Jeunesse, suivi du Cœur des ténèbres

Part 6

Chapter 63,831 wordsPublic domain

«Je commençais à me sentir mal à l’aise. Vous savez que je n’ai pas l’habitude de ces sortes de cérémonies, et il y avait quelque chose de sinistre dans l’atmosphère. C’était tout juste comme si je venais d’être admis dans une espèce de conspiration, je ne sais quoi de pas tout à fait honnête et je fus enchanté de m’échapper. Dans l’autre pièce, les deux femmes tricotaient leur laine noire fiévreusement. Des gens arrivaient et la plus jeune allait et venait en les introduisant. La vieille demeurait assise sur sa chaise. Ses pantoufles plates en étoffe étaient appuyées sur une chaufferette, et un chat reposait dans son giron. Elle portait une chose blanche empesée sur la tête, elle avait une verrue sur la joue et des lunettes d’argent pendaient au bout de son nez. Elle me jeta un coup d’œil par-dessus ses verres. L’indifférente et fuyante placidité de ce regard me troubla. Deux jeunes hommes, l’air joyeux et insouciant, étaient introduits à ce moment et elle leur lança le même preste coup d’œil de sagesse impassible. Elle semblait ne rien ignorer de moi-même ni de ceux-là. Une impression inquiétante m’envahit. Elle avait l’air fatal et au-dessus de toutes choses. Souvent, quand je fus là-bas, je revis ces deux créatures, gardiennes de la porte des Ténèbres, tricotant leur laine noire comme pour en faire un chaud linceul, l’une introduisant, introduisant sans trêve dans l’inconnu, l’autre scrutant les visages joyeux et insouciants de ses vieux yeux impassibles. _Ave!_ Vieille tricoteuse de laine noire. _Morituri te salutant!_ De tous ceux qu’elle regarda ainsi, il n’en est pas beaucoup qui la revirent, moins de la moitié, il s’en faut!...

«Restait la visite au médecin. «Simple formalité», m’assura le secrétaire avec l’air de prendre une part immense à mes malheurs. En conséquence, un jeune gaillard qui portait son chapeau incliné sur le sourcil gauche--un commis, je pense, car il devait bien y avoir des commis dans cette affaire, encore que la maison fût aussi silencieuse qu’une maison de la cité des morts!--s’amena de l’étage au-dessus et se chargea de me conduire. Il était râpé et négligé, avec des taches d’encre sur les manches de son veston, et une ample cravate bouffante sous un menton en galoche. Comme il était un peu tôt pour trouver le médecin, je proposai d’aller boire quelque chose, ce qui du coup le mit en verve. Tandis que nous étions attablés devant des vermouths, il se mit à exalter les affaires de la Société, si bien que je finis par m’étonner qu’il ne partît pas lui aussi. Il devint froid et réservé sur-le-champ: «Je ne suis pas aussi bête que j’en ai l’air, disait Platon à ses disciples», déclara-t-il sentencieusement en vidant son verre avec résolution, et nous nous levâmes.

«Le vieux docteur me tâta le pouls, tout en pensant évidemment à autre chose. «Bon, bon, pour là-bas», marmotta-t-il et ensuite, avec un certain intérêt, il me demanda si je l’autorisais à prendre la mesure de mon crâne. Un peu surpris, j’y consentis, sur quoi il sortit une espèce d’instrument pareil à un calibre, et releva mes dimensions, par-devant, par derrière et de tous les côtés, en prenant soigneusement des notes. C’était un petit homme mal rasé, en veston élimé d’étoffe sèche comme de la gabardine, les pieds dans des pantoufles et qui me fit l’effet d’un fou inoffensif. «Je demande toujours la permission, dans l’intérêt de la science, de mesurer le crâne de ceux qui s’en vont là-bas.--Le faites-vous aussi quand ils reviennent? demandai-je.--Oh, répondit-il, je ne les vois jamais et de plus, c’est à l’intérieur que les modifications se produisent.» Il sourit, comme à une douce plaisanterie. «Ainsi, vous allez là-bas!... Fameux... Intéressant aussi...» Il me jeta un coup d’œil pénétrant, prit encore une note: «Aucun cas de folie dans votre famille?» demanda-t-il d’un ton tout naturel. Je me sentis plutôt froissé--«Cette question est-elle dans l’intérêt de la science également?--Il serait intéressant pour la science de suivre sur place les modifications mentales de l’individu, mais...» Je lui coupai la parole: «Etes-vous aliéniste?...--Tout médecin devrait l’être tant soit peu», me répondit cet original imperturbablement. «J’ai une petite théorie qu’il vous appartient, à vous autres, Messieurs, qui allez là-bas, de justifier. Tel est mon lot parmi les avantages que mon pays est appelé à recueillir de la possession d’une si magnifique dépendance. La vulgaire richesse, je la laisse aux autres... Pardonnez-moi ces questions, mais vous êtes le premier Anglais que j’aie l’occasion d’observer...» Je me hâtai de l’assurer que je ne devais en aucune façon être considéré comme représentant mon espèce. «Si je l’étais, ajoutai-je, je ne bavarderais pas ainsi avec vous...--Ce que vous dites est plutôt profond et probablement erroné, me dit-il en riant. Évitez toute irritation plus que l’exposition au soleil... Adieu. Comment dites-vous cela en Angleterre? _Good Bye._ Eh bien, _Good Bye_. Adieu. Avant tout, sous les tropiques il faut conserver son calme...» Il éleva un index significatif: _Du calme du calme. Adieu..._

Il ne restait plus qu’à prendre congé de mon excellente tante. Je la trouvai triomphante. Elle m’offrit une tasse de thé--la dernière tasse de thé convenable pour combien de jours!--et dans une pièce qui répondait de la manière la plus flatteuse à l’idée qu’on se fait du salon d’une dame, nous eûmes une longue causerie tranquille au coin du feu. Au cours de ces confidences, il m’apparut clairement que j’avais été représenté à la femme du haut dignitaire--et Dieu sait à combien d’autres encore? comme un être exceptionnellement doué,--une chance pour la Compagnie!--un des hommes dont on ne s’attache pas le pareil tous les jours... N’empêche qu’avec tout cela, c’était d’un méchant rafiau de quatre sous que j’allais prendre charge, sans parler du sifflet d’un sou qui le complétait! Du moins j’allais être désormais l’un des Pionniers avec un grand P, s’il vous plaît!... Quelque chose comme un émissaire de lumière, une espèce d’apôtre au petit-pied... Un flot de sornettes de ce genre avait été lâché à cette époque, en paroles et en écrits, et la brave femme qui vivait au cœur même de cette plaisanterie en avait tout simplement perdu la tête. Elle ne parlait que d’«arracher ces millions de créatures ignorantes à leurs affreuses coutumes», si bien que je finis par me sentir gêné. Je me risquai à suggérer qu’après tout la Compagnie avait pour but de réaliser des bénéfices.

--«Vous oubliez, cher Charlie, que toute peine mérite salaire», fit-elle, rayonnante. Extraordinaire, la façon dont les femmes vivent en dehors de la réalité. Elles vivent dans un monde qu’elles se font elles-mêmes, à quoi rien n’a jamais été ni ne sera pareil. Trop parfait d’un bout à l’autre et tel que si elles avaient à le réaliser, il s’écroulerait avant le premier coucher de soleil. Quelqu’un de ces misérables faits, avec qui, nous autres hommes, n’avons cessé d’être en difficultés depuis le jour de la création, surgirait brusquement et jetterait tout l’édifice par terre...

«Après cela, ma tante m’embrassa, me recommanda de porter de la flanelle, de ne pas manquer d’écrire souvent, que sais-je encore! et je m’en fus... Dans la rue, je ne sais pourquoi, je me fis l’effet singulier d’être un imposteur. Étrange que moi qui étais habitué, en vingt-quatre heures de temps, à partir pour n’importe quel endroit du monde, sans plus de réflexion que la plupart des hommes n’en mettent à traverser la rue,--j’ai eu un instant, je ne dirai pas d’hésitation, mais tout au moins d’effarement devant cette banale entreprise. Je ne saurais mieux le faire entendre qu’en vous disant que, pendant une ou deux secondes, il me parut qu’au lieu de partir pour le cœur d’un continent, j’étais sur le point de m’enfoncer au centre de la terre.

«Je pris passage sur un bateau français qui fit escale à chacun de ces sacrés ports qu’ils ont là-bas, à seule fin, autant que je pus en juger, d’y débarquer des soldats et des douaniers. Je considérais la côte. Considérer une côte tandis qu’elle défile au long du navire, c’est comme se pencher sur une énigme. Elle est là devant vous, souriante ou hostile, tentante, splendide ou médiocre, insipide ou sauvage, et muette toujours, non sans un air de murmurer: Approche et devine. Cette côte-ci était presque sans traits, comme encore inachevée, avec un aspect de monotone sévérité. La lisière d’une jungle colossale d’un vert si foncé qu’il en était presque noir, bordée d’une barre d’écume blanche, courait toute droite, comme tracée au cordeau, au long d’une mer bleue dont l’éclat était voilé par une brume traînante. Le soleil était terrible; la terre semblait luire et ruisseler dans la vapeur. De-ci de-là, quelques taches d’un gris blanchâtre apparaissaient, groupées derrière la barre, avec parfois un drapeau hissé. C’était des établissements vieux de plusieurs siècles, pas plus importants cependant qu’une tête d’épingle au regard de l’étendue inviolée de l’intérieur. Nous nous traînions lentement, nous arrêtions, débarquions des soldats; nous repartions ensuite, débarquions des commis de douane, appelés à percevoir leurs taxes dans ce qui avait l’air d’une sauvagerie oubliée de Dieu, avec, perdus là-dedans, un hangar de zinc et un mât de pavillon; nous débarquions encore des soldats, pour veiller à la sécurité des commis de douane, apparemment. Quelques-uns, à ce que j’appris, se noyaient en franchissant la barre, mais qu’il en fût ainsi ou non, personne ne paraissait y attacher la moindre importance. Les pauvres diables étaient simplement jetés à terre et nous repartions. La côte chaque jour était pareille, à croire que nous n’avions pas bougé; mais nous touchâmes à divers ports de commerce! dont les noms, comme Grand-Bassam ou Petit-Popo semblaient appartenir à quelque farce misérable jouée devant une sinistre toile de fond. Mon désœuvrement de passager, l’isolement parmi tous ces hommes avec qui je n’avais pas de point de contact, la mer huileuse et indolente, la sombre uniformité de cette côte, semblaient me tenir à l’écart de la réalité des choses, dans l’oppression d’une sorte de lamentable et absurde fantasmagorie. Le bruit de la barre que je percevais de temps en temps me causait un plaisir réel, comme la parole d’un frère. C’était quelque chose de naturel, qui avait sa raison et sa signification. Parfois, un canot qui se détachait de la côte créait un contact momentané avec la réalité! Il était monté par des pagayeurs noirs. On pouvait voir de loin le blanc de leurs yeux qui luisait. Ils criaient ou ils chantaient; leurs corps ruisselaient de sueur; ils avaient des visages pareils à des masques grotesques, ces gaillards, mais ils avaient des os, des muscles, une vitalité sauvage, une intense énergie de mouvements qui était aussi naturelle et authentique que la barre au long de leur côte. Ils n’avaient pas besoin d’excuse pour justifier leur présence. C’était un grand soulagement de les considérer. Pour un temps, je sentais que j’appartenais toujours à un monde de faits positifs, mais cette impression ne durait guère. Quelque chose ne tardait pas à survenir qui avait tôt fait de la dissiper. Un jour, je me souviens, nous rencontrâmes un navire de guerre, mouillé au large du rivage. Il n’y avait même pas de hangar là, et cependant il canonnait la brousse. Il paraît que les Français avaient une guerre en cours dans ces parages. Le pavillon pendait flasque comme une loque; la gueule des longs canons de huit pouces hérissait de toute part la coque basse, que la houle grasse et boueuse soulevait paresseusement pour la laisser ensuite retomber, en faisant osciller les mâts effilés. Dans la vide immensité du ciel, de l’eau et de la terre, il restait là, incompréhensible, à canonner un continent. Boum! faisait l’une des pièces de huit pouces; une courte flamme jaillissait, et s’évanouissait; un peu de fumée s’évaporait, un pauvre petit projectile passait en sifflant, et rien ne se produisait. Qu’eût-il pu se produire? Il y avait je ne sais quelle touche de folie dans toute cette affaire, une impression de drôlerie macabre dans ce spectacle et elle ne fut pas pour la dissiper, l’assurance que me donna sérieusement quelqu’un à bord qu’il y avait un camp d’indigènes--il disait d’ennemis!--caché hors de vue, quelque part.

«Nous remîmes ses lettres à ce navire solitaire (dont j’appris que les hommes étaient emportés par la fièvre à raison de trois par jour) et nous repartîmes. Nous fîmes escale à quelques autres endroits aux noms bouffons, où la joyeuse danse du Commerce et de la Mort va son train dans une immobile et terreuse atmosphère de catacombe surchauffée, au long d’une côte sans forme bordée par une barre dangereuse, comme si la nature elle-même eût voulu en écarter les intrus; dans les eaux ou en vue de fleuves, vivants courants de mort, dont les berges pourrissaient parmi la vase, dont le flot, épaissi par la boue, inondait des palétuviers convulsés qui semblaient se tordre vers nous, comme dans l’excès d’un désespoir impuissant. Nulle part l’arrêt ne fut assez long pour permettre une impression particulière, mais d’une manière générale, je sentais s’accentuer en moi un sentiment d’étonnement, confus et déprimant. C’était comme une sorte de morne pèlerinage parmi des éléments de cauchemar.

«Il se passa plus de trente jours avant qu’on n’aperçût l’embouchure du grand fleuve. Nous jetâmes l’ancre en face du siège du Gouvernement. Mais mon rôle ne devait commencer qu’à quelque trois cents kilomètres plus loin. C’est pourquoi, aussitôt qu’il fut possible, je gagnai un endroit à trente milles en amont.

«Je fis le voyage sur un petit vapeur de haute mer. Le capitaine, un Suédois, en apprenant que j’étais marin, m’invita à monter sur la passerelle. C’était un jeune homme, maigre, blond, morose, avec des cheveux raides et une allure traînarde. Comme nous quittions le misérable petit wharf il désigna la rive d’un hochement méprisant: «Vous êtes descendu là?...» Je lui dis que oui. «Fameux, ces types du Gouvernement, pas vrai?» continua-t-il. Il parlait anglais avec une grande précision et une remarquable amertume: «Étrange ce que certaines gens consentent à faire pour quelques francs par mois... je me demande ce qu’il advient à ces gens-là lorsqu’ils s’avancent dans l’intérieur!...» Je répondis que je comptais bien être fixé là-dessus avant longtemps: «Avant longtemps!» s’écria-t-il. Il traversa le pont en traînant la semelle, sans quitter la route des yeux. «Ne soyez pas si sûr de votre affaire... L’autre jour, j’en ai chargé un qui s’est pendu en route. Et c’était un Suédois!...--Pendu! m’écriai-je. Et pourquoi, grands dieux!» Il ne détourna pas son regard vigilant. «Que sais-je!... Sans doute en avait-il assez du soleil ou du pays peut-être...»

«A la fin, le fleuve s’élargit. Une falaise rocheuse apparut, des monticules de terre retournée sur la rive, des maisons sur une colline, d’autres, avec des toits de fer, perdues dans un chaos d’excavations ou accrochées au versant. Un bruit incessant de rapides, en amont, planait au-dessus de ce paysage de dévastation habitée. Des hommes, en général noirs et nus, allaient et venaient comme des fourmis. Une jetée s’avançait dans le fleuve. Et un soleil aveuglant noyait parfois l’ensemble dans une recrudescence subite d’éclat. «Voilà le poste de votre Compagnie», fit le Suédois, en désignant du doigt trois édifices de bois, pareils à des baraquements, sur la pente rocheuse. «Je vous fais monter vos affaires. Quatre caisses, dites-vous... Parfait. Au revoir...»

«Je donnai sur une chaudière vautrée dans l’herbe, et trouvai un sentier qui gravissait la colline. Il faisait un coude de temps en temps pour éviter les blocs de rocher, voire un wagonnet échoué sur le dos, les roues en l’air. Une d’elles manquait. La chose avait l’air aussi morte qu’une carcasse d’animal. Je tombai sur d’autres pièces de machine, un tas de rails rouillés. A ma gauche, un bouquet d’arbres faisait un îlot d’ombre où des choses obscures semblaient remuer faiblement. Je bronchai: la côte était roide. Une trompe sonna sur ma droite et je vis les noirs courir. Une détonation puissante et sourde secoua le sol, une bouffée de fumée s’éleva de la falaise, et ce fut tout. Aucun changement n’apparut sur l’aspect du roc. Ils construisaient un chemin de fer. Sans doute la colline n’était-elle pas à l’alignement! A ces coups de mine sans objet se bornaient du reste les travaux.

«Un léger tintement derrière moi me fit tourner la tête. Six nègres à la file gravissaient péniblement le sentier. Ils marchaient, raides et lents, balançant de petites corbeilles de terre sur la tête, et le tintement marquait la mesure de leurs pas. Des haillons noirs étaient noués autour de leurs reins et les bouts leur pendillaient derrière le dos comme des queues. On distinguait chacune de leurs côtes, les articulations de leurs membres étaient pareilles à des nœuds dans un câble; chacun avait un collier de fer autour du cou et ils étaient tous attachés par une chaîne dont les maillons se balançaient avec un tintement rythmé. Une nouvelle détonation qui s’éleva de la falaise me fit ressouvenir de ce navire de guerre que j’avais aperçu, canonnant un continent. C’était la même voix sinistre, mais ces hommes-ci, par quel effort d’imagination, voir en eux des ennemis? Aussi bien ils n’étaient appelés que criminels et la loi outragée, pareille aux obus explosifs, s’était abattue sur eux, insoluble mystère surgi de la mer... Les maigres poitrines haletaient toutes ensemble: les narines, violemment dilatées, frémissaient, leurs regards étaient tendus en l’air fixement. Ils passèrent à moins d’un pas de moi, sans un coup d’œil, avec cette totale, cette mortelle indifférence du sauvage malheureux. Derrière cette matière première, l’un des Régénérés, le produit des forces nouvelles à l’œuvre, flânait d’un air déprimé, tenant un fusil par le milieu. Il avait une vareuse d’uniforme à laquelle un bouton manquait et en apercevant un blanc sur le sentier, il porta vivement l’arme à l’épaule. C’était là simple précaution; à distance, les hommes blancs se ressemblent à ce point qu’il ne pouvait deviner qui j’étais. Il fut bientôt rassuré et avec une large grimace de coquin, qui lui découvrait les dents, il cligna de l’œil vers son convoi, comme pour m’associer à la haute mission qu’il remplissait. Après tout, moi aussi, je faisais partie de la grande cause d’où procédaient ces nobles et justes mesures!...

«Au lieu de continuer à monter, j’obliquai et descendis vers la gauche. Je tenais à laisser à l’équipe enchaînée le temps de disparaître avant de reprendre mon ascension. Je ne suis pas particulièrement tendre, vous le savez; j’ai eu dans la vie à cogner et à me défendre; j’ai eu à résister et parfois à attaquer (ce qui n’est qu’une façon de résister), sans trop penser à la casse et selon ce qu’exigeait le genre d’existence où je m’étais fourvoyé. J’ai vu le démon de la violence, et le démon de la cupidité et celui du désert brûlant; bon sang! C’était là de vigoureux démons bien en chair, l’œil hardi--et c’était des hommes, des hommes, entendez-vous, que ces démons-là commandaient et possédaient. Mais, debout sur le flanc de la colline, j’eus le pressentiment que sous l’aveuglant soleil de ce pays, j’allais apprendre à connaître le démon, flasque, hypocrite, aux regards évasifs, le démon d’une folie rapace et sans merci. Ce qu’il pouvait être insidieux aussi, je ne devais le découvrir que plusieurs mois plus tard et à quelques milliers de kilomètres de là! Un moment je demeurai épouvanté, comme par un avertissement. Enfin je me mis à descendre la colline, obliquement, dans la direction des arbres que j’avais aperçus.

«J’évitai un vaste trou artificiel que l’on avait creusé dans la pente et dont il me fut impossible de deviner l’objet. Ce n’était assurément ni une carrière ni une sablière. C’était un trou sans plus. Peut-être avait-il quelque rapport avec le philanthropique désir de fournir quelque occupation aux criminels, qui sait? Ensuite je faillis dégringoler dans une tranchée très étroite, à peine plus marquée qu’une coupure dans le flanc de la colline. Je constatai qu’une quantité de tuyaux de drainage importés y avait été jetée pêle-mêle. Pas un qui ne fût brisé. C’était un massacre sauvage. Enfin je me trouvai sous les arbres, je me proposais simplement de flâner un instant à l’ombre, mais à peine fus-je entré, il me parut que je venais de pénétrer dans le cercle sinistre de je ne sais quel Enfer... Les rapides étaient tout proches, et leur voix ininterrompue, uniforme, précipitée et jaillissante, remplissait la tranquillité désolée de ce petit bois,--où pas un souffle, pas une feuille ne bougeait,--d’un bruit mystérieux, comme si le mouvement éperdu de la terre dans l’espace y fût subitement devenu perceptible.

«Des formes noires, parmi les arbres, étaient accroupies, gisantes ou assises, appuyées contre les troncs, collées à la terre, moins indiquées qu’effacées par la lumière trouble, dans toutes les postures de la douleur, de l’accablement et du désespoir. Un nouveau coup de mine éclata sur la falaise suivi par un léger frémissement du sol sous mes pieds. L’œuvre se poursuivait. L’œuvre!... Et ceci était l’endroit où certains de ses serviteurs s’étaient retirés pour mourir.

«Ils mouraient lentement; aucun doute là-dessus. Ce n’était pas des ennemis, ce n’était pas des criminels; ils n’étaient plus quoi que ce fût dans ce monde désormais, rien que les ombres noires de la maladie et de l’épuisement, répandues confusément dans la pénombre verdâtre. Amenés de tous les points de la côte, en vertu de ce qu’il y a de plus régulier dans les contrats d’engagement à terme, dépaysés dans un milieu contraire, soumis à un régime inaccoutumé, ils ne tardaient pas à dépérir, cessaient d’être utiles et dès lors étaient autorisés à se traîner jusqu’ici et à reposer. Ces formes moribondes étaient libres comme l’air et presque aussi diaphanes. Je commençai à distinguer la lueur de leurs yeux sous les arbres. Ensuite en regardant à mes pieds, j’aperçus un visage tout près de ma main. La noire ossature était étendue de toute sa longueur, l’épaule contre un arbre; avec lenteur, les paupières se soulevèrent; les yeux creux me considérèrent, énormes et vides: il y eut une sorte de clignotement aveuglé dans la profondeur des orbites, elle s’éteignit peu à peu. L’homme ne semblait pas âgé, presque un jeune homme,--mais avec ces gens-là sait-on jamais!... Je ne trouvai rien de mieux à faire que de lui tendre un de ces excellents biscuits de mer suédois que j’avais dans ma poche. Les doigts se fermèrent lentement sur lui et le retinrent. Il n’y eut ni un autre mouvement ni un autre regard. Il avait un bout de laine noué autour du cou.--Pourquoi?--Et d’où le tenait-il?... Était-ce un insigne, un ornement, un fétiche, une façon d’acte propitiatoire? Y avait-il là une intention quelconque? Il avait l’air saisissant sur ce cou noir, ce bout de cordon blanc venu de par-delà les mers.

«Près du même arbre, deux autres paquets d’angles aigus étaient tapis, les jambes remontées. L’un d’eux, le menton étayé sur les genoux, regardait dans le vide d’une manière intolérable et effrayante: son frère fantôme se soutenait le front comme accablé d’un intense ennui, et à l’entour, d’autres encore étaient dispersés, dans toutes les attitudes de l’effondrement et de la contorsion, ainsi qu’on en voit dans certains tableaux de massacre ou de peste. Tandis que je demeurais saisi d’horreur, l’un de ces êtres se dressa sur les mains et les genoux, et se dirigea vers le fleuve à quatre pattes, pour y boire. Il lapait l’eau dans le creux de sa paume. Ensuite, il s’assit au soleil, les tibias croisés devant lui et au bout d’un instant laissa tomber sa tête laineuse sur sa poitrine.