coutume est surannée...» A quoi voit-on qu’une coutume est surannée? En voilà un critérium! A ce qu’elle est antique? L’habitude de nourrir ses enfants est tellement antique qu’elle doit être surannée.--Eh! non! A ce qu’elle est en désaccord avec les autres coutumes, incohérentes avec elles et par conséquent faisant _impedimentum_. A la bonne heure; mais entre deux coutumes incohérentes et _impedimenta_ l’une de l’autre, laquelle est l’_impedimentum_ à supprimer? Il y a de nos jours le suffrage universel; sens du suffrage universel: les chefs doivent être choisis par les inférieurs; et il y a l’administration, la magistrature, l’armée, toutes les hiérarchies; sens des hiérarchies: les chefs sont nommés par les chefs supérieurs. Ces deux institutions sont incohérentes, sont _impedimenta_ l’une de l’autre. Lequel des deux _impedimenta_ est à supprimer?

Non, la réalité sociologique _elle-même_ n’a pas en elle de quoi indiquer _toutes_ les améliorations dont elle est susceptible; et la réalité morale n’a rien en elle qui puisse indiquer les améliorations dont elle est susceptible; et il est nécessaire, si l’on se fait fort d’améliorer, d’avoir recours à quelque principe, que je ne dis nullement qui doive être absolu, que je ne dis nullement qui doive être séparé et coupé de l’expérience, mais qui doit en être «_indépendant_» pour qu’il la dépasse.

L’art moral rationnel aura son principe à lui, ou il ne sera pas; l’art moral rationnel sera autonome ou il ne sera pas; l’art moral rationnel sera rationnel, précisément, ou il ne sera pas. Et s’il a son principe il lui, s’il est autonome, s’il est rationnel et non uniquement expérimental, il sera une morale théorique comme toutes celles auxquelles nous sommes habitués.

M. Lévy-Bruhl a si bien compris cela lui-même, subconsciemment, qu’il assimile quelque part «la conscience commune» à son «art moral rationnel», _ce qui équivaut à assimiler son «art moral rationnel» à la conscience commune_. Il dit: «La conscience commune de chaque époque ne considère pas la morale pratique comme une réalité donnée, mais comme une expression de ce qui doit être. Le fait même qu’elle se manifeste sous la forme de commandements et de devoirs prouve assez qu’elle ne croit pas simplement _traduire_ la réalité naturelle; mais qu’elle prétend la modifier. _Par cette prétention elle semble vraiment tenir la place de l’art moral que nous cherchons._ Et ce n’est pas une pure illusion; elle en tient en effet quelque peu la place, dans la mesure où elle exerce sur cette réalité une action qui la modifie.»

Donc votre art moral, c’est reconnu, ne sera pas autre chose que la conscience commune telle que nous la voyons fonctionner dans son double rôle de greffier des mœurs et de juge des mœurs, de personnage qui connaît les mœurs et qui aussi prétend les juger pour les faire plus belles.

--Certainement, répond M. Lévy-Bruhl; seulement mon art moral sera un greffier informé et un juge éclairé. La conscience commune actuelle est un art préscientique et mon art moral sera un art postscientifique.

--J’entends bien; mais croyez-vous que la conscience morale actuelle ne s’éclaire aucunement, sinon de la science des mœurs qui n’est pas encore constituée, du moins de la connaissance des mœurs? Elle s’en sert tout autant qu’elle peut et par conséquent elle est juste, en son temps, ce que votre art moral sera au sien.--Et d’autre part, croyez-vous qu’à votre art moral il suffira d’être plus éclairé que n’est la conscience commune actuelle pour n’avoir besoin que d’être éclairée en effet, par la réalité? Il sera, proportions gardées, à un degré supérieur de connaissances, exactement dans la position de la conscience commune d’à présent par rapport à la science des mœurs d’à présent. La commune conscience d’à présent _connaît_ et, pour dépasser ce qu’elle connaît, elle a besoin d’inventer. L’art moral connaîtra davantage; mais pour dépasser ce qu’il connaîtra il aura besoin d’inventer lui aussi. Votre assimilation, très fine et très juste, de la conscience commune à l’art moral, assimilant l’art moral à la conscience commune, ne sert qu’à éclairer d’une vive lumière ce que sera l’art moral futur. Il sera une morale théorique, ayant plus ou moins le caractère et la _couleur_ théorique, selon le tour d’esprit de ceux qui le formuleront, mais il sera une morale théorique se renseignant auprès de la science des mœurs pour savoir, y ajoutant quelque chose qu’elle inventera, pour juger, pour préférer, pour améliorer.

C’est qu’il y a une lacune dans la conception très belle et très large déjà de M. Lévy-Bruhl. C’est que la morale est une science, et un art, _et un sentiment_. Elle est une science. Elle doit connaître; elle doit connaître le plus grand nombre possible de faits moraux, et c’est dire de faits humains. Si elle ne connaissait rien, elle ne serait pas. Je ne développerais pas ce _truisme_.

Elle doit être un art; elle doit guérir l’humanité; elle doit la faire plus saine, plus forte, plus grande et plus belle; elle doit la sculpter dans le sens du beau:

Et dans l’informe bloc des sombres multitudes La pensée en rêvant sculpte des nations.

Mais avec quoi sculptera-t-elle? Qu’est-ce qui dirigera son ciseau, ses mains? Ce qu’elle sait? Mais ce qu’elle sait, c’est le bloc informe lui-même; elle ne sait que cela; elle n’a que cela devant elle; comment le bloc lui mettra-t-il dans la pensée la forme de ce qu’il doit devenir, la forme de la statue? D’aucune manière. La voilà impuissante. La morale-science est impuissante; elle n’est que la réalité sue; elle ne peut rien, qu’être satisfaite de savoir. La morale-art est impuissante; elle n’est qu’un désir que la réalité soit autre. La morale-science et la morale-art peuvent rester éternellement l’une en face de l’autre à se regarder. Pour qu’elles aient prise l’une sur l’autre, il faut qu’un sentiment intervienne qui mette dans la pensée de la morale-art ce qu’elle veut faire du bloc, l’idée de l’amélioration qu’elle veut poursuivre, la forme de la statue.

Je dis pour qu’elles aient prise _l’une sur l’autre_. Car non seulement la morale-art n’aura aucune prise sur la morale-science si un sentiment n’intervient pas dans la morale-art; mais, même, dans ce même cas, la morale-science n’aura aucune prise sur la morale-art. Je veux dire que la morale-art ne s’intéressera aucunement à la morale-science, à la réalité morale. Supposez--car cela ne s’est jamais vu--que la morale-art soit en face de la réalité morale, avec un désir qu’elle soit autre, mais sans aucun sentiment la poussant à vouloir que la réalité morale soit autre _de telle façon ou de telle autre_. La morale-art ne s’occupera pas le moins du monde de la réalité morale; elle la constatera laide et voilà tout. La morale-art ne s’intéresse à la réalité morale qu’autant qu’elle est poussée, par tel ou tel sentiment, à la transformer. Le sculpteur qui n’aurait pas l’idée de faire une Vénus, à cause de son sentiment du beau, ne s’occuperait jamais de la terre glaise. Pour mieux dire, sans un sentiment que la réalité ne peut pas lui donner, qu’elle ne peut qu’_exciter_ en elle, la morale-art n’existerait pas du tout. Donc sans un certain sentiment, très puissant, très énergique, très suggestif et très impérieux, s’interposant en quelque sorte entre la morale-science et la morale-art, la morale-science ne sert à rien et la morale-art n’existe pas.

Ce sentiment peut être celui-ci ou celui-là. Ce peut être le sentiment de la dignité humaine comme chez les stoïciens, le sentiment de l’ordre et de la modération comme chez les académistes, le sentiment du bonheur, du souverain bonheur, comme chez les épicuriens, le sentiment de la charité, de l’amour comme chez les chrétiens, le sentiment de _quelque chose à respecter_ comme chez les kantistes mais il faut qu’il y en ait un.

Dès lors tout se tient. La science morale sert à quelque chose de plus qu’à la satisfaction de la curiosité; elle devient utilisable; l’art moral s’intéresse à la réalité morale et même en est furieusement avide, car il veut savoir tout ce qu’il a à réparer et l’art moral a une œuvre à faire, modifier la réalité morale dans le sens du sentiment qui le possède; la morale est science, art et sentiment, c’est-à-dire tout ce qu’il faut qu’elle soit pour qu’elle soit.

Mon avis sur l’art moral, c’est qu’il est à faire, presque tout entier, je le reconnais, n’étant qu’ébauché ou esquissé soit dans la conscience commune, soit dans les morales théoriques, qui ne sont guère que des systématisations, à un point de vue ou à un autre, de la conscience commune elle-même. Mon avis est donc qu’il est à faire, comme M. Lévy-Bruhl le dit; mais il se fera sur la science des mœurs constituée _et_ sur un sentiment qui sera venu dans le cœur de l’homme, non pas _du_ spectacle, mais _au_ spectacle de la réalité morale, _et_ sur une théorie nette que les penseurs auront tirée de ce sentiment, autrement dit sur ce sentiment traduit en formules précises.

Superposer l’art moral à une théorie, qui se sera superposée à un sentiment, lequel travaillera sur les données de la science des mœurs, voilà la pyramide.