Jeunesse, suivi du Cœur des ténèbres
Part 9
«J’étais désormais tout à fait éveillé; mais confortablement étendu, je continuai de me tenir coi, et n’éprouvai aucune envie de changer de position. «Et comment cet ivoire est-il arrivé?» continua le plus âgé qui semblait fort contrarié. L’autre expliqua qu’il avait été apporté par une flottille de canots, sous la conduite d’un métis anglais que Kurtz avait comme employé; Kurtz apparemment avait projeté de rentrer, son poste étant à ce moment vide de provisions et de marchandises, mais, après avoir fait près de trois cents milles, il s’était brusquement décidé à rebrousser chemin, ce qu’il avait fait seul, dans une pirogue, avec quatre pagayeurs, laissant le mulâtre descendre le fleuve avec l’ivoire. Mes deux gaillards semblaient ahuris à l’idée que quelqu’un eût risqué une telle chose. Ils n’arrivaient pas à en démêler les mobiles. Pour moi, il me parut que je démêlais Kurtz pour la première fois. Ce fut une illumination précise: la pirogue, les quatre sauvages pagayant et l’homme blanc solitaire, tournant le dos subitement à son quartier général, à tout secours, à toute idée de retour, qui sait!--pour regagner les profondeurs de la sauvagerie, sa station dépourvue et désolée. Je ne saisissais pas ses raisons. Peut-être, après tout, n’était-ce qu’un brave garçon qui s’acharnait à sa tâche, par amour pour elle. Son nom--notez--n’avait pas été prononcé une seule fois. Il était «cet homme». Quant au mulâtre qui, à ce qu’il me paraissait, avait mené cette difficile expédition avec une prudence et une hardiesse remarquables, on en parlait comme de «ce coquin». Le «coquin» avait rendu compte que «l’homme avait été très malade, qu’il n’était qu’imparfaitement remis...» Le couple à ce moment fit quelques pas; ils se mirent à promener de long en large. J’entendis les mots: Poste militaire--docteur--trois cents kilomètres--tout à fait seul maintenant--retards inévitables--neuf mois--aucunes nouvelles--rumeurs étranges; puis ils se rapprochèrent tandis que le Directeur disait: «Personne que je sache, sinon une espèce de trafiquant marron, un malfaisant individu qui chipe de l’ivoire aux indigènes...» De qui parlaient-ils à présent? Peu à peu j’arrivai à comprendre qu’il s’agissait d’un homme qu’on supposait dans le district de Kurtz et qui ne jouissait pas de l’approbation du directeur.--«Nous ne serons débarrassés de cette concurrence déloyale que lorsque l’on aura pendu un de ces gaillards pour l’exemple...» «Parfaitement, grommela l’oncle, qu’on le pende!... Pourquoi pas?... Tout, on peut tout faire dans ce pays... C’est là mon opinion: il n’y a personne ici entendez-vous, qui puisse mettre votre situation en péril. La raison?--Vous supportez le climat. Vous survivez à tous. Le danger est en Europe, mais avant de partir, j’ai pris soin de...» Ils se remirent à marcher en chuchottant; leurs voix ensuite s’élevèrent à nouveau: «Cette extraordinaire succession de retards n’est pas de ma faute. J’ai fait ce qui était en mon pouvoir...» Le gros homme soupira: «Très triste!...» «Et l’abominable absurdité de ses propos! reprit l’autre. M’a-t-il assez excédé quand il était ici: Chaque station devrait être comme un phare sur la route du progrès, un centre de commerce sans doute, mais aussi un foyer d’humanité, de perfectionnement, d’instruction... Concevez-vous cela... l’imbécile... Et ça veut être directeur!...» L’excès de son indignation à ce moment l’étouffa--et je relevai imperceptiblement la tête. Je fus surpris de voir à quel point ils étaient près, tout juste au-dessous de moi: j’aurais pu cracher sur leurs chapeaux. Perdus dans leurs pensées, ils regardaient à leurs pieds. Le Directeur se fouettait la jambe avec une mince badine. Son judicieux parent releva la tête: «Vous vous êtes bien porté depuis que vous êtes revenu ici?» demanda-t-il. Le neveu eut un soubresaut: «Qui? Moi!... Oh, comme un charme, comme un charme! Mais les autres... Ah, grands dieux! Tous malades!... Et ils meurent si vite que je n’ai pas le temps de les évacuer... C’est incroyable».--«Hum! grogna l’oncle. C’est bien ça... Voyez-vous, mon garçon, fiez-vous à cela, je vous le dis, fiez-vous à cela!...» Et je le vis étendre son gros court bras d’un geste qui enveloppait la forêt, la crique, la vase, le fleuve, comme si, par une imprudente bravade, il eût évoqué devant la face ensoleillée du pays, la mort aux aguets, tout le mal caché, toutes les ténèbres profondes du cœur de cette terre. L’effet fut si saisissant que je fus sur pied d’un bond et regardai du côté de la lisière de la forêt, comme si j’avais attendu on ne sait quelle réponse à cette odieuse manifestation de confiance. Vous savez de quelles absurdes impulsions on est parfois saisi! Mais l’impassible tranquillité opposait à ces deux formes un air de sinistre patience, attendant que se fut écoulée la fantastique invasion.
«Ils se mirent à jurer tout haut tous les deux--pure frayeur, j’imagine; sans faire mine ensuite de soupçonner mon existence, ils reprirent le chemin de la Station. Le soleil était bas, et côte à côte, penchés en avant, ils semblaient remorquer avec peine leurs ombres ridicules et inégales qui traînaient derrière eux sur les hautes herbes sans en courber un brin.
«Au bout de quelques jours, l’Expédition de l’Eldorado s’engagea dans la patiente sauvagerie qui se referma sur elle, comme la mer sur un plongeur. Longtemps après, la nouvelle nous parvint que tous les ânes étaient morts. J’ignore tout du sort des autres et moins estimables animaux. Sans doute, comme chacun de nous, trouvèrent-ils leur juste rétribution. Je ne m’en enquis pas. J’étais à ce moment assez excité à l’idée de rencontrer Kurtz très prochainement. Quand je dis très prochainement, je l’entends dans un sens relatif. Il s’écoula en fait tout juste deux mois entre le jour où nous quittâmes la crique et celui où je touchai terre au-dessous de la station de Kurtz.
«Remonter le fleuve, c’était se reporter, pour ainsi dire, aux premiers âges du monde, alors que la végétation débordait sur la terre et que les grands arbres étaient rois. Un fleuve désert, un grand silence, une forêt impénétrable. L’air était chaud, épais, lourd, indolent. Il n’y avait aucune joie dans l’éclat du soleil. Désertes, les longues étendues d’eau se perdant dans la brume des fonds trop ombragés. Sur des bancs de sable argentés des hippopotames et des crocodiles se chauffaient au soleil côte-à-côte. Le fleuve élargi coulait au travers d’une cohue d’îles boisées, on y perdait son chemin comme on eût fait dans un désert et tout le jour, en essayant de trouver le chenal, on se butait à des hauts fonds, si bien qu’on finissait par se croire ensorcelé, détaché désormais de tout ce qu’on avait connu autrefois, quelque part, bien loin, dans une autre existence peut-être. Il y avait des moments où le passé vous revenait, comme cela arrive parfois quand on n’a pas un moment de répit, mais il revenait sous la forme d’un rêve bruyant et agité, qu’on se rappelait avec étonnement parmi les accablantes réalités de cet étrange monde de plantes, d’eau et de silence. Et cette immobilité de toutes choses n’était rien moins que paisible. C’était l’immobilité d’une force implacable couvant on ne savait quel insondable dessein. Elle vous contemplait d’un air plein de ressentiment. Je m’y fis à la longue; je cessai de m’en apercevoir; je n’en avais guère le temps. Il me fallait deviner le chenal, discerner--d’inspiration surtout--les indices d’un fond caché. J’avais à épier les roches recouvertes; j’apprenais à serrer vaillamment les dents pour empêcher mon cœur de faiblir, quand j’avais frôlé quelque satané tronc d’arbre qui eût éventré mon sabot de bateau et envoyé tous les pèlerins par le fond. Et il me fallait avoir l’œil sur la moindre apparence de bois mort qu’on couperait pendant la nuit pour s’assurer la vapeur du lendemain. Quand vous avez à vous appliquer tout entier à ces sortes de choses, aux seuls incidents de surface, la réalité--oui, la réalité elle-même!--pâlit. La vérité profonde demeure cachée... Dieu merci! Je la sentais néanmoins; souvent je sentais sa mystérieuse immobilité qui épiait mes malices de singe,--comme elle vous épie aussi, vous autres, tandis que vous vous évertuez, chacun sur sa corde tendue, à faire des culbutes, à--à combien?...--une demi couronne l’une...
--«Soyez poli, Marlow...» grommela une voix et je sus ainsi qu’il y en avait encore un qui écoutait, en dehors de moi.
--«Je vous demande pardon! J’oubliais la nausée qui vous vient par-dessus le marché. Et après tout, qu’importe le prix si le tour est bien joué. Vous vous en acquittez à merveille. Et moi aussi je ne m’en tirai pas trop mal, puisque je réussis à ne pas couler ce bateau à mon premier voyage. J’en demeure encore stupéfait. Imaginez quelqu’un ayant à conduire, les yeux bandés, une charrette sur une mauvaise route! J’ai pas mal sué et frissonné à ce jeu, je vous prie de le croire... Après tout, pour un marin, écorcher le fond de cette chose qui est censée flotter constamment sous sa garde est un crime impardonnable. Personne, peut-être, ne s’en est aperçu, mais vous n’oubliez pas le choc... Un coup en plein cœur... Vous vous en souvenez, vous en rêvez, vous vous réveillez la nuit pour y penser,--des années plus tard!...--et vous en avez encore froid et chaud!... Je n’irai pas jusqu’à prétendre que ce vapeur ne cessa jamais de flotter. Plus d’une fois il lui arriva de passer à gué, tandis que vingt cannibales à l’entour barbotaient et poussaient. Nous en avions, chemin faisant, enrôlé quelques-uns en guise d’équipage. Des êtres superbes--anthropophages à leurs heures... C’était des hommes avec qui l’on pouvait travailler et je leur reste reconnaissant. Après tout ils ne s’entre-dévorèrent pas sous mes yeux. Ils avaient apporté avec eux de la viande d’hippopotame qui se mit à pourrir et nous faisait puer au nez le mystère même de la sauvagerie... Brr! j’en sens encore l’odeur... J’avais le directeur à bord et trois ou quatre pèlerins avec leurs bâtons, tous au complet!... Parfois nous rencontrions une station, au bord du fleuve, accrochée à la lisière de l’inconnu, et les blancs qui se précipitaient vers nous du fond d’un hangar croulant avaient un air étrange, l’apparence de gens qu’une sorte de charme eût retenu captifs. Le mot ivoire passait dans l’air pendant un moment, et puis nous repartions dans le silence, par les étendues vides, au long des coudes paisibles, entre les hautes murailles de notre route sinueuse dont les échos multipliaient le battement sourd de notre roue unique. Des arbres, des millions d’arbres, massifs, immenses, élancés d’un jet: et à leurs pieds, serrant la rive à contre-courant, rampait le petit vapeur barbouillé de suie, comme un misérable scarabée se traînant sur le sol d’un ample portique. On se sentait bien petit, bien perdu, et pourtant il n’y avait là rien de déprimant, car, somme toute, pour être petit, le misérable scarabée barbouillé n’en avançait pas moins, et c’était précisément ce qu’on attendait de lui. Où diable les pèlerins s’imaginaient-ils qu’il se traînait ainsi, je n’en sais rien. Vers un endroit où ils comptaient trouver quelque chose, je pense!... Pour moi, il se traînait vers Kurtz, tout bonnement, mais quand les tubes de vapeur se mettaient à fuir, nous ne nous traînions plus que bien lentement... Les longues avenues d’eau s’ouvraient devant nous et se refermaient sur notre passage, comme si la forêt eut enjambé tranquillement le fleuve pour nous barrer la voie du retour. Nous pénétrions de plus en plus profondément au cœur des ténèbres. Il y régnait un grand calme. Quelquefois, la nuit, un roulement de tam-tams, derrière le rideau des arbres, parvenait jusqu’au fleuve et y persistait faiblement, comme s’il eût rôdé dans l’air, au-dessus de nos têtes, jusqu’à la pointe du jour. Impossible de dire s’il signifiait la guerre, la paix ou la prière. L’aube toujours s’annonçait par la tombée d’une froide torpeur: les coupeurs de bois dormaient, leurs feux brûlaient bas et le craquement d’une branche vous faisait sursauter. Nous errions sur un sol préhistorique, sur un sol qui avait l’aspect d’une planète inconnue. Nous eussions pu nous croire les premiers des hommes prenant possession de l’héritage maudit qu’il leur faut s’assurer au prix d’une angoisse profonde et d’un labeur extrême. Mais, subitement, tandis que nous doublions péniblement un tournant du fleuve, une échappée s’ouvrait sur des murailles de roseaux, des toits de chaume coniques, et c’était une explosion de hurlements, un tourbillon de membres noirs, une multitude de mains qui battaient, de pieds qui frappaient le sol, de corps qui se balançaient, d’yeux qui roulaient, sous la retombée du feuillage pesant et immobile. Le vapeur côtoyait lentement une noire et incompréhensible frénésie. L’homme préhistorique nous maudissait-il, nous implorait-il, nous souhaitait-il la bienvenue, qui eût pu le dire? Nous étions coupés de tout ce qui nous entourait: nous glissions pareils à des fantômes, étonnés et secrètement épouvantés, comme le serait un homme sain au spectacle d’une émeute enthousiaste dans un asile d’aliénés. Nous ne pouvions pas comprendre, parce que nous étions trop loin et nous ne pouvions pas nous rappeler, parce que nous voyagions dans la nuit des premiers âges, de ces âges qui ont passé en laissant à peine une trace... et pas de souvenir.
«La terre en cet endroit n’avait pas l’air terrestre. Nous sommes habitués à considérer la forme entravée d’un monstre asservi; mais là on découvrait le monstre en liberté. Il était surnaturel, et les hommes étaient... Non, ils n’étaient pas inhumains. Voyez-vous, c’était là le pire, ce soupçon qu’on avait qu’ils n’étaient pas inhumains. On y arrivait petit à petit: Sans doute, ils hurlaient, bondissaient, tournaient sur eux-mêmes, faisaient d’affreuses grimaces, mais ce qui saisissait, c’est le sentiment qu’on avait de leur humanité pareille à la nôtre, la pensée de notre lointaine affinité avec cette violence sauvage et passionnée...--Vilain... Certes, c’était assez vilain... Mais pour peu qu’on en eût le courage, il fallait bien convenir qu’on avait en soi une sorte d’indéfinissable velléité de répondre à la directe sincérité de ce vacarme, l’impression confuse qu’il s’y cachait un sens que vous étiez, vous si loin de la nuit des âges, capable de comprendre... Et pourquoi pas! L’esprit de l’homme contient tous les possibles, parce que tout est en lui, tout le passé comme tout l’avenir... Qu’y avait-il là-dedans, après tout?... Joie, frayeur, douleur, vénération, courage, colère, qui saurait le dire?... De la vérité en tout cas, de la vérité dépouillée des oripeaux du temps. Que le sot demeure bouche bée et frissonne--l’homme comprend et peut regarder en face sans broncher. Encore faut-il qu’il soit lui-même aussi humain que ceux de la rive... Il faut aborder cette vérité avec ce qu’on a de plus réel en soi, avec notre propre force innée.--Des principes?... Non, des principes ne suffiraient pas. Ce ne sont là qu’acquisition, déguisement, élégante friperie qui s’envoleraient à la première secousse un peu rude. Ce qu’il faut, c’est une foi délibérée... Y a-t-il pour moi un appel dans ce barbare tumulte?... Soit, j’entends, j’admets, mais j’ai une voix aussi et qui n’est pas de celles à qui on impose silence... Bien sûr, le sot,--soit frayeur, soit nobles sentiments,--ne court aucun risque... Que marmottez-vous là-bas?... Vous vous demandez pourquoi je ne suis pas descendu à terre pour y aller à mon tour de mon hurlement et de ma danse... Je ne l’ai pas fait, j’en conviens... Nobles sentiments, dites-vous? Au diable les nobles sentiments! J’avais bien le temps d’y songer! J’avais bien assez à faire, avec de la céruse et des bandes coupées dans des couvertures de laine, à envelopper les tubes de vapeur qui fuyaient. J’avais à veiller à la barre, à éviter les troncs d’arbres noyés et, vaille que vaille, à faire avancer mon rafiau de bateau. Ces choses-là contenaient une vérité de surface qui eût suffi à préserver plus sage que moi. Et entre-temps, j’avais à surveiller le sauvage qui me servait de chauffeur. C’était un spécimen amélioré. Il était capable de chauffer une chaudière verticale. Je l’apercevais d’en haut et, ma parole! le regarder était aussi édifiant que de voir un chien en culottes et chapeau à plumes qui danse sur ses pattes de derrière. Quelques mois d’apprentissage avaient suffi à ce gaillard réellement remarquable. Il louchait vers le manomètre ou le niveau d’eau avec un évident effort d’intrépidité et il n’en avait pas moins les dents limées, le pauvre diable!--et de bizarres dessins au rasoir sur la laine de son crâne, et trois encoches décoratives sur chaque joue. Tandis qu’il aurait dû être sur la rive à battre des pieds et des mains, il lui fallait demeurer là, à peiner dur, asservi à une incompréhensible sorcellerie et pénétré d’un savoir croissant. Il était utile parce qu’il avait été dégrossi, et ce qu’il savait, c’est que, si l’eau venait à disparaître dans cette chose transparente, le mauvais génie enfermé à l’intérieur de la chaudière s’irriterait de l’intensité de sa soif et se vengerait de façon terrible. Aussi il suait et activait ses feux et épiait le verre d’un air effrayé (avec un fétiche improvisé, fait de haillons liés à son bras et un morceau d’or poli, aussi gros qu’une montre, fiché à plat dans sa lèvre inférieure), tandis que les rives boisées défilaient lentement, et que laissant derrière nous le bruit furtif de notre passage, et combien d’interminables kilomètres de silence!--nous avancions péniblement dans la direction de Kurtz. Mais les troncs noyés étaient abondants, l’eau perfide et sans profondeur; la chaudière effectivement semblait abriter un démon acariâtre, si bien que ni le chauffeur ni moi-même n’avions le loisir d’approfondir nos insidieuses pensées.
«A quelque vingt kilomètres de la Station Intérieure, nous tombâmes sur une case de roseaux, un mélancolique mât penché, arborant encore les méconnaissables lambeaux de ce qui avait été un drapeau--et sur la rive un tas de bois proprement empilé. Ceci était inattendu. Nous accostâmes et sur le tas de bois nous trouvâmes une planchette portant une inscription au crayon, toute pâlie. Nous y pûmes déchiffrer les mots suivants: «Du bois pour vous. Dépêchez-vous. Approchez avec précaution.» Il y avait une signature, mais elle était illisible; ce n’était pas celle de Kurtz, le nom était plus long.--Dépêchez-vous! De quoi faire?... De monter le fleuve?...--Approchez avec précaution.--Nous n’en avions rien fait, mais la recommandation ne pouvait viser l’endroit où il n’était possible de la trouver qu’après avoir déjà approché. Quelque chose de grave plus haut, sans doute!... Mais quoi!--et jusqu’à quel point?... Telle était la question. Nous accueillîmes avec des commentaires désapprobateurs ce style télégraphique. La brousse, à l’entour, ne disait rien et du reste ne permettait guère d’aller voir bien loin. Un rideau déchiré de cotonnade rouge pendait au seuil de la case et nous battait tristement au visage. L’habitation était en ruines, mais on voyait qu’un blanc y avait vécu naguère. Il restait une table grossière--une planche sur deux montants; un tas de détritus s’amoncelait dans un coin sombre, et près de la porte, je ramassai un livre, il n’avait plus de couverture et à force d’avoir été feuilletées, les pages avaient pris une espèce de mollesse extrêmement crasseuse, mais le dos avait été recousu avec amour à l’aide de coton blanc qui avait encore l’air propre. C’était une trouvaille extraordinaire. Elle avait pour titre: _Recherches sur quelques Problèmes de Navigation_, par un nommé Towser, Towson, un nom de ce genre, capitaine de la Marine Britannique. Le sujet paraissait austère à souhait, avec ses diagrammes explicatifs et de déprimants tableaux de chiffres et l’ouvrage datait de soixante ans. Je maniai cette déconcertante antiquité avec la plus délicate précaution, de peur qu’elle ne tombât en poussière entre mes mains. Dans le volume Towson ou Towser dissertait avec gravité sur le point de rupture des chaînes et palans et autres questions analogues. Pas très captivant, le bouquin, mais du premier coup d’œil, on y reconnaissait une telle honnêteté d’intention, un si loyal souci d’exercer proprement son métier, qu’ils faisaient resplendir ces humbles pages, méditées il y a si longtemps, d’une lumière qui n’était pas simplement professionnelle. Le candide vieux marin, avec ses histoires de chaînes et d’apparaux, me fit soudain oublier la brousse et les pèlerins, dans l’émotion que j’éprouvais à me trouver enfin en face de quelque chose d’indiscutablement réel. Qu’un tel livre se trouvât là, c’était déjà merveilleux, mais plus surprenantes encore étaient les notes crayonnées en marge et se rapportant notoirement au texte. Je n’en pouvais croire mes yeux. Et elles étaient en langage chiffré. Oui, elles m’avaient tout l’air d’être rédigées en chiffres... Imaginez l’individu trimballant dans ce pays perdu un livre de cet ordre et l’étudiant et prenant des notes--en chiffres! Le mystère était extravagant.
«Je m’étais vaguement rendu compte depuis quelque temps d’une agitation déplaisante: quand je relevai la tête, je m’aperçus que le tas de bois avait disparu et que le Directeur, assisté de tous les pèlerins, m’appelait à grands cris du bord du fleuve. Je glissai le livre dans ma poche. Je vous assure qu’en interrompant ma lecture, ce fut comme si je m’arrachais à l’asile d’une vieille et solide amitié.
«Je remis ma boiteuse machine en marche. «Ce doit être ce misérable traitant, cet intrus!...», s’écria le Directeur, en se retournant d’un air malveillant vers l’endroit que nous venions de quitter.--«Ce doit être un Anglais...», fis-je.--«Cela ne l’empêchera pas d’avoir des ennuis, s’il n’est pas prudent...», grommela le Directeur d’un air sombre; à quoi je répliquai du ton le plus innocent que nul n’était exempt d’ennuis en ce monde.
«Le courant était devenu plus rapide et le vapeur semblait à bout de souffle; la roue d’arrière tournait languissamment et de temps en temps, je me prenais à écouter sur la pointe des pieds les battements des palettes, car, en toute sincérité, je m’attendais à ce que d’un moment à l’autre, la misérable patraque s’arrêtât. C’était proprement épier les dernières palpitations d’une vie qui s’éteint. Pourtant, nous continuions de nous traîner. Parfois, je marquais du regard un arbre devant moi, pour mesurer grâce à lui de quelle distance nous nous rapprochions de Kurtz, mais je le perdais de vue invariablement avant de l’avoir atteint. C’en était trop pour la patience humaine que de garder les yeux si longtemps fixés sur un même point. Le Directeur faisait preuve d’une magnifique résignation. Pour moi, je m’énervais et m’agitais tout en discutant en mon intérieur s’il convenait ou non de parler ouvertement à Kurtz. Mais avant d’en être arrivé à une conclusion, l’idée me vint que parler, me taire ou faire quoi que ce fût, tout était également vain. Qu’importait que quelqu’un sût ou ignorât! Qu’importait que ce fût celui-ci ou celui-là qui fût Directeur! On a parfois de ces illuminations... Les ressorts de cette affaire étaient profondément cachés sous la surface, à l’abri de mon atteinte et de ma possible intervention.