La démission de la morale

Part 11

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Par parenthèse, il est étrange qu’ayant cette idée, Nietzsche ait quelque part déclaré absurde la maxime: «Connais-toi toi-même», qui est absolument impliquée dans celle-ci: «Deviens ce que tu es»; car pour se faire ce qu’on est, il faut d’abord se bien connaître.--Quoi qu’il en soit, voilà l’Impératif: se développer dans le sens de sa nature, se faire en réalisation tout ce qu’on est en puissance. Il convient de remarquer que c’est encore ici du stoïcisme avec une nuance. C’est le «vivre conformément à sa nature», avec cette correction: non pas simplement _vivre_ conformément à sa nature; mais _se développer_ conformément à sa nature; mais _s’agrandir_ conformément à sa nature; vivre sa vie, mais la vivre d’une vie plus abondante.--On a exagéré quand on a dit du stoïcisme que son idéal était de rapprocher autant que possible le vivant d’un mort, quand on a dit--Nietzsche lui-même--: ils se tuent pour avoir cette prérogative des morts qui est de ne plus mourir. Il faut reconnaître qu’ils veulent qu’on vive; mais enfin ils veulent _seulement_ qu’on vive, non pas qu’on vive abondamment, non pas qu’on vive de façon intense. Or c’est précisément cela qui est le devoir: se connaître, se mesurer, voir de quelle nature on est et quelles sont les puissances de cette nature et se développer dans ce sens.

--Mais alors c’est dans le sens de nos passions!

--Certainement, mais bien comprises. Pourquoi ne comprendrait-on pas bien ses passions? Pourquoi n’aurait-on pas l’intelligence de ses passions comme on a l’intelligence de ses muscles, de leur destination et de la mesure dans laquelle on peut les développer? Comprendre ses passions; et parce qu’on les comprend les diriger; c’est là tout l’homme qui commence à être supérieur.

Or toutes les passions sont des forces qui sont des faiblesses. Elles sont des forces, puisqu’elles sont des impulsions vigoureuses qui nous poussent en avant, au dehors, à une possession, à une conquête. Elles sont des faiblesses en ce sens qu’elles rompent et font basculer notre équilibre; en ce sens aussi qu’elles ont toutes une manière lâche de se satisfaire: l’amour peut se repaître de rêveries énervantes et amollissantes; l’ambition, de petites victoires de clocher et de conseil municipal; le jeu (cette passion si belle puisqu’elle est l’amour du risque), des émotions de baccara ou du bridge; l’orgueil, des satisfactions ridicules de la vanité, etc. Se développer, s’agrandir dans le sens de ce qu’on est, c’est, d’après ce qui précède: 1º _dominer_ ses passions de manière qu’elles ne rompent jamais notre équilibre: 2º les considérer, les prendre, les saisir en tant que forces et non en tant que faiblesses et en quelque sorte ne pas les reconnaître quand elles se présentent à nous sous leur aspect de faiblesse.

Nous nous sommes connus comme ambitieux: il faut nous développer dans ce sens en nous disant que, parce que nous sommes ambitieux, rien n’est plus indigne de nous, rien n’est plus contre nous-mêmes qu’une ambition de sous-préfecture. Nous nous sommes connus comme amoureux; il faut nous développer dans ce sens en nous disant que, parce que nous sommes amoureux, rien n’est plus indigne de nous, rien n’est plus contre nous-mêmes que les frêles amours élégiaques et que nous devons sentir ces «belles passions» généreuses qui font «l’honnête homme» et qui inspirent une foule de sentiments nobles et magnanimes. Ainsi de suite.

Vouloir devenir ce que l’on est, formule essentiellement optimiste, c’est croire la nature humaine très bonne en son fond, ce qui est possible; et croire qu’en allant au fond de nous-mêmes nous trouverons quelque chose d’excellent; et croire enfin qu’en développant chacun ce fond de nous-mêmes nous ne pouvons arriver qu’à un état qui tend au parfait.

Mais si ce fond de moi était mauvais, comme, aussi, il est possible? Je ne crois pas mal interpréter Nietzsche en lui faisant répondre: «Encore vaudrait-il mieux, étant mauvais, devenir ce que vous êtes, c’est-à-dire devenir plus mauvais.» Le fond--sentimental, non intellectuel--de Nietzsche, c’est l’horreur de la médiocrité, de l’état moyen, de l’état neutre, de l’état petit bourgeois, du «marais» ou du «marécage», de sorte qu’il n’est pas loin de sa pensée, ou plutôt de ses sentiments, d’estimer que mieux vaut se développer en mauvais, en méchant, en malfaisant, que ne point se développer du tout. L’humanité est peut-être faite pour lui de ceux qui deviennent ce qu’ils sont et de ceux qui sont sans jamais rien devenir. Et parmi ceux qui deviennent ce qu’ils sont il y a ceux qui se développent en beauté et en grandeur, et il y a ceux qui se développent en laideur et en atrocité; mais ceux-ci pouvaient se développer autrement; ils ont bien fait, en tout cas et à tout risque, de se développer; et il n’y a de méprisables que ceux du milieu, que ceux qui n’ont pas fait un pas, que les stagnants.

Quoi qu’il en soit, devenir celui qu’on est, c’est-à-dire se connaître, prendre conscience de soi, prendre direction de soi et se promouvoir dans le sens de sa nature, voilà la seconde maxime.

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Vivre dangereusement est la troisième. Vivre dangereusement est le grand, le vrai, l’essentiel et définitif signe de noblesse. C’est d’abord n’avoir pas peur, et la peur est un rétrécissement au lieu d’un agrandissement de la personnalité: elle est donc exactement le contraire du «devenir ce que nous sommes»; elle est ensuite une «tristesse, comme dit Spinoza, née de l’image d’une chose douteuse». Or l’image d’une chose douteuse, le risque, exalte l’âme généreuse et la rend joyeuse au lieu de la rendre triste. «Je me rappelle toujours, dit Charlemagne à un de ses compagnons:

L’air joyeux qui parut dans ton œil hasardeux, Un jour que nous étions en marche, seuls tous deux, Et que nous entendions dans les plaines voisines Le cliquetis confus des lances sarrasines.

Vivre dangereusement c’est ensuite être noble, parce que c’est s’offrir à la sélection: c’est la vie dangereuse qui sépare les forts des faibles en écrasant ceux-ci et en mettant à part ceux-là; c’est donc s’offrir à la sélection que d’adopter la vie dangereuse; or, s’offrir à la sélection c’est montrer qu’au moins on est digne d’être choisi. Celui-là seul tente le sort qui mérite que le sort le favorise. Si je ne suis pas le plus fort, du moins j’ai été fort en tentant d’être le plus fort; et le respect du vainqueur pour le vaincu héroïque n’est pas autre chose, chez le vainqueur, que le sentiment que, quoi qu’il soit arrivé, il se trouve devant un égal.

Et enfin dans la vie dangereuse il y a cette autre égalité ou quasi-égalité, que le chagrin d’échouer est un plaisir qui égale à peu près le plaisir de réussir. Celui qui a dit «qu’au jeu il y a deux plaisirs, dont le premier est de gagner et le second de perdre», était un fin psychologue. Nietzsche dit exactement la même chose: «Vraiment cet homme s’entend à l’improvisation de la vie et étonne même les observateurs les plus experts; car il semble qu’il ne se méprenne jamais, quoiqu’il joue toujours aux jeux dangereux... Voici un tout autre homme: il fait manquer en somme tout ce qu’il entreprend... Croyez-vous qu’il soit malheureux? Il y a longtemps qu’il a décidé à part soi de ne pas prendre autrement au sérieux des désirs et des projets personnels: «Si ceci ne me réussit pas, se dit-il à lui-même, cela me réussira peut-être et au fond je ne sais pas si je dois avoir plus de reconnaissance à l’égard de mes insuccès ou à l’égard de mes réussites. Ce qui fait pour moi la valeur et le résultat de la vie se trouve ailleurs: ma fierté, ainsi que ma misère, se trouvent ailleurs. _Je connais davantage la vie parce que j’ai été si souvent sur le point de la perdre; voilà pourquoi la vie me procure plus de joie qu’à vous tous._»

Se surmonter, se développer en beauté--dernière beauté, le danger--voilà toute la morale de Nietzsche. C’est un stoïcisme qui commence par être le stoïcisme connu, à très peu près, et qui finit par être un stoïcisme supérieur. Du stoïcisme surtout passif, tel qu’il était chez les anciens, Nietzsche fait un stoïcisme actif. Le stoïcisme nous exhortait à nous dompter et à être maîtres de nous-mêmes. Pourquoi? Pour cela. Nietzsche nous exhorte à nous dominer et à être maîtres de nous-mêmes pour nous jeter dans l’action énergique, hardie et aventureuse et pour en goûter les âpres et violentes jouissances. C’est un stoïcisme héroïque, c’est un stoïcisme dionysiaque. C’est un stoïcisme qui ferait l’homme si fort, s’il était possible, que l’homme ne dirait pas: «J’ai dompté mes passions»; mais: «je les ai laissées vivre pour le plaisir de les dominer toujours et de les faire servir à leurs plus belles fins»; et que l’homme ne dirait pas au malheur: «Tu n’es pas un mal»; mais: «Tu es un bien, puisque tu me donnes l’occasion de déployer mon énergie; et vive le malheur où j’ai tout l’emploi de ma force!»

Et c’est ainsi que se trace d’elle-même dans l’esprit de Nietzsche l’image du héros ou du «surhomme» ou du candidat à la surhumanité. Signes de noblesse: maîtrise de soi-même, pudeur relativement à la révélation de ses sentiments intimes; politesse; ne pas vouloir renoncer à sa propre responsabilité et ne pas vouloir la partager; compter ses privilèges et leurs exercices au nombre de ses devoirs (je suis plus fort qu’un autre; c’est un devoir de plus); _ne jamais songer à rabaisser ses devoir à être les devoirs de tout le monde_; respect des vieillards, ce qui est respect de la tradition, goût du péril.

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Ces vertus pourraient être pratiquées par un petit nombre d’hommes qui se sentiraient la force de les pratiquer et qui voudraient devenir de plus en plus ce qu’ils seraient. Ils les cultiveraient chez leurs enfants par une éducation qui serait juste à l’inverse de l’éducation ordinaire. L’éducation ordinaire se donne pour but «d’étouffer l’exceptionnel en faveur de la règle», de diriger les esprits «loin de l’exception, du côté de la moyenne». L’éducation des supérieurs, «tenant à son service un excédent de forces», serait une «serre chaude pour la culture du luxe, de l’exception, de la nuance, de la tentative, du danger».

Ils seraient très durs pour eux-mêmes, comme ces «prêtres», ces «jésuites» même, que Nietzsche n’aime point, mais dont il fait remarquer que, si indulgente que puisse être leur morale pour les autres, elle est terrible pour eux-mêmes: «Aucune puissance ne peut se soutenir si elle n’a pour représentants que des hypocrites; l’Église catholique a beau posséder encore bien des éléments _séculiers_, sa force réside dans ces natures de prêtres, encore nombreuses aujourd’hui, qui se font une vie pénible et de portée profonde et dont l’aspect et le corps miné parlent de veilles, de jeûnes, de prières ardentes, peut-être même de flagellations; ce sont ces natures qui ébranlent les hommes et leur causent une inquiétude: «Eh! quoi? S’il était nécessaire de vivre de la sorte!» telle est l’affreuse question que leur vue met sur la langue. En répandant ce doute, ils ne cessent d’établir de nouveaux appuis de leur puissance. Même les libres penseurs n’osent pas répliquer à un de ces détachés d’eux-mêmes avec un rude sens de la vérité et lui dire: «Pauvre dupe, ne cherche pas à duper.» Seule la différence des points de vue les sépare de lui, nullement une différence morale, de bonté ou de méchanceté; mais ce que l’on n’aime pas, on a coutume aussi de le traiter sans justice. C’est ainsi qu’on parle de la malice et de l’art exécrable des Jésuites, sans considérer quelle violence contre soi-même s’impose individuellement chaque jésuite et que la pratique de vie aisée, prêchée par les manuels jésuitiques, doit être considérée comme s’appliquant, non à eux, mais à la société laïque».

Ces surhommes peuvent être au moins «préparés» par des hommes qui mettent au-dessus de tout _la vaillance, l’intrépidité_: «Je salue tous les indices [ne lui demandez pas trop où il les voit] de la venue d’une époque plus virile et plus grossière, qui mettra de nouveau en honneur _la bravoure avant tout_... Pour cela il faut, dès maintenant, des hommes vaillants qui préparent le terrain, hommes qui ne pourront certainement pas sortir du sable et de l’écume de la civilisation d’aujourd’hui et de l’éducation des grandes villes; des hommes qui, silencieux et solitaires et décidés, s’entendent à se contenter de l’activité invisible qu’ils poursuivent; des hommes qui, avec une disposition à la vie intérieure, cherchent, pour toutes choses, ce qu’il y a à surmonter en elles; des hommes qui aient en propre la sérénité, la patience, la simplicité et la mépris des grandes vanités, tout aussi bien que la générosité dans la victoire et l’indulgence à l’égard des petites vanités de tous les vaincus; des hommes qui aient un jugement précis et libre sur toutes les victoires et sur la part de hasard qu’il y a dans toute victoire et dans toute gloire; des hommes qui aient leurs propres fêtes, leurs propres jours de travail et de deuil, habitués à commander avec la sûreté du commandement, également prêts à obéir lorsque cela est nécessaire, également fiers dans l’un comme dans l’autre cas, comme s’ils suivaient leur propre cause; des hommes _plus exposés, plus terribles, plus heureux_. Car, croyez-m’en, le secret pour moissonner l’existence la plus féconde et la plus grande jouissance de la vie, c’est de vivre dangereusement. Envoyez vos vaisseaux dans les mers inexplorées! Construisez vos villes auprès du Vésuve!...»

Et nous voilà bien au point: Nietzsche a toujours l’idée d’une société où une élite; un peu dans son intérêt, un peu et beaucoup parce que telle est la nature des choses, à laquelle il faut bien se conformer, _laisserait_ aux bêtes de troupeau leur morale, une morale douce, facile, point mauvaise, mais point vigoureuse, prendrait même quelque soin d’encourager cette morale; _aurait_ pour elle-même une morale virile, stoïque, ascétique, héroïque, décuplant l’énergie naturelle.

«Même on peut se demander, si nous, les amis des lumières, dans une tactique et une organisation _toute semblable_ [celle qu’il rêve], nous ferions d’aussi bons instruments, aussi admirables, de victoire sur nous-mêmes, d’infatigabilité, de dévouement» [que les prêtres et les jésuites cités plus haut].

Les hommes de la haute morale seraient donc très impérieux pour les autres, quoique beaucoup moins que pour eux, et ils en auraient le droit, ne se ménageant point eux-mêmes, et on leur en reconnaîtrait le droit, en voyant bien qu’ils aiment le prochain comme ils s’aiment et même avec plus de condescendance; ils seraient d’une loyauté absolue et d’une solidarité absolue entre eux, et grâce à cette cohésion, ils gouverneraient l’humanité, reconnaissante ou soumise, et c’est un souvenir, chez un antiplatonicien, de la République de Platon.

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Cette morale que Nietzsche n’a pas achevée; car il se cherchait encore au moment où il a sombré (voir sa _Vie_ par M. Daniel Halévy) et il se préparait à se contredire une fois de plus; cette morale est bien une morale. C’est humeur batailleuse et paradoxale et désir de scandaliser qui ont fait si souvent dire à Nietzsche qu’il était un immoraliste. Il l’a bien senti quand il a écrit sur son carnet: «J’ai dit que je me place au delà du bien et du mal. Est-ce à dire que je veuille m’affranchir de toute catégorie morale? Non pas! Je repousse ceux qui exaltent la douceur en l’appelant le bien et ceux qui diffament l’énergie en l’appelant le mal [c’est bien son fond]; mais l’histoire de la conscience humaine nous découvre une multitude d’autres valeurs morales, d’autres manières d’être bons, d’autres manières d’être mauvais.»

Nietzsche est donc bien un moraliste, et qui a voulu l’être, et sa morale, quoique inachevée, comme il le reconnaît, est bien une morale. Elle est même très haute, puisque j’ai cru montrer qu’elle est un stoïcisme dépassé. Mais elle est sombre, désespérante et, si éloigné que je sois, en morale, d’approuver la manière douce, elle est trop rude pour le commun et même pour la moyenne honorable des hommes. On voit trop qu’elle est inspirée constamment par une pensée violemment aristocratique, et si je crois qu’une morale doit tendre à l’aristocratisme, je ne crois pas qu’il soit très bon qu’elle _en vienne_. Il est trop certain que Nietzsche n’espère rien des bêtes de troupeau et leur laisse leur morale médiocre et tenue par lui pour une immoralité, au lieu de chercher une morale qui conviendrait aux forts et aussi aux faibles, aux supérieurs et aussi aux humbles.

Et je n’entends point par là une morale moyenne et à mi-côte et d’entre-sol, de quoi précisément j’ai horreur, mais une morale assez embrassante, au contraire, et compréhensive, pour susciter et encourager toute la force des forts et le peu de force des faibles; et j’entends non pas qu’on trouve l’entre-deux, mais que l’on comble l’entre-deux.

Il était bien sur la voie, puisque, quand, pour un moment, il n’est plus féru de son antithèse des deux morales aux antipodes l’une de l’autre, il en indique sept ou huit qui vont du plus bas au plus haut. Ceci est, non seulement très pratique, mais fondé en bonne raison, et il y aura toujours nécessairement une demi-douzaine de morales parmi les hommes; mais restait à trouver un principe général inspirant plus ou moins, mais inspirant toutes, ces morales différentes, plus intense chez l’une, moins chez l’autre, présent dans toutes et qui ferait en somme de toutes ces morales une seule à différents degrés.

Et cela aurait répondu à ces deux idées contradictoires et très vraies toutes deux, qu’il y a plusieurs morales et qu’il n’y en a qu’une; qu’on ne peut exiger de l’un ce qu’on exige de l’autre et qu’on doit exiger du plus bas un peu de ce qu’on exige du plus haut; et cela aurait respecté et affirmé, au lieu de la briser ou de la nier, l’unité, relative, mais réelle, de l’humanité.

Et ce principe commun était-il si difficile à trouver? Je ne crois pas.

Quant aux questions d’école, cette morale est-elle normative ou hypothétique, impérative ou persuasive? Il est évident qu’elle est persuasive seulement, puisqu’elle n’est pas une religion et puisqu’elle ne fait pas du devoir une religion. Elle dit à l’homme: sois tel et tel; fais ceci et cela; _autrement_ tu seras une bête de troupeau, tu seras très vil. Par ce seul «autrement»--Nietzsche a raisonné ainsi quelque part--tout impératif est détruit. Mais, comme la morale de Guyau du reste, cette morale est bien dans le sens de la vie. Elle prend pour mobile, elle prend pour levier, non pas, comme Guyau, le goût de vivre lui-même, mais _une_ des raisons de vivre les plus fortes, la volonté de puissance sur les autres et sur soi-même; et si la vie n’est pas seulement volonté de puissance, il faut convenir qu’elle est cela plus que tout autre chose.

La morale de Nietzsche dit à l’homme: veux-tu être fort? Si tu n’y tiens pas, je n’ai rien à te dire et il y a pour toi d’autres guides. Si tu veux l’être, sois tel et tel; fais ceci et cela. Or la volonté de puissance est partout dans la nature et elle existe chez l’homme à un degré extraordinaire en raison même de sa faiblesse primitive qui a exigé de lui un déploiement formidable d’énergie. Nietzsche lui-même a bien senti cela par lui-même: faible, chétif, toujours malade, il a dit que sa philosophie lui avait été inspirée par son état et que plus il a été terrassé, plus l’énergie «surhumaine» lui est apparue et comme le remède et comme la vérité; et l’optimisme-bravade comme la solution. La morale de Nietzsche est une sombre leçon d’énergie donnée par un débile et d’optimisme donnée par un malheureux. Ne fût-elle que cela, elle est d’abord un beau spectacle et ensuite elle est un cordial, un tonique et un viatique.

Sa racine profonde et aussi le but où elle tend toujours, à travers tant de détours et aussi d’erreurs, c’est le sentiment du beau. C’est _parce_ que Nietzsche est un artiste dilettante, dans le sens le plus élevé du mot, qu’il a admiré avec frénésie la beauté dans tous les arts et dans tous les aspects de la nature et qu’il a admiré avec fanatisme cette beauté humaine, la force; c’est parce qu’il est un artiste dilettante qu’il a détesté tout ce qui fait l’homme laid, tout ce qui le déprime et le refoule, tout ce qui le rapetisse, la timidité, la crainte, le scrupule, la modération, l’abstinence, la tempérance et la morale des petits et des moyens, qui recommande toutes ces vertus des moyens et des petits. C’est pour cela qu’élevé dans le pessimisme et pessimiste en son fond par son tempérament et son caractère, il a fait comme un «rétablissement», de tous ses muscles, pour se jeter à corps perdu dans un ultra-optimisme, dans un optimisme par delà la confiance et l’espoir, par delà l’acceptation, en pleine affirmation du bien, même dans le mal, et du bonheur, même dans le malheur. Pourquoi? Parce que le pessimisme fait l’homme petit, faible, mince, ramassé et rétréci en lui-même, laid; et parce que l’attitude dionysiaque en face du monde accepté tout entier, du bonheur accueilli, du malheur bravé, est très belle, très imposante, très radieuse, et met l’homme, comme dit son cher Corneille, «en posture d’un Dieu».

Et c’est parce que Nietzsche est un artiste actif, parce qu’il veut sculpter l’humanité en beauté, qu’il a dit à l’homme: sois fort, fort de tout ton courage, de toute ta résistance, de toute ton endurance, de toute ton audace; sois véritablement _audax Iapeti genus_; dépasse-toi, surmonte-toi, vis dangereusement, pour arriver au mépris du danger, c’est-à-dire de toute faiblesse; tire de toi tous les éléments de force que tu contiens pour devenir tout ce que tu es et pour ainsi dire plus encore; car, comme a dit La Rochefoucauld: «Nous avons plus de force que de volonté et c’est souvent pour nous excuser à nous-mêmes que nous nous imaginons que les choses sont impossibles», et comme il a dit encore: «Rien n’est impossible; il y a des voies qui conduisent à toutes choses, et si nous avions assez de volonté nous aurions toujours assez de moyens»; et comme il a dit encore: _Il s’en faut bien que nous connaissions toutes nos volontés._» Agis d’après ces maximes et tu seras beau, ce qui est le souverain bien, tant cherché. C’est ainsi que tu comprendras toi-même et que tu comprendras le monde; car _le «monde et l’existence ne peuvent paraître justifiés_», n’ont un sens, ne cessent d’être incriminables «_qu’en tant que phénomène esthétique_» et dessein esthétique, volonté de beau.--Ceci est le fond et presque le tout de Nietzsche. Il y a trois impératifs: du bien, du vrai et du beau. Nietzsche a senti fortement l’impératif du vrai, profondément celui du beau; et la conception du bien où il est arrivé a été postulée en son esprit par l’impératif du vrai et surtout par l’impératif du beau.

Mais, par suite de sotte démangeaison de scandaliser, par suite d’humeur provocatrice, par suite de lourd antiphilistinisme et c’est-à-dire de philistinisme à rebours, il a tant affecté l’immoralisme, tant répété, lui le très grand moraliste et très pur, l’éloge du «crime», du «vice», de la «méchanceté», de la «cruauté», comme s’il eût été un vulgaire Stendhal, qu’il s’est ruiné comme moraliste, qu’il n’aura aucune autorité parmi les hommes, et que sa haute morale ne sera accessible et profitable qu’à ceux, évidemment rares, qui sauront la dégager patiemment de toutes ses scories, qui sont propos querelleurs, boutades, incartades et paradoxes.

CHAPITRE VI

LA MORALE SCIENCE-DES-MŒURS

D’autres moralistes, parmi lesquels comme précurseurs on peut et l’on doit compter Hobbes, Saint-Simon et aussi Auguste Comte, en ce sens qu’il a voulu faire rentrer la morale dans la sociologie, à la tête desquels on doit mettre M. Lévy-Bruhl, pour son livre, d’un incomparable talent, intitulé _la Morale et la science des mœurs_, se sont demandé ceci: la morale ne serait-elle pas, comme la physique, _tout simplement une science_?