Jeunesse, suivi du Cœur des ténèbres
Part 8
«Je ne soupçonnais guère pour quelle raison mon homme se mettait ainsi en frais; pourtant, tandis que nous bavardions, je m’avisai tout à coup qu’il s’efforçait d’en venir à quelque chose, tout bonnement à me tirer les vers du nez. Il ne cessait de faire allusion à l’Europe, aux gens que j’étais censé y connaître, posant des questions insidieuses sur mes relations dans la ville sépulcrale et ainsi de suite. Ses petits yeux brillaient de curiosité comme des disques de mica, bien qu’il essayât de garder quelque apparence de détachement. Je fus étonné tout d’abord: je me sentis bientôt curieux de démêler ce qu’il attendait de moi. Je ne voyais vraiment pas ce qu’il pouvait y avoir en moi qui valût tant de peine. C’était ma foi assez drôle les illusions qu’il se faisait, car, en vérité, mon corps n’était plein que de frissons et ma tête que de l’histoire de ce satané vapeur. Il n’est pas douteux qu’il me prenait pour un impudent arriviste. A la fin, il perdit patience et pour dissimuler un mouvement de dépit violent, il se mit à bâiller. Je me levai. A ce moment je remarquai une petite esquisse à l’huile, représentant sur un panneau de bois, une femme, drapée et les yeux bandés, portant une torche allumée. Le fond était sombre, presque noir. Le mouvement de la femme était imposant et l’effet de la torche, sur le visage, sinistre.
«Cela m’intéressa et il resta debout près de moi, poliment, tenant la demi-bouteille à champagne (voir toniques médicinaux!) dans laquelle la bougie était fichée. A la question que je lui posai, il répondit que M. Kurtz avait peint cela, dans cette même Station, il y avait un peu plus d’un an, en attendant les moyens de regagner son poste. «Je vous en prie, fis-je, dites-moi qui est ce M. Kurtz!...» «Le chef de la Station de l’intérieur», répondit-il d’un ton bref et en détournant les yeux. «Bien obligé!» dis-je en riant. «Et vous vous êtes le briquetier de la Station Centrale. Chacun sait cela...» Il demeura un instant silencieux. «C’est un prodige, dit-il enfin. Il est l’émissaire de la pitié, de la science, du progrès, du diable sait quoi encore...» Et brusquement, il se mit à déclamer. «Pour mener à bien l’œuvre qui nous a été dévolue, pour ainsi dire, par l’Europe, il nous faut élever notre intelligence, étendre nos sympathies, subordonner tout à notre objet...» «Qui dit ça?...» demandai-je. «Des tas de gens, répliqua-t-il. Il y en a même qui l’écrivent; et voilà pourquoi _il_ est venu ici, un être exceptionnel, comme vous devriez le savoir...» Je l’arrêtai, sincèrement étonné: «Pourquoi devrais-je savoir?...» Il ne prit pas garde à mon interruption--«Oui. Aujourd’hui, il est à la tête de la meilleure station; l’an prochain, il sera directeur-adjoint: deux ans de plus et...--mais j’imagine que vous savez ce qu’il sera dans deux ans. Ne faites-vous pas partie de la nouvelle clique... la clique de la Vertu!... Les gens qui l’ont spécialement envoyé ici sont ceux mêmes qui vous ont recommandé... Oh! ne niez pas; j’ai des yeux pour voir!...» La lumière se fit en moi. Les influentes relations de mon excellente tante produisaient un effet inattendu sur ce jeune homme. Je faillis éclater de rire. «Alors, vous lisez la correspondance confidentielle de la Société?» demandai-je. Il ne trouva pas un mot à répondre. C’était vraiment comique: «Quand M. Kurtz sera directeur-général, continuai-je, d’un ton sévère, c’est là un privilège dont vous ne jouirez plus...»
«Il souffla la bougie brusquement et nous sortîmes. La lune s’était levée. Des silhouettes noires rôdaient distraitement, tout en versant de l’eau sur les braises d’où s’échappait un sifflement; la vapeur montait dans le clair de lune, le nègre battu gémissait quelque part. «Quel raffut fait cette brute!» s’écria l’infatigable moustache apparaissant tout à coup. «C’est bien fait! Infraction: châtiment... Bang!--Impitoyable, impitoyable!... C’est la seule façon et cela empêchera tout incendie à l’avenir... Je disais justement au Directeur...» A ce moment il reconnut mon compagnon et changeant de ton aussitôt: «Pas encore couché!» fit-il avec une sorte de servile cordialité. «C’est bien naturel d’ailleurs... Le danger, l’agitation». Il s’éclipsa. Je me dirigeai vers la berge et l’autre me suivit; j’entendis un murmure méprisant à mon oreille: «Tas d’idiots, va!»
«On apercevait les pèlerins par groupes gesticulant, discutant. Plusieurs avaient encore leur bâton à la main. Je crois vraiment qu’ils emportaient leur bâton au lit! Passé la clôture, la forêt se dressait, spectrale, sous la lune, et par-dessus les vagues rumeurs, les bruits mesquins de la misérable enceinte, le silence de ce pays vous allait droit au cœur, son mystère, sa grandeur, la saisissante réalité de sa vie cachée. Le nègre meurtri se lamentait faiblement quelque part, tout près de nous et ensuite il eut un soupir si profond que je pressai le pas. Une main à ce moment se glissa sous mon bras: «Mon cher Monsieur, je tiens à être bien compris, surtout par vous qui rencontrerez M. Kurtz longtemps avant que je n’aie ce plaisir. Je ne tiens pas à ce qu’il se fasse une fausse idée de mes dispositions...»
«Je le laissai, ce Méphistophélès de papier mâché, et en l’écoutant, il me paraissait que si je l’avais essayé, j’aurai pu le transpercer de mon index sans trouver à l’intérieur autre chose que, sans doute, un peu d’inconsistante saleté. Comprenez, il avait médité d’être quelque jour adjoint au directeur actuel, et je voyais bien que l’arrivée de ce Kurtz n’avait pas peu bouleversé leurs projets à tous deux. Il parlait avec précipitation et je ne tentai pas de l’arrêter. J’avais les épaules appuyées contre l’épave de mon vapeur, hissé sur la berge comme la carcasse de quelque énorme animal fluvial. L’odeur de la boue, de la boue des premiers âges, remplissait mes narines; la noble tranquillité de la forêt primitive était devant mes yeux, et il y avait des taches luisantes sur l’eau noire de la crique. La lune avait répandu sur toutes choses une mince couche d’argent, sur l’herbe raide, sur la boue, sur la muraille de végétation entrelacée qui jaillissait plus haute que la muraille d’un temple, sur le grand fleuve lui-même, dont par une brèche obscure, je voyais couler étincelant l’ample courant sans murmure... Tout était grand, attentif, silencieux, cependant que cet homme se répandait en paroles sur lui-même. Et ce calme sur le visage de l’immensité qui nous regardait, je me demandais si c’était une supplication ou une menace. Qu’étions-nous pour nous être fourvoyés là? Allions-nous soumettre cette chose muette ou être soumis par elle. Je sentis combien énorme, démesurément énorme était cette chose qui ne pouvait parler et peut-être était sourde aussi. Qu’y avait-il en elle? J’en voyais bien sortir un peu d’ivoire et j’avais entendu dire aussi qu’elle contenait M. Kurtz. Dieu sait qu’on me l’avait assez corné aux oreilles!... Malgré tout, aucune image ne se faisait en moi, pas plus que si l’on m’eût dit qu’un ange ou un démon s’y abritait. J’y croyais comme certains croient que Mars est habité. J’ai connu autrefois un voilier écossais qui croyait dur comme fer qu’il y avait des hommes dans Mars. Si vous lui demandiez de quoi ils avaient l’air ou comment ils se comportaient, il devenait discret et marmottait quelque chose à propos de «marcher à quatre pattes». Mais si vous faisiez mine de sourire, il vous proposait tout de suite, bien que ce fût un homme de soixante ans, de mettre bas la veste. Je n’aurais pas été jusqu’à me battre pour M. Kurtz, je faillis bien cependant aller en son honneur jusqu’au mensonge. Vous savez si je hais, si j’exècre, si je ne puis supporter le mensonge; non que je sois plus droit qu’aucun autre, mais le mensonge m’épouvante. Il y a en lui un goût funèbre, un relent de mort qui me rappelle ce dont j’ai le plus horreur au monde, ce que par-dessus tout je tiens à oublier. Le mensonge me rend malade et me donne la nausée comme ferait de mordre dans quelque chose de pourri. Question de tempérament, je suppose! Et pourtant je frisai bel et bien le mensonge en laissant ce jeune sot s’imaginer ce qui lui plut au sujet de mon influence en Europe: Oui, un instant, je ne fus plus qu’imposture moi-même, à l’égal des pèlerins ensorcelés, simplement parce que j’avais le vague sentiment de venir ainsi en aide à ce Kurtz qu’en ce moment je ne me figurais pas, comprenez-vous!... Il n’était qu’un nom pour moi. Je ne voyais pas plus l’homme derrière ce nom que vous ne le faites vous-mêmes. Car le voyez-vous? Voyez-vous l’histoire?... Voyez-vous quoi que ce soit?... Je me fais l’effet d’essayer de vous raconter un rêve et de n’y pas réussir, parce qu’aucun récit de rêve ne peut rendre la sensation du rêve, ce mélange d’absurdité, de surprise, d’ahurissement dans l’angoisse qui se révolte, cette sensation d’être en proie à l’incroyable, qui est l’essence même du rêve.»
Il garda un moment le silence.
«Non, c’est impossible. Il est impossible de rendre la sensation de vie d’une époque donnée de l’existence, ce qui en fait la réalité, la signification, l’essence subtile et pénétrante. C’est impossible. Nous vivons comme nous rêvons, seuls...»
Il s’arrêta à nouveau comme s’il réfléchissait, puis ajouta: «Naturellement, vous autres, dans cette histoire, vous y voyez plus de choses que je ne faisais alors... Vous me voyez moi-même, que vous connaissez...»
L’obscurité était devenue si profonde que nous pouvions à peine nous distinguer les uns des autres. Depuis longtemps, déjà, assis à l’écart, il n’était plus pour nous qu’une voix. Personne ne soufflait mot. Les autres s’étaient peut-être assoupis, mais je veillais, et écoutais, épiant la phrase, le mot qui m’expliquerait l’indéfinissable malaise dégagé par ce récit qui semblait se façonner de soi-même, sans lèvres humaines pour lui donner forme, dans l’air épais de la nuit et du fleuve.
--«Oui, je le laissai aller, continuait Marlow, et penser ce qu’il voulut des Puissances qui étaient derrière moi. Voilà ce que je fis. Et il n’y avait rien derrière moi, sinon ce pauvre vieux vapeur estropié contre lequel je m’appuyais, tandis qu’il se répandait en paroles sur «la nécessité pour tout homme d’avancer.»--«Et quand on vient ici, voyez-vous--ce n’est pas pour bayer à la lune. M. Kurtz était un «génie universel»; entendu, mais même un génie peut mieux travailler avec des «outils adéquats--des hommes intelligents». Sans doute, il ne fabriquait pas de briques, mais une impossibilité matérielle s’y opposait, comme je le savais bien, et s’il faisait office de secrétaire pour le directeur, c’était bien parce que «aucun homme sensé ne rejette sans motifs la confiance que lui témoignent ses supérieurs.» M’en rendais-je compte?... Oui, je m’en rendais compte.--Que voulais-je de plus alors? Bon sang, ce que je voulais, c’était des rivets. Des rivets. Pour avancer mon travail et boucher ce trou. Il y en avait des caisses là-bas, à la côte, empilées, éclatées, fendues! A chaque pas, dans la cour de cette station sur la colline, vous butiez contre un rivet égaré. Des rivets avaient même roulé dans le bosquet de la mort. Pour se bourrer les poches de rivets, il n’y avait qu’à prendre la peine de se baisser, et ici, où ils étaient nécessaires, il n’y en avait pas un seul! Nous avions les tôles qu’il fallait, mais rien pour les assembler. Et chaque semaine, le courrier, un solitaire moricaud, son sac de lettres sur l’épaule, son bâton à la main quittait notre station pour la côte. Et plusieurs fois par semaine, une caravane s’amenait de la côte avec des marchandises de traite, d’affreux calicots glacés qui vous donnaient le frisson rien qu’à les regarder, des perles de verre à deux sous le quart, d’abominables mouchoirs de coton à pois. Mais de rivets point, alors que trois porteurs eussent suffi à amener tout ce qu’il fallait pour remettre le vapeur à flot.
«Il devenait maintenant familier, mais j’imagine que mon attitude réservée dut l’exaspérer à la longue car il jugea nécessaire de m’informer qu’il ne craignait ni Dieu ni diable, encore moins un simple mortel. Je lui dis que je n’en doutais pas, mais que ce que je désirais c’était une certaine quantité de rivets, qui étaient pareillement ce que M. Kurtz lui-même eût souhaité, s’il eût pu savoir ce qui se passait. Puisque des lettres envoyées chaque semaine à la côte... «Mon cher Monsieur, s’écria-t-il, je n’écris que ce qu’on me dicte!...» J’insistai. Pour un homme intelligent, il y a toujours moyen... Ses façons changèrent: il devint très froid et mit sans transition la conversation sur un hippopotame, se demandant si je n’étais pas dérangé par lui tandis que je dormais à bord, car je ne lâchais mon épave ni de jour ni de nuit. Il y avait un vieil hippopotame dont c’était la fâcheuse habitude de gravir les berges et de rôder la nuit dans les terrains de la Station. Les pèlerins alors avaient coutume d’effectuer une sortie en masse en déchargeant tous les fusils qui leur tombaient sous la main. Certains même avaient passé des nuits entières à l’affût. Tant d’énergie néanmoins avait été perdue: «L’animal, me dit-il, doit avoir un charme qui le protège, mais il n’y a que les animaux dans ce pays dont on puisse dire cela. Aucun homme, me comprenez-vous, aucun homme ici n’a de charme pour le protéger.» Il demeura un instant devant moi, dans le clair de lune, son nez délicatement crochu un peu de travers, ses yeux de mica luisant sans un battement de paupières; sur son sec bonsoir ensuite, il s’éloigna. Je ne laissai pas de me rendre compte qu’il était troublé et fortement intrigué; ce qui me mit plus d’espoir au cœur que je n’en avais eu depuis longtemps. Ce fut avec soulagement que je me détournai de cet individu pour retrouver mon influent ami, cette casserole de vapeur, tout délabré, tordu, en morceaux... Je grimpai à bord. Il résonnait sous mes pas comme une de ces boîtes à biscuit d’Huntley Palmers qu’on pousse à coups de pied dans le ruisseau. Il était peut-être de fabrication aussi robuste et d’une ligne plutôt moins gracieuse, mais je m’étais assez exténué dessus pour arriver à l’aimer. Aucun influent ami n’aurait pu mieux me servir. Il m’avait valu l’occasion de voir du pays, d’éprouver ce dont j’étais capable. Non, je n’aime pas le travail. Je préfère flâner en rêvant à toutes les belles choses qu’on pourrait faire. Je n’aime pas le travail: nul ne l’aime, mais j’aime ce qui est dans le travail, l’occasion de se découvrir soi-même, j’entends notre propre réalité, ce que nous sommes à nos yeux, et non pas en façade, ce que les autres ne peuvent connaître, car ils ne voient que le spectacle et jamais ne peuvent être bien sûr de ce qu’il signifie.
«Je n’éprouvai aucune surprise à trouver quelqu’un assis sur le pont à l’arrière, les jambes ballant au-dessus de la vase. J’avais fraternisé, voyez-vous, avec les quelques mécaniciens qui se trouvaient à la Station et que les pèlerins naturellement dédaignaient, à cause je suppose de leur manque de manières. Celui-ci était le contre-maître--chaudronnier de son métier,--excellent ouvrier. C’était un homme efflanqué, osseux, jaune de teint, avec de gros yeux expressifs. Son aspect était soucieux et son crâne aussi chauve que la paume de ma main, mais ses cheveux, en tombant, semblaient s’être raccrochés à son menton et avaient prospéré sur ce terrain nouveau, car la barbe lui pendait jusqu’à mi-corps. Il était veuf avec six jeunes enfants qu’il avait, pour venir ici, confiés à une de ses sœurs; et les pigeons voyageurs faisaient la passion de sa vie. Il était à la fois un enthousiaste et un connaisseur. En parlant de pigeons, il devenait lyrique. Sa journée terminée, parfois il quittait sa case pour venir me parler de ses enfants et de ses pigeons. En travaillant, quand il avait à ramper dans la vase, sous la quille du bateau, il nouait sa fameuse barbe dans une espèce de serviette blanche qu’il apportait à cet effet. Elle était munie de boucles pour y passer les oreilles. Le soir, on le voyait accroupi sur la berge, rinçant avec grand soin son fourreau à barbe et l’étalant ensuite, solennellement, pour le faire sécher sur un buisson.
«Je lui allongeai une claque dans le dos en criant à tue-tête: «Nous aurons des rivets!» Il fut sur pied d’un bond. «Des rivets!... Pas possible!...» comme s’il n’eut pu en croire ses oreilles. Puis, à voix basse, il ajouta: «Vous... Ah bah!...» Je ne sais pourquoi nous nous conduisions comme des toqués. Je posai un doigt au long de mon nez et hochai la tête d’un air mystérieux. «Bravo!» s’écria-t-il en faisant claquer ses doigts, il leva la jambe. A mon tour j’esquissai une gigue, et nous nous mîmes à cabrioler sur le pont de fer. Un vacarme affreux s’éleva de la coque et la forêt vierge, de l’autre côté de la crique, en renvoya le roulement de tonnerre jusqu’à la Station assoupie. Il dut faire se dresser quelques-uns des pèlerins dans leur tanière. Une forme noire obscurcit le seuil éclairé de la case du Directeur, puis disparut et au bout d’un instant le seuil lui-même s’éteignit. Nous nous étions arrêtés et le silence qu’avait dispersé le battement de nos pieds à nouveau reflua vers nous. La haute muraille de verdure, une masse exubérante et enchevêtrée de troncs, de branches, de feuillages, de rameaux, de guirlandes, immobile dans le clair de lune, était pareille à une impétueuse avalanche de vie muette, une vague végétale, dressée, toute prête à déferler sur la crique et à balayer de leur petite existence les pauvres petits hommes que nous étions. Mais elle ne bougeait pas. Un éclat sourd, fait de reniflements et d’éclaboussements, nous parvint de loin, comme si un ichtyosaure eut été en train de prendre un bain de clarté dans le fleuve. «Après tout, dit le chaudronnier, d’un ton posé, pourquoi n’aurions-nous pas de rivets?» Au fait, pourquoi pas? Je ne voyais aucune raison qui pût nous empêcher d’en avoir. «Ils arriveront dans trois semaines», ajoutai-je avec confiance.
«Mais ils n’arrivèrent pas. Au lieu des rivets, il nous vint une invasion, une calamité, une visitation. Elle s’amena par sections, durant les trois semaines qui suivirent, chacune précédée par un âne qui portait un homme blanc, en complet neuf et souliers tannés, saluant de cette élévation à droite et à gauche, les pèlerins impressionnés. Une troupe querelleuse de nègres maussades, aux pieds endoloris, suivait sur les talons de l’âne. Force tentes, chaises de campement, cantines de zinc, caisses blanches, ballots bruns, furent jetés pêle-mêle dans un coin de la cour et l’atmosphère de mystère se faisait plus épaisse au-dessus du désordre de la Station. Cinq arrivages se succédèrent ainsi, avec la même apparence absurde de gens qui fuient en désordre, chargés des dépouilles d’innombrables magasins d’équipement et d’approvisionnement qu’ils auraient emportés au désert pour procéder à l’équitable partage du butin. C’était un inextricable fouillis de choses honnêtes en soi, mais à qui l’insanité de leurs propriétaires prêtait un aspect de produit de rapine.
«Cette estimable compagnie s’intitulait l’Expédition d’Exploration de l’Eldorado et je pense que ses membres étaient tenus par serment au secret. Leur conversation cependant était celle de sordides boucaniers; elle était cynique sans audace, cupide sans hardiesse et cruelle sans courage; dans toute la bande, il n’y avait pas un soupçon de prévoyance ou d’intention sérieuse: ils ne paraissaient même point se douter que de telles choses fussent nécessaires à la conduite des affaires de ce monde. Arracher des trésors aux entrailles de la terre était leur seul désir, sans plus de préoccupation morale qu’il n’y en a chez le cambrioleur qui fracture un coffre-fort. Qui supportait les frais de cette noble entreprise, je l’ignore, mais l’oncle de notre directeur était le chef de la bande.
«Extérieurement, il ressemblait à un boucher de quartier pauvre et ses yeux avaient une expression de ruse somnolente. Il portait une panse grasse avec ostentation sur des jambes courtes et durant tout le temps que sa troupe infesta la Station, il n’adressa la parole à personne si ce n’est à son neveu. On les voyait se promener du matin au soir, leurs têtes rapprochées dans une conversation qui ne finissait jamais.
«J’avais cessé de me tourmenter à cause de ces rivets. La faculté de souci dont on est capable à l’égard de ce genre de misère est plus restreinte qu’on ne l’imagine. J’envoyai le tout au diable et laissai aller les choses. J’avais ainsi du temps de reste pour méditer, et parfois, je donnais une pensée à Kurtz. Ce n’est pas qu’il m’intéressât vivement; j’étais curieux cependant, de voir si cet homme, qui était venu ici avec certaines idées morales, arriverait à s’imposer malgré tout et de quelle façon, alors, il organiserait son affaire.»
II
«Un après-midi que j’étais étendu de tout mon long sur le pont de mon vapeur, j’entendis un bruit de voix qui se rapprochait; c’étaient le neveu et l’oncle qui flânaient au bord de l’eau. Je reposai simplement la tête sur mon bras et j’étais déjà plus qu’à demi assoupi quand quelqu’un dit--j’aurais juré que c’était à mon oreille--: «Je suis doux comme un enfant, mais je n’aime pas qu’on me fasse la loi... Suis-je le Directeur--ou non?... On m’a donné l’ordre de l’envoyer là-bas... C’est incroyable!...» Je me rendis compte que les deux hommes étaient arrêtés sur la rive, à la hauteur de l’avant du vapeur, juste en dessous de ma tête. Je ne bougeai pas; l’idée ne me vint pas de faire un mouvement: j’étais si somnolent! «C’est fâcheux...», grogna l’oncle. «Il a demandé à l’Administration qu’on l’envoie là-bas, reprit l’autre, avec l’arrière-pensée de montrer ce dont il était capable, et j’ai reçu des ordres en conséquence. Quelle influence cet homme ne doit-il pas avoir! N’est-ce pas effrayant!...» Ils admirent l’un et l’autre que c’était effectivement effrayant et ajoutèrent diverses réflexions bizarres: «Fait la pluie et le beau temps... un seul homme... le Conseil... par le bout du nez», toute une kyrielle d’absurdes bouts de phrases qui finirent par avoir raison de ma somnolence si bien que j’avais à peu près repris mes esprits au moment où l’oncle déclara: «Le climat peut résoudre cette difficulté en votre faveur. Il est seul là-bas?»--«Oui, répondit le Directeur. Il a envoyé son adjoint avec un billet à mon adresse ainsi conçu ou à peu près: «Débarrassez ce pays de ce pauvre diable et ne prenez pas la peine de m’en envoyer d’autres du même acabit. J’aime mieux être seul que travailler avec l’espèce de gens que vous mettez à ma disposition.» Il y a un peu plus d’un an de cela... Imagine-t-on pareille impudence!»--«Et depuis lors?» interrogea la voix rauque. «Depuis lors!» éclata le neveu, «depuis lors: de l’ivoire. Des monceaux d’ivoire--et de première qualité--des monceaux!... On ne peut plus vexant, venant de lui...»--«Et avec ça?...» reprit le sourd grognement. La réponse partit comme un coup de feu: «Des bordereaux de tantièmes!...» Puis le silence. C’était de Kurtz qu’ils venaient de parler.