Jeunesse, suivi du Cœur des ténèbres
Part 7
«J’avais perdu toute envie de flâner à l’ombre et je repris vivement le chemin de la station. Près des bâtiments, je rencontrai un homme blanc d’une élégance apprêtée si inattendue que tout d’abord je le pris pour une vision. J’apercevais un col droit empesé, des manchettes blanches, un veston d’alpaga léger, un pantalon immaculé, une cravate claire et des chaussures cirées. Pas de chapeau, mais sous le parasol doublé de vert qu’élevait une forte main blanche, des cheveux bien brossés, huilés, avec une raie au milieu. Il était déconcertant et il avait un porte-plume derrière l’oreille.
«J’échangeai une poignée de main avec ce miracle et j’appris qu’il était le chef comptable de la Compagnie et que toute la comptabilité était tenue dans ce poste. Il était sorti un instant, me dit-il, «pour respirer une bouffée d’air frais». L’expression me paraissait singulièrement surprenante par ce qu’elle suggérait de vie sédentaire dans un bureau. Je ne vous aurais du reste pas parlé du personnage si ce n’était par lui que pour la première fois j’entendis prononcer le nom de l’homme qui reste indissolublement lié à tous mes souvenirs de cette époque. Et puis, je me sentis du respect pour ce gaillard. Oui, j’éprouvai du respect pour ses faux-cols, ses amples manchettes, ses cheveux bien brossés. Son aspect était certainement celui d’un mannequin de coiffeur, mais au milieu de la démoralisation de ce pays, il gardait le souci des apparences. Et cela c’est de la force de caractère. Ses cols amidonnés, ses devants de chemise apprêtés n’étaient ni plus ni moins que des preuves de caractère. Il y avait près de trois ans qu’il était là, et par la suite, je ne pus m’empêcher de lui demander comment il s’y prenait pour arriver à exhiber ce linge-là. Il eut une imperceptible rougeur et répondit modestement: «J’ai dressé une des femmes indigènes du Poste. Cela n’a pas été sans peine. Elle n’avait aucun goût pour ce travail...» Ainsi cet homme avait réellement réalisé quelque chose. De plus il était appliqué à ses livres qui étaient dans un ordre exemplaire.
«Tout le reste du Poste n’était que confusion,--têtes, choses et bâtiments. Des files de nègres poussiéreux, aux pieds plats, arrivaient et repartaient. Un flot de produits manufacturés, cotons de pacotille, verroteries et fil de laiton, était dirigé vers les profondeurs des ténèbres d’où découlait en revanche un mince filet d’ivoire précieux.
«Il me fallut attendre dix jours au Poste,--une éternité! J’étais logé dans une baraque au milieu de la cour, mais pour échapper au chaos, j’allais me réfugier parfois chez le comptable. Son bureau était construit de planches posées de champ et si mal jointes que lorsqu’il se penchait sur sa haute table, il était zébré du cou aux talons d’étroites raies de lumière. Il n’était pas besoin de pousser le lourd volet pour y voir clair. Et quelle chaleur là-dedans! De grosses mouches bourdonnaient férocement; elles ne piquaient pas, elles poignardaient. Je m’asseyais généralement sur le plancher cependant que perché sur un tabouret, irréprochable et même légèrement parfumé, il écrivait, écrivait... De temps en temps, il se tenait debout pour se dégourdir. Lorsqu’un malade--un agent de l’intérieur qu’on rapatriait--fut installé chez lui dans un lit-tiroir, il ne laissa pas de témoigner une certaine contrariété: «Les gémissements de ce malade, disait-il, distraient mon attention. Et à moins d’attention, il est extrêmement difficile d’éviter les erreurs matérielles sous ce climat...»
«Un jour, il remarqua, sans lever la tête: «Dans l’intérieur, vous rencontrerez certainement M. Kurtz.» Comme je lui demandais qui était M. Kurtz, il me dit que c’était un agent de premier ordre et constatant mon désappointement à cette information sommaire, il déposa son porte-plume et ajouta lentement: «C’est un homme très remarquable...» Après force questions je finis par apprendre que M. Kurtz dirigeait un poste de traite, très important; dans le vrai pays de l’ivoire, «au fin fond là-bas.» «Il nous envoie autant d’ivoire que tous les autres réunis.» Il se remit à écrire. L’homme malade était trop accablé pour gémir. Les mouches bourdonnaient dans une grande paix.
«Soudain, il y eut un murmure grossissant de voix et un grand bruit de piétinement. Une caravane venait d’arriver. Un jacassement violent, aux sonorités barbares, éclata de l’autre côté des planches. Tous les porteurs parlaient à la fois, et au milieu du vacarme, on distinguait la voix lamentable de l’agent principal qui «y renonçait» pour la vingtième fois ce jour-là.--Il se leva avec lenteur: «Quel terrible vacarme!...» Il traversa la pièce avec précaution pour jeter un coup d’œil sur le malade et revenant vers moi: «Il n’entend plus, fit-il.--Quoi, est-il mort! m’exclamai-je, saisi.--Non, pas encore, répondit-il» avec un grand calme. Ensuite faisant d’un signe de tête allusion au tumulte de la cour: «Quand on a à passer des écritures correctement, on en arrive à détester ces sauvages, à les détester à mort...» Il demeura un instant pensif. «Lorsque vous verrez M. Kurtz, reprit-il, dites-lui de ma part que tout ici (et il jeta un coup d’œil sur sa grande table) va très bien. Je n’aime guère lui écrire: avec les courriers que nous avons, on ne sait jamais entre quelles mains une lettre peut tomber au Poste Central.» Il me considéra un instant de ses gros yeux placides; «Oh! il ira loin, très loin, reprit-il. Il sera quelqu’un dans l’Administration avant peu... C’est leur intention arrêtée à ces Messieurs là-bas.--Je veux dire au Conseil en Europe...»
«Il se remit au travail. Le bruit au dehors avait cessé. Près de franchir la porte pour sortir je m’arrêtai. Parmi l’incessant bourdonnement des mouches, l’agent qu’on rapatriait gisait inerte et congestionné; l’autre, penché sur ses livres, passait en écriture le plus correctement possible des opérations parfaitement correctes, et à cinquante pieds en contrebas, j’apercevais les cimes immobiles du bosquet de la mort.
«Le jour suivant, je quittai le Poste enfin, avec une caravane de soixante hommes, pour une ballade à pied de trois cents kilomètres.
«Inutile de vous en dire long là-dessus. Des pistes, des pistes partout, un réseau de pistes foulées, étendu sur un pays vide, au travers d’herbes hautes, d’herbes brûlées, de broussailles, descendant des ravines fraîches, remontant des collines embrasées de chaleur--et parmi quelle solitude!... personne, pas une hutte. Les populations s’étaient enfuies depuis longtemps. Ma foi, à supposer qu’une bande de nègres mystérieux, porteurs de toutes sortes d’armes terribles, prît fantaisie de circuler sur la route de Deal à Gravesend, en mettant la main au collet de tous les ruraux à droite et à gauche pour leur faire porter des fardeaux, j’imagine volontiers qu’il ne faudrait pas longtemps pour vider proprement fermes et cottages dans ces parages. Seulement, ici, les habitations elles-mêmes avaient disparu. Pourtant je traversai quelques villages abandonnés. Il y a je ne sais quoi de puérilement pathétique dans les ruines de murailles d’herbes!...--Les jours suivaient les jours parmi le traînement derrière moi de soixante paires de pieds nus supportant chacune une charge de trente livres. Camper, cuisiner, dormir, décamper et puis marcher. Parfois un porteur mort sous le harnais, gisait dans les hautes herbes près de la piste, avec une gourde vide et son long bâton à côté de lui. Un grand silence autour et au-dessus de nous. A peine par certaines nuits tranquilles le frémissement d’un tam-tam lointain, tour à tour s’effaçant et s’enflant, tremblement indistinct et vaste, rumeur étrange, attirante, évocatrice et barbare, dont le sens peut-être était aussi profond que le son des cloches en terre chrétienne. Un jour, un blanc, en uniforme déboutonné, campé au travers de la piste, avec une escorte en armes de maigres Zanzibaristes, fort hospitaliers et joviaux du reste, pour ne pas dire gris. Il s’occupait de l’entretien de la route, à ce qu’il disait. Je n’oserais affirmer qu’on s’aperçût de la présence d’une route ni d’un entretien quelconque, à moins que le corps d’un nègre d’âge mûr, le front troué d’une balle, et sur lequel je buttai littéralement à une lieue de là, ne dût être considéré comme une amélioration d’ordre permanent. J’avais pour compagnon un autre blanc, pas mauvais garçon, mais trop bien en chair et doué de l’exaspérante habitude de tourner de l’œil chaque fois qu’il fallait gravir une côte un peu chaude, à des kilomètres du plus petit coin d’ombre, et de l’eau. Plutôt énervant, je vous prie de croire, d’avoir à déployer son veston comme un parasol au-dessus de la tête de quelqu’un en attendant qu’il veuille bien revenir à soi. Je ne pus m’empêcher de lui demander un jour ce que diable il venait faire dans ce pays.--«Drôle de question! Faire de l’argent, parbleu!» me répondit-il d’un air de mépris. Ensuite il prit les fièvres et il fallut le porter dans un hamac suspendu à une perche. Comme il pesait plus de deux cents livres ce furent avec plusieurs porteurs des histoires sans fin!... Ils se rebiffaient, prenaient le large, désertaient la nuit furtivement avec leurs charges: une mutinerie, quoi! Aussi bien, un soir, je leur tins un discours en anglais, avec gestes dont pas un ne fut perdu pour les soixante paires d’yeux qui me regardaient, et le matin qui suivit, le hamac prit les devants à souhait. Une heure plus tard, je découvrais tout le chargement chaviré dans la brousse. La lourde perche avait écorché son pauvre nez et il tenait à toute force à me faire tuer quelqu’un; mais il n’y avait pas l’ombre d’un porteur à proximité. Je me souvins du vieux médecin: «Il serait intéressant pour la science de suivre sur place les modifications mentales de l’individu...» Je constatai que je commençais à devenir scientifiquement intéressant. Du reste tout cela est hors de propos. Le quinzième jour, je me retrouvai en vue du grand fleuve et fis mon entrée, clopin-clopant, au Poste Central. Il se trouvait au fond d’une crique, entouré de broussailles et de forêt, bordé d’un côté par un fameux banc de vase puante et des trois autres, par une clôture de roseaux décrépits. Un trou béant dans celle-ci représentait la porte, et le premier coup d’œil jeté à l’intérieur suffisait à faire voir qu’un démon hypocrite régnait là en maître. Des hommes blancs, de longs bâtons à la main, surgirent languissamment d’entre les bâtiments, s’approchèrent en flânant pour me considérer, puis disparurent je ne sais où. L’un d’eux, trapu, l’air excitable, avec des moustaches noires, à peine lui eussé-je appris qui j’étais, m’informa avec volubilité et force digressions que mon steamer était au fond du fleuve. Je demeurai confondu. Quoi, quoi!...--«Oh, tout va bien. Le «Directeur lui-même» était présent... Tout s’était passé régulièrement. Chacun s’était comporté d’une façon admirable, admirable!... Il faut, continua-t-il avec agitation, que vous alliez voir le Directeur général tout de suite. Il attend.»
«Je ne saisis pas sur-le-champ la signification de ce naufrage. Je crois bien que je l’aperçois à présent, bien qu’au fond, je n’ose rien affirmer. Sûrement cette histoire était trop stupide, à y bien réfléchir, pour être tout à fait naturelle!... Cependant...
«Mais au premier abord, je la considérai comme un sacré embêtement. Le vapeur était bel et bien coulé. Deux jours auparavant, ils s’étaient mis en route, pris d’une hâte subite, pour le haut-fleuve, avec le Directeur à bord et sous la conduite d’un patron de bonne volonté: trois heures ne s’étaient pas écoulées qu’ils crevaient sur des pierres la coque du bateau, qui était allé au fond près de la rive Sud. Qu’allais-je faire désormais si mon vapeur était perdu?... En fait, j’eus suffisamment à faire pour retirer du fleuve mon commandement. Et il fallut m’y mettre dès le jour suivant. Cette opération et les réparations, lorsque j’eus amené les pièces au Poste, me prirent quelques mois.
«Ma première entrevue avec le Directeur fut curieuse. Bien que j’eusse trente kilomètres dans les jambes ce matin-là, il ne m’invita pas à m’asseoir. Il était vulgaire de structure, de physionomie, de manières; sa voix même était vulgaire. Il était de taille et de corpulence moyennes. Ses yeux, d’un bleu banal, étaient peut-être, il est vrai, remarquablement froids et il savait, certes! faire tomber sur vous un regard tranchant et lourd comme une hache. Mais même à ces moments-là l’ensemble de sa personne semblait contredire son intention. Ses lèvres avaient par ailleurs une indéfinissable expression, à peine indiquée, quelque chose de furtif, un sourire qui n’était pas un sourire. Je le revois sans être capable de le décrire... C’était inconscient chez lui: ce sourire était inconscient, bien qu’il s’accentuât passagèrement, après un mot. Ç’avait l’air, à la fin de ses phrases d’un sceau apposé sur ses paroles, afin de rendre absolument indéchiffrable le sens de la phrase la plus triviale. Ce n’était du reste qu’un simple traitant, employé depuis son enfance dans ces régions--rien de plus. Il était obéi, mais sans qu’il inspirât sympathie ni crainte, encore moins le respect. Il engendrait le malaise. Oui, c’était bien cela... Malaise: non pas méfiance définie: malaise, tout juste. Vous n’imaginez pas ce qu’une telle... une telle faculté peut être efficace... Il n’avait aucun don d’organisation, d’initiative, ni même d’ordre. On le voyait assez à l’état déplorable du Poste. Il n’avait ni instruction, ni intelligence. Sa situation lui était venue, on se demande pourquoi?... Peut-être parce qu’il n’était jamais malade. Il avait passé trois termes de trois ans là-bas. Parce qu’une santé triomphante parmi la débâcle de toutes les constitutions est une espèce de force en soi. Quand il rentrait en congé, il faisait la fête en grand--pompeusement. Le matelot qui tire sa bordée--à l’apparence près! On le devinait à ce qu’il laissait tomber dans la conversation. Il n’avait rien créé; il entretenait la routine, et c’était tout. Il était grand cependant. Il était grand à cause d’une bien petite chose, à savoir qu’il était impossible de savoir ce qui pouvait en imposer à cet homme. Jamais il ne livra son secret. Peut-être après tout, n’y avait-il rien en lui... Mais un tel soupçon donnait à penser; car là-bas il n’y a rien d’extérieur qui puisse vous contraindre. Un jour que diverses affections tropicales avaient couché bas presque tous les agents de la Station, on l’entendit dire: «Les gens qui viennent ici ne devraient pas avoir d’entrailles...» Et il scella cette exclamation de son singulier sourire, comme s’il eût, un instant, entr’ouvert la porte sur les ténèbres dont il avait la garde. On pensait avoir distingué quelque chose, mais le sceau déjà était posé. Agacé par les constantes discussions auxquelles donnaient lieu, entre les blancs, les questions de préséance à l’heure des repas, il avait fait construire une immense table ronde, pour laquelle une case spéciale dut être bâtie. Ce fut dorénavant le mess du Poste. Où il s’asseyait était la place d’honneur, le reste ne comptait pas. On se rendait compte que telle était sa conviction inébranlable. Il n’était ni civil ni incivil. Il était placide, et tolérait que son boy, un jeune nègre de la côte, trop bien nourri, traitât les blancs, sous ses yeux, avec la plus provocante insolence.
«Il se mit à parler aussitôt qu’il me vit. J’avais mis bien longtemps à venir. Il ne pouvait attendre. Il avait dû partir sans moi. Les stations du haut-fleuve devaient être relevées. Il y avait déjà eu de tels retard qu’il ne savait plus qui était mort et qui était vivant, ni ce qui se passait, etc., etc. Il ne prêta aucune attention à mes explications, et tout en jouant avec un bâton de cire à cacheter, il répéta plusieurs fois que la situation était «très grave, très grave». Le bruit courait qu’une station très importante était en danger et que son chef, M. Kurtz, était malade. Il espérait qu’il n’en était rien, car M. Kurtz était... Je me sentais fatigué et irritable. Au diable Kurtz! pensai-je. Je l’interrompis pour lui dire que j’avais entendu parler de M. Kurtz sur la côte. «Ah! Ils parlent de lui, là-bas...», murmura-t-il comme pour lui-même. Ensuite il se remit à causer, m’assurant que M. Kurtz était son meilleur agent, un homme exceptionnel, de la plus haute importance pour la Société: je pouvais par suite m’expliquer l’anxiété qu’il éprouvait. Il était, me répéta-t-il, très, très... inquiet. De fait il ne cessait de remuer son siège et soudain tandis qu’il s’écriait: «Ah, M. Kurtz!...» le bâton de cire à cacheter se brisa entre ses mains et il demeura comme saisi de l’accident. La première chose qu’il tenait à savoir, c’était combien de temps il me faudrait pour... Je l’interrompis à nouveau. J’avais faim et il me laissait là, planté sur mes jambes: je devenais enragé! Comment pourrais-je le dire? Je n’avais pas encore vu l’épave... «Quelques mois, sans doute.» Tout ce bavardage me semblait tellement superflu. «Quelques mois, dit-il. Eh bien, mettons trois mois avant qu’il soit possible de se mettre en route. Oui, cela doit faire l’affaire...» Je sortis de la case (il habitait seul une case d’argile ornée d’une espèce de vérandah) en grommelant entre mes dents, l’opinion que je m’étais faite de lui: Ce n’était qu’un loquace imbécile. Plus tard, je revins là-dessus quand je fus frappé de l’extrême précision avec laquelle il avait évalué le temps nécessaire à «l’affaire»...
«Je me mis à l’ouvrage le jour suivant, le dos tourné pour ainsi dire à la Station. C’était là la seule façon, me semblait-il, d’arriver à garder le contact avec les réalités salutaires de la vie. De temps en temps pourtant, il faut bien jeter les yeux autour de soi, et alors j’apercevais cette Station et ces hommes flânant sans but dans le soleil de l’enclos. Une fois de plus je me demandais à quoi tout cela rimait. Ils se promenaient de-ci de-là, leurs absurdes longs bâtons à la main, pareils à une bande de pèlerins infidèles qu’un sortilège eût tenu captifs derrière une clôture pourrissante. Le mot «ivoire» passait dans l’air, tour à tour murmuré ou soupiré. On eût cru qu’ils lui adressaient des prières. Et une odeur de rapacité stupide flottait là-dessus, comme un relent de cadavre. Bon sang! de ma vie je n’ai jamais rien vu d’aussi peu réel... Et à l’entour, la silencieuse sauvagerie, enserrant ce petit morceau défriché de la terre, me frappait comme quelque chose de grand et d’invincible, tel le mal ou la vérité, attendant patiemment la disparition de cette invasion fantastique.
«Ah! ces mois... Mais passons! Divers événements se produisirent. Un soir, une paillote, emplie de calicot, de cotons imprimés, de verroterie et de je ne sais quoi d’autre, se mit à flamber si soudainement qu’on eût cru qu’un feu vengeur venait de jaillir de la terre entr’ouverte pour consumer toute cette pacotille. Je fumais ma pipe tranquillement auprès du vapeur démonté, et les regardais de loin gesticuler parmi les lueurs, les bras levés, quand l’homme trapu aux moustaches se précipita vers le fleuve, un seau de fer-blanc à la main en m’assurant que «chacun se comportait d’une façon admirable, admirable» Il puisa ensuite environ un litre d’eau et repartit en courant. Je remarquai qu’il y avait un trou dans le fond de son seau.
«Je me rapprochai sans hâte. Il n’y avait pas à se presser. La chose s’était mise à flamber comme une boîte d’allumettes. Dès le premier instant il n’y avait rien eu à faire. Les flammes avaient jailli très haut, repoussant tout le monde, embrasant toute chose, puis étaient retombées. La paillote déjà n’était plus qu’un amas de braises qui rougeoyaient violemment. Non loin, un nègre était roué de coups. On disait que c’était lui qui, d’une façon ou d’une autre, avait provoqué l’incendie: quoi qu’il en fût, il hurlait de la manière la plus horrible. Pendant plusieurs jours, je le vis, assis dans un recoin d’ombre, l’air malade et essayant de se ressaisir; ensuite il se releva et disparut et la sauvagerie le reprit sans bruit dans son sein. Comme je continuais dans l’ombre à me rapprocher du brasier, je me trouvai derrière deux hommes qui causaient. J’entendis prononcer le nom de Kurtz et ensuite les mots «profiter de ce déplorable accident». L’un des deux hommes était le directeur. Je lui souhaitai le bonsoir.--«A-t-on jamais rien vu de pareil, dit-il. Hein! C’est incroyable...» et il s’éloigna. L’autre demeura. C’était un agent de première classe, jeune, l’allure distinguée, l’air un peu réservé, avec une barbiche en pointe et un nez crochu. Il tenait à distance les autres agents, qui, de leur côté, disaient qu’il était l’espion du directeur. Quant à moi, je lui avais à peine adressé la parole jusqu’à ce jour. Nous nous mîmes à parler, et peu à peu, tout en marchant, nous nous écartâmes des décombres qui sifflaient. Il m’invita alors dans sa chambre qui était dans le bâtiment principal de la Station. Il fit craquer une allumette et je constatai que ce jeune aristocrate non seulement possédait un nécessaire de toilette en argent, mais aussi une bougie tout entière pour son usage personnel. A ce moment le directeur seul était censé avoir droit à des bougies. Des nattes indigènes recouvraient les murailles de glaise où était accrochée en guise de trophées une collection de lances, de sagaies, de boucliers, de couteaux. La fonction dévolue à notre homme était, d’après ce que l’on m’avait dit, de faire des briques, mais il était impossible de découvrir dans toute la Station le moindre morceau de brique, et il y avait un an déjà qu’il était là, à attendre. Il paraît qu’il ne pouvait faire ses briques sans quelque chose, je ne sais quoi au juste, de la paille peut-être. En tout cas, il était impossible de trouver ce quelque chose sur place, et comme il y avait peu de chance que ce fût expédié d’Europe, on ne voyait pas trop bien ce qu’il continuait d’attendre. Un acte de création spontanée, peut-être!... Tous d’ailleurs, ils attendaient quelque chose, les seize ou vingt pèlerins réunis là, et ma parole, à la façon dont ils l’acceptaient, l’occupation ne semblait pas trop leur déplaire, bien qu’autant que je m’en rendisse compte, jamais il ne leur arrivait rien que des maladies. Ils tuaient le temps en s’entre-déchirant ou en intriguant de la façon la plus mesquine. Une atmosphère de complot planait sur la Station, sans que du reste il en sortît jamais quoi que ce fût. C’était aussi irréel que le reste, le philanthropique prétexte de l’entreprise, les déclamations, leur administration, et leur travail de parade. Le seul sentiment réel était leur commun désir d’être mis à la tête d’un poste de traite où l’on pût avoir de l’ivoire et toucher des tantièmes. C’est à cette fin seulement qu’ils intriguaient, se débinaient, se détestaient les uns les autres, mais quant à lever effectivement un doigt, ah, non!... Ce n’est pas sans quelque raison après tout que le monde tolère que certains volent un cheval, alors que d’autres n’ont même pas le droit de jeter les yeux sur le licou. Voler un cheval, soit!... Le voleur du moins y est allé carrément. Peut-être même sait-il s’en servir, de ce cheval... Mais il y a certaines façons de loucher vers un licou qui pousseraient aux violences l’âme la plus charitable...