Jeunesse, suivi du Cœur des ténèbres

Part 10

Chapter 103,750 wordsPublic domain

«Vers le soir du second jour, j’estimai que nous nous trouvions à environ treize kilomètres de la station de Kurtz. J’avais grand’envie de continuer, mais le Directeur prit une mine grave et me déclara que la navigation dans ces parages était si dangereuse qu’il paraissait prudent, le soleil étant déjà très bas, de demeurer où nous étions jusqu’au lendemain matin. De plus, il me fit observer que s’il y avait à tenir compte de l’avis qui nous avait été donné d’approcher avec précaution, nous avions à approcher en plein jour, non à la brume ou pendant la nuit. Tout cela était fort raisonnable. Treize kilomètres ne faisaient guère que trois heures de route pour nous: d’autre part, je distinguais des rides suspectes sur le fleuve devant nous. Ce retard, néanmoins, me contraria au delà de toute expression et de façon fort absurde aussi, étant donné qu’une nuit de plus ou de moins n’avait guère d’importance après tant de mois. Comme nous avions du bois en abondance, et que la consigne était d’être prudents, je gagnai le milieu du fleuve. Il était à cet endroit droit et resserré entre des berges hautes comme les talus d’un chemin de fer. L’ombre s’y glissa bien avant que le soleil ne fût couché. Le courant fuyait égal et rapide, mais une immobilité muette pesait sur les rives. Les arbres vivants, attachés les uns aux autres par les lianes grimpantes, les vivantes broussailles qui croissaient en dessous, on aurait pu croire que tout était changé en pierre, jusqu’au plus mince rameau, à la feuille la plus légère. Ce n’était pas du sommeil: c’était surnaturel et comme un état de transe. Pas le moindre bruit ne se faisait entendre. On regardait avec étonnement, avec le sentiment d’être devenu sourd et puis la nuit tombait et vous rendait aveugle par surcroît. Vers trois heures du matin, un gros poisson sauta hors de l’eau et le bruit me fit sursauter comme si l’on venait de tirer un coup de fusil. Quand le soleil se leva, il régnait un épais brouillard blanc, très chaud, consistant et plus impénétrable que la nuit elle-même. Il ne dérivait ni ne bougeait: il demeurait simplement autour de nous comme quelque chose de solide. Vers huit ou neuf heures, pourtant, il se leva comme se lève un volet. Nous eûmes une échappée sur les arbres innombrables qui nous dominaient, sur l’immense brousse enchevêtrée avec la petite boule incandescente du soleil suspendue au-dessus--le tout parfaitement immobile,--et ensuite le volet redescendit sans bruit, comme s’il eût glissé dans des rainures bien graissées. Je donnai l’ordre de laisser aller la chaîne que nous avions commencé de hâler. Avant que son raclement ne se fut arrêté, un cri, un très grand cri, comme d’une désolation infinie, s’éleva lentement dans l’air opaque. Il s’arrêta. Une clameur plaintive, modulée sur de sauvages dissonances, remplit nos oreilles. Elle était à ce point inattendue que mes cheveux se hérissèrent sous ma casquette. Je ne sais l’effet qu’elle fit sur les autres; pour moi il me parut que le brouillard lui-même venait de gémir, tant cette voix lamentable et tumultueuse avait subitement jailli de tous les côtés à la fois. Elle se termina sur les éclats précipités d’un hurlement aigu, dont l’intensité était presque intolérable et qui cessa tout à coup, nous laissant figés en diverses attitudes assez ridicules et continuant d’écouter le silence presque aussi effrayant et excessif.--«Grand Dieu! qu’est-ce que cela veut dire?...» balbutia derrière moi l’un des pèlerins, un petit homme gras, aux cheveux filasse et favoris rouges, qui portait des chaussures à élastiques et un pyjama rose dont le bout du pantalon était enfoncé dans ses chaussettes. Deux autres demeurèrent bouche bée une minute, puis se précipitèrent dans la petite cabine, pour réapparaître aussitôt, jetant partout des regards effarés et avec des Winchester tout armés entre les mains. Nous pouvions tout juste voir le vapeur sur lequel nous étions, ses lignes brouillées comme sur le point de se dissoudre et autour de nous une brumeuse bande d’eau, large de deux pieds peut-être, et c’était tout. Le reste du monde avait cessé d’exister, pour nos yeux du moins et nos oreilles. Dissipé, évanoui, balayé sans laisser ni un soupir, ni une ombre, derrière lui.

«Je me dirigeai vers l’avant et donnai l’ordre de raccourcir la chaîne de manière à être prêt à hisser l’ancre et à mettre en marche incontinent, s’il était nécessaire. «Croyez-vous qu’ils attaquent?» murmura une voix angoissée. Un autre fit: «Dans ce brouillard, nous serons tous massacrés!» Les visages étaient tendus, les mains tremblaient légèrement, les paupières oubliaient de battre. Rien n’était plus curieux que d’observer le contraste entre l’expression des blancs et celle des noirs de l’équipage, aussi étrangers à cette partie du fleuve que nous l’étions nous-mêmes, bien que leur pays natal ne fût guère distant que de quelque treize cents kilomètres. Les blancs non seulement étaient décomposés, mais avaient l’air d’être péniblement choqués par un tumulte aussi incongru. Les autres laissaient voir une expression alerte et naturellement intéressée, bien que leurs visages demeurassent calmes, même chez ceux qui découvraient leurs babines en hissant la chaîne. Plusieurs échangèrent de courtes phrases gutturales qui parurent pour eux trancher la question d’une manière satisfaisante. Leur chef, un jeune noir à l’ample carrure, étroitement drapé dans des étoffes à bordure bleu foncé, les narines farouches et la chevelure ingénieusement relevée en petites boucles huileuses, se dressa à mon côté.--«Et bien?...» fis-je, pour dire quelque chose.--«Attrape-le, fit-il férocement, en ouvrant des yeux enflammés, cependant que ses dents aiguës brillaient. Attrape-le et donne-le nous.--Vous le donner, demandai-je, et pourquoi faire?...--Le manger...», fit-il laconiquement et s’accoudant sur le bordage, il se mit à considérer le brouillard, dans une attitude digne et profondément pensive. J’aurais sans doute été horrifié, si l’idée ne m’était venue que ses pareils et lui devaient avoir extrêmement faim et que leur faim depuis un mois au moins n’avait dû cesser de croître. Ils avaient été engagés pour six mois (aucun d’eux, j’imagine, n’avait sur le temps de notions pareilles à celles qu’après des âges sans nombre nous avons acquises. Ils appartenaient encore au commencement des temps et n’avaient pas d’expérience héréditaire pour les instruire sur ce point): du moment qu’il y avait un bout de papier noirci, en conformité d’une loi burlesque confectionnée à l’autre bout du fleuve, il n’était jamais entré dans la tête de personne de s’inquiéter de leurs moyens d’existence. Sans doute, ils avaient apporté avec eux un stock de viande d’hippopotame pourrie, mais elle ne les aurait pas menés bien loin, même si les pèlerins, avec force manifestations de mauvais goût, n’en avaient jeté la plus grande partie par-dessus bord. Le procédé peut paraître un peu arbitraire, mais ce n’était qu’un cas de légitime défense. Impossible de respirer l’odeur de l’hippopotame crevé durant les repas, durant le sommeil, en s’éveillant et toute la journée et de ne pas sentir se relâcher en même temps la prise précaire qu’on a sur l’existence. Par ailleurs, on leur avait alloué à chacun une fois par semaine trois bouts de fil de laiton, longs d’environ neuf pouces, qui en principe devaient leur servir de monnaie d’échange pour acheter des provisions dans les villages riverains. Vous voyez d’ici comment ça fonctionnait! Ou bien il n’y avait pas de village, ou bien les populations étaient hostiles, ou bien le Directeur--qui comme nous se nourrissait de conserves, corsées de temps en temps d’un vieux bouc,--ne tenait pas à arrêter le vapeur pour quelque raison plus ou moins obscure. De sorte qu’à moins qu’ils ne se nourrissent du laiton lui-même ou n’en fissent des nœuds coulants pour attraper le poisson, je ne vois pas trop quel bénéfice ils pouvaient bien tirer de cet extravagant salaire. Je dois reconnaître qu’il était réglé avec une régularité digne d’une importante et honorable entreprise commerciale. Pour le reste, la seule espèce de nourriture que je leur eusse vue entre les mains--et elle ne paraissait guère comestible!--consistait en quelques morceaux d’une matière pareille à de la pâte mal cuite, d’une couleur malpropre tirant sur la lavande, qu’ils conservaient dans un enveloppement de feuilles et dont ils avalaient une bouchée de temps en temps, mais si mince qu’ils semblaient y toucher moins avec l’intention réelle de se sustenter que pour se donner l’illusion de manger. De par tous les démons rongeurs de la faim, pourquoi ne nous tombèrent-ils pas dessus--ils étaient trente contre cinq!--et ne se donnèrent-ils pas pour une fois leur content, j’en suis encore ahuri quand j’y songe. C’était de grands hommes robustes, incapables de mesurer les conséquences de leurs actes, doués de courage et même de force, bien que leur peau eût cessé d’être luisante et leurs muscles d’être durs. Force m’était de constater qu’une obscure influence, l’un de ces mystères humains qui jettent un défi au plausible, avait dû entrer en jeu. Je les considérai avec un vif regain d’intérêt. L’idée qu’avant peu je pouvais fort bien être mangé par eux ne m’entra pas dans la tête. Et pourtant, il faut avouer qu’à ce moment, je m’aperçus--à la faveur de ce jour nouveau--de l’aspect malsain des pèlerins, et j’espérai, oui, positivement, j’espérai que ma personne n’avait pas un air aussi--comment dirai-je,--aussi peu appétissant,--touche de vanité fantastique qui s’accordait à merveille avec la sensation de rêve qui pénétrait mon existence à cette époque. Peut-être avais-je aussi un peu de fièvre. On ne peut passer tout son temps à se tâter le pouls. J’avais souvent des pointes de fièvre, des atteintes de diverses choses, coups de griffe enjoués de la sauvagerie--la bagatelle précédant l’accès plus sérieux qui suivit en temps voulu.--Oui, ma foi, je les considérai,--comme on regarderait n’importe quel être humain--avec la curiosité de leurs impulsions, de leurs mobiles, des ressources ou des faiblesses qu’ils pourraient accuser à l’épreuve d’une inexorable nécessité physique. Retenue!... Quelle retenue imaginer!... Superstition, dégoût, patience, peur--ou quelque façon d’honneur primitif?... Aucune peur ne tient devant la faim; aucune patience qui l’apaise et pour la faim le dégoût n’existe pas; quant aux superstitions, croyances, et ce que vous pouvez appeler principes, ils pèsent moins qu’un flocon dans la brise... Soupçonnez-vous tout ce qu’il y a d’infernal dans l’inanition qui se prolonge, sa torture exaspérée, ses sinistres pensées, la sombre férocité qui couve en elle? Moi, je sais ce que c’est. Il faut à un homme toute sa force innée pour résister convenablement à la faim. En fait il est plus aisé d’affronter le dénuement, le déshonneur et la perte de son âme, que cette espèce de faim qui dure. Triste, mais vrai!... Et ces gaillards-là n’avaient aucune raison au monde de se faire scrupule. Retenue!... Autant en attendre de l’hyène qui rôde parmi les cadavres d’un champ de bataille!... Mais tel était, cependant, le fait devant moi, éclatant, pareil à l’écume sur les profondeurs de la mer, au frémissement derrière l’énigme insondable: et son mystère, à y bien réfléchir, m’apparaissait plus alarmant que l’inexplicable, l’étrange accent de douleur désespérée qui traversait cette sauvage clameur, jaillie vers nous de la rive, derrière la blancheur aveugle du brouillard.

«Mais de quelle rive? Deux des pèlerins disputaient sur ce point d’une voix basse et précipitée. «La gauche!--Mais non, voyons! De la droite, cela va sans dire...»--«C’est très grave, fit le Directeur derrière moi. Je serais désolé qu’il arrivât quelque chose à M. Kurtz avant que nous ayons pu le rejoindre.» Je le regardai et ne doutai pas un instant qu’il ne fût sincère. Il était de ces hommes qui jusqu’au bout tiennent à sauver les apparences. C’était là sa retenue! Mais quand il bredouilla je ne sais quoi sur la nécessité d’aller de l’avant, je ne pris même pas la peine de répondre. Je savais, et lui aussi, que c’était impossible. Pour peu que nous eussions lâché notre ancrage nous nous serions trouvés littéralement en l’air, dans l’espace. Nous n’aurions pu dire où nous allions--si nous remontions le courant, le descendions ou le traversions, tant que nous ne nous serions pas jetés sur une rive, et même alors comment savoir si c’était la droite ou la gauche! Bien entendu je ne bougeai pas. Je ne tenais nullement à nous mettre en pièces... Pas moyen de trouver un endroit plus mal choisi pour un naufrage... Noyés sur-le-champ ou non, nous étions bien assurés d’y rester d’une manière ou d’une autre et sans délai!...--«Je vous autorise à tout risquer!...» me dit-il après un court silence.--«Je me refuse à prendre aucun risque», répondis-je sèchement, ce qui était exactement la réponse qu’il attendait, bien que mon ton eût de quoi le surprendre.--«Soit, je dois m’en remettre à votre jugement. C’est vous le capitaine...», fit-il d’un ton de politesse marquée. Je lui tournai le dos pour tout compliment et scrutai le brouillard. Combien de temps allait-il durer? Mais d’écarquiller les yeux ne nous avançait guère. Les approches de ce Kurtz, qui ramassait son ivoire dans la brousse la plus détestable, étaient décidément entourées d’autant de dangers que s’il se fût agi d’une princesse enchantée endormie dans un château fabuleux... «Pensez-vous qu’ils nous attaquent?» me demanda le Directeur, d’un ton de confidence.

«J’étais d’avis qu’ils n’attaqueraient pas, pour diverses raisons manifestes. Le brouillard épais en était une. Pour peu qu’ils s’écartassent de la rive dans leurs pirogues, ils se seraient trouvés perdus, comme nous l’eussions été nous-mêmes, si nous avions tenté de bouger. De plus il m’avait paru que la brousse de chaque côté était tout à fait impénétrable, et pourtant il y avait des yeux là-dedans, des yeux qui nous avaient vus! Le taillis au long des berges sans doute était très épais, mais derrière celui-ci, le sous-bois était évidemment plus accessible. Quoi qu’il en fût, durant la brève éclaircie, je n’avais nulle part aperçu de pirogues sur le fleuve, il n’y en avait assurément pas à la hauteur du navire. Mais ce qui rendait l’éventualité d’une attaque inadmissible à mes yeux, c’était la nature même du bruit, des cris que nous avions entendus. Ils n’avaient pas le caractère farouche qui présage une immédiate intention hostile. Si inattendus, sauvages et violents qu’ils eussent été, ils m’avaient donné une impression irrésistible de douleur. L’apparition du vapeur avait pour je ne sais quelle raison rempli ces sauvages d’une peine infinie. Le danger, s’il y en avait un, expliquai-je, résultait plutôt de la proximité où nous étions d’une grande passion déchaînée. L’extrême douleur elle-même peut finir par se résoudre en violence: mais plus généralement elle se traduit par de l’apathie.

«Il eût fallu voir les pèlerins ouvrir des yeux ronds. Ils n’avaient pas le courage de ricaner ou de me tourner en dérision, mais ils durent me croire fou--de frayeur sans doute! Je leur fis un discours en trois points: Mes enfants, pas besoin de se frapper! Avoir l’œil au guet?... Vous pensez bien que j’épiais la moindre velléité qu’aurait le brouillard de se lever, à la façon dont le chat épie la souris, mais pour tout autre usage nos yeux étaient aussi inutiles que si nous avions été enfouis à quelques kilomètres de profondeur, sous une montagne de coton. J’éprouvais du reste l’impression accablante, chaude, étouffante d’un ensevelissement...--Tout ce que je déclarai aux pèlerins, si extravagant qu’il parût, était d’ailleurs la stricte vérité. Ce que nous considérâmes ultérieurement comme une attaque, ne fut somme toute tenté que pour nous tenir à distance. Loin d’être agressive, l’action n’était même pas défensive au sens usuel du mot: elle fut risquée sur le coup du désespoir et n’était essentiellement qu’une mesure de protection contre nous.

«Elle se développa, si je puis dire, deux heures après que le brouillard se fut levé et son commencement prit place à un endroit distant d’environ deux kilomètres de la station de Kurtz. Nous venions tout juste de doubler péniblement un coude, lorsque j’aperçus un îlot, une simple langue de terre herbue, d’un vert éclatant, au milieu du courant. Elle était seule de son espèce, mais en approchant je constatai qu’elle constituait la pointe avancée d’un long banc de sable ou plutôt d’une suite de hauts fonds qui s’étendaient au milieu du fleuve. Ils étaient décolorés, tout juste immergés et se laissaient deviner sous l’eau comme au long d’un dos les vertèbres apparaissent sous la peau. Autant que je m’en rendais compte, on pouvait passer soit à droite, soit à gauche. Bien entendu, j’ignorais tout du chenal. Les deux rives paraissaient identiques et la profondeur pareille: pourtant, sachant que la station se trouvait du côté ouest, je pris instinctivement le passage à droite.

«A peine y étions-nous engagés, je m’aperçus qu’il était beaucoup plus étroit que je ne l’avais supposé. A notre gauche s’étendait le haut banc ininterrompu: de l’autre côté, la berge se dressait à pic, couverte d’un épais taillis; au-dessus de ce taillis, les arbres s’élevaient en rangs serrés. Les feuillages pendaient au-dessus du courant et de temps en temps une grosse branche se projetait toute droite en travers du fleuve. L’après-midi était avancé: l’aspect de la forêt était sombre et déjà une large bande d’ombre était tombée sur l’eau. C’est dans cette ombre que nous avancions, fort lentement, vous pouvez m’en croire. Je gouvernais au plus près de la rive, l’eau étant plus profonde au long des berges, ainsi que l’indiquaient les sondages à la perche.

«L’un de mes affamés et patients amis sondait à l’avant juste en dessous de moi. Ce vapeur était fait exactement comme un chaland ponté. Sur le pont s’élevaient deux petits réduits en bois de teck, avec porte et fenêtres. La chaudière était à l’avant, la machine à l’arrière. Par-dessus le tout courait un appontement léger, soutenu par des étançons. La cheminée passait à travers ce toit et en face de la cheminée, une étroite cabine, construite en planches légères, servait d’abri de pilote. Elle contenait une couchette, deux chaises de camp, un Martini-Henry tout chargé dans un coin, une table minuscule et enfin la barre. Il y avait une large porte sur le devant et un volet épais de chaque côté. Porte et volets, il va de soi, étaient toujours ouverts. Je passais mes journées là-haut, perché à l’extrême avant du pont, en face de la porte. La nuit je dormais ou essayais de dormir sur la couchette. Un nègre athlétique qui appartenait à une tribu de la côte et qu’avait éduqué mon malheureux prédécesseur, servait de timonier. Il portait avec fierté des boucles d’oreilles en laiton, arborait une sorte de fourreau de coton bleu qui l’enveloppait de la poitrine aux chevilles et il avait de lui-même la plus haute opinion. C’était bien l’animal le plus mal équilibré que j’eusse jamais rencontré. Quand vous étiez près de lui, il gouvernait de l’air le plus important du monde, mais sitôt seul, il devenait la proie de la plus abjecte frousse, et en moins d’une minute tout contrôle sur cet éclopé de vapeur lui échappait.

«J’observais la sonde et j’étais fort ennuyé de constater qu’à chaque coup, un bout de plus en plus long dépassait de l’eau, quand je vis mon sondeur laisser tout en plan brusquement et se coucher à plat sur le pont sans même prendre la peine de retirer sa perche. Il ne l’avait pas lâchée cependant et elle continuait de traîner dans l’eau. En même temps, le chauffeur, que je découvrais en contre-bas, se mit précipitamment sur son séant devant la chaudière en enfonçant la tête entre les épaules. J’étais stupéfait, mais il me fallut reporter les yeux sur le fleuve sans retard parce qu’il y avait un tronc d’arbre sur notre route. Des bâtons, des petits bâtons volaient autour de nous, en nuées; ils sifflaient à ma barbe, tombaient au-dessous de moi, heurtaient l’abri du pilote derrière mon dos. Et durant ce temps, le fleuve, le rivage, la forêt étaient calmes, parfaitement calmes. Je n’entendais que le lourd barbotement de notre roue à l’arrière et le bruit d’averse de ces choses qui volaient.--Tant bien que mal, nous évitâmes le tronc d’arbre.--Des flèches, bon sang! On nous tirait dessus... Je rentrai vivement fermer le volet du côté de la terre. Cet idiot de timonier, ses mains sur les rayons, levait les genoux, frappait du pied, rongeait son frein, quoi! comme un cheval qu’on retient. Le diable l’emporte! Et nous nous traînions à dix pieds de la rive. Il me fallut me pencher au dehors pour faire basculer le pesant volet et j’aperçus une face entre les feuilles, au niveau de la mienne, qui me dévisageait avec une fixe férocité, et soudain comme si un bandeau fut tombé de mes yeux, je distinguai dans la confuse pénombre des poitrines nues, des bras, des jambes, des yeux brillants: la brousse grouillait de formes humaines en mouvement, luisantes, couleur de bronze. Les branches bougeaient, se balançaient, bruissaient: les flèches s’en échappaient...--mais le volet enfin s’abattit.--«Droit devant toi!...» dis-je au pilote. Il tenait la tête raide, face en avant, mais ses prunelles roulaient et il continuait de lever et d’abaisser ses pieds doucement tandis que sa bouche écumait un peu.--«Tiens-toi tranquille!...» lui criai-je furieusement. Autant ordonner à un arbre de ne pas bouger dans le vent! Je me précipitai hors de la cabine. En dessous de moi, il y avait un grand bruit de pas sur le pont de fer, des exclamations confuses. Une voix se fit entendre: «Pouvez-vous virer?» En même temps, je découvris une ride en forme de V sur la surface de l’eau, devant nous. Quoi, encore un tronc d’arbre! Une fusillade éclata sous mes pieds. Les pèlerins avaient ouvert le feu avec leurs Winchester et faisaient gicler le plomb dans cette brousse. Un gros nuage de fumée monta et se répandit lentement sur le fleuve. Il m’arracha un juron. Impossible de distinguer désormais ni la ride ni l’épave. Je me tenais sur le pas de la porte, et les flèches s’abattaient par essaims. Elles étaient peut-être empoisonnées, mais à les voir, on ne les eût pas cru capables de faire du mal à un chat... La forêt à ce moment commença à hurler. Nos bûcherons à leur tour poussèrent une clameur de guerre, et la détonation d’un fusil tout juste derrière mon dos m’assourdit. Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule et l’abri de pilote était encore plein de bruit et de fumée au moment où je m’élançai d’un bond sur la barre. Mon animal de nègre avait tout lâché pour ouvrir le volet et décharger le Martini-Henry. Il se tenait debout devant la large baie: l’air féroce, je lui criai de reculer tout en parant d’un coup de barre au crochet subit que le vapeur venait de faire. Il n’y avait pas assez de place pour tourner même s’il l’avait fallu: l’épave était quelque part devant nous, tout près, cachée par cette sacrée fumée; il n’y avait guère de temps à perdre, aussi bien je piquai droit sur la rive où je savais que l’eau était profonde.