Part 12
Qu’est-ce qu’une science? C’est: 1º la _connaissance_ d’un certain nombre de faits; 2º le ramènement de ces faits à un petit nombre de _lois_ ou à une seule loi. La morale ne serait-elle pas la science des faits moraux à telle date, dans telle civilisation, et la réduction de ces faits à un certain nombre de lois générales ou à une seule loi?
Est-ce que, la _morale_, ce ne serait pas _les mœurs_, les mœurs étudiées avec précision et avec plénitude, et puis ramenées à quelques formules indiquant leur état général et le sens dans lequel elles se dirigent?
Ce serait étudier la «_réalité morale_». Remarquez qu’il n’y a que cela de scientifique, et c’est à dire qu’il n’y a que cela qui soit sûr. Remarquez que toute formule de morale théorique et normative est une imagination, une construction idéale, une œuvre, si l’on veut, de la raison spontanée; et raison spontanée ne veut rien dire que raison intuitive, donc une révélation dans une extase; et il n’y a rien là de scientifique, la science ne s’appuyant que sur des faits et ne voulant et ne devant partir que des faits.
Les «révélateurs» nous diront: «Mais nous aussi nous partons au moins _d’un fait_; nous partons du fait moral, du «tu dois» que la conscience dit à chaque homme; et cela est bien un fait.
--Oui; mais un fait qui ne contient rien, un fait qui ne contient pas de faits, un fait qui ne contient que lui, et que, en tant que fait, nous ne pouvons enregistrer que comme une impulsion. Nous en tiendrons compte; mais nous disons qu’il n’est pas scientifique de fonder quoi que ce soit sur un seul fait, fût-il universel, qui n’est qu’une tendance de l’âme humaine et qui ne renseigne pas sur la morale, qui ne donne d’autre renseignement sur la morale que ceci que l’âme humaine tend à ce qu’il y en ait une.
Remarquez de plus que ce qui vient d’être dit _n’est pas vrai_; que les morales théoriques, normatives, qui révèlent et qui commandent, au fond ne font pas autre chose que ce que nous voulons qu’on fasse, ne font pas autre chose que rationaliser la pratique morale existante, que mettre en une loi ce qu’elles observent comme _faits moraux_ autour d’elles.
D’où vient, en effet, que ces morales théoriques divergent par leurs théories et convergent admirablement par les préceptes qu’elles enseignent, une fois qu’elles en arrivent à ces préceptes? Le fait n’est pas niable. Épicure et Zénon sont aux antipodes pour ce qui est des théories; ils s’accordent si bien pour ce qui est des préceptes que Sénèque emprunte indifféremment ses formules à Épicure et à Zénon. Leibniz montrait sans difficulté que sa morale, toute rationnelle, était parfaitement d’accord en ses conclusions avec la morale religieuse. John Stuart Mill fait remarquer que sa morale, tout utilitaire, finit parfaitement par se confondre avec le fond même de l’Évangile: «Aime ton prochain comme toi-même». Et c’est ce qui faisait dire, très spirituellement, à Schopenhauer: «Il est difficile de fonder la morale, il est aisé de la prêcher.»
Que conclure de cette coïncidence qui ne peut pas être fortuite? Que les théoriciens de la morale ont, quoi qu’ils en aient, les yeux fixés sur la moralité commune et y conforment leurs préceptes; qu’ils ne peuvent pas «s’écarter de la conscience commune de leur temps»; qu’ils ne déduisent pas, quoi qu’ils en puissent croire, leur pratique de la théorie, mais qu’ils déduisent leur théorie de la pratique. Bon gré, mal gré, la théorie est «assujettie à rationaliser la pratique existante». Seulement ce qu’ils font là, ils le font inconsciemment, machinalement, subissant la pression des entours, et avec cette erreur qu’ils croient tirer de leurs principes leurs préceptes, alors qu’ils accommodent leurs préceptes, inspirés par la morale courante, aux principes d’où ils sont partis, ce qui, pour des hommes ingénieux, et du reste en toute bonne foi, est toujours possible.
Or, ce qu’ils font inconsciemment, faisons-le en nous en rendant compte, méthodiquement, scientifiquement, réellement. Étudions la réalité morale, c’est-à-dire les mœurs qui nous entourent, et les classant, les ramassant, les formulant, ramenons-les à des lois générales.
Ces lois générales seront la morale, la _morale réelle_, de notre temps. C’est tout ce qu’un esprit scientifique peut faire et doit faire.
Sans doute, la morale a toujours eu pour caractère d’être idéalisatrice, de _s’éloigner des faits_, et même nous ne la _sentons_ comme quelque chose à quoi nous sommes forcés de donner un nom qu’en tant qu’elle s’éloigne des faits et veut énergiquement les dépasser; sans cela elle s’appellerait la réalité ou la nature. Rien de plus certain; mais la morale, quand on y regarde de près, ne s’éloigne pas des faits ambiants; elle _semble s’en éloigner_. En fait cet «idéal» n’est que «la projection» de la réalité sociale d’à présent, soit dans un passé lointain, soit dans un avenir lointain aussi. C’est l’âge d’or de derrière nous ou de devant nous. Mais il n’en reste pas moins que la plus belle morale théorique est inspirée par les mœurs ambiantes, que, seulement, elle transfigure. Les «Paradis» sont très instructifs à cet égard. Ils sont la projection brillante des mœurs mêmes du peuple à qui appartiennent ceux qui les rêvent. Le paradis de Virgile est un cap Sunium ou un Tibur, un lieu où des sages conversent éternellement de choses élevées et belles; le paradis de Dante est une église catholique où les élus se repaissent de la connaissance de Dieu; le paradis de Mahomet est un jardin d’Armide et le paradis d’Odin un merveilleux pays de chasse. Voyez-vous Virgile décrivant un paradis où tous les élus travailleraient dans la plus stricte égalité et, dans une égalité pareille, recevraient chacun leur part des fruits recueillis? Non, ce paradis-là n’aurait pu être peint que par un Jésuite du Paraguay ou ne pourrait l’être que par M. Jaurès.
La morale la plus théorique n’est donc que le reflet en beau, mais un reflet très exact, des mœurs qui environnent le théoricien.
Revenons et reprenons: ce que font inconsciemment les morales théoriques, nous devons le faire méthodiquement et scientifiquement; et elles-mêmes nous enseignent que nous n’avons pas autre chose à faire.
Ceci est-il--car nous voyons bien qu’on va nous en accuser--détruire la morale courante, la morale qui nous entoure; les aspirations morales de nos contemporains?
--Non, puisque c’est s’en inspirer, puisque c’est les consulter constamment; non seulement les consulter, mais les prendre en mains tout entières pour opérer sur elle une sorte de clivage méthodique, scrupuleux, donc le plus respectueux du monde.
--Pardon! Ce n’est pas la _morale_ de vos contemporains que vous clivez; ce sont leurs mœurs, et cela fait une différence.
--Les mœurs oui; mais la morale aussi; la morale pour nous fait partie des mœurs; les aspirations morales les plus élevées font essentiellement partie des mœurs; la foi morale d’un Kant, le monde comme volonté d’un Schopenhauer, la volonté de puissance d’un Nietzsche, sont des faits moraux d’une extrême importance et que nous mettons sur nos fiches; la _métamorale_ fait partie des mœurs comme fait éthique; mais notre métier de savant n’est que d’étudier _toutes les mœurs_ et de les ramener à leurs lois générales ou à leur loi générale. Quelles sont les mœurs du monde civilisé, _y compris_ ses rêveries éthologiques, au XXe siècle, voilà ce que nous avons à savoir; à quelle pensée générale ou à quel groupe de pensées générales peuvent-elles raisonnablement se ramener; voilà ce que nous avons à chercher.
Cette morale science-des-mœurs a soulevé et soulève de nombreuses et fortes objections. _Prévue_ par Renouvier, elle lui faisait dire, dans sa _Science de la morale_: «L’inévitable considération de l’état de moralité des autres pour décider de la possibilité des actes moraux de chaque homme, supposé moral en principe, est une espèce de solidarité humaine [rappel de la solidarité du mal que nous avons exposée plus haut]... C’est pour cette raison que les moralistes les plus rigides sont réduits à distinguer les devoirs en larges et stricts, parfaits et imparfaits [d’où toute une casuistique]... Kant lui-même, concession et faiblesse trop peu remarquées, admet des devoirs larges et ne sait comment marquer la limite des devoirs stricts... [De là] une sorte de coexistence de deux morales dans l’esprit de la plupart des hommes de notre temps [et de tous les temps]. L’une de ces morales s’attache à un _idéal_ de bonté, de pardon et de sacrifice à réaliser en chaque personne... et prend la raison et la liberté pour les coefficients uniques des actes moraux. Mais, à côté de celle-ci, on trouve une autre morale qui parle de justice matériellement obligatoire, de devoirs imposés par contrainte... On s’explique cela sans peine, une fois remarqué, par l’influence d’une passion de l’homme qui _veut à la fois envisager son idéal dans les faits_, se flatter de l’y retrouver et _porter dans l’idéal, afin de le rendre mieux applicable, des maximes des notions nées des faits mêmes où l’idéal se trouve renversé_.»
Réduire la morale à être le résumé, le ramassé et l’extrait des mœurs contemporaines et environnantes, c’est se faire un idéal des notions nées des faits mêmes où l’idéal est renversé; c’est, des deux morales, l’une qui se fait un idéal elle-même et l’autre qui en cherche un dans les faits qui le renversent, écarter la première et conserver précieusement la seconde, écarter l’excellente et garder la médiocre.
Car enfin que m’apprendront les mœurs des hommes? Elles sont surtout mauvaises. A être mauvais.
--Non, elles sont surtout médiocres.
--A être médiocre. On ne se trompera guère, dit Nietzsche, en attribuant les petites actions à la peur, les moyennes à l’habitude et les grandes à la vanité. Que m’enseignera le clivage? A vivre moitié selon la peur, moitié selon la coutume; car les grandes actions, étant rares, n’entreront pour ainsi dire point comme coefficient de la moyenne.
La morale science-des-mœurs est analogue à ce qu’on a dit de la morale de La Fontaine: «La Fontaine est moral comme l’expérience.» Or ceci est une sottise. Est-ce que l’expérience est morale? Elle est surtout démoralisante.
La morale science-des-mœurs est analogue encore à la religion de l’humanité de Comte: «Adorez l’humanité», dit Comte.
--Mais elle n’est pas adorable du tout. Elle est surtout méprisable. Comment voulez-vous que je l’adore?
--Que faites-vous donc?
--J’adore Dieu.
--Mais ne voyez-vous pas que Dieu, c’est l’humanité projetée dans l’infini, avec une transfiguration plus ou moins adroite?
--Il est possible; mais Dieu, c’est un idéal que je puis adorer, et comme il me commande d’aimer les hommes, je les aime par ce détour qui, je l’avoue, m’est nécessaire; Dieu me disant: «Aime les hommes», moi répondant: «Ah! bien! oui!» Dieu me répliquant: «Je les aime bien, moi!» et moi n’ayant plus rien à dire.
Oui il y a analogie entre une morale se passant d’idéal et tirant le devoir de l’étude des hommes qui ne le pratiquent pas, et une religion se passant de Dieu et commandant d’aimer les hommes qui ne le méritent point.
Morale résultant de la science des mœurs! Je vis au XVIIe et je lis La Bruyère. Voilà bien, avec de l’esprit tout autour, la science des mœurs. Remarquez que La Bruyère peint très souvent les bonnes mœurs et ne se borne pas à peindre les mauvaises. C’est un tableau complet du temps. Eh bien! C’est d’après le résumé ou la moyenne de ces mœurs que je vais me conduire? Je suis damné.
Comme je l’ai fait remarquer, dans ce traité ou dans un autre, la morale science-des-mœurs a pour maxime fondamentale le critérium de Kant, altéré, adultéré, tel qu’il serait s’il était mal compris. Kant dit: «Agis toujours comme si _tu voulais_ que ton action _fût_ érigée en règle universelle de conduite.» La morale science-des-mœurs dit, ou semble bien dire: «Agis toujours selon ce qui _est érigé_ en règle universelle de conduite.» C’est le critérium de Kant, _moins_ l’idéal, l’idéalisme, l’élan vers le mieux, qui est contenu dans le conditionnel: «ce que tu voudrais qui fût». Un ancien, d’après Kant, aurait pu affranchir ses esclaves; d’après la morale science-des-mœurs il n’aurait pas cru pouvoir le faire. Un patron, d’après Kant, peut admettre ses ouvriers à la participation aux bénéfices; suivant la morale science-des-mœurs il ne croira pas pouvoir le faire.
L’étude des mœurs, tendances, inclination des hommes, même non seulement de notre temps, mais de tous les temps, ne peut, selon l’expression de M. Delbos, qui me paraît excellente, que «décrire une volonté voulue, non expliquer une volonté voulante» ni, à plus forte raison, «faire vouloir». Je puis considérer toutes les actions des hommes, les connaître toutes, et certes j’en serai plus éclairé; mais, quand il s’agira de me décider, ce sera par un mouvement intérieur qui, soit approuvera, soit désapprouvera la moyenne de ces actions, et dans les deux cas ce n’est pas cette moyenne elle-même qui m’aura décidé.
--A moins que vous n’agissiez selon la coutume!
--Mais non pas même! Quand on agit sans réflexion, on agit par imitation de la coutume, oui; mais muni de la science des mœurs et ayant réfléchi sur elle, quand on agit par coutume on n’agit pas par coutume; on agit par approbation de la coutume; et ceci même est un mouvement intérieur. Donc, dans tous les cas, ce n’est pas la science des mœurs qui me fera agir, mais quelque chose de moi qui s’y sera ajouté. Ce quelque chose de moi, c’est mon idéal, et nous voilà ramenés à la morale théorique.
«La science objective des mœurs ne peut produire, dit encore M. Delbos, aucune règle définie qui prescrive à la volonté des fins à choisir--_sinon par addition arbitraire_.» Cette addition arbitraire, c’est l’inspiration de mon idéal particulier. Je l’ajoute au _donné_ que j’ai tiré de ma science des hommes; mais, sans cette addition, il n’y aurait rien du tout de déterminant. Ma volonté s’appuie sur toute la science éthique que je puis avoir, pour y trouver «le moment» où mon action est opportune, «la matière» dont mon action sera remplie, la manière aussi (je puis imiter un homme que j’approuve) dont mon action sera faite, les «moyens» aussi de mon action; mais «de toute ma science éthique ma volonté ne saurait tirer sa loi propre».
Singulier renversement des valeurs. Avec la science des mœurs c’est l’homme libre, ce me semble, qui est immoral. Supposons forme actuelle de la morale ce que Nietzsche assure avoir été la première forme de la morale: «La moralité n’est pas autre chose que l’obéissance aux mœurs; mais les mœurs c’est la façon traditionnelle d’agir... [Donc] l’homme libre est immoral, puisque, en toutes choses, il veut dépendre de lui-même et non d’un usage établi. _Mal_ est équivalent d’intellectuel, de libre, d’arbitraire, d’imprévu... Si une action est exécutée, non parce que la tradition le commande, mais pour d’autres raisons et même pour les raisons mêmes qui ont autrefois établi la coutume, elle est qualifiée d’immorale et considérée comme telle.»
Notez que, même de nos jours, il en est à peu près ainsi, à cause de cette _sous-morale_ dont nous parlait si bien Renouvier. Mais enfin les choses sont telles. En morale science-des-mœurs l’homme original est immoral, l’homme individuel est immoral; la liberté est une immoralité. La seule moralité est la moralité animale, et encore la moralité animale élémentaire: se conformer au milieu. Pour une fourmi ou une abeille, la moralité telle qu’elle apparaît dans la science des mœurs est--non pas absolue; car encore un individu fourmi ou un individu abeille a de l’initiative--mais tout près d’être absolue. Or, malgré tout le respect que l’on doit à ces animaux prodigieusement doués de l’instinct social, ne sent-on pas que l’homme tout au moins est constitué autrement et né... pour beaucoup de choses, mais en particulier pour chercher individuellement ses motifs d’agir.
Nietzsche semble avoir souvent rencontré sur le chemin de sa pensée la morale science-des-mœurs ou quelque chose de bien approchant. Il dit un jour: «_Digne de réflexion_--accepter une croyance simplement parce qu’il est d’usage de l’accepter, ne serait-ce pas être de mauvaise foi [envers soi-même], être lâche, être paresseux? Et donc la mauvaise foi, la lâcheté, la paresse, seraient-elles donc la condition première de la moralité?»
--Oui, ce semble, si la moralité, c’est connaître les mœurs et y adhérer. Et ici revient le mot, que je ferai revenir encore, le mot maître de la morale de Nietzsche: «Ne jamais songer à rabaisser nos devoirs à être les devoirs de tout le monde.»
Remarquez: même les devoirs. Les devoirs ne sont pas la moyenne des mœurs; ils en sont le meilleur; ils sont ce que nous avons tiré de la science des mœurs en y ajoutant («addition arbitraire» de M. Delbos) en y ajoutant de notre grâce, une _préférence_ à l’égard de telle ou telle coutume parmi les cent mille; les devoirs sont telle action que nous avons vu faire, érigée par nous en exemple, en modèle, en type de loi. Or, même ces actions d’élite, même ces devoirs, quand nous songeons aux nôtres, nous ne devons pas vouloir qu’ils soient des devoirs suffisants; nous devons les dépasser, les surmonter, les laisser loin derrière nous et nous privilégier dans le devoir.
Or ces devoirs supérieurs, ces _surdevoirs_, où en prendrons-nous l’idée? Dans la science des mœurs, je le veux bien, mais--toujours--en y ajoutant quelque chose. Quoi? Quelque chose qui, sans doute, ne nous serait jamais venu à l’idée si nous ne connaissions pas les mœurs, mais qui nous est inspiré, comme désir, comme aspiration, comme élan vers un mieux, par un mouvement intérieur.
* * * * *
En tout cas, comme on l’a fait remarquer à M. Lévy-Bruhl, cette morale tirée de la science des mœurs serait terriblement _conservatrice_. Elle empêcherait, elle interdirait tout progrès. Si la moralité consiste à connaître les mœurs de ses contemporains et à s’y conformer, on n’inventera jamais une manière meilleure d’être moral; on piétinera toujours; on tournera toujours dans le même cercle.
Mon Dieu, a répondu spirituellement M. Lévy-Bruhl, je ne sais à qui entendre. Les uns me reprochent de détruire la morale, les autres me reprochent de la trop conserver!
On peut lui répliquer: mais, précisément! Conserver la morale c’est la détruire, puisqu’elle est en son essence un désir d’amélioration; puisqu’elle est une aspiration vers un mieux; puisqu’elle contient essentiellement non un être, mais un _devenir_. Je suis moral, surtout, presque exclusivement, en ceci que je veux être _plus moral_. M’assigner pour tâche seulement de ressembler à tout le monde, c’est me prescrire d’être ce que je suis et non pas, comme Nietzsche, de devenir celui que je suis; et non pas, comme la plupart des philosophes, de devenir autre que je ne suis. On peut donc indifféremment vous reprocher de «démolir» la morale et de la conserver; car, si ce n’est pas la même chose, ce sont choses très analogues.
Votre doctrine conduit à une sorte d’obéissance apathique à la coutume, à l’impossibilité «de procurer _ou même de concevoir_ aucun progrès social, à moins que l’on ne compte sur la «_vis medicatrix naturæ_», sur la nature faisant toute seule le progrès et l’amélioration, ce qui n’est pas chose démontrée, ni très probable. Il ne peut pas ne pas y avoir un certain fatalisme dans l’homme dominé par la science des mœurs. Il sera toujours l’homme, assez répandu dans le monde, du reste, qui, quand on lui dit: «Que faut-il faire?» répond: «Il y en a qui font ainsi, d’autres de telle sorte.»
--Mais que faut-il faire?
--La plupart font comme ceci.
--Mais encore?
--Il y en a presque autant, du reste, qui font autrement.
--Ah! quel homme!» C’est l’homme de la science des mœurs.
* * * * *
On pense bien, si l’on connaît M. Lévy-Bruhl, qu’il a prévu _toutes_ les objections que soulevait son système et qu’il y a répondu très spécieusement. Il a commencé par répondre, même par avance: Remarquez bien que je laisse intacte _toute la morale_. Cette morale telle que vous la suivez, soit chrétienne, soit stoïcienne, soit kantienne, soit sentimentale, elle reste tout entière; je serais du reste bien empêché à la vouloir détruire; et elle continue à vous inspirer. Seulement, à côté d’elle, loin d’elle, même, si vous voulez, j’institue une _science des mœurs_ (et non pas _une morale_) comme il existe une physique pour étudier la nature. Il n’y a pas substitution d’une chose à une autre, il y a une chose nouvelle et qui manquait, qui est créée et qui en elle-même est éminemment intéressante et qui pourra peut-être, un jour, être utile à la première. La Bruyère ne se substitue pas à Bourdaloue, ni n’en a la prétention. Il fait de la science des mœurs, pendant que Bourdaloue fait de la morale.
M. Lévy-Bruhl a dit cela très souvent au cours de son volume; mais ici il y a chez lui un peu de flottement. S’il dit cela et vingt fois, il dit aussi: «La science des mœurs ne détruit pas les systèmes de morale... mais elle les _remplace_»; il dit aussi: «Une science des mœurs _substituée_ à la morale théorique...»--Et si la science des mœurs, sans détruire la morale théorique, s’y substitue et la remplace, je ne vois pas trop comment elle ne la détruit pas; elle ne la détruit peut-être pas; mais ou elle l’élimine, ou elle l’absorbe, et l’on conviendra que c’est à peu près détruire. Non, M. Lévy-Bruhl et ses disciples ont bien dans l’idée que la science des mœurs jouera--au moins un jour--le rôle que jusqu’ici la morale a joué et ils devraient tout simplement en convenir. Un procureur de la République à Dijon, concluant dans une affaire de publications pornographiques, disait, en 1907: «Les bonnes mœurs sont les mœurs de l’époque où l’on vit.» (Voir _La Gangrène pornographique_, 1908.) Voilà la morale science-des-mœurs.--Dans une composition de candidate à un brevet pédagogique on a relevé la ligne suivante: «La morale est ce qu’enseignent les mœurs générales d’une époque.» Voilà la morale science-des-mœurs.
M. Lévy-Bruhl a si bien _et_ l’intention de fonder une morale, mettons si vous voulez une règle des mœurs, sur la science des mœurs, _et_ de répondre à l’objection qu’avec cette morale il n’y a pas d’amélioration morale possible, que tout ce que nous venons d’exposer _n’est que la moitié de son système_ et qu’il y a une seconde partie de sa tâche, comme on dit, où il n’est pas moins brillant que dans la première et où nous allons le suivre.
A la science des mœurs il y aura à ajouter, quand le temps en sera venu, quand la science des mœurs sera assez sûre et assez riche, _un art de la moralité_, et c’est cet art, fondé sur la science, éclairé par elle, qui permettra et qui donnera les améliorations, le progrès dont on nous parle tant et que l’on nous accuse si fort de ne pouvoir ni procurer ni concevoir.