Jeunesse, suivi du Cœur des ténèbres

Part 4

Chapter 43,757 wordsPublic domain

«Il faisait clair comme en plein jour. En arrivant ainsi, le rideau de feu en face de moi était un spectacle terrifiant, et la chaleur au premier abord semblait à peine supportable. Sur un coussin de banquette qu’on avait monté du carré, le capitaine Beard, les jambes repliées, un bras sous la tête, dormait tandis que la lumière jouait sur lui. Et savez-vous à quoi s’occupaient les autres? Assis sur le pont, tous à l’arrière autour d’une caisse ouverte, ils mangeaient du pain et du fromage et buvaient de la bière.

«Contre ce fond de flammes qui se tordaient au-dessus de leurs têtes comme des langues féroces, ils avaient l’air d’être dans leur élément comme des salamandres et faisaient l’effet d’une bande de farouches pirates. Le feu étincelait dans le blanc de leurs yeux, luisait sur la peau blanche que laissaient voir les trous de leurs chemises déchirées. Chacun montrait comme les traces d’une bataille,--têtes entourées de bandages, bras en écharpe, chiffon sale enroulé autour d’un genou, et chaque homme avait une bouteille entre les jambes et un morceau de fromage à la main. Mahon se leva. Avec sa belle figure douteuse, son profil romain, sa longue barbe blanche, et dans la main une bouteille ouverte, on eût dit d’un de ces audacieux forbans de jadis, en train de festoyer au milieu de la violence et du désastre. «--Notre dernier repas à bord!--expliqua-t-il avec solennité.--Nous n’avons rien mangé depuis ce matin et ça ne servirait à rien de laisser tout cela ici.» Il se mit à brandir la bouteille et me montra du geste le capitaine endormi. «--Il a dit qu’il ne pouvait rien avaler, aussi je l’ai fait s’étendre,--continua-t-il: et comme j’ouvrais de grands yeux:--Je ne sais pas si vous vous rendez compte, jeune homme, que cet homme-là n’a pour ainsi dire pas dormi depuis des jours, et dans les embarcations on aura fichtrement peu de sommeil!» «--Si vous vous amusez encore longtemps de cette façon, il n’y en aura bientôt plus d’embarcation!--fis-je indigné.» J’allai jusqu’au capitaine et me mis à le secouer par l’épaule. A la fin il ouvrit les yeux, mais ne bougea pas. «--Il est temps de quitter le navire, capitaine,--lui dis-je tranquillement.

«Il se leva péniblement, regarda les flammes, la mer étincelante autour de son navire et, plus loin, noire, noire comme de l’encre: il regarda les étoiles qui brillaient d’un éclat atténué à travers un mince nuage de fumée, dans un ciel noir, noir comme l’Érèbe.

«--Les plus jeunes d’abord,--dit-il.

«Et le simple matelot, s’essuyant la bouche du revers de la main, se leva, enjamba le couronnement et disparut. Les autres suivirent. L’un d’eux, au moment de quitter le bord, s’arrêta court pour achever sa bouteille, et l’ayant vidée, la jeta d’un grand geste dans le feu.

«--Attrape ça!--cria-t-il.

«Le capitaine s’attardait, navré, et nous le laissâmes un moment tout à sa communion solitaire avec son premier commandement. Puis je remontai et finis par l’emmener. Il était temps, les ferrures du couronnement étaient chaudes au toucher.

«Alors on coupa la bosse du grand canot et les trois embarcations amarrées ensemble s’écartèrent du navire. Seize heures exactement s’étaient écoulées depuis l’explosion, quand nous l’abandonnâmes. Mahon avait la charge du second canot et moi du plus petit, celui de quatorze pieds. Le grand canot aurait pu nous prendre tous: mais le patron avait déclaré qu’il fallait sauver autant de matériel qu’on le pouvait,--pour les assureurs. Et c’est ainsi que j’obtins mon premier commandement. J’avais deux hommes avec moi, un sac de biscuit, quelques boîtes de viande de conserve et un baril d’eau douce. J’avais ordre de rester près du grand canot pour qu’en cas de mauvais temps il pût nous prendre à bord.

«Et savez-vous ce que je pensais? Je pensais que je lui fausserais compagnie aussi tôt que possible. Je voulais jouir tout seul de mon premier commandement. Je n’allais pas faire de la navigation d’escadre, si l’occasion s’offrait d’une croisière indépendante. Je ferais mon atterrissage tout seul. Je battrais les autres canots. Jeunesse! Jeunesse que tout cela! La sotte, la charmante et la belle jeunesse!

«Mais nous ne nous mîmes pas en route tout de suite. Il fallait rester avec le navire jusqu’au bout. Et cette nuit-là, les embarcations flottèrent à la dérive, montant et descendant sur la houle. Les hommes sommeillaient, se réveillaient, soupiraient, geignaient. Moi je regardais brûler le navire.

«Au milieu des ténèbres de la terre et du ciel, il brûlait avec rage sur un disque de mer pourpre que frappait le jeu de reflets sanglants, sur un disque d’eau scintillante et sinistre. Une flamme haute et claire, une flamme immense et solitaire, montait de l’océan, et, de son sommet, la fumée noire s’épanchait continuellement vers le ciel. Le navire brûlait avec fureur, lugubre et imposant comme un bûcher funèbre allumé dans la nuit, entouré par la mer, sous le regard des étoiles. Une mort magnifique était accordée comme une grâce, comme un don, comme une récompense, à ce vieux navire au terme d’une vie de labeur. Voir ce fantôme épuisé se remettre ainsi à la garde des astres et de la mer était aussi émouvant que le spectacle d’un glorieux triomphe. Les mâts s’affalèrent juste à l’aube: un moment, une explosion, un tourbillon d’étincelles parut emplir de feux ailés la nuit patiente et attentive, la vaste nuit silencieuse, étendue sur la mer. Le navire n’était plus à la pointe du jour, qu’une coque carbonisée qui flottait immobile sous un nuage de fumée et qui portait dans ses flancs une masse incandescente de charbon.

«Alors on arma les avirons et les canots en ligne de file tournèrent autour de ses ruines, en procession,--le grand canot en tête. Comme nous passions sur l’arrière, une mince flèche de feu darda vers nous son trait, et tout à coup le navire coula l’avant le premier, dans un grand sifflement de vapeur. L’arrière que le feu n’avait pas encore atteint, fut le dernier à couler: mais la peinture en était partie, s’était craquelée, pelée, et il n’y avait plus de lettres, il n’y avait plus de mots, plus de devise résolue, pareille à l’âme du navire, pour lancer dans un éclair au soleil qui se levait, sa foi et son nom.

«Nous mîmes le cap au nord. La brise se leva soudain et vers midi toutes les embarcations se rallièrent pour la dernière fois. Je n’avais dans la mienne ni mât ni voile: mais je fis un mât avec un aviron de rechange et je hissai comme voile une tente avec une gaffe en guise de vergue. Le canot était assurément trop lourdement mâté, mais j’avais la satisfaction de savoir qu’avec vent arrière, j’étais capable de battre les deux autres. Il me fallut les attendre. Puis tout le monde jeta un coup d’œil sur le routier du capitaine, et après un cordial repas de biscuit et d’eau, nous reçûmes nos dernières instructions. Elles étaient simples: faire route au nord et garder le contact autant que possible. «Prenez garde avec ce gréement de fortune, Marlow, me dit le capitaine;» et comme je dépassais fièrement son canot, Mahon me cria en fronçant son nez recourbé: «Vous naviguerez si bien que vous collerez votre barque par le fond, mon garçon, si vous n’y faites attention.» Ce vieux-là était plein de malignité, mais que le vaste océan où il dort à présent le berce avec douceur, le berce avec tendresse, jusqu’à la fin des temps.

«Avant le coucher du soleil un gros grain passa sur les deux canots qui se trouvaient derrière et je ne devais plus les revoir de longtemps. Le lendemain, je tins la route sur ma coquille de noix,--mon premier commandement,--sans rien autour de moi que la mer et le ciel. J’aperçus bien, dans l’après-midi, les voiles hautes d’un navire au loin, mais je me gardai bien d’en rien dire et mes hommes ne le remarquèrent pas. C’est que, voyez-vous, je craignais qu’il ne fît route pour l’Angleterre et je n’avais pas envie de tourner le dos aux portes de l’Orient. Je gouvernai sur Java,--autre nom béni,--comme celui de Bangkok, vous savez. Je gouvernai pendant des jours.

«Je n’ai pas besoin de vous dire ce que c’est que de tosser dans une embarcation non pontée. Je me rappelle des nuits et des jours de calme plat, où nous souquions, nous souquions et où le canot semblait immobile comme ensorcelé dans le cercle de l’horizon. Je me rappelle la chaleur, le déluge des grains qui nous obligeaient à écoper sans arrêt pour sauver notre peau (mais qui remplissaient notre baril) et je me rappelle les seize heures d’affilée que nous passâmes, la bouche sèche comme de la cendre, tandis qu’avec un aviron de queue, je tenais mon premier commandement debout à la lame. Je n’avais pas su jusque-là à quel point j’étais pour de bon un homme. Je me rappelle les visages tirés, les silhouettes accablées de nos deux matelots, et je me rappelle ma jeunesse, ce sentiment qui ne reviendra plus,--le sentiment que je pouvais durer éternellement, survivre à la mer, au ciel, à tous les hommes: ce sentiment dont l’attrait décevant nous porte vers des joies, vers des dangers, vers l’amour, vers l’effort illusoire,--vers la mort: conviction triomphante de notre force, ardeur de vie brûlant dans une poignée de poussière, flamme au cœur, qui chaque année s’affaiblit, se refroidit, décroît et s’éteint,--et s’éteint trop tôt, trop tôt,--avant la vie elle-même.

«Et c’est encore ainsi que l’Orient m’apparaît. J’ai connu ses recoins secrets et j’ai pénétré jusqu’au fond même de son âme: mais à présent, c’est toujours d’une petite embarcation que je la vois, haute ligne de montagnes, bleues et lointaines au matin: pareilles à une brume légère à midi: muraille de pourpre dentelée au coucher du soleil. J’ai encore dans la main la sensation de l’aviron, et dans les yeux la vision d’une mer d’un bleu éclatant. Et je vois une baie, une vaste baie, lisse comme du verre, polie comme de la glace, qui miroite dans l’ombre. Une lueur rouge brille au loin dans le noir de la terre: la nuit est molle et chaude. De nos bras endoloris, nous souquons sur les avirons, et tout à coup, une risée, une risée faible et tiède, toute chargée d’étranges parfums de fleurs, de bois aromatiques, s’exhale de la nuit paisible,--premier soupir de l’Orient sur ma face. Cela, jamais je ne pourrai l’oublier. C’était un souffle impalpable et enchanteur, comme un charme, comme le chuchotement prometteur de mystérieuses délices.

«Nous avions nagé onze heures, durant cette dernière étape. Nous étions deux aux avirons, et celui dont c’était le tour de se reposer tenait la barre. Nous avions aperçu le feu rouge de cette baie et nous avions mis le cap dessus, pensant bien qu’il devait marquer quelque petit port côtier. Nous avions dépassé deux navires d’aspect exotique, d’arrière très haut, endormis à l’ancre, et en approchant du feu, très faible maintenant, le canot vint heurter du nez l’extrémité d’un appontement. Nous étions morts de fatigue. Mes hommes lâchèrent les avirons et s’affalèrent sur les bancs comme des cadavres. Je m’amarrai à un pieu. Un courant ridait l’eau mollement. L’obscurité parfumée du rivage formait de vastes masses, probablement des touffes colossales de végétation,--formes muettes et fantastiques. A leurs pieds le demi-cercle d’une plage étincelait faiblement, comme une illusion. Pas une lumière, pas un mouvement, pas un son. Le mystérieux Orient était devant moi, parfumé comme une fleur, silencieux comme la mort, sombre comme un tombeau.

«Et je restais là, exténué au delà de toute expression, exultant comme un conquérant, incapable de dormir et extasié comme devant une profonde, une fatale énigme.

«Un clapotis d’avirons, plongeant en cadence et qui répercuté par la surface de l’eau et accru encore par le silence, se traduisait en claquements sonores, me fit me dresser d’un bond. Une embarcation, une embarcation européenne arrivait. J’invoquai le nom de la morte, et hélai: «_Judée_, ohé!» Un faible cri me répondit.

«C’était le capitaine. J’avais devancé de trois heures le vaisseau-amiral et je fus heureux de réentendre la voix du vieux tremblante et lasse: «--Est-ce vous, Marlow?» «--Méfiez-vous du bout de l’appontement, capitaine, criai-je.» Il approcha avec précaution et vint accoster, avec la ligne de grande sonde que nous avions sauvée,--pour les assureurs. Je mollis ma bosse et me laissai culer. Il était assis là, à l’arrière, dans une attitude défaite, tout trempé de rosée, les mains jointes sur les genoux. Ses hommes étaient déjà endormis. «--J’ai passé un sacré moment,--murmura-t-il,--Mahon est derrière, pas très loin.» Nous nous entretenions à voix basse, comme si nous avions eu peur de réveiller la terre. Le canon, le tonnerre, un tremblement de terre n’auraient pas, à ce moment, éveillé ces hommes.

«Tout en parlant, je me retournai et vis un large feu brillant qui glissait dans la nuit.

«--Voilà un vapeur qui passe en vue de la baie.--dis-je.

«Il ne passait pas, il entrait, et même il vint tout près et mouilla.

«--Je voudrais bien,--me dit le capitaine,--que vous alliez voir si c’est un anglais. Peut-être qu’il pourrait nous donner passage pour un endroit quelconque.» Il avait l’air inquiet et agité. A force de bourrades et de coups de pied, je parvins à mettre un de mes hommes en état de somnambulisme, et lui passant un aviron, j’en pris un autre et nous nageâmes vers les feux du vapeur.

«Il nous en parvenait un bruit confus de voix, de chocs sourds et métalliques venant de la chambre des machines, de pas sur le pont. Ses hublots brillaient, ronds comme des yeux écarquillés. Des formes allaient et venaient, et l’on distinguait en haut, sur la passerelle la forme vague d’un homme. Il entendit le bruit de nos avirons.

«Alors, avant que j’eusse pu ouvrir la bouche, j’entendis l’Orient me parler, mais avec une voix d’Occident. Un torrent de mots se déversa dans le silence énigmatique et fatal, des paroles étrangères, courroucées, mêlées à des mots et même à des phrases entières de bon anglais, moins étranges, mais plus surprenantes encore. La voix jurait et tempêtait avec violence: elle criblait d’une bordée de jurons la paix solennelle de la haie. Elle commença par m’appeler: «Cochon!» et continua _crescendo_ à m’agonir d’une série d’épithètes plus impossibles à redire les unes que les autres,--en anglais. L’homme là-haut rageait à tue-tête en deux langues, et avec, dans sa fureur, une telle sincérité qu’elle alla presque jusqu’à me convaincre que j’avais, de façon ou d’autre, attenté à l’harmonie de l’univers. Je le voyais à peine, mais commençais à penser qu’il finirait par avoir une attaque.

«Il s’arrêta tout d’un coup, et je l’entendis qui reniflait et soufflait comme un phoque.

«--Quel est ce vapeur, je vous prie,--lui criai-je.

«--Hein? Qu’est-ce que c’est. Et vous qui êtes-vous donc?

«--L’équipage naufragé d’un trois-mâts anglais incendié en mer. Nous sommes arrivés cette nuit. Je suis le lieutenant. Le capitaine est dans le grand canot et voudrait savoir si vous nous donneriez passage pour quelque part.

«--Ah! bon Dieu! Dites-moi... Nous sommes le _Celestial_ de Singapour et nous rentrons. J’arrangerai ça avec votre capitaine dans la matinée... et... dites-moi, vous m’avez entendu tout à l’heure?

«--J’imagine qu’on a pu vous entendre dans toute la baie.

«--Je vous ai pris pour un canot d’ici. Hé, vous voyez,--ce sacré feignant de propre-à-rien de gardien s’est encore endormi,--que le diable l’emporte! Le feu est éteint et j’ai failli me coller sur ce sacré appontement. C’est la troisième fois qu’il me joue ce tour-là. Je vous le demande, est-ce qu’on peut vraiment tolérer chose pareille. Il y a de quoi vous rendre fou. Je le signalerai... et le ferai fiche dehors par le vice-résident, nom de...! Voyez,--il n’y a pas de feu. Il est éteint, n’est-ce pas? Je vous prends à témoin qu’il est éteint. Il devrait y avoir un feu là, voyez-vous. Un feu rouge sur la...

«--Il y en avait un,--fis-je, doucement.

«--Mais il est éteint, mon garçon! A quoi bon parler comme cela? Vous voyez bien vous-même qu’il est éteint... hein? Si vous aviez à conduire un beau vapeur le long de cette côte de malheur, vous en voudriez aussi un, de feu. Je lui flanquerai une raclée tout du long de son sacré appontement. Vous verrez un peu si je le manque. Je...

«--Alors je peux dire au capitaine que vous allez nous prendre,--interrompis-je.

«--Oui, je vous prendrai. Bonsoir,--dit-il brusquement.

«Je virai de bord et je m’amarrai de nouveau à l’appontement, et puis je m’endormis enfin! J’avais affronté le silence de l’Orient. J’avais entendu un peu de son langage. Mais quand je rouvris les yeux, le silence était aussi absolu que si rien n’était jamais venu le rompre. Je reposais dans un flot de lumière, et jamais le ciel ne m’avait auparavant semblé ni si loin, ni si haut. J’ouvris les yeux et demeurai étendu sans bouger.

«C’est alors que je vis les hommes de l’Orient--ils me regardaient. Toute la longueur de l’appontement s’était remplie de gens. Je vis des visages bruns, bronzés, jaunes, des yeux noirs, l’éclat, la couleur d’une foule orientale. Et tous ces êtres nous regardaient fixement, sans un murmure, sans un soupir, sans un geste. D’en haut, ils regardaient les canots, les hommes assoupis qui, pendant la nuit, étaient venus vers eux de la mer. Rien ne bougeait. Les frondaisons des palmiers se dressaient immobiles contre le ciel. Pas une seule branche ne remuait le long de ce rivage, et les toits bruns des maisons s’apercevaient à travers le feuillage vert, à travers de larges feuilles qui pendaient, luisantes et immobiles, comme si elles eussent été faites de quelque lourd métal. C’était là l’Orient des anciens navigateurs, si vieux, si mystérieux, resplendissant et sombre, vivant et immuable, plein de dangers et de promesses. Et c’était là ses hommes. Je me redressai tout à coup. Une ondulation se propagea d’un bout à l’autre de la foule, passa le long des têtes, fit osciller les corps, courut le long de l’appontement comme une ride sur l’eau, comme le souffle du vent sur un champ, puis tout reprit son immobilité, Je revois tout cela,--le vaste cercle de la baie, les sables qui scintillent, la richesse d’une verdure infinie et variée, la mer bleue comme une mer de rêve, la foule des visages attentifs, l’éclat des couleurs crues,--l’eau qui réfléchit tout, la courbe du rivage, l’appontement, le navire exotique avec sa poupe élevée, qui flotte immobile, et les trois canots, avec ses hommes accablés, venus d’Occident, et qui dorment sans souci de la terre et des hommes, ni de l’ardeur du soleil. Ils dormaient, en travers des bancs, tassés en rond sur les planches du fond, dans des attitudes abandonnées, comme des morts. La tête du vieux capitaine, appuyée à l’arrière du grand canot, était retombée sur sa poitrine et on aurait dit qu’il n’allait jamais se réveiller. Plus loin la figure du vieux Mahon était tournée vers le ciel, sa longue barbe blanche étalée, comme s’il avait été frappé d’une balle, tandis qu’il tenait la barre; et un homme, affalé à l’avant du canot, dormait en entourant l’étrave de ses deux bras, et la joue collée contre le plat-bord. L’Orient les contemplait en silence.

«Depuis lors j’ai connu sa séduction: j’ai vu des rivages mystérieux, l’eau immobile, les terres de nations brunes, où une Némésis furtive épie, poursuit, surprend tant d’hommes de la race conquérante, fiers de leur sagesse, de leur savoir, de leur puissance. Mais, pour moi, tout l’Orient tient dans cette vision de ma jeunesse. Il tient tout entier dans cet instant où j’ouvris sur lui mes jeunes yeux. Je l’avais abordé au sortir d’un combat avec la mer,--et j’étais jeune,--et je le vis qui me regardait. Et voilà tout ce qui en reste! Rien qu’un moment: un moment de force, d’aventure, de splendeur,--de jeunesse!... Un éclair de soleil sur un rivage étrange, le temps d’un souvenir, l’espace d’un soupir et puis, adieu! La nuit.--Adieu!...»

Il but.

«Ah! le bon vieux temps,--le bon vieux temps! La jeunesse et la mer. L’enchantement et la mer! La bonne, la rude mer, la mer âcre et salée qui murmurait à votre oreille et rugissait, contre vous et vous coupait brutalement le souffle.»

Il but de nouveau.

«Entre toutes les merveilles du monde, il y a la mer, je crois, la mer elle-même,--ou bien est-ce seulement la jeunesse? Qui peut le dire? Mais vous autres,--vous avez tous eu quelque chose de la vie: de l’argent, de l’amour,--tout ce que l’on trouve à terre,--eh bien! dites-moi, n’était-ce pas le meilleur temps, ce temps où nous étions jeunes à la mer: jeunes et sans rien à nous, sur la mer qui ne vous donne rien, que de rudes coups,--et parfois l’occasion d’éprouver votre force,--rien que cela,--ce que vous regrettez tous?»

Et tous, nous l’approuvions: l’homme de finance, l’homme de chiffres, l’homme de loi, tous nous l’approuvions, par-dessus la table polie qui, comme une immobile nappe d’eau brune, réfléchissait nos visages sillonnés et ridés: nos visages marqués par le travail, par les déceptions, par le succès, par l’amour: et nos yeux las cherchant encore, cherchant toujours, cherchant avidement, à arracher à la vie ce quelque chose qui, alors qu’on l’attend encore, s’est déjà dissipé,--a passé à notre insu dans un soupir, dans un éclair,--avec la jeunesse, avec la force, avec la séduction romanesque des illusions.

LE CŒUR DES TÉNÈBRES

I

Le yacht la _Nellie_ évita sur l’ancre, sans un battement dans ses voiles, et se trouva arrêté. La marée était étale, le vent presque tombé; comme nous avions à descendre le fleuve, il ne nous restait plus qu’à mouiller en attendant le reflux.

L’estuaire de la Tamise s’ouvrait devant nous, pareil à l’entrée d’un interminable chenal. Au large, le ciel et la mer se confondaient, sans un joint, et dans l’espace lumineux, les voiles hâlées des barges qui dérivaient avec la marée semblaient s’immobiliser en rouges essaims de toile haut tendue, où les espars polis luisaient. Une brume reposait sur les berges basses dont les lignes fuyantes se perdaient dans la mer. L’air était sombre au-dessus de Gravesend, et plus en arrière semblait former en s’épaississant une sorte d’obscurité désolée qui pesait sans mouvement au-dessus de la plus grande ville du monde, la plus illustre aussi.

L’Administrateur de Sociétés était notre capitaine et notre hôte. Tous les quatre nous considérions affectueusement son dos, tandis qu’il se tenait à l’avant, les yeux tournés vers la mer. Rien sur tout le fleuve n’avait l’air plus nautique que lui. Il avait proprement l’aspect du pilote, ce qui pour un marin est la sécurité personnifiée. Il était malaisé d’imaginer que son métier l’appelait, non point dans l’estuaire lumineux, mais là-bas derrière, au sein de cette obscurité en suspens.