Jeunesse, suivi du Cœur des ténèbres
Part 3
«On essaya de tout. On tenta même de creuser jusqu’au foyer de l’incendie. Ça ne servit naturellement à rien. Personne ne pouvait rester en bas plus d’une minute. Mahon, qui y descendit le premier, s’évanouit dans la cale et l’homme qui alla le chercher en fit autant. Nous les hissâmes sur le pont. Je sautai en bas pour leur montrer comme c’était facile. Mais alors, ils avaient appris la sagesse et ils se contentèrent de me repêcher au moyen d’un grappin fixé, si je ne me trompe, au bout d’un manche à balai. Je ne proposai pas d’aller rechercher ma pelle qui était restée en bas.
«Les choses commençaient à prendre mauvaise tournure. On mit le grand canot à la mer. La seconde embarcation était parée à mettre en dehors. Nous en avions encore une autre, de quelque quatorze pieds de long, aux bossoirs arrière, où elle ne risquait rien.
«Alors, imaginez-vous, que la fumée tout à coup diminua. Nous redoublâmes d’effort pour noyer le fond du navire. Au bout de deux jours, il n’y eut plus de trace de fumée. Tout le monde rayonnait. C’était un vendredi. Le samedi, pas de corvée, mais, bien entendu, on tint la route. Pour la première fois, depuis quinze jours, les hommes lavèrent leur linge, et se débarbouillèrent: et on leur donna un dîner soigné. Ils parlaient en termes méprisants de combustion spontanée, et ils donnaient à entendre qu’ils étaient, eux, des gars à éteindre des incendies. En fin de compte, il nous semblait à tous avoir hérité chacun d’une grosse fortune. Mais une horrible odeur de brûlé empestait le navire. Le capitaine Beard avait les yeux caves et les joues creuses. Je n’avais jamais autant remarqué auparavant combien il était tordu et courbé. Lui et Mahon rôdaient gravement aux abords des panneaux et des manches à air, en reniflant. Je fus soudain frappé de voir que Mahon était un très, très vieux bonhomme. Quant à moi, j’étais aussi satisfait et aussi fier que si j’avais contribué à gagner une grande bataille navale. O jeunesse!
«La nuit fut belle. Au matin, un navire qui rentrait en Angleterre passa à l’horizon, les mâts seuls en étaient visibles,--c’était le premier que nous eussions vu depuis des mois: mais nous approchions enfin de la terre, le détroit de la Sonde n’étant plus guère qu’à cent quatre-vingt-dix milles et presque droit dans le nord.
«Le lendemain j’avais le quart sur le pont de huit à midi. Au déjeuner du matin, le capitaine avait fait remarquer combien cette odeur persistait dans le carré. Vers dix heures, le second étant monté sur la dunette, je descendis sur le pont un moment. L’établi du charpentier se trouvait derrière le grand mât: je m’y appuyai tout en tirant sur ma pipe; et le charpentier, un tout jeune homme, vint me parler. «Je trouve, dit-il, que nous nous en sommes très bien tirés, n’est-ce pas?» et je m’aperçus avec quelque agacement que l’imbécile cherchait à faire basculer l’établi. «Ne faites donc pas cela,» lui dis-je. Et au même moment j’eus conscience d’une sensation bizarre, d’une absurde illusion,--il me sembla, je ne sais comment, que j’étais suspendu en l’air. Il me sembla entendre autour de moi comme un souffle retenu qui s’exhale, comme si mille géants tous ensemble avaient fait «Ouf!»--et je sentis qu’un choc sourd venait m’endolorir soudainement les côtes. Il n’y avait plus aucun doute,--j’étais en l’air et mon corps décrivait une courte parabole. Mais si courte qu’elle fût, elle suffit à faire naître en moi plusieurs pensées, et autant que je me le rappelle, dans l’ordre suivant: «Impossible que ce soit le charpentier!--Qu’est-ce que c’est?--Quelque accident?--Un volcan sous-marin? Le charbon, des gaz?» Bon Dieu! nous sautons.--Tout le monde est mort. Je vais tomber dans le panneau arrière! Je vois du feu là-dedans.»
«La poussière de charbon en suspension dans l’air de la cale avait pris un reflet rouge foncé au moment de l’explosion. En un clin d’œil, durant l’infinitésimale fraction de seconde qui s’était écoulée depuis que l’établi avait commencé à basculer, j’étais venu m’étaler de tout mon long sur la cargaison. Je me ramassai et me tirai de là. Ce fut aussi rapide que si j’avais rebondi. Le pont n’était qu’un chaos d’éclats de bois, entremêlés comme les arbres dans une forêt après un ouragan, un immense rideau de haillons sales se balançait doucement devant moi. C’était la grand’voile déchiquetée. Je me pris à dire: «La mâture va s’affaler dans un moment», et pour me déhaler de là je filai à quatre pattes du côté de l’échelle de la dunette. La première personne que je vis fut Mahon, les yeux tout ronds, la bouche ouverte et ses longs cheveux blancs hérissés autour de la tête comme un halo d’argent. Il était sur le point de descendre quand la vue du pont qui bougeait, se soulevait, se métamorphosait devant lui en éclats de bois, l’avait comme pétrifié sur l’échelon d’en haut. Je le regardai ahuri, et il me regarda lui aussi avec une singulière expression de curiosité scandalisée. Je ne savais pas que je n’avais plus de cheveux, plus de sourcils, plus de cils, que ma jeune moustache avait flambé, que j’avais la figure toute noire, une joue fendue, une entaille au nez et le menton en sang. J’avais perdu ma casquette, une de mes savates, et ma chemise était en loques. De tout cela, je n’avais pas la moindre idée. J’étais stupéfait de voir le navire encore à flot, la dunette intacte,--et surtout de voir des gens encore en vie. En outre, la paix du ciel et la sérénité de la mer étaient véritablement surprenantes. Je suppose que je m’étais attendu à les voir bouleversées d’horreur... Passez-moi la bouteille.
«Une voix hélait de je ne sais où,--en l’air, du haut du ciel,--je n’aurais pu le dire. Immédiatement je vis le capitaine,--il était fou. Il me demanda avec insistance: «Où est la table du carré?» et d’entendre une question pareille me causa un choc affreux. Je venais de sauter, vous concevez, et j’étais encore tout vibrant de cette expérience,--je n’étais pas tout à fait sûr d’être encore en vie. Mahon se mit à taper des deux pieds et lui cria: «Bon Dieu! Vous ne voyez donc pas que le pont a sauté?» Je retrouvai ma voix et me mis à bégayer, comme si j’avais eu conscience d’avoir grandement manqué à mon devoir: «Je ne sais pas où elle est, la table du carré.» C’était comme un rêve absurde.
«Et savez-vous ce qu’il demanda ensuite? Eh! bien, il voulut faire brasser les vergues. Placide et comme perdu dans ses pensées, il insista pour faire brasser carré la vergue de misaine.
«--Je ne sais pas s’il y a encore du monde en vie,--dit Mahon qui pleurait presque.--Sûrement,--fit-il doucement,--il doit en rester assez pour brasser la misaine.
«Le vieux était, paraît-il, dans sa cabine à remonter les chronomètres, quand le choc le fit tournoyer sur lui-même. Aussitôt, il lui vint à l’esprit comme il le dit par la suite, que le navire avait touché et il se précipita dans le carré. Là il s’aperçut que la table avait disparu. Le pont ayant sauté, elle s’était naturellement effondrée dans la soute à voiles. A l’endroit où nous avions déjeuné le matin, il ne vit plus qu’un grand trou dans le plancher. Cela lui parut si terriblement mystérieux, et lui fit une si forte impression, que ce qu’il entendit et vit, une fois monté sur le pont, ne lui sembla qu’une pure bagatelle en comparaison. Et, notez bien, qu’il remarqua aussitôt qu’il n’y avait personne à la barre et que son navire n’était plus en route,--et son unique pensée fut que cette misérable carcasse de navire dégréée, béante, fumante, il fallait la faire revenir en route, le cap sur son port de destination. Bangkok! Voilà ce qu’il voulait. Je vous dis que ce petit homme tranquille, voûté, les jambes arquées, presque difforme, était magnifique par la simplicité de son idée fixe et sa paisible indifférence à toute notre agitation. Il nous envoya devant d’un geste d’autorité et alla lui-même prendre la barre.
«Oui! ce fut la première chose que nous fîmes,--brasser les vergues de cette épave! personne n’était tué ni même estropié, mais tout le monde était plus ou moins touché. Vous auriez dû les voir! Quelques-uns de nos hommes étaient en loques, la figure noire comme des charbonniers, comme des ramoneurs, et leurs têtes rondes avaient l’air d’avoir été tondues ras: la vérité était qu’ils avaient eu les cheveux flambés jusqu’à la peau. D’autres,--les hommes non de quart,--réveillés et jetés à bas, ne cessaient de frissonner et de geindre, alors que nous étions tous à l’ouvrage. Mais ils en mettaient tous. Cet équipage de mauvaises têtes de Liverpool avait le cœur bien placé. J’ai pu me convaincre qu’ils l’ont toujours. C’est la mer qui leur donne ça,--le grand espace, la solitude qui environne leurs âmes sombres et taciturnes. Enfin! on trébucha, on se traîna, on tomba, on se meurtrit les tibias sur les débris, mais nous tirâmes dessus, tout de même. Les mâts tenaient, mais nous ignorions jusqu’à quel point ils pouvaient bien être carbonisés en dessous. Le temps était presque calme, mais une longue houle d’ouest faisait rouler le navire. Les mâts pouvaient tomber à tout instant. Nous les regardions avec appréhension. On ne pouvait prévoir de quel côté ils tomberaient.
«Puis, nous nous retirâmes à l’arrière et regardâmes autour de nous. Le pont n’était plus qu’un ramassis de planches de champ, de planches debout, d’éclats de bois, de boiseries arrachées. Les mâts se dressaient sur ce chaos comme de grands arbres au-dessus de broussailles enchevêtrées. Les interstices de cet amas de débris se remplissaient de quelque chose de blanchâtre qui se traînait, bougeait,--et ressemblait à un brouillard gras. La fumée de l’invisible incendie montait, rampait comme une brume épaisse et empestée dans un vallon comblé de bois mort. Déjà des volutes languissantes s’enroulaient parmi la masse des débris. Çà et là, un morceau de poutre planté tout droit avait l’air d’un poteau. La moitié d’un cercle de tournage avait été projetée à travers la voile de misaine et le ciel faisait une trouée d’un bleu éclatant dans la toile ignoblement souillée. Un débris fait de plusieurs planches était tombé en travers de la rambarde et l’une de ses extrémités débordait, comme une passerelle qui ne conduisait à rien, comme une passerelle qui menait au-dessus de la mer, qui menait à la mort,--qui semblait nous inviter à franchir cette planche tout de suite et à en finir avec nos absurdes misères. Et toujours en l’air, dans le ciel..., on entendait un fantôme, quelque chose d’invisible qui hélait le navire.
«Quelqu’un eut l’idée de regarder: c’était l’homme de barre qui, instinctivement, avait sauté par-dessus bord et qui voulait remonter. Il hurlait tout en nageant avec vigueur comme un triton et en se maintenant à hauteur du navire. On lui lança un bout et il se trouva bientôt parmi nous, ruisselant d’eau et fort penaud. Le capitaine avait passé la barre à quelqu’un d’autre, et, seul, à l’écart, le coude sur la lisse, le menton dans la main, il contemplait la mer, mélancoliquement. Nous nous demandions: «Et puis quoi encore?» Moi, je me disais: «A présent, ça vaut vraiment la peine. C’est magnifique. Je me demande ce qui va bien pouvoir arriver...» O jeunesse!
«Mahon, tout à coup, aperçut un vapeur, loin, sur l’arrière. Le capitaine Beard lui dit: «On peut encore le tirer de là.» On hissa deux pavillons qui voulaient dire dans le langage international de la mer: «Feu à bord. Demandons secours immédiat.» Le vapeur grossit rapidement et nous répondit bientôt au moyen de deux pavillons à son mât de misaine: «Je viens à votre secours.»
«Une demi-heure après il était par notre travers, au vent, à portée de voix, et il roulait un peu, ayant stoppé. Nous perdîmes tout sang-froid et nous nous mîmes tous à hurler comme des fous. «Nous avons sauté!» Un homme en casque blanc, sur la passerelle, cria: «Oui, oui, ça va bien, ça va bien!» et il hochait la tête, il souriait, il faisait de la main des gestes rassurants, comme s’il avait eu affaire à une bande d’enfants effrayés. Une des embarcations fut mise à l’eau et vint vers nous au rythme de ses longs avirons. Quatre Calashes souquaient d’une nage balancée. C’était la première fois que je voyais des marins malais. J’ai appris depuis à les connaître, mais ce qui me frappa alors ce fut leur air détaché: ils accostèrent et même le brigadier du canot, debout, crochant sa gaffe aux cadènes des grands haubans, ne daigna pas lever la tête pour nous jeter un regard. Je trouvais, moi, que des gens qui avaient sauté méritaient vraiment plus d’attention.
«Un petit homme sec comme une trique et agile comme un singe, grimpa à bord. C’était le second du vapeur. Il lança un seul coup d’œil.
«--Holà, les gars..., vous feriez mieux de l’abandonner.»
«Nous nous taisions. Il s’entretint un moment à l’écart avec le capitaine,--il semblait discuter avec lui. Puis ils s’en allèrent ensemble à bord du vapeur.
«Quand notre capitaine revint, nous apprîmes que le vapeur était le _Somerville_, capitaine Nash, allant d’Australie occidentale à Singapour _via_ Batavia, avec le courrier, et qu’il était convenu qu’il nous remorquerait jusqu’à Anjer ou Batavia, où l’on pourrait éteindre l’incendie en sabordant, puis poursuivre notre voyage,--jusqu’à Bangkok! Le vieux semblait très excité. «Nous y arriverons tout de même», dit-il à Mahon, d’un air farouche. Il montrait le poing au ciel. Nul ne disait mot.
«A midi le vapeur nous prit en remorque. Il s’en allait devant, svelte et haut, et tout ce qui restait de la _Judée_ suivait au bout de soixante-dix brasses de remorque,--suivait rapide comme un nuage de fumée avec des bouts de mâts qui dépassaient. Nous montâmes serrer les voiles. Nous toussions dans les vergues et nous faisions soigneusement le chapeau. Vous nous voyez là-haut en train de serrer comme il faut les voiles de ce navire condamné à n’arriver nulle part? Il n’y en avait pas un de nous qui ne pensait qu’à tout instant la mâture pouvait s’affaler. De là-haut, la fumée nous empêchait de voir le navire, et les hommes travaillaient soigneusement, passant les rabans avec des tours égaux.
«--Et serré comme dans un port, hein! là-haut!--criait Mahon d’en bas.
«Vous comprenez ça? Je ne crois pas qu’un seul de ces gaillards-là pensait redescendre de là-haut de la manière habituelle. Quand ce fut fait, je les entendis qui se disaient l’un à l’autre: «--Eh ben, je croyais bien qu’on dégringolerait par-dessus bord, tous en tas, les mâts et le reste, du diable si je ne le croyais pas!--C’est juste ce que je me disais aussi!»--répondait avec lassitude un autre épouvantail, harassé et enveloppé de bandages. Et notez bien que c’étaient des hommes qui n’avaient pas l’obéissance ancrée dans la peau. Un spectateur n’aurait vu en eux qu’une bande de vauriens cyniques que rien ne rachetait. Qu’est-ce qui leur faisait donc faire tout cela, qu’est-ce qui les fit m’obéir quand, pour la beauté de la chose, je leur fis deux fois lâcher le chapeau de la misaine pour essayer de le refaire mieux? Dites-le-moi. Ils n’avaient pas une réputation professionnelle à soutenir, pas d’exemples, pas de compliments. Ce n’était pas le sentiment du devoir: ils savaient tous tirer au flanc, se la couler douce, se défiler, quand ça leur chantait. Était-ce les deux livres dix par mois qui les faisait grimper là-haut? Ils trouvaient que leurs gages n’étaient pas de moitié assez bons. Non: c’était quelque chose en eux, quelque chose d’inné, de subtil, d’éternel. Je ne veux pas dire que l’équipage d’un navire marchand français ou allemand ne se serait pas aussi bien comporté, mais je doute qu’il l’eût fait de cette façon. Il y avait là une sorte de plénitude, quelque chose de solide comme un principe et de dominateur comme un instinct, la révélation de quelque chose de secret, de ce quelque chose de caché, de ce don du bien et du mal qui fait les différences de races, et qui façonne le destin des nations.
«Ce fut cette nuit-là à dix heures que pour la première fois depuis que nous le combattions, nous vîmes le feu. La vitesse de notre remorquage avait avivé la destruction latente. Une lueur bleue apparut à l’avant et qui brillait sous les débris du pont. Elle vacillait par plaques, elle semblait remuer et ramper comme la lueur d’un ver luisant. Je fus le premier à la voir et en avertis Mahon. «--Il n’y a plus rien à faire,--fit-il.--Mieux vaut larguer la remorque ou bien le navire va flamber tout d’un coup de bout en bout avant que nous n’ayons le temps de décamper.» Nous nous mîmes à hurler tous ensemble: on sonna la cloche pour attirer l’attention des autres: ils nous remorquaient toujours. Il nous fallut enfin, Mahon et moi, gagner l’avant à quatre pattes, et couper la remorque à coups de hache. On n’avait pas le temps de larguer les bridures. Nous pouvions voir des langues rouges lécher ce chaos d’éclats de bois sous nos pieds, tandis que nous regagnions la dunette.
«Bien entendu, à bord du vapeur, ils s’aperçurent bientôt que nous n’avions plus de remorque. Le navire lança un coup de sifflet. Nous vîmes ses feux décrire un grand cercle, il approcha, vint tout près le long de nous et stoppa. Nous formions tous un groupe serré sur la dunette et le regardions. Chaque homme avait sauvé un petit paquet ou un sac. Soudain une flamme en forme de cône, tordue au sommet, jaillit à l’avant et jeta sur la mer sombre un cercle de lumière, au centre duquel les deux bâtiments côte à côte se balançaient doucement. Le capitaine Beard était resté assis sur la claire-voie, immobile et muet depuis des heures, mais il se leva alors lentement et vint au-devant de nous jusqu’aux haubans d’artimon. Le capitaine Nash hélait:
«--Arrivez. Dépêchez-vous! J’ai le courrier à bord. Je vous conduirai vous et vos embarcations jusqu’à Singapour.
«--Non. Merci,--dit notre capitaine.--Nous devons rester à bord jusqu’au bout.
«--Je ne peux pas attendre plus longtemps,--cria l’autre. Le courrier, vous comprenez!
«--Bon! Bon! Ça ira!
«--Bien! Je vous signalerai à Singapour. Au revoir.»
«Il fit un geste de la main. Nos hommes tranquillement lâchèrent leurs paquets. Le vapeur mit en avant, et franchissant le cercle de lumière, disparut aussitôt à nos regards éblouis par le feu qui brûlait avec rage. Et c’est alors que je sus que je verrais l’Orient pour la première fois comme commandant d’une petite embarcation. Je trouvais cela beau: et cette fidélité pour le vieux navire était belle. Nous resterions avec lui jusqu’au bout. Oh! la splendeur de la jeunesse! Oh! le feu qu’elle renferme, plus éblouissant que les flammes du navire incendié, ce feu qui jette sur la vaste terre une clarté magique, qui s’élance audacieusement vers le ciel et qui bientôt doit s’éteindre au contact du temps plus cruel, plus impitoyable, plus amer que l’océan,--et qu’environneront, comme les flammes du navire incendié, des ténèbres impénétrables.
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«De son air inflexible et doux, le vieux nous avertit que nous avions le devoir de sauver pour les assureurs tout ce que l’on pourrait emporter du matériel du navire. Nous nous mîmes donc à la besogne à l’arrière, tandis qu’à l’avant le navire flambait pour mieux éclairer notre ouvrage. Nous tirâmes dehors un tas de saletés. Que n’avons-nous pas sauvé! Un vieux baromètre fixé par un nombre incroyable de vis faillit me coûter la vie. Je fus enveloppé d’un brusque jet de fumée et j’eus à peine le temps de me garer. Il y avait des réserves de toutes sortes, des pièces de toile à voiles, des glènes de filin, la dunette ressemblait à un magasin de fournitures pour la marine et les embarcations étaient bondées jusqu’aux plats-bords. C’était à croire que le vieux tenait à emporter tout ce qu’il pouvait de son premier commandement. Il était très, très calme, mais avait évidemment un peu perdu la tête. Imaginez-vous qu’il voulait embarquer avec lui dans le grand canot une glène de vieux grelin et une ancre à jet. On lui disait «Oui, oui, capitaine!» avec déférence, et tout doucement on laissait glisser tout cela par-dessus le bord. Le pesant coffre à médicaments prit le même chemin, avec deux sacs de café vert, des caisses de peintures,--imaginez-vous, de la peinture!--un tas d’objets. Alors je reçus l’ordre de descendre dans les canots avec deux hommes pour arrimer le tout, et tenir les embarcations prêtes pour le moment où nous aurions à quitter le navire.
«On mit tout en ordre, on mâta le grand canot pour notre capitaine qui devait en prendre le commandement et je ne fus pas fâché de m’asseoir un moment. Il me semblait avoir le visage à vif, tous les membres me faisaient mal comme s’ils avaient été rompus, je sentais toutes mes côtes, et j’aurais juré que j’avais la colonne vertébrale tordue. Les embarcations, amarrées derrière, restaient dans une ombre profonde et je pouvais voir, tout autour, le cercle de la mer qu’éclairait l’incendie. Une flamme gigantesque montait à l’avant, droite et claire. Elle avait un violent éclat, et il en sortait des bruits semblables à des battements d’ailes, d’autres fois un roulement pareil à celui du tonnerre. On entendait des craquements, des détonations; et, du cône de flamme, des étincelles jaillissaient, ainsi que naît l’homme pour les misères, pour les navires qui font eau et les navires qui brûlent.
«Ce qui me préoccupait, c’était que le navire étant à la bande en travers à la houle et au peu de vent qu’il y avait,--un souffle à peine,--les canots ne voulaient pas rester à l’arrière où ils étaient en sûreté, mais s’obstinaient, avec cet entêtement stupide propre aux embarcations, à se fourrer sous la voûte arrière et à se coller le long du bord. Ils tossaient dangereusement et se rapprochaient de la flamme, tandis que le navire roulait au-dessus, et, bien entendu, il y avait toujours le risque de voir les mâts passer par-dessus bord à tout instant. Moi et mes deux canotiers nous débordions de notre mieux avec des avirons et des gaffes: mais cela devenait exaspérant, d’autant plus qu’il n’y avait aucune raison de ne pas pousser tout de suite. Nous ne pouvions voir ceux qui étaient à bord ni imaginer ce qui les retenait. Les canotiers juraient à mi-voix, et non seulement j’avais ma part de l’ouvrage, mais j’avais encore à y maintenir mes deux gaillards qui avaient constamment tendance à se laisser aller et à tout lâcher.
«A la fin, je me mis à héler. «Dites donc, là-haut!» et quelqu’un vint regarder par-dessus bord. «Nous sommes parés», lui dis-je. La tête disparut et se montra de nouveau.
«--Le capitaine dit que ça va et de bien déborder les embarcations.»
«Une demi-heure passa. J’entendis tout à coup un fracas épouvantable, ferraillement, bruit de chaînes qui s’entrechoquent, sifflement d’eau, et des milliers d’étincelles s’envolèrent parmi la colonne de fumée frémissante qui, légèrement inclinée, se dressait au-dessus du navire. Les bossoirs avaient été carbonisés et les deux ancres chauffées au rouge étaient parties par le fond, arrachant et entraînant avec elles deux cents brasses de chaînes ardentes. Le navire trembla, la masse de flamme vacilla comme si elle allait s’affaisser et le mât de petit perroquet s’affala. Comme une flèche de feu, il tomba, plongea, puis, rebondissant à une longueur d’aviron des canots se mit à flotter paisiblement, tout noir sur la mer lumineuse. De nouveau, je hélai les gens du pont. Au bout d’un moment, un homme, d’un ton enjoué, fort inattendu, mais étouffé comme s’il s’efforçait de parler la bouche fermée, vint me dire qu’on allait embarquer, et disparut. Longtemps je n’entendis plus rien que le bruissement et le grondement du feu. On entendait aussi des sifflements. Les embarcations dansaient, forçaient sur leurs bosses, se jetaient l’une sur l’autre comme par jeu, s’entrechoquaient, ou bien, malgré nos efforts, elles venaient, en évitant, se coller en paquet contre le flanc du navire. Je finis par ne plus pouvoir le supporter, et, me hissant par un filin, je grimpai à bord par l’arrière.